‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 4 sur 9 · LA GALERIE DES TOMBEAUX · texte numérisé non relu

LA GALERIE DES TOMBEAUX

C'est dans cette galerie que les députés, avant et même pendant la séance, se promènent pêlemêle, pacifiquement confondus, comme les avocats au palais. Là, s'agite, discute, pérore la représentation nationale, entre une double rangée de statues et de tombeaux . Des groupes se forment et se renouvellent sans cesse. Les chefs de la Droite se donnent habituellement rendez-vous autour du tombeau de Marie de Médicis, ensevelie dans sa robe de reine, dont un crayon, irrespectueux bien que royaliste, a orné la gorge d'ime large fleur de lis.

Pendant les suspensions de séance, lorsque, la bataille demeurant indécise, les partis se concertent et s'organisent pour le prochain combat, la

galerie se remplit d'une cohue agitée, bruyante, aux violents remous. Quand T Assemblée nationale siège le soir, elle a, aux heures où la foule des législateurs déserte le palais pour les restaurants, un air de nécropole. A la pâle clarté qui tombe des lanternes, on prendrait pour de blancs fantômes les statues couchées dans leurs suaires ou agenouillées dans leurs armures; c'est à peine si, à de longs intervalles, le bruit discret d'un pas lointain trouble le repos de ce cimetière.

L'après-midi, cette salle, la plus vivante de toutes, voit défiler les membres du Parlement; ils s'y montrent plus volontiers dans le déshabillé de leur nature.

Tantôt, c'est M. Jean Brunet à cheval sur deux dadas. Une de ses marottes consiste à donner pour capitale à la France ime ville d'Auvergne ou l'Alésia de Vercingétorix ; l'autre à établir un plan de fortifications qui partiraient de Paris pour aboutir, entre les Pyrénées et les Alpes, à « un point qu'il nomme pour l'instant Pyralpa «. Tantôt, c'est M. Guichard, grand, un peu voûté, la barbe blanche, le dernier gaUican. Il a une recette admirable pour régler les rapports entre l'Église et l'État et terminer leurs différends : la déclaration de 1682, rédigée par Bossuet. Voici M. Greppo qui soutint seul Proudhon lorsque, en 1848, il

défendit son fameux axiome : « la propriété, c'est le vol «, et voilà M. Saint-Marc Girardin dont un gigantesque faux col guillotine les oreilles. M. le marquis de Talhouet, qui poite sur son visage la tristesse de son rapport sur la guerre. M. Turquet qu'une dépêche de M. Barthélémy Saint- H il aire, affichée sur tous les murs de France le lendemain du jour où les fédérés l'arrêtèrent avec son compagnon de voyage le général Chanzy, a rendu un instant célèbre : « Turquet arrive en casquette de soie » . Il rougit de plaisir lorsque Gambetta, d'un geste familier à la Napoléon, lui pince amicalement l'oreille. M. Arnaud (de l'Ariège), catholique fervent et répubUcain très sincère. C'est une espèce aujourd'hui presque perdue. Le général Trochu dont un patriote clairvoyant disait sous l'Empire : « Il parle trop bien; méfions-nous ». M. Vitet, l'air quant-à-soi et légèrement dédaigneux d'un grand bourgeois. M. le comte Jaubert, plus économe encore qu'économiste, que M. Thiers appelle « le rogneur de budgets » .

M. Eugène Farcy, l'inventeur de la canonnière qui poita son nom et fut tirée à un unique exemplaire, croise perpétuellement dans ces parages. Une mélancolie intense répandue sur toute sa personne semble faire corps avec lui et cette humeur noire, qui l'enveloppe, ne le quitte jamais. Gêné-

