‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 5 sur 9 · LA VIE POLITIQUE A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LA VIE POLITIQUE A VERSAILLES

Lorsque, le 18 mars 1871, M. Thiers s'installa un peu précipitamment à la préfecture de Seineet-Oise, il espérait bien n'y pas prolonger son séjour ; mais la violence de l'insurrection, les crimes de la Commune rendirent improbable un prompt retour de l'Assemblée nationale et du Gouvernement à Paris. Versailles resterait donc, pendant de longs mois encore, peut-être même pendant plusieurs années, le Washington de la France. S'il

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se résignait à cet exil, M. Thiers s'accommodait mal d'un logis convenable seulement pour un fonctionnaire. Président de la République, il serait mieux à sa place dans le palais de Louis XIV. Quelques mots qui lui échappèrent firent dresser les oreilles aux royalistes et aux républicains. Les premiers s'indignèrent de ce qu'ils regardaient presque comme un crime de lèse-majesté ; passe pour le théâtre, mais la chambre du Grand Roi ! Les seconds n'entendaient point donner un caractère définitif à im exil qu'ils voulaient provisoire. M. Thiers n'insista point : « Cependant, disait-il à ses intimes, Louis XIV et moi nous ressemblons par la taille; pour le surplus, je crois bien que s'il ne lui avait pas suffi de se donner uniquement la peine de naître, il n'aurait jamais atteint jusqu'où le petit bourgeois que je suis s'est élevé. Je resterai donc dans ce palais de la Présidence, que ces messieurs transforment en palais de la Pénitence. »

Ce palais, le garde-meuble dut alors F orner avec un certain luxe. Un peu plus tard, lorsqu'il inaugura ses dîners officiels, M. Thiers réclama im service d'argenterie et en reçut un fort beau, marqué à son chiffre. Après le 24 mai, quand il fallut céder la place au maréchal de Mac-Mahon, un inspecteur vint dresser l'état des Ueux et cette argenterie provoqua une contestation assez vive :

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« Elle est à nous, disait Mme Thiers, puisqu'elle porte les initiales du Président. — Elle appartient à FËtat, ripostait l'inspecteur, puisque TËtat Ta payée. » Cette discussion aurait pu s'éterniser si M. Thiers n'y avait coupé court : « Je garde l'argenterie et rembourserai l'État. »

Le président de la République logeait sous son toit et sous sa main le ministre des Affaires étrangères dont il ne voulut jamais se séparer, qu'il s'appelât Jules Favre ou de Rémusat, son personnel administratif et sa maison militaire.

Levé, chaque matin, à 4 heures, il allait d'abord aux écuries, escorté à distance réglementaire par un aide de camp gigantesque, le plus grand qu'il avait pu découvrir dans l'armée française. L'hiver, il jetait sur ses épaules un mac-farlane et il lui arrivait parfois, pour cette visite matinale à ses chevaux, de remplacer le haut de forme par un chapeau rond. Dans ce costume, il donnait, au retour, une courte audience à quelque fonctionnaire mandé en toute hâte pour une affaire urgente ou recevait, portes bien closes, les louches personnages qu'il employait à de mystérieuses besognes. Ses amis lui reprochaient parfois de se commettre avec de tels agents ; il avait alors une réponse toute prête : w C'est avec ces coquins qu'on tire les honnêtes gens d'affaire. » Comme

c'était l'instant de la journée où M. Thiers se montrait le plus invariablement de bonne humeur, les malins en profitaient pour lui présenter leurs requêtes : ils en obtenaient ce qu'il aurait peutêtre refusé à un autre moment.

A 5 heures, le secrétaire général de la Présidence, M. Barthélémy Saint-Hilaire (I), arrivait avec un, énorme portefeuille. Il en tirait un monceau de paperasses; M. Thiers signait les unes, parcourait les autres, et, à 6 heures, les ministres des Affaires étrangères, des Finances, de la Guerre étaient introduits et recevaient les instructions du président. A peine étaient-ils sortis par une porte, que leurs propres directeurs entraient par une autre. M. Thiers leur posait de nombreuses questions et contrôlait ainsi les renseignements des chefs par ceux des subalternes. Les habiles l'informaient de tout ce que les ministres ignoraient encore, et c'était un bon moyen de parvenir.

Les généraux et les intendants, parfois même de simples officiers, avaient de longues audiences. Le chef du Pouvoir exécutif discutait avec les premiers les divers projets relatifs à la réorganisation de l'armée; il interrogeait les autres sur le moral

(1) II était né secrétaire : secrétaire de Cousin, chef du secrétariat du Gouvernement provisoire, secrétaire de la Compagnie de Suez, secrétaire de M. Thiers.

des troupes. Il était, en somme, le véritable ministre de la Guerre, comme il était le véritable ministre des Finances et le directeur de la politique extérieure. Seid, M. Dufaure échappait à sa tutelle. Le président, qui le craignait, ne se fût point hasardé à lui donner un ordre; il s'abstenait même de toute apparence de contrôle, et ce Garde des Sceaux, jaloux de son autorité, intransigeant sur ses prérogatives, traitait avec le chef du Pouvoir exécutif de puissance à puissance. Les autres étaient moins des ministres que des agents d'exécution sous les ordres d'un maître qui avait le goût et, plus que le goût, la passion du gouvernement. Ce maître leur laissait l'apparence du pouvoir dont il se réservait la réaUté : « M. Thiers, disait le prince de Mettemich, aime à être comparé à Napoléon; il rêve d'être un Napoléon

civil, r)

Les audiences du matin réservaient parfois, au président de la RépubUque, de désagréables surprises. Le 2 juin 1871, il reçut la visite de MM. Emmanuel Arago, Feray (d'Essonnes), Bérenger. Rivet, auxquels son ami Victor Lefranc, dont il devait faire trois jours plus tard un ministre, avait cru devoir se joindre, probablement pour tempérer l'éclat de leur mauvaise humeur. Ils venaient au nom des Gauches mécontentes. Les

plus modérés parlèrent de déception et les autres balbutièrent le mol : trahison. M. Thiers fit si bien qu'il les renvoya rassurés sur ses intentions et résolus plus que jamais à le soutenir. Il les reconduisit, avec de bonnes paroles, jusqu'au seuil de son cabinet; là, délégués et président se trouvèrent en face des ambassadeurs de la Droite, MM. le duc de Broglie et Bocher. Il n'en fallut pas davantage pour réveiller la méfiance de la délégation républicaine et les conservateurs froncèrent le sourcil en voyant ces cordiales poignées de mains qu'on échangeait. Ce fut soudain un feu croisé de récriminations et tous, à tour de rôle, simultanément parfois, rappelaient tant de promesses mal tenues, tant d'infidéUtés dont le souvenir aigrissait leurs rancunes. Le président supporta ce double assaut avec la résignation du juste qu'on calomnie et que sa conscience absout, avec aussi FimpassibiUté de l'homme certain de sa revanche. Ces blasphémateurs se turent enfin ; il prit la parole et avec tant d'adresse que, lorsque ces furieux se retirèrent, les uns étaient déjà des demi-satisfaits, les autres n'étaient plus que des demi-mécontents.

De 11 heures à midi, M. Thiers présidait le Conseil des ministres qui, sauf le dimanche, se réunissait tous les jours. Entre le Conseil et le déjeuner, de courtes audiences. Il se mettait à

table vers une heure et, presque toujours, avait quelques invités. M. Opper de Blowitz était souvent du nombre et un jour que celui-ci partageait cet honneur avec un préfet, M. Thiers offrit à ses convives de superbes pêches dont le jardinier du Trianon rapprovisionnait. Mme Thiers donna d*abord des signes d'inquiétude, puis esquissa des gestes qu'il feignit de ne pas voir; enfin, n'y tenant plus, elle lui rappela que ces fruits, destinés au diner officiel du soir, étaient là seulement pour le plaisir des yeux. Les témoins de cette petite scène avaient un peu l'air de gens qui, sans oser le dire, préféreraient être ailleurs ; le préfet surtout. Le président, de même qu'il n'avait pas voulu voir les gestes, parut ne pas entendre le reproche qu'adressait à sa prodigaHté une maîtresse de maison trop économe. Il fit présenter la corbeille de pêches, après avoir eu soin d'en choisir une qu'il envoya rouler dans la direction de M. Barthélémy Saint-Hilaire : « Voilà pour vous, gourmand. »

En sortant de table et avant de se rendre à l'Assemblée, M. Thiers donnait encore des audiences. Députés, ambassadeurs, membres des Chambres de commerce, maires, délégués, financiers, s'entassaient dans la salle d'attente. Il y avait, chaque

jour, un interminable défilé de soUiciteurs, de per-

sonnages convoqués par le président, de républicains venus des quatre coins de la France pour apporter au chef du Pouvoir exécutif les félicitations et les vœux de leurs concitoyens ; mais cette préfecture, si vivante et grouillante en tout temps, présenta une animation inaccoutumée pendant les heures qui suivirent le rejet de la loi sur les matières premières.

La Chambre lui consacra neuf longues séances et, jusqu'au bout, la victoire demeura incertaine. M. Thiers crut briser toutes les résistances en mettant à ses adversaires le marché à la main ; mais personne n'ignore que les économistes, s'ils se montrent d'ordinaire doux et conciUants, deviennent intraitables quand leurs doctrines sont en jeu. Il fut renversé par des Ubre-échangistes intransigeants, dont quelques-uns passaient pour ses meilleurs amis. En sortant de l'Assemblée, les ministres démissionnèrent et M. Thiers déclara le lendemain qu'il ne resterait pas une minute de plus au pouvoir. La Chambre perdit la tête ; le trouble était partout, et la panique, et la déroute. Les uns après les autres, les chefs des divers partis se rendaient en toute hâte à la préfecture et supphaient le président de demeurer. Le maréchal de Mac- Mahon joignit, au nom de l'armée, à leurs supphcations, les siennes. Ils le trouvèrent en train de

ranger ses papiers et de faire ses malles. Il semblait que, selon le mot du poète, sa résolution se fût changée en statue. A toutes les démarches^ à toutes les prières, il opposait le besoin de repos qu'exigeaient impérieusement sa fatigue et son âge, la joie de revenir enfin à ses chères études, à ses travaux philosophiques, à son astronomie. On insistait néanmoins, et c'était un incessant va-etvient entre le Palais et la Présidence. Ceux qui arrivaient de la préfecture donnaient à l'Assemblée des nouvelles de M. Thiers et ceux qui arrivaient du Palais donnaient à M. Thiers des nouvelles de l'Assemblée.

