‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 6 sur 9 · LES PARTIS ET LES GROUPES · texte numérisé non relu

LES PARTIS ET LES GROUPES

Les députés de 1871 partageaient, en l'exagérant, l'opinion de Benjamin Constant sur l'utilité des groupes parlementaires : « Quand chacun est son propre centre, tous sont isolés. Quand tous sont isolés, il n'y a que de la poussière. Quand l'orage arrive, la poussière est de la fange. » Dans les derniers mois de l'Assemblée nationale surtout, la manie de s'émietter à l'infini exerça de terribles ravages. Cet émiettement s'expliquait : à la veille de l'élection des 75 sénateurs inamovibles, les Droites avaient admis que chaque groupe conservateur présenterait un nombre de candidats

en rapport avec son importance numérique. Ceux qui, perdus dans ime grande agglomération, le Centre droit par exemple, éprouvaient la légitime crainte de ne pas figurer parmi les plus dignes, constituaient en toute hâte une réunion intime où les choix, naturellement, étaient plus restreints. Chacun de ces petits comités affichait la prétention d'être à lui tout seul une espèce d'organisme politique. C'est ainsi que ce même Centre droit avait sa droite, sa gauche et son centre à l'image de l'Assemblée elle-même. Probablement convaincu que l'union est une cause de faiblesse, il finit par fonder sur ses frontières deux colonies rattachées par un Uen très lâche et flottant à la métropole : le groupe Lavergne et le groupe de Clercq.

Le premier, appelé aussi Centre constitutionnel, joua un rôle décisif dans le vote de la Constitution. Il avait pour fondateurs MM. Léonce de Lavergne et Wallon; pour adhérents, les orléanistes qui avaient déféré à l'invitation de M. de Montalivet : « Rallions-nous à la République. » M. Léonce de Lavergne ne s'y résigna, comme tant d'autres, qu'à défaut de la Monarchie constitutionnelle et ce fui alors qu'il fonda son groupe destiné à servir de trait d'union entre les deux Centres. Dans les scrutins à la tribune, dont il ne pouvait monter les marches, un huissier grave et digne venait prendre son

bulletin, le remettait au président et celui-ci, après l'avoir montré à la Chambre, le laissait tomber dans l'urne, en disant avec une certaine solennité : M Le bulletin de M. Léonce de Lavergne. »

Le groupe de Clercq, ou Union conservatrice, se proposait, au contraire, de rattacher plus étroitement le Centre droit à la Droite modérée. Aucun de ceux qui en faisaient partie, qu'ils vinssent de ce Centi'e droit, et c'était le plus grand nombre, ou de cette droite modérée, n'avait voté les lois constitutionnelles. Son président, M. Sacaze, à la figure majestueuse et judiciaire, lui avait confectionné ce programme : « Empêcher que la RépubUque ne tombe aux mains de ceux qui voudraient peut-être épuiser les dernières conséquences de son principe. » Pendant toute la durée du ministère Buffet, l'Union conservatrice fut le pivot de la majorité gouvernementale.

Il existait aussi, mais seulement par intermittences, une autre Union conservatrice qui s'appe lait un jour le groupe Pradié et, le lendemain, le groupe Changarnier. C'était une sorte de phénix qui renaissait sans cesse de ses cendres. Au début, M. Pradié hospitalisa les députés de la Droite qui, ne faisant partie d'aucune réunion, étaient en quelque sorte à l'état de vagabondage. Cela dura peu. Après le vote des lois constitutionnelles.

M. Pradié forma à lui tout seul une « une ligue du bien public pour prévenir ou pour le moins atténuer les déplorables conséquences de ce vote « dont il lui eût été difficile de ne pas être le président. M. Pradié faisait parfois courir le bruit que M. Pradié se réunissait. On le voyait alors s'enfermer dans un des bureaux de la Chambre et Ton entendait bientôt un tapage d'enfer. On feignait d'être dupe du stratagème et on lui reprochait d'avoir des collègues trop bruyants. Lorsqu'il fut question d'élire les sénateurs inamovibles, sa soUtude se peupla et le général Changamier devint le Guise de cette Ugue.