ralement taciturne, il ne sort de son silence que pour raconter son entrevue avec Napoléon III au sujet de son fameux bateau : u Je fus introduit dans le cabinet de l'Empereur et Badinguet me fit de grands éloges. Là-dessus, survient Flmpératrice. Sa Majesté me présente et Badinguette se montre très aimable... » Il s'espaçait interminablement sur les divers épisodes de cet événement historique, avec un mélange de respect et de familiarité, sire, majesté, empereur, impératrice alternant avec Badinguet et Badinguette, sans qu*il fût possible de savoir au juste ce qui l'emportait de sa gratitude pour des souverains gracieux ou de cette horreur que la dictature inspire à un radical en apparence convaincu. On croyait toutefois démêler que, dans sa bouche, ce Badinguet et cette Badinguette n'avaient rien dont la majesté impériale pût s'offenser. Le lugubre Farcy consacrait surtout ses méditations à ce qu'il appelait les vieilles matières, c'est-à-dire aux débris hors d'usage que les progrès de la construction nautique accumulent dans les magasins. Il leur dut la plus grande partie de sa renommée et jusqu'à son nom, car on disait de lui, quand il fatiguait la Chambre avec toutes ses ferrailles : « Vieille matière est à la tribime. w

M. Schœlcher glisse comme une ombre, son maigre corps serré dans ime redingote herméti-

quement boutonnée comme ime soutane, dont les plis tombent sur un pantalon de hussard. Cet ami de l'oncle Tom pose pour le quaker; mais|il exagère l'austère simplicité de cette secte aimable. M. Laboulaye y réussit mieux avec moins d'étude et d'apprêt. M. Brame, nature joviale, forme avec eux le plus parfait contraste. Il a un air de noce comme les deux autres ont im air d'enterrement. M. de Lasteyrie, dont les yeux fatigués s'abritent sous un abat-jour vert, chemine auprès de M. Léonce de Lavergne qu'on traîne dans une petite voiture et salue au passage M. le comte de Tocqueville que les personnes non prévenues prennent d'ordinaire pour un revenant. M. le comte Rampon cause avec son collègue M. Rampont-Leclîin que M. Arago appelle invariablement u Rompons les chiens ». La figure, la démarche, les yeux encore ardents sous d'épais sourcils de M . le comte Rampon trahissent l'ancien officier d'artillerie; la voix, douce, caressante, est d'un prêtre. Son éloquence brève se plaît aux discours qui tiennent en une seule phrase : » Aimons-nous les uns les autres » ou bien : « Pardonnons-nous réciproquement nos offenses ». S'il allonge un peu sa harangue, cet excellent homme s'embrouille, s'égare et ne s'y retrouve plus. M. Jouin, gai comme un pinson et

rond comme ime citrouille, se dirige vers le bureau d*une commission au bras de M. Lenoël cpie son ingénuité politique a fait surnommer l'Agnès du Centre gauche, en laissant loin derrière lui M. Batbie qui s'avance avec de grands coups de collier, comme si ses jambes, cependant robustes, ne pouvaient déplacer d'un seul coup sa massive personne. Esprit alerte et corps lourd, c'est, dit M. Lambert de Sainte-Croix, le plus spirituel des mastodontes, et M. Denormandie, renvoyant la balle : » un éléphant qui a avalé un écureuil ». M. Bertauld rumine à l'écart des discours sur divers sujets gais et fleuris : le Conseil d'État, le jury, l'organisation municipale, et les emmagasine dans sa mémoire. Avec son crâne nu, ses lunettes, son visage en museau de furet, ce jurisconsulte normand, toujours abondamment pourvu de subtilités chicanières, abuse du droit que certains orateurs s'attribuent d'assommer leurs collègues. Chez hii, c'est presque un art.