Les groupes s'étaient réunis et chacun d'eux cherchait quelque expédient propre à triompher de ce goût si vif, et un peu imprévu, que le chef du Pouvoir exécutif affichait pour la retraite. Au Centre gauche, on désespérait et M. le comte Rampon, M. Beaussire, à la recherche d'un successeur, indiquaient à tout hasard M. Jules Gré vy. M. Christophle ne voyait de remède vraiment efficace que dans un retour immédiat à la Constitution de 1848. MM. Albert Grévy, Charles Rolland, Jules Ferry colportaient un vague ordre du jour dont ils attendaient merveille. Les orléanistes avaient leurs fondés de pouvoirs qu'un esprit de conciliation animait. Les légitimistes s'en remettaient à MM. le

baroD Ghaurand et Tailhand du soin de collaborer avec les représentants des autres fractions de l'Assemblée à une formule acceptable pour tous. Au milieu de cet ahurissement général, M. Batbie seul montrait une inaltérable sérénité : m L'affaire est trop grave, disait-il aux plus abattus, pour ne pas s'arranger. » Et il l'arrangea, en faisant voter un ordre du jour de sauvetage qui repéchait le président et les ministres. Aussitôt, les membres de la Gauche se rendirent en procession à la préfecture où M. Thiers, après avoir parlé une fois encore de sa fatigue et de son âge, accordé un dernier regret à ses chères études, se résigna enfin à reprendre le fardeau du pouvoir.

Dans les jours moins troublés, le président de la République interrompait ses audiences à 2 heures pour aller à la Ghambre où il assistait aux séances et se rendre dans quelque commission. Il ne laissait à aucun autre le soin de défendre la politique et les actes du Gouvernement, car il savait que toute sa force résidait dans son éloquence : « Un roi, disait-il, a la Gonstitution, et un général ses victoires ; je n'ai, moi, que ma parole. « Aussi, quand on résolut sérieusement de l'abattre, on amoncela les obstacles enti^e la tribune et lui.

Il y avait chaque soir réception à la préfecture et réception ouverte à tout le personnel pohtique.

On y venait en foule; le buffet n'était pour rien dans cet empressement et plus d'une fois, en sortant de la Présidence, les hôtes de M. Thiers entrèrent dans les cafés de l'avenue de Paris.

La réception était le plus souvent précédée d'un grand diner. Le président de la République se mettait à table en même temps que ses hôtes ; mais il en sortait plus tôt, car il expédiait promptement le repas qu'on préparait pour lui et dont le menu était presque invariable : potage, rôti de veau, légumes, confitures, le tout arrosé de deux verres de bordeaux. Il aurait bien voulu y joindre un soupçon de brandade, mais son médecin s'y opposait. Il aurait bien voulu aussi prendre, après son diner, une tasse de café ; mais, ses nerfs s'en accommodant mal, Mme Thiers se montrait intraitable. Il se rattrapait un peu sur la brandade que son ami M. Mignet introduisait en contrebande dans une boite de fer- blanc et qu'il savourait en cachette dans son cabinet.

M . Thiers avait généralement achevé son frugal repas alors que ses convives en étaient encore au premier service. Comme il tenait difficilement en place, il se levait et, sautillant autour de la table, allait de l'un à l'autre, s'informait si les plats étaient bons, parlait pohtique avec un député, peinture avec un peintre, stratégie avec un général

et faisait à tous la leçon. Si on lui remettait un télégramme, il l'ouvrait en s*excusant : " Les affaires de la France avant tout », et, s'il y avait lieu, griffonnait un bout de réponse.

Le dîner fini, il s'installait dans un grand fauteuil et s'endormait. Mme Thiers mettait alors un doigt sui* sa bouche et tous gagnaient sur la pointe du pied le salon voisin où l'on ne s'entretenait qu'à voix basse.

Aussitôt réveillé, le président de la République se mêlait aux groupes, racontait des histoires, décochait des épigrammes. Causeur étincelant, anecdotier inépuisable, c'était aussi un charmeur qui excellait, par de déUcates flatteries, à désarmer l'adversaire qu'il avait résolu de conquérir.

Presque toute la Droite vint assidCiment aux soirées de la Présidence jusqu'au jour où M. Jules Simon prétendit, dans un discours qui lui coûta d'ailleurs son portefeuille, que M. Thiers seul avait libéré le territoire. En attendant de le renverser, elle bouda le président et céda la place aux républicains. Avant cette invasion de la Gauche, on rencontrait habituellement, mêlés aux ambassadeurs, aux académiciens, aux députés, aux artistes et aux écrivains en vue, le général et Mme Ducrot, les chefs du parti conservateur et, plus rarement, le duc d'Âumale. Le maréchal de Mac-Mahon et

Mme la duchesse de Magenta assistaient à presque toutes les réceptions. MMmes Casimir Périer, Duvergier de Hauranne, de Ghoiseul figuraient dans le groupe des dames parlementaires qui formaient une cour à Mme Thiers jusqu'au moment où elle s'assoupissait.

Ancien journaliste, le président de la République connaissait mieux que personne la puissance du journal et, mieux que personne, l'utilisait. Il lui arriva même, au cours de la grande bataille contre les Barodettistes, d'écrire de sa propre main un article pour le Figaro qu'il signa : « Un vieux bourgeois de Paris. » Tout ce qui comptait dans la presse gouvernementale avait, à la présidence, ses petites et ses grandes entrées. Sans tenir à distance ceux dont le talent n'égalait pas le zèle, — il était beaucoup trop avisé pour cela et savait que les petits, lorsqu'on semble les dédaigner, mordent, — il les mettait un peu à l'écart et chargeait M. Barthélémy Saint-Hilaire de leur donner le ton et la notfede la politique présidentielle. Cette note et ce ton, il les donnait luimême aux correspondants des journaux étrangers. L'un d'eux, M. Opper de Blowitz, qui débutait alors au Times ^ était reçu à toute heure. Ce petit homme, rond comme une boule, toujours suant, soufflant, s' épongeant, avait réussi, à force de se

donner de l'importance, par en prendre. Toutefois, le véritable favori n*était pas ce gros, court, remuant informateur qui sans cesse furetait, mais M. Guyot-Montpayroux dont la verve, cependant triviale, amusait M, Tiiiers, dont l'imperturbable aplomb le déconcertait parfois. Il l'utilisait pour de mystérieuses négociations et prétait une oreille complaisante aux nouvelles dont il était toujours abondamment pourvu, car, ce qu'il ne savait pas, il l'inventait. Il n'y eut jamais d'Auvergnat aussi Gascon. Avec cela, très intrigant, un peu brouillon et d'une légèreté qu'on pouvait prendre pour de l'inconscience. On mesura sa faveur le jour où on le vit entrer chez le président un cigare aux lèvres. M. Thiers éprouvait pour le tabac une telle horreur qu'il interdisait rigoureusement jusqu'à la cigarette aux soldats de garde (1); il ne fit d'exception à cette consigne qu'en faveur de M, Guyot-Montpayroux. Cela tenait peut-être à ce que le cigare de ce bavard était toujours éteint,

(i) En reTanche, M. Thiers causait Tolontiers avec eux et surtout,

comme Napoléon, les questionnait. l\ en recevait parfois de curieuses

réponses. Ce fut ainsi qu'ayant demandé à un vieux sergent s'il

avait pris part aux batailles autour de Metz, l'autre lui répondit :

• Certainement, mon Exécutif, a

VERSAILLES iSl

Chaque matin, de 7 à 10 heures, M. Barthélémy Saint-Hilaire recevait les reporters. Il les renseignait; mais peu. Son premier mot était : u Je ne sais rien, » et c'était aussi son dernier. Ces malheureux en étaient réduits à tirer de leurs portefeuilles des coupures de journaux qu'ils mettaient sous ses yeux en le priant de confirmer ou de démentir les informations très diverses qu'ils avaient pu récolter au hasard de la cueillette. Ils le soupçonnaient fortement de réserver le meilleur de son sac pour les journaux indépendants ou hostiles, avec l'espoir de les amadouer.

Ce philosophe donnait ses audiences debout, dans un cabinet sans faste; mais s'il lui fallait offrir un asile temporaire à quelqu'un de ces individus un peu suspects qu'employait M. Thiers, il emmenait dans sa chambre les honnêtes reporters, ne voulant pas, disait-il, les exposera de fâcheuses rencontres. C'était une chambi'e d'étudiant, avec une table sans tapis, un fauteuil dont le velours râpé montrait la corde et un ht de fer, A la place d'honneur, bien en vue, s'étalait, sur une chaise, la chemise dont les pans flottaient sur une paire de demi-bottes. Aux murs, des rayons chargés de

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livres; dans un coin, une malle, et il ne manquait pas de dire, en la montrant du doigt : « On peut nous renvoyer quand on voudra; ma malle est faite. »

Probablement par respect pour la hiérarchie, le secrétaire général de la Présidence n'avait pas, comme M. Thiers, d'antichambre et ses clients attendaient sur le palier qu'il voulût bien les recevoir. Ils avaient, pour se distraire, les lamentations des huissiers. Indulgents pour le maître de la maison, ils témoignaient à Mme Thiers une moindre bienveillance, lui reprochant de trop lésiner sur les bûches, de leur faire porter trop longtemps des habits trop usés.

M. Barthélémy Saint-Hilaire appartenait à une' catégorie de fonctionnaires qui, rares à toute époque, sont devenus introuvables : tout ce qu'il faisait, il le faisait pour rien. Il servait gratis. Secrétaire du gouvernement provisoire, secrétaire de M. Thiers, il ne touchait pas un sou. Il travaillait vingt heures par jour pour l'amour de l'humanité, et il était content le soir quand il avait ainsi mis en pratique les leçons de ses philosophes. La correspondance, à elle seule, lui prenait quatre heures, car il ne laissait pas une lettre sans réponse. Il écrivait au nom de M. Thiers en accentuant le répubUcanisme du Président; il l'accen-

tuait davantage encore dans ses conversations avec les journalistes, et cela, par instants, allait si loin que les Droites se fâchèrent.

Le secrétaire général de la Présidence était le plus occupé des hommes; aussi n'avait-il guère le loisir de pousser jusqu'à Paris. Pendant toute la durée de son séjour à la préfecture, il ne s'y rendit que cinq ou six fois pour voir sa vieille domestique. Il ne lui manquait, pour être complètement heureux, que son jardin d'Asnières, qu'il cultivait autrefois comme Pangloss vieillissant, et ces omnibus dont les cahots remplaçaient l'influence secrète. Lorsque, parti de la Madeleine, il débarquait à la Bastille, il avait traduit en vers français la moitié d'un chant de l'Iliade; il achevait le reste en revenant à son point de départ.

M. Barthélémy Saint-Hilaire était incontestablement une des personnaUtés les plus originales de l'entourage de M. Thiers et même de l'Assemblée nationale. Son existence parlementaire datait de 1848. Il formait alors à lui tout seul, dans les Assemblées de la seconde RépubUque, u le grand parti des renoncules », ainsi nommé parce que son chef, qui n'avait pas de soldats, rougissait comme cette fleur à la moindre alerte. Pas de soldats, c'est trop dire; le traducteur d'Aristote et d'Homère avait au moins deux acolytes, deux

renoncules sœurs, MM, Duclerc et Corne, qui rivalisaient avec lui de pudeur rougissante et effarouchée. Le général Gavaignac, très timide luimême, n*eut pas d'ennemis plus acharnés, après sa victoire de juin, que ces timides. Ces hommes d*État se renvoyaient par derrière les plus désobligeantes épithètes ; il les appelait « canailles » , dans sa moustache, etils le traitaient de u brigand» , dans leurs gilets. A cette époque, M. Barthélémy Saint-Hilaire était la béte noire des républicains. Ils lui reprochaient, entre autres crimes, d'avoir provoqué, comme administrateur du Collège de France, la suspension du cours de Michelet. Ils se réconciUèrent un peu avec lui quand il refusa de prêter serment à l'Empire et renonça de ce fait, quoique sans fortune, à son Collège de Fi'ance, et tout à fait quand il alla s'asseoir, au Corps législatif, sur les banquettes de la Gauche. Â l'Assemblée nationale, il était la bête noire des royaUstes qui l'accusaient de convertir M. Thiers à la République.