« Je m'appelle modestement Ghangarnier «, répondait-il un jour à M. Laurent Pichat qui venait de lui dire : « Nous nous appelons Belfort, vous vous appelez Metz. » Il n'aurait point fallu cependant en conclure que la modestie était sa veitu maîtresse. On connaît sa lettre de 1848 au Gouvernement provisoire : " La volonté et l'habitude de vaincre me permettent de rempUr avec succès tous les devoirs qui pourront m'étre imposés. « A cette habitude et à cette volonté, il joignait de superbes états de services; il y ajoutait aussi une ambition démesurée, une haine violente de la RépubUque qu'il u considérait comme le fléau de notre pays w , des goûts httéraires, des recherches minutieuses

de toilette, des rajpfinements de parfums. Il avait rêvé toute sa vie d'être maréchal de France et académicien ; vers la fin de sa carrière, il espéra la présidence de la République et crut un instant en avoir la main très proche. Il ne fut rien de tout cela. Orateur fréquent, mais bref, il lui arrivait souvent, à la tribune, de se croire dans la ruelle d'une précieuse et l'esprit qu'il voulait avoir gâtait tout.

On entrevit seulement le groupe Constitutionnel de M. Gusman Serph et la Réunion des répubhcains conservateurs où M. Casimir Perier siégeait en tête à tête avec son gendre M. de Ségm\ Quand il les rencontrait ensemble dans les couloirs de l'Assemblée, M. Thiers disait en souriant : « Voilà M. Casimir Perier et son parti qui passent. » Quant au groupe Target, il vécut un peu moins que les roses.

A r aurore de l'Assemblée nationale, les trois

fractions de la Droite délibéraient ensemble à

l'hôtel des Réservoirs. D'abord nombreuse, cette

troupe s'éparpilla. Le Centre droit, qu'un abîme

séparait des ultras, se réunit bientôt à part, et après

la note de Larcy : " Les inspirations de M. le

comte de Chambord lui appartiennent « , l'extrême

Droite émigra à l'impasse des Chevau-légers, d'où

ce nom de chevau-légers qui lui demeura . Du coup,

la Droite modérée reconquit son indépendance et se plaça sous la direction de M. Emoul. Toutefois, les uns et les autres se rencontraient encore de loin en loin à la Réunion des Réservoirs et plusieurs députés royalistes allaient un jour chez M. Emoul, un autre chez M. de La Rochette.

Les chevau-légers se montrèrent en toute circonstance animés du même esprit que leurs prédécesseurs de 1815 dont Louis XVIII, sachant bien de quoi ils étaient capables, avait coutume de dire à son favori le duc Decazes : « Mon fils, les ultras nous perdront, yy Ceux de la Restauration perdirent la monarchie avec discipline et unité. Ceux de la troisième RépubUque la rendirent impossible avec unité et discipUne.

M. de La Rochette passait pour Thomme d'action de ce parti dont M. Lucien Brun était l'orateur. Celui-ci plaisait aux répubUcains par sa bonne foi intransigeante qui leur fournissait des armes contre lui. Quand il prenait la parole, toute sa personne robuste et puissante était empreinte d'une sorte de ferveur mystique où l'on reconnaissait le Lyonnais royaliste et cathdUque d'autrefois.

La Droite modérée ou Réunion Golbert eut d* abord pour président et ensuite pour inspirateur M. Emoul qui s'écria un jour : « Je me suis fait moi-même! » On prétendit plus tard qu'il

s*était également défait tout seul. Ses admirateurs le comparaient à Berryer ; M. Thiers, qui ne l'aimait guère et avait ses raisons pour cela, maintenait le compliment, à la condition d'y ajouter ce léger correctif « de province » . Il est juste néanmoins de reconnaître qu'il rencontrait le mouvement juste et l'accent vrai quand il s'abandonnait à sa chaleur naturelle, qu'il avait de l'entrain et de la vigueur, qu'il lui arrivait d'atteindre à la véritable éloquence.