M. le duc de BrogUe, coiffé d'un haut de forme gris, guêtre de blanc, promène de groupe en groupe son ironie et son sourire. M. le duc d'Audiffret-Pasquier, impétueux comme une charge de cavalerie, s'avance en coup de vent. Gambetta pérore, le teint allumé, agitant sa crinière, l'œil étincelant, et sa voix de basse-taille, qui domine

le bruit des conversations, fait retentir les échos sonores. Maigre, pâle, alerte, les lèvres pincées, l'œil profond, M. Bocher a l'apparence et l'allure d'un homme d'État anglais . Mgr Dupanloup , qu'un de ses vicaires escorte, congestionné, le chapeau à la main, portant haut la tête, évoque le souvenir de ces évêques grands seigneurs qui venaient autrefois à Versailles faire leur cour à Louis XIV. M. Pouyer-Quertier et M. Léon Say, que l'économie politique sépare, mais que le hasard d'une rencontre réunit, se lapident avec des chiffres . Jongleurs de statistiques également habiles, ce sont aussi les plus amusants remueurs de millions du monde connu. L'un exagère son jeu, l'autre le cache; mais ils ont appris leur métier à la même école de sorcellerie.

M . Malartre, qui se ti'aite parfois avec une bienveillante familiarité de u ce pauvre Malartre », ne rencontre partout que des sympathies : c'est le messager des vacances, comme l'hirondelle est la messagère du printemps. Il n'ouvre la bouche que pour convier ses collègues à prendre un repos bien mérité. Venant alors à la rescousse, le général Ghangamier exprime en style plus noble les exhortations que M. Malartre formule en un langage sans prétention : u J'ai besoin de recueillement, j'ai besoin de repos aussi, et je crois que nous

avons quelque droit à aller chez nous chercher ces délassements nécessaires, Jucunda oblivia vitœ ». Ce que M. Laurier traduit par : « Ce n'est pas tout de bien manger, de bien boire et de bien dormir, il faut aussi se reposer. »

Hautain et défiant, M. Ghallemel-Lacour va droit devant lui, l'œil aux aguets, la lèvre dédaigneuse; puis, brusquement, se retourne pour s'assurer qu'il n'est pas, comme aux jours de la proscription, suivi par quelque policier. Le Pelletan de 1871 ne rappelle que de fort loin le Pelletan barbu et chevelu de 1848 et même le Pelletan des dernières années de l'Empire. Fort apaisé et son esprit longtemps inquiet aspirant au repos, il chemine la tète basse, n'utiUsant plus que dans les conversations intimes cette voix caverneuse dont M. Thiers l'engageait autrefois à éclaircir les sombres intonations : « Quand on se trouve, lui disait-il, en présence d'une fontaine, il ne faut pas seulement regarder l'eau; il faut aussi s'occuper du robinet. Soignez votre robinet. » Pour mieux le ménager sans doute, il l'a fermé aux trois quarts. M. Bardoux prodigue à tout venant ces poignées de main qui font dire à M. Dufaure : u II est le meilleur ami de tout le monde. » Le plus onctueux des bénisseurs, il se seit de la parole comme d'un

goupillon et on l'a surnommé le Gambacérès du

Centre gauche- L'habitude, qui est chez lui une seconde nature, de dire des choses aimables joue parfois à M. Bardoux de mauvais tours. C'est ainsi que, M. de Kerdrel ayant fait devant lui l'éloge de leur collègue M. de Mérode, il s'écria un peu ëtourdiment : « Oui, c'est le dernier gentilhomme ! » On rencontre souvent ensemble M. Paris, « cet homme que la nature a eu l'audace de faire laid », le mot est de M. Challemel-Lacour, et M. de la Bouillerie . . . pour les chats, le mot est de M. de Tillancourt ; M. Delsol, l'avocat du bon sens, calme et fort, honnête et droit, moins un orateur qu'un conseiller; M. de Fourtou qui, ayant changé le fameux proverbe dulciter in modOy fortiter in re, au lieu d'avoir uji gant de velours et une main de fer, gante de fer une main de cire.