On a dit bien souvent que, dans les amitiés comme dans les ménages, il en est un sur deux qui se sacrifie et que l'autre opprime. Le sacrifié, l'opprimé, dans toutes les unions politiques ou philosophiques qu'il contracta, ce fut lui invariablement. Du reste, il n'eut jamais et n'ambitionna

jamais d'autre rôle. Il se donna d'abord, et sans réserve, à ce grand exploiteur, à cet admirable artiste, qui s'appelait Victor Cousin. Il se donna non moins complètement à M. Thiers.

Son désintéressement, son dévouement étaient uniques. On n'a jamais su ce qu'il avait dépensé de lui-même pour aider, pour soulager autrui. Sa charité ne connaissait pas de bornes, et c'était bien réellement de la charité. La cupidité, l'ambition même n'avaient sur lui aucune prise. N'ayant jamais eu de besoin, il ignorait le prix de l'argent.

M. Barthélémy Saint-Hilaire était un travailleur hors hgne ; mais la tension, la lourdeur de l'homme qui ne décarême jamais l'accompagnaient jusque dans ses travaux philosophiques et littéraires. Il avait traduit Âristote; mais il avait aussi traduit Homère, en vers français. Il avait pris dans ses mains robustes le divin poète del'Ionie et il l'avait écharpé, et il ne pouvait pas faire autrement, car on n'est pas impunément un Dorien, un Spartiate, c'est-à-dire un ennemi né des grâces ioniennes. Mais c'est bien pire lorsqu'un esprit ainsi façonné et préparé aborde la politique active. Là, ses vertus mêmes, sa probité^mmaculée, sa loyauté sans tache le desservent et le désarment; sa candeur surtout se retourne contre lui et celle de ce personnage grave jusqu'à la tristesse, austère jusqu'à

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la barbarie, ferme et farouche, était vraiment hors de prix.

On a rappelé, quand il devint ministre des Affaires étrangères, le mot de Cousin à ses familiers les plus illustres : « Si Saint-Hilaire n'était pas un sot, il vous damerait le pion à tous. » L'épigramme était aussi injuste que violente. M. Barthélémy Saint-Hilaire n'était pas un sot; c'était un naïf et rien de plus (1) .

Tandis que, dans sa petite chambre, M. Barthélémy Saint-Hilaire regrettait son jardin d'Asnières et ses omnibus, M. Thiers, dans sa préfecture qu'il regardait comme une prison, regrettait Paris et le palais de l'Elysée. Il tenta de s'évader à plusieurs reprises et laissa percer l'intention de parcourir la France avec un cortège de brillants uniformes; mais, souveraine elle-même, T Assemblée n'entendait point qu'il jouât au roi élu et, pour couper court à toute veilléité d'usurpation,

(i) A l'époque où l'on s'entremettait pour éviter à M. Rochefort la déportation, M. Barthélémy Saint-Hilaire répondait invariablement à ceux qui s'adreuaient à lui : « On m'assure qu'il aime trop le jeu, les soupers et les femmes; cela ne vaut rien. Un séjour en Nouvelle-Calédonie ne pourra que lui être salutaire. » Il disait cela sans intention ironique, dans toute la candeur de son âme.

elle lui imposa la résidence obligatoire. Tout au plus tolérait-elle une rapide visite à Paris, un séjour à Trouville où il se rendait en famille, comme un bon bourgeois qui va aux bains de mer et non comme un chef d*État qui visite une province. Pour enlever à cette villégiature tout caractère officiel, M. Thiers avait même la précaution de loger à Thôtel des Roches-Noires ou dans un chalet que son ami M. Cordier mettait à sa disposition.

Les choses allèrent ainsi jusqu'au 31 mars 1872. Le bruit ayant couru que le chef du Pouvoir exécutif méditait une sorte de petit coup d*Ëtat en 1* absence du parlement, qu'il voulait mettre à profit les vacances de Pâques pour transporter à Paris le siège du Gouvernement, l'Assemblée nationale enjoignit à sa commission de permanence de se montrer vigilante. Celle-ci s'empressa de faire comparaître M. Thiers devant elle. Il vint et traita d'invention ridicule ce projet de déménagement qu'on lui prêtait. Ce qui avait pu donner naissance à ce bruit, disait-il, c'était sans doute son intention, dont il ne faisait nul mystère, d'aller de temps à autre à Paris; mais il ne découcherait pas et se contenterait de la permission de minuit. Là-dessus, il se retira et, au heu de rentrer à l'hôtel de la Présidence, se fit conduire à la

gare, monta dans un train avec sa maison militaire et arriva vers midi à T Elysée. En apprenant ce brusque départ, la commission de permanence se réunit en toute hâte et dépécha M. le marquis de Mornay au ministère des Affaires étrangères avec la mission de lui amener M. de Rémusat. Celui-ci avait d'excellentes raisons pour être malade; il le fut.

Cette première fugue mit M. Thiersen goût et il résolut de recevoir les Parisiens à l'Elysée ou du moins « tous ceux que leurs fonctions ou leurs positions pourraient appeler à se trouver en relation avec le Gouvernement ». Cela fit beaucoup de monde. A 11 heures et demie, on éteignait les lustres et le président de la République montait en voiture pour revenir à Versailles. Dans un de ces retours, il s'enrhuma légèrement et ce fut un concert d'imprécations contre une assemblée homicide qui contraignait ce vieillard à voyager au milieu de la nuit.

Au mois d'août suivant, il se rendit, comme les années précédentes, àTrouville; mais, cette fois, il s'entoura d'une sorte d'appareil guerrier sous prétexte d'expérimenter de nouveaux canons d'acier se chargeant par la culasse. Chaque jour, il allait sur la plage, pointait lui-même un canon, comme Napoléon à Montereau, et manquait le but.

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Le bourgeois de 1830 perrait toujours un peu sous rhomme de guerre et, au moment de partir en expédition, il omettait rarement de dire à Mlle Dosne : « Félicie, n'oublie pas le parapluie. » C'était le temps où il rêvait d'un uniforme et de revues passées à cheval. S'il avait pu se grandir de quelques pouces. . . ; mais la nature avait logé sa vaste ambition dans un petit corps, et il craignit le ridicule (1) .

Lorsque, après la défaite de la Commune, presque tous les députés se furent installés à Paris, les boulevards et les rues de Versailles n'offrirent plus qu'une animation très atténuée jusqu'à l'heure où les trains parlementaires amenaient la foule des réprésentants, des journalistes, des curieux.

Dès midi et demi, la gare Saint-Lazare s'emplissait de mouvement et de bruit. Les badauds s'y donnaient rendez- vous pour voir défiler la représentation nationale et l'on montrait au passage les plus célèbres de ses membres, qui n'étaient pas toujours les plus populaires.

(1) Après le 24 mai, il abandonna Trouvillc pour Saint-Germain où il passait les mois d*été dans ce pavillon de Henri IV doublement célèbre pour avoir vu naître Louis XIV et mourir M. Thiers.

Les quais intérieurs étaient envahis ; on se bousculait, s'appelait; on s'évitait aussi, car on prenait ses mesures pour être entre soi dans le même wagon et en écarter les fâcheux. A peine assis, Gambetta lâchait la bride à sa verve et M. Alfred Naquet, dont le dos bombait sous le veston, prouvait que la nature ne lui avait pas fait en vain une obligation d'être spirituel. M. Lambert de Sainte- Croix racontait des histoires, lançait des mots drôles, et M. Denotmandie tirait un feu d'artifice.

En arrivant à Versailles, on se disputait d'invraisemblables fiacres, on s'empilait dans deux omnibus, « la grande et la petite ». Cn jour, le général Changarnier, qui n'était plus très ingambe, entendit une voix de stentor lui crier : w Venez vite, mon général, il ne reste plus qu'une place « . C'était l'obhgeant M. Arago. Le général fit quelques pas, puis recula en apercevant une charretée de républicains : " Auriez-vous peur? » lui demanda M. Arago en éclatant de rire : « Peur?

jamais! Horreur, toujours! » Et il s'enfuit en clopinant, avec des gestes de marionnette effarouchée.

Au retour, même affluence de curieux à la gare Saint- Lazare. Un soir, je ne sais quel député de l'Appel au peuple, apercevant au milieu de cette cohue un homme débraillé, la pipe aux dents, la

casquette sur Toreille, dit, en le montrant du doigt à quelque radical : « Un de vos électeurs. — Plus probablement un des vôtres » . Pour en avoir le cœur net, ils l'abordèrent et ce grand escogriffe leur répondit, sans se faire prier : u Je suis légitimisse » .

COUP d'oeil sub l'assemblée

L'Assemblée nationale était peuplée d'hommes nouveaux, dont plusieurs étaient aussi des hommes mûrs ; mais on y rencontrait un grand nombre de jeunes gens frais émoulus des conférences et qui, presque tous, avaient appris dans les salons l'art de remuer les foules. Ils siégeaient pour la plupart au Centre droit et on leur trouvait un air de famille : même voix blanche, mêmes gestes étudiés, même attitude gourmée. Ils possédaient la tradition de l'éloquence orléaniste où le travail prend plus de place que l'inspiration. Élégants et fleuris, la distinction chez eux n'excluait pas toujours la chaleur et l'entrain oratoire ne nuisait point à la finesse des aperçus. Les uns annonçaient, les autres laissaient espérer des hommes

d'État. Très renseignés sur la théorie, ils n'ignoraient rien du mécanisme des Pouvoirs, de l'organisation d'un Parlement; ils connaissaient le fort et le faible du gouvernement représentatif et en maintenaient les pratiques. Leur troupe constituait une précieuse réserve que la troisième République gâcha avant même de s'en servir.

M. Etienne Lamy, un des plus jeunes parmi ces jeunes, occupa tout de suite une place extrêmement distinguée parmi les meilleurs. Démocrate convaincu, sincère, c'était un catholique d'un esprit très élevé en qui la foi active brillait à côté du talent. Son éloquence, dont ses collègues mesurèrent tout de suite l'envergure et le vol, lui assura une influence et lui permit d'exercer une action. Les plus bounnis eux-mêmes rendaient justice à son intelligence, à sa distinction, à sa loyauté, et quand il partit en guerre contre les abus, la majorité se rangea derrière ce champion des réformes, ce défenseur des principes qui furent l'honneur de l'École de Nancy. Son premier discours et son premier acte aboutirent au vote d'une enquête sur les services pubUcs et on le chargea de rédiger un rapport sur la marine. De nos jours, c'est une besogne dont le moins préparé, s'il est relativement consciencieux, s'acquitte en quelques mois et, s'il ne l'est pas, en quelques semaines ;

M. Lamy travailla pendant quatre longues années et son laborieux effort reçut sa récompense : ce rapport, qu'on cite encore aujourd'hui comme un modèle, prit les proportions d'un événement et consacra sa naissante renommée.