On faisait cas, dans ce groupe, de M. Baragnon, tombeur et boxeur, le rempart de la royauté. Il donnait des coups de langue, comme d'autres donnent des coups de poing; mais il avait aussi des finesses, des adresses qui étaient à son style ordinaire ce que la savate est à la boxe. Un de ses mots, historique et malencontreux, lui a survécu : w II faut que la France marche ! »

M, Audren de Kerdrel avait une sorte de chevalerie communicative, un peu compromise par certaines façons de dire qui, au premier abord, étonnaient : « Si les choses avaient tourné différemment, nous aurions eu d'autres difficultés, mais ce ne seraient pas les mêmes. » Au cours d'une séance où il remplaçait au fauteuil M. Buffet, retenu chez lui par l'enfantement laborieux de son ministère, il trouva cette formule inédite : « Je

mets aux voix T ajournement du projet après la constitution du nouveau cabinet, comme étant la date la plus éloignée. » D'ailleurs, le fauteuil ne lui réussissait pas. Au plus léger remous, il se dressait brusquement, agitait la sonnette, lançait au petit bonheur des rappels à Tordre, se démenait, gesticulait, pérorait interminablement; puis, croisant ses bras, s'en remettait à quelque influence mystérieuse du soin d'arranger les choses. Comme il était l'homme du premier mouvement qui, chez lui, n'était pas toujours le bon, ses collègues l'avaient surnommé « Audren l'Intempestif >».

M. Depeyre, qui eut sa minute de notoriété, arriva précédé d'une réputation de grand orateur qu'il avait acquise à Toulouse et la perdit par ce singulier éloge du maréchal de Mac-Mahon :

« Sedan, revers qui, aux yeux du pays, vaut mieux que les plus éclatantes victoires. » Les chevaulégers, qui l'avaient pris en grippe depuis son ralliement au septennat, firent en deux mots son éloge funèbre : « Bougie éteinte. »

M. Saint-Marc Girardin imagina de fonder le Cercle des travailleurs où les représentants à la recherche d'une opinion trouveraient d'obUgeants inspirateurs. Il en vint beaucoup et le Cercle se transforma en Réunion Saint-Marc Girardin. Ce fut l'embrj'on du Centre droit. Ce dernier fit de

son fondateur un vice-président de la Chambre. Un joui' qu'il remplissait sa fonction avec cette majesté qui n*en impose pas toujours aux bousingots parlementaires, la séance fut si violemment troublée qu'il lui fallut se couvrir; mais il avait laissé son chapeau au vestiaire. Le tapage allait toujours croissant lorsqu'une main secourable posa sur sa tête un haut de forme malheureusement trop large qu'on vit descendre jusqu'aux sourcils, s'y arrêter une seconde, glisser plus bas encore et se transformer en une manière de cagoule.

Le Centre droit (1) comptait presque autant de généraux que de colonels et de colonels que de soldats ; mais il manquait d'un généralissime et l'unité de direction lui faisait, par conséquent, défaut. Chaque membre de ce brillant état-major avait sous ses ordres une troupe plus ou moins nombreuse et, ces chefs ne parvenant pas toujours à s'entendre, de petits groupes se formaient dans le grand. Ils devinrent autant de petites puissances qui avaient leur patriotisme local, leur esprit propre et dont les dissidences rappelaient, par leurs effets, la lutte des nationalités dans l'empire

(1) Il avait son quartier général au Petit-Vatel.

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d* Autriche. On reconnaissait bien, de temps à autre, la nécessité de remettre au plus digne les pouvoirs et r autorité d'un commandant en chef ; mais M. le duc de Broglie ne croyait pas que ce plus digne fût M. le duc d'Audiffret-Pasquier, et M. le duc d' Audiffret-Pasquier était convaincu que ce n'était pas M. le duc Decazes.

Peut-être aurait-on réussi à se metti^e d'accord sur le nom de M. Bocher; mais, jusqu'en 1874, cet homme que la nature avait fait centre droit négligea systématiquement de s'inscrire à ce groupe. Lorsqu'il en devint le président, il ne tenta rien pour faire prévaloir ses vues. Une sorte d'anomalie, de contradiction, de paradoxe présidait à sa situation, à sa fortune, à sa destinée parlementaires. Il avait du courage, il avait du talent, il était le conseiller et l'ami des princes, il rencontrait partout la sympathie et l'estime, nul n'était plus digne de diriger son parti; il s'effaça devant des ambitieux qui ne le valaient pas et même suivit des guides qu'il jugeait peu sûrs. Il mit plus d'obstination à ne pas être ministre que cent autres à le devenir. Le maréchal de Mac-Mahon lui offrit à diverses reprises le pouvoir et, le lendemain du vote des lois constitutionnelles, la fraction libérale du Centre droit, le groupe Lavergne, la Gauche le suppUèrent de prendre la présidence du conseil ou.