M. Clapier, député de Marseille, chemine attaché à un gros portefeuille comme le gendre de Cicéron à son grand sabre. Ce vétéran a repris du service parlementaire après un congé de vingt-cinq ans qu'il n'avait pas soUicité. Armand Marrast le baptisa autrefois : « la plus grande des Bouchesdu-Rhône » et Armand Carrel : « L'ours libéral. » M. Pouyer-Quertier, qui le transforme en tête de turc, le traite affectueusement de « ce bon M. Clapier. » Toujours naïf, malgré son expérience et son âge, il croit encore à l'influence de la parole, tout

au moins de la sienne. Quand on sollicite son appui auprès d'un ministre, il répond invariablement : u Attendez mon prochain discours ; mon autorité s'en trouvera accrue. " Un jour qu'il était à la tribune, cravaté de blanc et en babit noir, — il sortait d'un mariage et n'avait pas eu le temps de passer chez lui, — il parla si longtemps et s'échauffa si bien que la sueur iniisselait le long de ses joues. Il s'aperçut à ce moment qu'il avait oublié son mouchoir, déroula son immense cravate, la froissa entre ses doigts, s'en servit pour s'éponger à tour de bras. Cette mimique nuisit im peu à l'effet de sa dialectique. Dans l'avant- dernière séance de l'Assemblée nationale, il monta à la tribune, armé d'un menaçant dossier; sans même lui laisser le loisir de desserrer les lèvres, on lui cria de toutes parts : « Concluez! » M. Raudot est un émule de M. Clapier, lia, sur chaque question, un avis à donner et une harangue prête. On n'aurait pas trouvé, dans toute la Chambre, un homme aussi bien approvisionné d'amendements. Très économe des deniers de l'État, il coupe les sous en huit et les centimes en quatre. Mentor acerbe et méticuleux, il lui suffit de paraître à la tribune pour voir disparaître ses auditeurs. Il ne manque pas d'une certaine valeur; mais il manque de mesure. Qui ne sut se borner. . . cela est vrai aussi pour l'éloquence.

Jurisconsulte médiocre, M. Cazot passe pour un joueur de domino émérite. Il pratique avec une supériorité incontestable la fameuse maxime d'Armand Marrast : couper, rendre et répéter, c'està-dire couper le dé de l'adversaire, rendre celui du partenaire et répéter son propre dé. C'est le roi du double-six. Avocat, avant d'être député, il se rendait à l'audience en sortant du café du Commerce et quand il s'agissait de plaider, il disait d'un air engageant à son confrère : u A vous la pose. » A Versailles, il se tient à l'écart, dans l'attitude du philosophe que Couture a placé dans im coin de son tableau : Les Romains de la décadence. M, Georges Périn, qui a longtemps parcouru le vaste monde, se trouve un peu à l'étroit dans la galerie des tombeaux. U a fait, au cours de ses pérégrinations, cette découverte dont il entend que la Chambre profite : « Je suis prêt à établir que les déportés sont peu satisfaits de leur sort. » Il est moins célèbre comme orateur que comme duelliste; aussi, presque toujours battu à la tribujie, est-il toujours ménagé. On le repousse avec perte, mais avec déférence. On en use plus cavalièrement avec M. Alfred Naquet qui jouit de ce singulier privilège de ne pouvoir prononcer trois mots sans opérer immédiatement contre lui la concentration de la Droite, qui ne manifeste

aucun enthousiasme pour ses doctrines révolutionnaires, et de la Gauche, qui le trouve compromettant. Lorsqu'il déposa une proposition d'amnistie, MM. Lepère, Langlois et de Pressensé le traitèrent de farceur. Par ime manie à la Saint-Just, M. Albert Grévy porte sa tête comme un saintsacrement. Tout, dans sa personne, voix, démarche, geste, proclame l'importance qu'il s'accorde (1) .