Talleyrand disait à M. Guizot : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas • ce que c'est que le plaisir de vivre » . On pourrait dire non moins justement : « Qui n'a pas suivi les délibérations de cette Chambre ne sait pas ce que doit être un Parlement, à quelles hauteurs peut atteindre l'éloquence, quelles ressources fournit aux ambitions habiles la stratégie des couloirs ». Aussi, dans les grandes journées, la France tendait-elle l'oreille au bruit des combats lointains. Paris avait alors la fièvre; une foule impatiente attendait les journaux du soir, s'en disputait les premiers numéros. Des groupes se formaient sous les becs de gaz et, même sous la pluie, la neige ou la bise glacée, le boulevard se transformait en cabinet de lecture.

Les députés modestes, timides et défiants qui avaient ou craignaient d'avoir trop de peine à dire ce qu'ils savaient cependant si bien, ceux encore qui n'avaient aucun penchant pour l'intrigue, se renfermaient dans les commissions qui exercèrent sur les travaux de l'Assemblée une influence

presque toujours déoisive. Elles empruntaient leur autorité à leur composition même. Les hommes les plus éminents briguaient T honneur d'en faire partie et l'on n'y mettait que ceux dont la compétence, les talents paraissaient indiscutables.

Cette Chambre, « la plus libérale qu'il eût connue ", disait M. Thiers, était sincèrement et profondément décentrahsatrice. Elle Tétait même beaucoup trop au gré du Président de la République. Il dut poser la question de confiance pour l'empêcher d'accorder à tous les conseils municipaux le droit d'élire leurs maires et, dans le débat sur l'organisation des conseils généraux, il lui fallut revenir vingt fois à la charge pour maintenir toute sa force au pouvoir central.

Si l'Assemblée nationale était riche en grands orateurs, elle ne manquait pas non plus de ces demi-muets qui ne se montrent presque jamais à la tribune, mais font rage de la voix et du geste dans les incidents tumultueux et transforment Fart oratoire en une perpétuelle interjection. Le plus terrible de tous était l'ouvrier Tolain.

Lorsqu'il débarqua, coiffé d'un feutre mou, sanglé dans une vareuse, avec sa forte barbe vertde-gris, son déhanchement faubourien, sa physionomie narquoise et son air d'émeutier, on le prit pour un de ces gaillards qui aiment à remuer les

pavés. On se rassura en constatant que sa faconde turbulente, sa verve socialiste se restreignaient à la théorie. On se rassura plus complètement encore lorsqu'on le rencontra tous les matins place Hoche où il faisait son marché lui-même, en fumant sa pipe, et pressait tendrement un homard sur son cœur. Un épicurien est rarement dangereux.

Ses titres comme ouvrier parurent toujours un peu suspects. Quand il posa sa candidature à Paris, les uns disaient : c'est un ciseleur, et les autres : c'est un feuillagiste. Ceux qui votaient contre lui le traitaient de contremaître et lui reprochaient d'avoir autrefois transporté son étabU chez le prince Napoléon.

Il prenait souvent la parole dans les discussions démocratiques, non pour prononcer un discours, mais pour interrompre quelqu'un. Il lançait des apostrophes sociales. Tantôt, il disait majestueusement : « Un évêque ne me fait pas peur! » Et il mordillait la soutane de Mgr Dupanloup. Tantôt, il fulminait contre l'église du Sacré-Cœur des imprécations tragiques, en concluant : « Ce qui nous irrite, c'est le vocable », et se faisait traiter de théologien par M. Buffet.

Un jour, il eut sa séance, toute une séance bien à lui, comme Proudhon en 1848. Des indiscrets

voulurent connaître le fond de son sac et le sommèrent d'expliquer ce qu'il entendait par la rénovation sociale. Il répondit : u C'est l'unité de transport » . Et, trois heures durant, il pérora sur l'unité de transport. Que les grandes compagnies de chemin de fer consentissent seulement à transporter mille tonnes de houille au même prix qu'un ressort de montre, et le peuple était sauvé. Elles refusèrent, les misérables !

M. de Gavardie interrompait à heure fixe. Le canon du Palais-Royal paitait à midi, il partait à 4 heures et aussitôt on réglait sa montre, ce qui ne laissait pas d'être commode. Lorsque toutes les interruptions qui bouillonnaient en lui ne trouvaient pas une issue immédiate, cette lave montait, jaillissait et l'éruption prenait la forme d'un discours qui n'était, à vrai dire, qu'une interruption prolongée. Il en voulait beaucoup aux statues, « ces filles de marbre, nymphes républicaines, puisqu'elles sont sans culottes. » Il demanda pour elles des pantalons. La Chambre les refusa; il ne se tint pas pour battu. Voulant atteindre le mal dans sa racine, il imagina de faire passer des examens à ces personnes peu vêtues, de les obUger à comparaître devant un conseil supérieur • composé d'évêques et de créer, à l'École des Beaux-Aits, une chaire de théologie. Ce fanatique de la feuille

de vigne était un ancien procureur impérial qui avait fait son droit au prytanée de la Flèche ; semé soldat, il fleurit procureur. Le nez de Ciéopâtre,

s'il eût été plus court Si M. de Gavardie avait

eu quelques centimètres de plus, toute son existence aurait été changée. Magistrat, il portait la rohe comme une casaque et chargeait les prévenus avec l'entrain d'un Murât sabrant les escadrons ennemis. Il donnait avec plus d'entrain encore contre les journalistes : « La liberté de la presse, disait-il, est la plus fausse et la plus dangereuse des manifestations de la pensée humaine. « Il avait apporté à Versailles ses habitudes de parquet, traitant ses collègues en accusés et parfois ses amis en prévenus. Il croyait sans doute voir Gambetta sur la sellette le jour où il lui cria d'une voix sévère : « Prenez des attitudes respectables. » Au repos, M. de Gavardie manquait de prestige. Avec son corps maigrelet, ses bras ballants, il « ressemblait à un polichinelle dont un gamin aurait coupé les fils », disait Gambetta, en lui rendant ainsi la monnaie de sa pièce.

M. de Lorgeril jouissait, lui aussi, comme interrupteur, d'une réputation méritée; mais il interrompait dans sa moustache et ses protestations les plus foites ne dépassaient pas les pointes de son faux-col. Rubicond et somnolent, il ne sortait de

ses méditations profondes que pour murmurer une phrase inintelligible et rentrait ensuite dans son repos. Comme il avait publié un recueil de ses vers, on l'appelait familièrement « cher barde » et comme il inventait d'invraisemblables impôts, il se donnait pour un réformateur. Il s'était d'abord attaqué aux chapeaux de luxe et aux casquettes de livrée afin de dégrever le sel de ce qu'il considérait comme un impôt de capitation. Pour percevoir cette double taxe, il avait imaginé de coller au fond de ces casquettes et de ces chapeaux, d'une manière visible, un timbre spécial. Il pataugeait depuis une heure, lorsque M. Léon Say lui dit obligeamment : « Mais le véritable impôt de capitation, le voilà. » Dans une autre séance, il s'en prit aux portraits-cartes et proposa, cette fois encore, l'emploi d'un timbre. M. Testelin, qui n'eut jamais besoin de poser longtemps pour sa charge et dont les fureurs avaient quelque chose de maladif, lui demanda si on l'apposerait sur la figure ; mais M . de Lorgeril mit ce jour-là les rieurs de son côté : « Il y a effectivement des figures sur lesquelles un timbre ferait bien. » Quand il lâchait les casquettes, les chapeaux, les photographies, le brave Lorgeril disait son faitàCarpeauxet à son groupe de la danse, « odieux produit de la sculture perfectionnée dans ses raffinements jusqu'à la

pétrification de Tobscénité ». Il partait de là pour refuser à l'Opéra tout crédit, car il était excessif dans ses conclusions.

On entendait parfois un bruit de ressort brusquement détendu, un grincement, un sifflement, on voyait des bras batti'e Tair, une crinière en délire, une barbe en révolte, et c'était le brave colonel Langlois qui protestait dans son coin.

Parfois encore, un râle de victime qu'on égorge traversait la salle, bravait les tumultes, dominait la sonnette du président, s'imposait dans l'orageuse symphonie environnante et la Chambre s'arrêtait comme pétrifiée par cette note extraordinairement douloureuse: c'était M. Brisson qui lançait une interruption héroïque.

M . Dussausoy avait le privilège de faire rire rien qu'en criant à un orateur, d'une voix perpétuellement enrouée : « Parlez! Parlez! « Et M. de Tillancourt, affligé d'un rhume inguérissable, éternuait des calembours empruntés au marquis de Bièvre.

Dans les discussions les plus anodines, à propos d'une surcharge d'octroi ou d'un chemin de fer d'intérêt local, on entendait au bord de l'hémicycle une voix de ventriloque : w N'amnistiez pas le Deux-Décembre! » C'était le bon Latrade qui se manifestait entre deux prises de tabac. Tous les

140 SOUVENIRS DE L'ASSEMBLEE NxVTIONALE

yeux se tournaient vers lui et on apercevait un immense foulard rouge sous lequel se cachait un nez prodigieux qui murmurait encore : *< N'amnistiez pas le Deux-Décembre ! » Et une autre voix, venue des banquettes de la Droite, répondait : « Et la Commune? » C'était M. de la Borderie que son interruption favorite, dont il abusait un peu, avait fait surnommer « le père la Commune » .

M . Quinet fut un interrupteur incontestablement original : un interrupteur muet. Au plus fort de la tempête, il se dressait dans sa redingote immense qui pendait jusqu'aux talons et l'enveloppait comme un manteau, montrait sa tête énorme et chauve, promenait ses regards autour de lui et se rasseyait.

Tous ces solistes qui exécutaient de temps en temps un petit trémolo sur la banquette, et dont Michel de Bourges disait autrefois : « Ce qu'il y a de plus difficile à obtenir des députés qui ne parlent pas, c'est qu'ils se taisent » , passèrent quelques moments difficiles sous la présidence de M. le duc d'Audiffret-Pasquier. Il se montrait particuUèrement sévère pour M. Galloni d'Istria. Gros, rond, rouge, apoplectique, tassé sur son ventre, celui-ci, toujours en ébullition, s'agitait sans cesse et interrompait souvent. Aussitôt que l'Assemblée devenait houleuse, M. le duc d'Audiffret-Pasquier te-

nait ses regards fixés sur^M. Galloni d'Istria, et, brandissant son couteau à papier comme une fénile, l'invitait à se taire, avant même qu'il eut ouvert la bouche. Au moindre mot soiti de ses lèvres ou venu de son côté, il le rappelait à l'ordre. Parfois l'autre protestait, jurait ses grands dieux qu'il n'y était pour rien; mais le président ne se laissait pas émouvoir et traitait la petite troupe de l'Appel au peuple comme M. Dupin la Montagne de 1848. Ce dernier lançait au hasard ses foudres sur ce volcan en éruption et ses victimes, quelquefois innocentes, se plaignaient : « Vous êtes la-bas, leur disait-il, une cinquantaine qui vous cachez dans vos barbes; comment voulez-vous que je m'y reconnaisse? » Les bonapartistes étaient infiniment moins barbus; cependant, M. le duc d'Audiffret- Pasquier ne s'y reconnaissait pas toujours.