à défaut, le portefeuille de l'Intérieur. Il refusa, alléguant sa santé compromise, et Gambetta, dans une longue entrevue, fit d'inutiles efforts pour vaincre ses répugnances. Il lui proposa, à son choix, d'être ministre sans portefeuille ou de s'adjoindre, pour l'expédition de la besogne administrative, autant de sous-secrétaires d'État qu'il le îugerait nécessaire : « Ce que nous désirons, lui dit-il, c'est votre personne, votre nom, votre parole, votre droiture. »

Cependant, M. Bocher avait le goût de la politique et l'exact sentiment de sa valeur. Cet effacement volontaire semblerait donc inexplicable si l'on n'en connaissait la cause. Administrateur des biens de la famille d'Orléans, il s'interdit, aussi longtemps que dura l'Empire, toute manifestation qui aurait pu compromettre les intérêts dont il avait la garde. Lorsque l'Empire tomba, il était l'homme d'un rôle de dix-huit années et il le demeura. Même quand les royalistes eurent la majorite dans la Chambre, quand ils devinrent les maîtres, il s'abstint de prendre la direction de son parti, il sacrifia sa légitime ambition à ses princes comme il l'avait sacrifiée à son roi (1).

(1) Lorsque les princes d'Orléans rentrèrent en France^ M. Bocher insista auprès d'eux pour en obtenir quelques démarches propres à grossir leur parti. l\ y a, disait-il, de nombreux députés qui^ roya«

Si M. Bocher se désintéressa presque complètement de Taction, il exerça, par la parole, une influence qui grandissait à chaque discours. Puissant par la logique et par la grâce, il Tétait peutêtre plus encore par le cœur. Même lorsqu'il traitait les questions d'affaires, il se donnait tout entier âme et raison .

M. de Fourtou formait avec lui le plus complet contraste. Jeune et même très jeune pour un homme pohtique, il avait vu, dans un court espace de temps et sans sortir de la Droite, bien du pays. Ministre de M. Thiers le 24 mai, il devint bientôt le collaborateur de M. le duc de BrogUe. Membre d'un cabinet répubhcain, on le tenait avec raison pour orléaniste ; membre d'un cabinet royaUste, il pencha visiblement du côté de M. Rouher. Pendant toute une semaine, à la suite de sa circulaire aux évêques pour leur prêcher la circonspection, la Gauche espéra en lui. Quand il revint au pouvoir après le 24 mai, on lui fit une réputation de ministre à poigne qu'il ne mérita jamais complètement. Elle s'accrut quand il prononça les mots les plus

listes de nuance, indécise^ conservateurs sans antécédents, hésitent encore entre les deux formes de monarchie. Il ne faudrait qu*un petit effort pour en faire des orléanistes. Les princes négligèrent ces hommes, ne répondirent que faiblement à leurs avances, souvent même les reçurent avec froideur et, déçus, mécontents, ils allèrent aux légitimistes qui les accueillirent à bras ouverts.

énergiques du 16 mai ; on disait, avec des clignements d'yeux pleins de promesses et pleins d'espoir : « C'est Momy! » Comme il dépensa toute son énergie dans le discours, il ne lui en resta plus pour l'action.

Autour de ces généraux, les colonels :

M. Beulé, un savant de l'École d'Athènes, un critique d'art, un écrivain fourvoyé dans la politique : u II est plus connu à l'académie des Beaux- Arts, disait M. de Falloux, qu'au Parlement. » Doux, timide, hésitant, nerveux, il produisit de l'effet une ou deux fois à la tribune et ne recommença guère. Ses meilleurs discours furent gâtés par des inadvertances oratoires : « L'Assemblée nationale que le pays a élue dans un jour de malheur. » Et encore : « Le régime parlementaire dans toute sa beauté. » Ministre de l'Intérieur, il se déchargea du soin d'administrer sur M. Pascal, qu'il n'avait pas choisi et dont une circulaire failht lui coûter son portefeuille. Tous deux ont fini tragiquement par le couteau et le revolver. — M . Batbie, l'inventeur du « gouvernement de combat », ne rappelait plus que de fort loin le jeune jacobin de 1848 impatient de Uvrer la bourgeoisie « en pâture au lion populaire » . Ce géant de six pieds était le meilleur des hommes, le plus savant des jurisconsultes et le plus spirituel des sceptiques. Il joignait, à ce