Au mois de juillet 1875, on voit apparaître dans la galerie des tombeaux un grand garçon barbu, très myope, dont les Marseillais viennent de faire un député. Il s'avance par longues enjambées, la tête en avant et ceux qu'il bouscule sans les voir lui découvrent un air de mauvais coucheur. C'est M. Rouvier. On s'aperçoit bientôt qu'il cache, sous une écorce raboteuse, de la rondeur, une intelligence vive, un soupçon de naïveté qui ne survécut pas longtemps à la fréquentation des parlementaires. On va aux renseignements, et Ton ne tarde guère à apprendre que, secrétaire général de la

(1) Il eut plus tard de hautes destinées. Son frère étant quelque chose comme roi de France, il se voulut vice-roi d'Algérie. Ce fut un vice-roi fainéant qui s'isolait dans sa gloire, pensant se grandir aux yeux des indigènes en leur voilant sa majesté. Les chefs les plus puissants, les plus fiers, les plus braves, durent faire antichambre, perdus dans la foule des solliciteurs, sans jamais obtenir d'audience. Un beau jour, ils ne revinrent plus ; ils s'étaient insurgés.

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préfecture des Bouches -du -Rhône, il ne s'y laissa jamais faire prisonnier comme Esquiros et qu'il aurait pu dire, comme Challemel-Lacour à Lyon : « J'ai été relativement conservateur. » Il le fut assez pour se mettre en travers de l'émeute et arracher des mains des insurgés le drapeau noir. ' La Commune fit perdre à la galerie des tombeaux quelques-uns de ses habitués. Elle éclate, et chaque jour c'est quelque vide nouveau; c'est MiUière, c'est Bazoua, c'est Lockroy. Les électeurs de M . Floquet espèrent qu'il va se décider à les suivre ; il ne trompe pas leurs espérances ou du moins il ne les trompe qu'à demi : sommé de choisir entre Paris et Versailles, il opte pour Biarritz. M. Clemenceau, à son tour, quitte l'Assemblée d'ime façon preste et cavalière. Il était à la tribune, armé déjà de cette ironie parisienne qui constitue sa principale force, et il se moquait de son auditoire qui lui répondait par des interruptions désobligeantes, lorsque tout à coup, sur un mot plus vif parti de la salle, il pirouette sur ses deux talons, salue ses collègues d'un dernier ricanement et ne reparait plus»

Si certains députés disparaissent, il en est un qu'on ne vit jamais, M. le docteur Maure, l'ami de M. Thiers. Au début de chaque session, il écrivait au président : « Des circonstances plus

puissantes que ma volonté ne me permettent pas de donner en ce moment ma démission et, mes nombreuses infirmités me rendant incapable de prendre part aux travaux de l'Assemblée, je me vois forcé de demander un nouveau congé. »

L'existence parlementaire de cette ombre législative s'écoula paisiblement dans une douce retraite. Ce fut dans cette galerie des tombeaux que, après le 24 mai, on fabriqua et colporta la plupart des mots attribués au maréchal de Mac-Mahon.

M. Thiers, qui avait la rancune tenace (1), lui en attribua généreusement un grand nombre qu'il forgea de toutes pièces ; mais certains conservateurs auraient pu revendiquer la paternité des autres. Comme le président Dupin, quand un bon mot leur démangeait, ils se grattaient toujours.

La galerie des tombeaux n'était pas envahie, comme de nos jours le salon de la Paix, par une foule où se pressent et se heurtent préfets, agents électoraux, joumaUstes, sans compter les que* mandeurs qui forment le gros de la réunion. Les

(1) M. Thiert demanda un jour à M. Hector Pessard : « Pourquoi appelez- V0U8 le maréchal loyale ëpée? Épëe tout court, c'est bieo assez bon pour lui. «

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membres de l'Assemblée nationale tenaient à être chez eux et entre eux. Le questeur M. Baze y tenait énergiquement la main.