CONTRE l'empire ET LE 4 SEPTEMBRE

La majorité de l'Assemblée nationale se montrait également hostile à l'Empire et au 4 septembre, peut-être plus encore à la Délégation de Tours qu'au gouvernement de la Défense nationale.

14î SOUVENIRS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

Les républicains partageaient naturellement la haine que F Empire inspirait aux royalistes et c'était même à peu près le seul terrain sur lequel ils parvinssent à se rencontrer. Quelques-uns poussaient cette horreur du régime déchu jusqu'à T enfantillage. Ainsi M. Crémieux racontait volontiers que sa femme et lui, après avoir longtemps célébré le deux décembre l'anniversaire de leur mariage, avaient, d'un commun accord, changé la date de cette petite fête de famille et l'avaient fixée au 11 octobre, anniversaire de leurs fiançailles.

La double hostilité des conservateurs contre l'Empire et la troisième République se marqua d'abord, à Bordeaux, par le vote de déchéance et les manifestations qui accueillirent les députés delà Seine. Elle se marqua ensuite, à Versailles, le 23 mars 1871, à un moment où les tentatives de concihation se poursuivaient encore. M. Arnaud (de l'Ariège) demanda que les maires et les adjoints de Paris fussent introduits. Des murmures s'élevèrent des bancs de la majorité. On avait appris que certains d'entre eux, en souvenir des temps révolutionnaires, émettaient la prétention de venir à la barre et d'être admis aux honneurs de la séance. L'Assemblée n'entendait point se prêter à cette fantaisie et ne ressentait d'ailleurs aucune sympathie pour ceux qu'on traitait

couramment « d* ambassadeurs accrédités de r émeute » . Cette émotion ne s'était pas encore calmée lorsque maires et adjoints entrèrent dans Tavant-scène de droite avec leurs écharpes bien étalées. Ils saluèrent en poussant un cri de : Vive la République! repris en chœur par la Gauche. Se jugeant provoquée et bravée, la Droite, en un instant, fut debout : « A Tordre! qu'on les expulse ! « Le tumulte grandissait, les apostrophes se croisaient, les gestes se faisaient menaçants et l'on vit soudain de nombreux députés courir au vestiaire, puis revenir le chapeau sur la tête. M. Langlois, qui se démenait, cria d'une voix enrouée : « Chapeaux bas ! " Et le président se hâta de suspendre la séance. A la reprise, cette agitation tomba. On avait eu le temps de s'expliquer, de négocier et cela finit par une transaction. Elle consistait à entendre la lecture d'une déclaration signée par les seuls maires et adjoints, qui étaient aussi des représentants du peuple.

Toute cette haine, toutes ces fureurs contre la République s'incarnèrent dans Gambetta. Son exode à Saint-Sébastien, sa répugnance à flétrir publiquement la Commune le rendirent encore plus odieux aux conservateurs. Lorsqu'il revint à l'Assemblée, après sa réélection du 2 juillet 1871, sa modération momentanée ne lui fut comptée pour

rien et comme on crut voir en lui le complice de M. Thiers, les ressentiments s'accrurent. Plus tard, sa campagne de balcons et de banquets acheva d'ameuter contre lui les royalistes, en même temps qu'elle le rendait suspect et plus que suspect au Centre gauche. Il l'était, en outre, aux vieilles barbes du radicalisme et plus encore à ses anciens collègues delà Défense nationale; ils ne l'aimaient guère et il le leur rendait bien. M. ïhiers avait vu autrefois en lui un « fou furieux » et M. Grévy prédisait qu'il « mourrait dans la peau d'un factieux ». Cependant, il avait prononcé le 2 juin, à Bordeaux, devant les délégués des comités républicains, un discours où il semblait vouloir dépouiller le vieil homme. Il prêchait la prudence, il recommandait à ses amis la patience, il les invitait à rompre avec les mauvaises traditions de l'ostracisme jacobin.

M. ïhiers fut frappé de cette attitude et de ce langage ; il ne se montra pas insensible aux avances de Gambetta qui eut soin de lui faire connaître toute l'étendue de son admiration et de son respect. Il prêta une oreille complaisante à ceux qui se portaient garants de sa sagesse. Mais si M. Thiers inchnait vers l'indulgence, les Droites ne désarmaient pas et lorsque le dictateur de la veille déclara, le 22 juillet, à propos de la pétition des

évêques, que la Gauche et lui-même se ralliaient à Tordre du jour accepté parle chef du Pouvoir exécutif, M. Keller dit aussitôt : « Nous l'aurions voté; nous le repoussons maintenant. » M. Thîers dut battre en retraite, non sans un secret dépit de voir rompre ses mesures par cet allié compromettant. Toutefois, il ne dit rien dont celui-ci pût s'offenser et il n'en fallut pas davantage pour accréditer le bruit d'une entente négociée, affirmait-on, par le général Faidherbe. On parlait même d'un portefeuille offert ou sollicité, et les Droites se crurent jouées.

De plus impartiaux découvraient chez Gambetta les qualités essentielles d'un chef de paiti et paraissaient convaincus qu'il posséderait un jour l'art difficile de conduire par la parole et aussi par la tactique une collection d'ambitieux. En attendant, il avait des alternatives de modération et du contraire. Il hésitait entre le Centre gauche, qu'il voulait conquérir, et l'extrême Gauche, qu'il entendait bien ne pas perdre. Il ne pouvait pas ou ne voulait pas rompre avec ses créatures, se séparer de ses amis, « couper sa queue >^ comme on disait alors. Pour rester le chef des radicaux, il exigeait la dissolution, réclamait le service mihtaire égal pour tous, célébrait l'avènement de la démocratie et des nouvelles couches; bref, il déployait infiniment

d'entrain et de vigueur oratoire pour proposer et défendre un tas de choses qui paraissaient énormes et prenait par instants la figure d'un de ces révolutionnaires forcenés qu'on regarderait aujourd'liui comme des républicains timides. Il entremêlait cela d'éloges à l'adresse de M. Thiers et de déclarations plus rassurantes : » La France n'a jamais demandé que l'ordre et la liberté », ou encore : u II n'y a pas de question sociale. »

Le discours qu'il prononça le 26 septembre 1873, à Grenoble, mit la majorité en fureur. L'Assemblée prenait ses vacances ; la commission de permanence veillait sur le Capitole. Elle mit M. Thiers en demeure de désavouer ce fauteur de guerre civile, et M. Thiers tomba d'accord que son langage avait quelque chose de séditieux. M. Jules Grévy ne se montra pas moins irrité : « Il faut, disait-il, sauver à tout prix le pays du radicalisme aussi bien que de l'Empire. » Et il ajoutait : « C'est un homme audessous de la moyenne. Il surnage parce qu'il est complètement vide. » Rien ne prouve mieux que cet arrêt sommaire la témérité et l'injustice des jugements politiques, portés par des hommes politiques sur d'autres hommes politiques.

Quoi qu'il en fût, Gambetta avait pour lui son éloquence ; c'était une force . Toutefois, à la tribune de l'Assemblée nationale, l'orateur du Corps légis-

latif ne se retrouva point tout d* abord et ses premiers discours déçurent. L'hostilité de l'auditoire le paralysait; néanmoins, on put prévoir, même pendant cette courte période de défaillance, jusqu'où sa parole s'élèverait et atteindrait.

L' Assemblée nationale comptait beaucoup d' orateurs plus abondants ou qui parlaient une langue plus élégante et plus noble ; mais il était le seul qui eût cet enthousiasme exubérant, cet emportement contagieux, cette électricité qui se communiquaient instantanément à toute la salle. Il donnait l'impression de la force : gros, les épaules larges, un cou de taureau, l'œil fascinateur et flamboyant, un profil de médaille. La tête rejetée en arrière, la poitrine saillante, il secampait à la tribune les deux mains sur lemarbre, prêt à fondre sur l'adversaire. Sa voix, éclatante ou sourde, bravait et dominait les tumultes, finissait par éteindre les clameurs. Ardent, brusque, impétueux, il se précipitait. Puissant, quoique inégal et souvent incorrect, avec des bavures et des scories, il avait aussi de la souplesse, de l'ironie, d'heureuses rencontres, des mots forgés surl'encluine de Corneille et de Mirabeau. En outre, politique réfléchi, habile manieur d'hommes. On le redoutait, on l'exécrait, on l'aimait. Il eut des ennemis que rien ne désarma, des

amis qui demeurèrent fidèles par delà le tombeau et des fanatiques.

On sait d'où il partit, dans quels milieux il végéta longtemps, par quels chemins il lui fallut passer, quelles pentes il dut gravir avant d'atteindre les sommets. Parmi les étudiants pauvres, il fut un des plus misérables; mais cet ascète, qui peut-être avait déjà des goûts d'épicurien, supportait les privations avec une philosophie souriante (1). Reçu avocat, il attendit longtemps une vague clientèle : « Ma vie, écrivait-il, est concentrée sur ce point : plaider. » Il plaida pour un ouvrier devenu conspirateur en lisant Plutarque et qui rêvait de Brutus en fréquentant Greppo. Enfin, secrétaire de Laurier et de Crémieux, il eut une aisance très relative et ce furent les beaux jours de la pension Laveur, en attendant les sauces de Trompette.

La poUtique T attira de bonne heure et le passionna toujours. Avant de communiquer sa fièvre aux assemblées, il répandait le trop plein de son éloquence dans les parlottes dos jurisconsultes

(i) Dans une lettre à son père, il disait : « La partie terrible de mon existence, c'est le boire et le manger. Je déjeune très frugalement d'un pain d'un sou; à 5 beures, je dine et ne sais pas si je mange; après quoi, je donne 17, IS ou 20 sous. Je reviens à la bibliothèque. A 11 heures, je rentre au logis, je mange un pain d'un sou et j'avale un dernier verre d'eau, t

adolescents, des poUticiens en herbe, dans les brasseries du quartier latin, au Café de Londres où M. Jules Ferry avait fondé une sorte de club dont les membres tenaient à l'aise autour de trois tables. Toutes les opinions, sauf la bonapartiste, y étaient représentées. Boissieux, le « Passant » de la Gazette de France^ Cemuschi, Ântonin Proust s*y montraient particulièrement assidus. Aussitôt que Gambetta ouvrait la porte, on lui criait : « Faisnous rire, on te paiera un bock. » Un des survivants de ces temps déjà lointains me disait : « Il les faisait rire; mais on sentait tout de même qu'il les dominerait un jour (1). » Vers la même époque, ayant gagné quelque argent à ses partenaires du Rat mort^ il s'offrit son premier œil de verre.

Il se rendait chaque jour au Palais-Bourbon où il connaissait tout le monde et avait sa place retenue dans un angle du salon de la Paix, à deux pas du Laocoon. Durant cinq heures, il y monologuait avec une verve intarissable, semant des idées dont les journaUstes savaient faire leur profit, renseignant les députés sur leur ordre du jour, improvisant les discours que Jules Favre, Ernest Picard,

(1) Seize aD8 plus tard, la même personne rencontra dans une maison amie Gambetta tout-puissant. Admis à l'honneur de faire la partie du maître, il le battit coup sur coup et haut la main à la grande indignation des courtisans qui le foudroyaient du regard; mais Gambetta Ht, à mauvais jeu, bon yisage.

Jules Simon, le ministre Billault auraient pu prononcer et Ton croyait entendre ces orateurs; il disait mieux que M. Billault : u Le gouvernement de l'Empereur! » Après la séance, il allait en toute hâte au Café de Madrid^ repaire de frondeurs, puis au Café Procope où, en bras de chemise, il donnait un plus Ubre cours à sa vei've, excité par les applaudissements de Cavalier dit Pipe-en-Bois, dont il devait faire plus tard une espèce de diplomate prompt à offrir l'apéritif aux ambassadeurs. Il passait habituellement ses soirées au Café Voltaire où, montés sur des tables, ses compagnons et lui fulminaient des catiUnaires contre l'Empire, car ce n'était encore qu'un homme d'État d'estaminet.

Sa mise était plutôt négligée : un chapeau mou, un petit veston, des pantalons escaladant les mollets qu'il s'efforçait, sans y réussir, d'amener à une concentration décente avec le gilet trop court (1). Au mois de juillet, il arborait un chapeau de paille, le seul que, sous l'Empire, on rencontrât sur le boulevard.

(1) Un de tes amis lui disait : « Tu ne combleras jamais l'abime qui sépare ton gilet de ton pantalon. • Et Jules Favre : c Ce qui me frappa tout d'abord, lorsque je le vis pour la première fois, c*ett la distance exagérée qui séparait son pantalon du gilet. » Le Garde des Sceaux Baroche, sollicité d'en faire un magistrat, motivait ainsi ton refus 2 « Mauvaise tenue « .

Cet irrégulier de la politique ne pouvait se défendre d'une certaine admiration pour le duc de Momy : « C'est à croire, répétait-il souvent, que les princes appartiennent à une autre race et que leurs fils, même illégitimes, ne sont pas comme nous fils d'épiciers >^. Lorsque M. Waleski succéda au duc de Morny à la présidence du Corps législatif, quelqu'un demanda à Gambetta s'il pensait toujours de même : « Non; mais, après tout, ce n'est pas un fils de vrai prince et de vraie princesse. >> Pour voir de près des fils de vrais princes et de vraies princesses, il traversa la Manche en compagnie de Laurier, qui depuis... C'était alors im ardent démocrate. Les deux touristes demandèrent une audience au duc d'Aumale et furent aussitôt introduits. Laurier se chargea des présentations : « Monseigneur, vous voyez deux républicains. » Gambetta disait plus tard : « Laurier avait tort, il est allé trop loin; mais le duc d'Aumale avait vraiment bien grand air (1). » Il avait, en outre, trop d'esprit pour s'effaroucher et il invita les visiteurs à s'asseoir. La conversation s'engagea. Sur une phrase du prince : " Je crois,

(1) Gambetta lui-même alla plus loin encore. Invité par le comte de Paris à déjeuner et le pnnce blâmant certains démocrates de trop copier ces terroristes qui jetaient à l'Europe, comme un défi, la tète de Louis XVI, il dit en riant : « Cela ne doit pas vous gêner beaucoup dans la maison. «

i5S SOUVENIRS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

Monseigneur, dit Gambetta, que vous n'aimez guère le suffrage universel. — Aimer, aimer, qu'entendez- vous par là? C'est une question de temps, d'opportunité; ce n'est pas une question de principe? — Comment? Pas une question de principe! » Et Laurier : « Ce n'est qu'un expédient, tu le sais bien. » On se sépara sur ce mot et, le lendemain, le duc d' Aumale disait à un de ses familiers : u Ce gros homme mal habillé et médiocrement élevé ne sera jamais à nous ; il veut le premier rang. »

Rentré en France, Gambetta reprit le chemin du Palais- Bourbon où il rencontra M. Busson-Billault qui le féhcita ironiquement de ses relations orléanistes. Il n'en fut pas le bon marchand : « Oui, monsieur, répondit Gambetta, j'ai passé le détroit pour m'assurer, en Angleterre, s'il y a des princes français qui ne soient pas des coquins. »

Pendant la guerre, il personnifia le patriotisme, l'espoir ardent et tenace, la volonté de lutter toujours et quand même, la foi obstinée dans un de ces miracles qui font plier les vétérans sous les coups d'héroïques conscrits, la résolution, quand tout sembla perdu et l'était en effet, de sauver au moins l'honneur. Il aima sincèrement Tarmée; devenu le maître, il brava les criailleries des radicaux ameutés contre un Miribel.

A l'Assemblée nationale, d'abord violemment et presque unanimement hostile, il gagna peu à peu du terrain, triompha de certaines préventions, désarma la méfiance et l'hostiUté de M. Tbiers, obligea une Chambre royaliste à voter la République et distribua aux siens ces sièges de sénateurs inamovibles que la Droite se réservait.

Orateur puissant, stratégiste de premier ordre, il était aussi le plus séduisant et le plus spirituel des causeurs. Comme Mirabeau, il souUgnait d'un mot les ridicules et traçait, en deux coups de crayon, un poitrait d'ime ironique ressemblance. U définissait M. Brisson : u L'austère jésuite rouge. — Une nolonté. — Un faux coi et rien dedans. •> M. Floquet : u Un dindon à plumes de paon. "M. le duc de BrogUe : " Machiavel de couloir. — Orateur sans voix, n M, Rameau, honnête homme, mais mélancolique : « Un ver à soie atteint de la maladie. " M. Lockroy : " Une cigarette que l'on finit en deux bouffées. " M. Madier de Montjau : •■ Une vieille harpe qui n'arrête pas de vibrer. " Il disait d'un ministre dont le caractère n'était pas à la hauteur du talent : « C'est un diamant enchâssé dans du beurre. " Et d'un bavard trop dépourvu d'originaUté : « C'est le carrefour des idées des autres. » Si la haine et les fureurs contre la République

s'incarnaient dans Gambetta, la haine et les fureurs contre TEmpire s'incarnaient dans M. Rouher.

C'était toujours le vice-empereur (1), mais d'un empire tombé, qui s'employait obstinément à refaire ce que les désastres de la guerre avaient défait. Bientôt, en face du gouvernement de M. Thiers, se profila dans l'ombre le gouvemenement de M. Rouher avec son pouvoir central, ses préfets, son administration, ses agents qui parcouraient les provinces, stimulaient le zèle, réchauffaient la tiédeur, créaient des journaux et des comités, recueillaient des fonds, allaient dans les fermes, les ateliers, les casernes. Levé à 5 heures du matin (2), M. Rouher suffisait à une écrasante besogne, aidé par deux secrétaires, MM. Picard et Théophile Gautier fils. Il travaillait d'arraché -pied jusqu'à 8 heures. De 8 heures à midi, son petit hôtel de la rue de l'Elysée (3) ne désemplissait pas.

Lorsqu'il revenait de Versailles, en sortant de la séance, la journée de l'homme politique était finie

(1) Ce fut la jalousie de M. Emile Ollivier qui le baptisa viceempereur. Du reste, il le fut réellement depuis la mort de M. Billault (18 octobre 1863), jusqu'à sa demi-disgrâce du 22 juillet 1869. 1\ le fut peut-être plus encore de 1870 à 1879.

(2) Ministre, M. Houher donnait audience à 6 heures du matin, comme M. Thiers dans sa préfecture de Versailles.

(3) L'Impératrice avait mis à sa disposition l'hôtel portant le n* 4 de la rue de l'Elysée qui lui appartenait.

et M. Rouher se reposait de son labeur dans l'intimité du foyer, dans ces entretiens familiers où Ton se livre sans réserve. Il faisait des réussites ou s'attardait, jusque vers 10 heures, à d'interminables parties de piquet avec, pour partenaires, MM. de Bouville, Jolibois, l'ancien préfet de police Piétri, son compatriote M. Barret du Couderc, conseiller à la Cour d'appel de Paris.

L'hôtel, naturellement, était très surveillé. Les soirs de réception, des agents s'y risquaient sous l'habit noir. M. Rouher avait chargé, une fois pour toutes, son neveu de les décourager. Celui-ci n'avait qu'un tour dans son sac, mais il était bon. Aussitôt qu'un hôte suspect se glissait dans le salon, il allait à lui, s'informant s'il connaissait le maître de la maison. Sur sa réponse affirmative, M. Gustave Rouher lui disait, avec son plus gracieux sourire : « Ayez donc TobUgeance de me présenter à lui. » Cette requête imprévue ne laissait pas d'embarrasser le policier. Alors, haussant la voix et montrant un visage moins aimable, il l'invitait à décamper au plus vite s'il ne voulait pas être jeté dehors.

Presque immédiatement après son élection du 11 février 1872, M. Rouher se rendit à Versailles, escorté par M. Théophile Gautier fils. On l'accueillit avec une curiosité hostile ; on demanda : « Que

va-t-il faire? » Il ne parut pas autrement pressé d'agir; il écouta, obsei*va, s'acclimata et surtout donna une figure de parti au groupe de l'Appel au peuple. Il n'intervint, par un discours terne à dessein, dans le débat sur la convention postale franco-allemande, que pour tàter le terrain, prendre un premier contact avec l'Assemblée et ne fit son véritable début qu'à l'occasion du projet d'impôt sur les matières premières. L'hostilité de la Chambre le déconcerta ; un incident, amené par une phrase imprudente où l'on voulut voir une provocation, ameuta contre lui l'Assemblée. M. Rouher développait cette thèse : « Il est impossible de taxer les matières premières; les traités passés par l'Empire vous le défendent absolument. » M. Thiers, très nerveux, lui cria de sa voix pointue : « Vous vous vantez d'avoir fait au pays plus de mal que vous ne lui en avez fait réellement. » M. Rouher hésita; puis, sa superbe reprenant le dessus, il déclara, en frappant sa poitrine des deux mains : « Je rendrai encore service à mon pays, w Députés du Centre, de la Gauche, de la Droite, debout, gesticulant, menaçant, tous transportés de la même fureur, lui crièrent : « Rendeznous l'Alsace et la Lorraine! >^ Il dut abandonner la tribune.

Ce qu'on avait entendu de son discours ne pro-

duisit pas une impression favorable : « Ce n'est après tout, disait-on dédaigneusement, qu'un avocat. » C'était surtout un orateur dont une liostilité violente paralysait visiblement les moyens. Habitué à parler en maître, à commander aux mamelucks du Corps législatif, il ne rencontrait plus, au lieu de la subordination, du respect, de l'obéissance passive, que la prévention, la colère, la haine . Il fallait qu'en un instant le député dépouillât le vice- empereur. Toutefois, il y avait bien, dans cette appréciation de son talent, une part de vérité : M. Rouher fut toujours, même aux heures brillantes, plus avocat qu'orateur. Il fut surtout un remarquable debater d'affaires et un administrateur excellent.