Celui-ci n'était pas seulement un des questeurs de la Chambre ; il était le questeur, comme Ménalque était le distrait. Il remplissait les mêmes fonctions à la Constituante de 1848 et à la Législative où il signa, avec ses collègues le général Le Flô et M. de Panât, la fameuse proposition affirmant, le droit de l'Assemblée de requérir, pour sa sûreté intérieure et extérieure, la force armée. Elle fut repoussée; on le regretta au Deux-Décembre, et M. Baze plus que tout autre, car il fut enfermé àMazas, puis exilé. Lorsqu'on vint l'arrêter, il sortit de son appartement vêtu d'un caleçon et d'une robe de chambre, protesta sur le palier, menaça dans l'escalier, où ils l'entraînèrent, les gens de la police de les mettre hors la loi et, se trouvant enfin en face de la troupe, il harangua les soldats; mais ceux-ci parurent moins sensibles à son éloquence qu'égayés par sa robe de chambre, son caleçon, son foulard et aussi son terrible accent méridional. Mirabeau lui-même, en im pareil accoutrement, eût infaiUiblement perdu la partie contre M. de Dreux-Brézé. M. Baze finit par s'en rendre compte et se laissa emmener.

Dans les assemblées de la seconde RépubUque,

on le regardait déjà comme le modèle des questeurs, comme le plus ferme gardien des prérogatives parlementaires. Ces souvenirs et le peu de sympathie qu'il éprouvait tout naturellement pour l'Empire le désignèrent, à Bordeaux, au choix des députés ; ils lui maintinrent sans interruption leur confiance et leur faveur. Bien qu'avocat, et un des plus éloquents du harreau d'Agen, il ne monta jamais à la tribune de l'Assemblée nationale, non qu'il la redoutât, mais il avait tant de choses à faire ! Une bougeait pas de Versailles, même pendant les vacances. On le rencontrait alors le long du grand canal, qui taquinait le gardon en compagnie du chef des huissiers, Bescherelle.

M. Baze en usait avec les joumahstes comme avec les gardons; il les taquinait. Sous prétexte de défendre contre leurs indiscrétions les représentants du peuple, il les parquait dans un cul-de-sac prenant jour sur la galerie du Nord par des fenêtres dont les vitres dépolies distribuaient parcimonieusement une clarté crépusculaire. Vers la fin de l'Assemblée nationale, il remplaça les vitres par des barreaux, ce qui donnait à ce heu de délices un air de ménagerie dont les reporters étaient les fauves .

Ceux-ci se tenaient de préférence dans une petite rotonde que les représentants du peuple devaient

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traverser pour se rendre à la salle d'attente. Us les happaient au passage et les autres leur distribuaient des nouvelles comme la becquée aux poulets. Une porte mettait cette rotonde en communication avec la galerie des tombeaux et un ange en gilet rouge montait la garde au seuil de cet Éden dont il interdisait les approches. A peine les reporters pouvaient-ils appeler de loin un informateur obUgeant. Pour se ghsser dans ce saint des saints, ils employaient des ruses d'apaches. Les uns y pénétraient au bras d'un député complaisant et, une fois dans la place, s'efforçaient de se soustraire à r œil vigilant de M. Baze. Les autres traversaient la galerie sous prétexte d'acheter des cigares et, au retour, s'y attardaient le plus longtemps possible. Toutefois, ils ne rapportaient d'ordinaire qu'un maigre butin de leurs expéditions, et l'on raconte que M. le duc de Broglie, questionné par l'un d'eux sur une décision importante de son groupe, finit, après s'être bien défendu, par lui demander : « Êtes- vous capable, monsieur, de garder un secret? — Assurément, répondit l'autre qui escomptait une intéressante confidence. — Eh bien, moi aussi. »

Tout se paye, et un jour les reporters tirèrent de leur ennemi une innocente vengeance. Ils firent tenir à M . Baze une letti*e dont la signature illisible

était suivie de ces deux mots : électeur influent» Le questeur se précipite vers la salle d'attente, précédé d'un huissier criant jusqu'à s'égosiller r «« La personne qui demande M. Baze! » Nul, naturellement, ne répond. Un quart d'heure se passe, second message : L'électeur influent avait dû s'absenter pendant quelques minutes et priait son député de vouloir bien revenir. M. Baze accourt en toute hâte. Ce petit manège se renouvela deux ou trois fois encore. A la fin, flairant, mais un peu tard, quelque mauvaise plaisanterie, le mystifié ne bougea plus.

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