Dialecticien soUde, plus habile que souple, avec des arguments et des raisons, une manière à lui de parler probante et convaincante, il tenait, aux bonnes divisions, à la méthode sûre qui vous conduit régulièrement au but en ne laissant au hasard que le moins possible. Il avait aussi des adresses dont la principale consistait à mettre seulement en évidence, dans un exposé lumineux, les points faibles de l'adversaire. Quand il avait ainsi remporté une première et facile victoire, il écartait, comme indigne d'une réfutation, tout ce qui aurait pu le gêner. Tour à tour vigoureux, fami-

lier, mélodramatique, il ne sacrifiait point aux grâces littéraires, à l'agrément, au charme, comme s'ils n'étaient à ses yeux que des dons secondaires. Il fuyait la légèreté et détestait les fleurs. Ses plaidoyers valaient incomparablement plus par le fond que par la forme. La voix était forte, un peu lourde, pâteuse et voilée, « Démosthènes avant les cailloux » ; mais sans accent de terroir ni défaut de prononciation. En s' échauffant, elle devenait vibrante.

Toute sa personne était résistante et robuste. Trapu, les épaules larges, la tournure épaisse, il donnait beaucoup plus l'impression de la solidité que de l'élégance. L'œil bien fendu, le regard d'une grande douceur, mais sans éclat, le front barré par une large mèche dissimulant mal la calvitie, la cravate nouée au petit bonheur, les joues molles et tombantes sous les favoris, la bouche à demi dédaigneuse, « il avait, disait M. Lambert de Sainte-Croix, une de ces figures comme on en rencontre rue Lappe lorsque les Auvergnats sont réunis ».

M. Rouher avait une prodigieuse entente des affaires, une surprenante faculté d'assimilation. Quand il fallut, après la conclusion des traités de commerce, établir les tarifs, il étonna jusqu'aux spécialistes, et les représentants delà grande indus-

trie, du haut négoce se trouvèrent en face d'un ministre renseigné sur tout. Dans une autre circonstance, Gambetta, sans tendresse cependant pour l'homme, le félicita de sa haute et presque universelle compétence en matière de budget : ^ La raison, répondit M. Rouher, en est fort simple. Il y avait, sous l'Empire, neuf départements ministériels; à l'exception des Affaires étrangères, je les ai tous dirigés. «

Pour exprimer à la tribune ses ressentiments contre l'Empire et le 4 septembre, la majorité trouva parmi les siens un des ces hommes dont le souffle de feu allume les colères, dont la parole impétueuse soulève et enti'aîne les assemblées, M. le duc d'Audiffret-Pasquier. Ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure, on sentit vraiment en lui l'âme d'un grand orateur. On espéra un autre Berryer, on salua un nouveau Montalembert, car nous aimons, en France, les comparaisons et les parallèles.

Le 21 mai 1872, M. Rouher mit le ministre de la Guerre en demeure de lui dire quelles suites il entendait donner au réquisitoire de la Commission des marchés et, accentuant son offensive, prononça une diatribe contre cette commission, présidée par M. le duc d'Audiffret-Pasquier, et le rapport de M. Riant. Il y avait, dans cette attitude, beaucoup de crânerie incontestablement, mais

encore plus d'imprudence. Il n'ignorait pas l'hostilité de la Chambre et le vote de déchéance était presque de la veille. Il fut habile, et on l'écouta; mais sans l'applaudir.

M. le duc d'Audiffret-Pasquier répondit le lendemain. C'était un des membres les plus considérables de l'Assemblée; il se révéla comme un de ses plus impétueux orateurs. Dédaignant toute tactique, il se nia sur l'ennemi et son acte d'accusasion, par instants excessif, ne parut à personne impitoyable ni injuste. L'amertume des souvenirs, la blessure saignante du patriotisme rendaient la modération impossible et l'équité difficile. Son éloquence naturelle, parfois incorrecte, toujours énergique et souvent emballée, rencontra des mouvements d'une éloquence vengeresse et s'éleva par un puissant coup d'aile à des hauteurs où elle ne remonta jamais. (1) Amer, passionné, par instants déclamatoire, mais vibrant d'une émotion sincère, nerveux et facilement irritable, il se ruait comme un torrent et emportait les débris de l'Empire dans sa retentissante écume. Sa voix, perçante et claire, dominait le tumulte des acclamations. La Chambre entière battait des mains et

(1) Cependant, il produisit toujours de l'effet à la tribune, même quand son discours n'était pas un événement. On disait, sans flatterie : « Il anime jusqu'aux questions d'affaires. i>

tous, royalistes, républicains radicaux, communiaient dans la même haine. Rien ne saurait rendre l'émotion que produisit cette réminiscence classique : w Rendez-nous nos légions, rendez-nous la gloire de nos pères, rendez-nous nos provinces! » Et quand il s'écria, dans sa péroraison : u Que Dieu, qui aime ce pays, lui épargne la dernière et la plus dure des humiliations, celle de voir jamais ses destinées confiées aux mains qui l'ont si mal servi! » (1) Un long frémissement secoua l'Assemblée; puis, ce fut un ouragan de cris, une tempête d'applaudissements. Pendant un quart d'heure, la séance se trouva suspendue. On applaudissait encore, on acclamait toujours et lorsque, comme épuisés par ce transport, les députés ne purent plus ni crier ni battre des mains, on entendit un sourd roulement sur le plancher d'où s'éleva un nuage de poussière.

Comme tous les hommes de sa génération, M. le duc d'Audiffret-Pasquier en voulait à l'Empire de

(1) On rencontre dans ce discours un passage qui a aujourd'hui toute la valeur d'une prophétie réalisée. En visant le passé, M. le duc d'Audiffret-Pasquier atteignait cet avenir qui nous réservait un Combes et son bloc de sectaires : « Quand un pays abdique ses libertés, quand il abdique le contrôle, quand il ne sait pas se faire à ces mesures libérales qui font que les affaires de tout le monde sont les affaires de chacun, quand un pays ne sait pas défendre ses libertés, quand il se met sous la protection d'un homme providentiel, il en résulte fatalement la décomposition et la démoralisation. >»

lui avoir barré la route. Il avait le goût des affaires publiques et plus encore des grands débats, des grandes intrigues parlementaires; Napoléon III renversa la tiîbune et ne toléra qu'un fantôme de parlement. Il dut attendre pendant dix-huit mortelles années avant de pouvoir donner sa mesure et il avait soixante ans quand cela lui arriva» Son patriotisme wndait l'Empereur responsable de nos défaites et son scrupuleux respect de la légalité n'amnistia jamais le Deux-Décembre. Toutes ses rancunes, toutes ses haines, toutes ses colères firent explosion dans cette séance du 22 mai 1872. Elles donnèrent à son éloquence des éclats qu'on ne lui connaissait pas encore et qu'elle ne retrouva plus.

De taille moyenne, l'œil mobile, le regard inquisiteur, la physionomie expressive, la figure maigre avec un bout de favoris grisonnants, très alerte, très remuant, il avait l'allure et la vivacité d'un homme encore jeune. On disait que le chancelier Pasquier avait un peu amorti sa fougue native ; il n'y paraissait guère. On prétendait également qu'il avait hérité de lui, avec son nom et son titre, cette impuissance à « se fixer nulle part avec vigueur n dont le blâmait M. Guizot et qu'il lui manquait seulement, pour devenir un homme d'État, la stabiUté. On doit pourtant lui rendre cette justice

que son libéralisme demeura invariable et que s'il évolua de la Monarchie vers la République, ce fut surtout par terreui* de la dictature. Le jour où le bonapartisme parut renaître de ses cendres, M. le duc d' Audiffret-Pasquier fit vers la gauche un pas décisif (1). Avant d'aller à la RépubUque et de la subir comme un moindre mal, il hvra bataille coup sur coup à Gambetta et au premier, au plus en vue de ses lieutenants, M. Challemel-Lacour, son ami, son collaborateur à la République Jrancaise^ son ancien proconsul à Lyon.

Les générations écloses à la vie pohtique pendant ces vingt dernières années ont seulement connu le Challemel-Lacour académicien et président du Sénat, le jacobin vieilh, désabusé, repentant, qui, confessant les erreurs et les fautes de son parti, en demandait pubUquement pardon à la RépubUque et à la France. Odieux aux Droites, le Challemel-Lacour de l'Assemblée nationale faisait trembler le Centre gauche. Quand on disait à un

(1) l\ disait au mois de novenibre 1873, dans une réunion du Centre droit : « Nous avons voulu fonder la Monarchie constitutionnelle, forme supérieure de gouvernement à notre avis ; mais nous ne refuserons pas à notre pays le droit d'avoir un gouvernement et nous ne pouvons pas le laisser en péril. » Cette monarchie, il la voulait libérale^ imprégnée de Tesprit moderne; quand il vit poindre, «omme une double menace, la politique et le drapeau de Charles X, il s'éleva avec force contre les idées et les pratiques d'un autre âge qu*un roi d'un autre temps prétendait imposer.

membre de ce groupe : " Vous êtes donc avec Challemel-Lacour? » c'était exactement comme si on lui eût dit : « Vous êtes donc avec Robespierre? » Son tempérament dominateur, sa rudesse calculée, son attitude méprisante ne contribuaient point à détruire les préventions. On insinuait que sa renommée était faite surtout d'aversion ; ce fut sous ce jour qu'on s'habitua à le voir et ses amis prétendirent en vain que c'était seulement un timide dont la timidité se déguisait en raideur. On ne lui pardonnait pas son caractère hautain et cassant, ses passions vindicatives, sa prétention d'être tout d'une pièce, bien que ce fût plutôt fâcheux pour un pliilosophe. On disait encore qu'il ne pouvait souffrir aucune opinion auti^e que la sienne et qu'il considérait ses adversaires comme des hérétiques bons à brûler, qu'au besoin il apporterait le fagot. C'était excessif; mais peut-être, à cette époque, n'eût-il point répugné à en user avec ses ennemis comme Platon avec les poètes qu'il chassait de sa République.

Toutes les préventions, toutes les rancunes qu'il avait amassées contre lui et exaspérées se déchaînèrent dans cette séance tragique du 30 janvier 1873 où M. de Carayon-Latour le traita presque en criminel pour avoir envoyé la dépêche : « Fusillez-moi tous ces gens-là. » Selon l'accusateur, elle

visait M. de Carayon-Latour lui-même et ses mobiles; selon M. Cliallemel-Lacour, il s'agissait des assassins du commandant Arnaud. Seul contre une armée d'adversaires, il opposa son persistant effort à la Chambre ameutée et l'on entendit jusqu'au bout sa voix sifflante et grinçante lancer au travers de la tempête ce cri vingt fois répété : « La pièce! Produisez la pièce! >»

Avec le temps, ces ressentiments s'amortirent et tout en reprochant à M. Challemel-Lacour de le prendre d'un peu trop haut avec les partis opposés au sien, on se montra moins défavorablement prévenu. Cependant, il avait encore des qualités à acquérir ou à perdre pour devenir un homme d'État. Il lui en manquait beaucoup moins pour être un orateur. Bien que la mémoire y eût plus de part que l'inspiration, son éloquence, dont la sûreté rappelait Jules Favre, était très réelle. On y sentait le travail ; mais le travail aboutissait à une phrase ferme, sobre, élégante, classique, d'une précision et d'une correction remarquables. On y aurait à peine désiré un peu plus d'aisance, de légèreté, d'abandon. Il était tout en raisonnement et en doctrine.

M. le duc d'Audiffret-Pasquier ne demeura pas jusqu'au bout, pour Gambetta, un adversaire irréductible ; mais rien ne put désarmer ni affaiblir son

hostilité contre les bonapartistes. Ceux-ci, d'ailleurs, ne pardonnaient ni n'oubliaient non plus; ils gardaient, de son discours, une arête dans le gosier. Devenus l'appoint nécessaire de la majorité, ils contraignirent M. le duc de Broglie à l'exclure de son premier ministère et M. Buffet à ne lui offrir un portefeuille qu'en prenant ses mesures pour le lui faire refuser (1) .

M. le duc d'Audiffet-Pasquier obtint beaucoup mieux qu'une compensation; l'Assemblée nationale e choisit pour président et, en montant au fauteuil, il prononça un petit discours qui fut acclamé. Il lui suffit, pour provoquer cette flatteuse démons-

(1) Lorsque M. Buffet constitua le cabinet du 10 mars 1875, il parut d'abord considérer comme indispensable le concours de M. le duc d*Audiffret-Pasquicr qu'il voulait à l'Intérieur. Celui-ci montrant quelque hésitation, le maréchal de Mac-Mahon s'entremit et, prenant pour un refus sa réponse : « Je demande à réfléchir, à consulter mes amis » , télégraphia dans ce sens à M. Buffet, qui se retira. A la suite de démarches faites par M. le duc Decazes, d'entrevues où l'on s'expliqua, tout parut arrangé; mais M. Rouher ntervint et diclara que les bonapartistes combattraient le gouvernement, s'abstiendraient tout au moins de le soutenir, si le portefeuille électoral par excellence était remis à leur pire adversaire. M. Buffet capitula et, sur sa prière, le maréchal de Mac-Mahon informa M. le duc d'Audiffret-Pasquier qu'on ne pouvait décidément le mettre qu'à l'instruction publique. Ce dernier se cabra et répondit que, n'ayant rien demandé, il n'accepterait rien. En voyant l'émotion provoquée par la rupture entre ces deux hommes que le Centre droit considérait comme également nécessaires, on prétendit que M. Buffet avait voulu, réflexion faite, se réserver le portefeuille de l'Intérieur pour joindre, à sa responsabilité, une autorité effective. M. le duc d'Audiffret-Pasquier ne s'y trompa point.

tration, d'y introduire deux fois le mot « liberté » et un éloge du « gouvernement du pays par le pays ". Il n'en fallait pas davantage alors pour s'assurer la réputation d'un libéral très ferme et même audacieux ; on est devenu plus exigeant.

M. Buffet apprit bientôt à ses dépens combien il en coûte d'avoir sur sa tête lui président mal disposé. Tout premier ministre qu'il était, il se vit un jour durement admonesté et presque rappelé à l'ordre sous prétexte qu'il interrompait Gambetta.

C'était dans une des dernières séances qui précédèrent la dissolution de l'Assemblée nationale. Gambetta, sur deux ou trois rectifications que M. Buffet lui adressa de son banc, demanda à ce dernier s'il voulait u devenir le ministre de l'interlaiption à perpétuité ». La Droite protesta avec beaucoup de force ; M. le duc d'Audiffret-Pasquier refusa de sévir : « Je regrette, dit-il, les expressions dont vient de se servir l'orateur; mais il avait le droit de se plaindre d'interioiptions qui sont interdites par le règlement. » M. Buffet n'en revenait pas et ces deux bommes échangèrent un regard tellement meurtrier que toute l'Assemblée en frémit. Debout, le bras levé, armé d'un couteau à papier qui, en cet instant, avait l'air d'une lame de sabre, le duc semblait dire : « Je me venge! » Et la mimique de M. Buffet, plus concentrée, mais

non moins expressive, répondait : u Tu me le paieras! »

Cette grande horreur de l'Empire que les royalistes affichaient et ressentaient s'affaiblit progressivement, ou plutôt cessa de se manifester avec le même éclat à mesure que M. Thiers évoluait plus ouvertement vers la République. On découvrit alors, avec beaucoup d'opportunité, que les bonapartistes étaient, après tout, des conservateurs et, leur concours étant indispensable pour abattre le chef du Pouvoir exécutif , faire triompher ce qu'on appelait la poUtique de l'ordre moral, instituer un « gouvernement de combat », des pourparlers s'engagèrent. Lorsque, le 29 novembre 1872, M. Thiers déclara qu'il n'y avait de possible pour la France que la RépubUque conservatrice, lorsque les membres de la Droite furent salués, à Paris et à Versailles, par des cris répétés de : Vive la République! l'alUance fût conclue. Dans cette même séance du 29 novembre, M. Ernoul, répondant à M. Thiers, avait traité Napoléon III de « César de rencontre » ; le lendemain, on chercha vainement ces trois mots à l' Officiel et, M . Mestreau s'en étonnant, M. Haentjens lui cria de sa place : « Vous n'empêcherez pas l'union des conservateurs de se faire! » Elle était faite.

Cependant, une fraction du Centre droit demeura

obstinément hostile. M. le duc d'Audiffret-Pasquier, M. Bocher et leurs amis, leurs plus jeunes amis surtout, refusèrent de ratifier le pacte. Après Téchec de la fusion et le désarroi qui s'ensuivit, ils crurent qu'on retournait à l'empire et, plutôt que d'aller au césarisme, ils se rapprochèrent du groupe Lavergne, à demi soudé lui-même au Centre gauche, et se résignèrent à cette Constitution républicaine qu'ils n'avaient pas voulu accepter des mains de M. Thiers.

Pour les contraindre à sauter plus vite le pas, M . Girerd produisit la fameuse pièce qu'il prétendit avoir trouvée dans un wagon de chemin de fer. Elle établissait l'existence d'un comité central de l'Appel au peuple : « Non, riposta M. Rouher, d'un simple comité de comptabilité. « Et il appuya cette affirmation de sa parole d'honneur. Il aurait pu s'en tenir là ; il crut nécessaire de tenter une diversion en reprochant à Gambetta de n'avoir pas réfuté les conclusions des diverses enquêtes sur le gouvernement du 4 septembre et la Délégation de Tours. Il s'éleva un formidable tumulte et l'on entendit, dominant les clameurs, la voix de Gambetta lançant cette réponse brutale : « Si quelques-uns des membres de la Chambre n'ont pas le droit de me demander des explications, ce sont les misérables... " Il fut impossible d'entendre le reste;

mais Ton vit son doigt tendu désigner le groupe de TAppel au peuple. M. Rouher se dressa, M. Gallon! d'Istria, retenu par ses amis, essaya de se précipiter vers la tribune, tandis que la Droite et le Centre droit demeuraient impassibles. Rappelé à l'ordre, mis en demeure de s'expliquer, Gambetta attendit le silence, invitant du geste ses amis à se calmer. Lorsque les émotions se furent un peu apaisées, il les raviva : u Le mot, dit-il, dont je me suis servi est sans doute une injure ; je prétends lui donner une signification plus haute : c'est une flétrissure, et je la maintiens. » Aux protestations des bonapartistes, répondirent les longs applaudissements des républicains et, des banquettes de la Gauche, s'éleva un cri : « Osez donc mettre aux voix la censure! « L'attitude des Droites, leur visible paiti pris de se désintéresser de l'incident, montraient bien qu'elles ne l'auraient pas votée; aussi le président M. Buffet ne la demanda-t-il point. Après la séance, un membre du Centre droit déclarait dans les couloirs : « Gambetta a très gravement manqué aux convenances. Nous n'aurions jamais tenu ce langage; mais puisqu'il a cru pouvoir le faire, nous n'en sommes pas autrement fâchés. »

Au dehors, l'indignation fut grande dans les milieux bonapartistes. Pendant deux jours, des

scènes de violence, des bagarres, des bousculades, transformèrent le bail de la gare Saint-Lazare en une sorte de forum très peu sur pour les membres de la Gauche. Pris entre les manifestants et la police qui, pleine d'indulgence pour ces derniers, en usait plus rudement avec eux, ils couraient un égal péril d'être houspillés ou conduits au poste. Le jeudi 11 juin, M. de Maliy, ayant invité à se taire un homme qui très certainement n'aimait pas

les répubUcains qu'il traitait de J. . f , fut arrêté

en compagnie de son collègue M. Henri Lefèvre, accouiai pour le dégager. Le soir, à l'arrivée du train de 6 heures et demie, Gambetta fut frappé au visage comme il descendait le grand escalier (1) . Mais cela ne terminait rien et ne tranchait point la question de savoir s'il existait u un comité central rayonnant sur toute la France » ou simplement « un comité de comptabilité ". Le doute persista et le problème ne fut jamais résolu. L'enquête parlementaire traîna en longueur et M. Buffet l'enterra de ses propres mains. L'instruction judiciaire aboutit à cette conclusion : « La pièce produite par M. Girerd est sans valeur; il n'y a pas de comité central. » Par contre, le préfet de

(1) L'agresseur était un ancien militaire, aux cheveux en brosse, à la moustache retroussée, à la physionomie énergique, au regard assuré. II s'appelait Renouard de Sainte-Croix.

police, M. Léon Renault, affirmait et démontrait son existence.

La vérité se trouvait entre les deux; mais plus près de M . Léon Renault que du juge d'instruction. Il y avait bien un comité directeur et, en l'établissant, le parti bonapartiste n'avait fait, en somme, qu'user de son droit. Il eut d'abord à sa tête quelques anciens fonctionnaires de l'Empire qui se tenaient un peu à l'écart, en laissant à M. Mansart le soin et l'honneur de se compromettre. Celui-cî était l'intermédiaire entre les chefs et les agents ; il dirigeait, rue de Tournon, un service de presse, une correspondance pour les feuilles de province, et cela servait de paravent. Lorsque M. Rouher prit en main la direction du parti, M. Mansart se renferma dans son rôle de sous-ordre. C'était un excellent homme, qui avait autrefois rédigé un journal à Toulon. M. Rouher, ne voulant donner aucune prise à ses adversaires, lui avait formellement défendu de garder aucune lettre, aucun papier; il lui répétait sans cesse : " Brûlez tout. « Mais M. Mansart avait une nature de collectionneur et la poUce découvrit dans ses cartons tout ce qui n'aurait pas dû s'y trouver. M. Rouher se crut trahi et jamais soupçon ne fut plus injuste. M . Mansart était incapable d'une pareille noirceur ; suspecté, presque accusé, il en mourut de chagrin.

Le plus curieux est que les orléanistes, très prompts à se servir de Tarme forgée par M. Girerd, avaient une organisation en tous points semblable, dont le siège se trouvait rue de la Victoire. Elle avait pour but d'amener un certain nombre de conservateurs à voter la constitution républicaine pour faire échec à l'Empire. Il en coûta 900,000 francs au duc d'Aumaleque la République exila quelques années plus tard.

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