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scepticisme, infiniment de bonne grâce, beaucoup de finesse et de malice. — M. le duc Decazes passa longtemps pour indispensable aux Affaires étrangères, bien que sa diplomatie fût légèrement entortillée et brouillonne. Il ne manquait ni de jugement ni surtout d'habileté. Son point faible était l'éloquence. Il s'en rendait compte et il lui arriva plus d'une fois, en quittant la tribune, de demander aux secrétaires rédacteurs : « Était-ce bien ce qu'il fallait dire? » Mais qu'il l'eût dit ou non, ceux-ci répondaient invariablement ce que Pandore répond toujours au brigadier. — M. Lambert de Sainte- Croix avait de l'esprit jusqu'au bout des ongles qu'il portait très longs. Ses débuts firent espérer un économiste et c'était l'époque où M. Thiers disait : « Ce petit Lambert, je l'ai connu pas plus haut que cela; je lui faisais réciter des fables et il parlait déjà finances... comme aujourd'hui (1) ».

(i) Au-dessous de ces colonels, il suffira de mentionner : M. Courbet-Poulardy déjà connu sous l'Empire, dont il vota d'ailleurs la déchéance à Bordeaux, par son toast de Montdidier : « Deux fléaux désolaient la France, la petite vérole et la démagogie* L'Empereur a retrempé la France dans la vaccination du suffrage universel ; la petite vérole a été terrassée par le cow-pox pris sur la vache. Honneur donc aux campagnes et vive l'Empereur! • A l'Assemblée nationale, il rédigea des rapports bourrés de maximes : « Il y a toujours un sage milieu à saisir entre une activité désordonnée et une paralysie absolue. > Il se révéla aussi moraliste : « C'est une expérience bien triste, mais par trop certaine : le vice ne retourne point en arrière, il ne revient iamais au vin quand il a trop goûté à

Il en alla pour le Centre gauche comme pour la République romaine : il fallut, pour le fonder, un long et persistant effort, tantœ molis erat,.. Cinq hommes dévoués à la chose publique s'attelèrent à cette besogne, MM. de Marcère, Gailly, Félix Renaud, Ghristophle et Duréault. Chaque jour, ils se réunissaient rue Duplessis, dans une petite chambre, et discutaient interminablement cette grave question : sera-t-il dieu, table ou cuvette? Le futur groupe sera-t-il la Réunion des conservateurs républicains ou la Réunion des républicains conservateurs? Après bien des tergiversations, ce fut cette dernière raison sociale qui l'emporta (1) . Ce point capital enfin résolu, on rédigea un programme et ce ne fut pas l'affaire d'un jour. On pesait chaque mot, on examinait à la loupe chaque épithète, on atténuait par un conditionnel les affirmations trop hardies, les virgules elles-mêmes avaient leur importance et les points leur gravité. Avec beaucoup de sueur et d'huile, on termina cet interminable manifeste qui tenait en cinq mots : « acceptation de la forme républicaine » . Une soixantaine de députés adhérèrent à

Teau-de-vie; il va bien plus touyent à rabtÎDthe. Abyssus abystum vocat. » — Et M. de la Germonière dont cette affirmation a survécu : « Les éponges sont des objets de luxe, w

(1) Mais pas pour longtemps. Cinq minutes après sa naissance, le nouveau groupe s*appela le Centre gauche.

cette formule et la chambre de la inie Duplessis devenant trop petite pour les contenir tous, le maire de Versailles, M. Rameau, prêta obligeamment une salle de l'hôtel de ville. Le groupe grossit et enfla aussitôt que des recrues de choix, MM. Casimir Perier, Léon Say, de Rémusat, briguèrent l'honneur d'en faire partie. MM. Thiers et M. Dufaure vinrent les rejoindre après le 24 mai.

Il s'agissait, en somme, d'attirer au chef du Pouvoir exécutif un certain nombre d'orléanistes plus enclins à accepter la République de fait que la Monarchie du comte de Chambord et, en même temps, ceux des membres de la Gauche qui professaient pour le président de la République une sympathie particulière. Ces deux éléments, au début très distincts, eurent quelque peine à s'amalgamer et le Centre gauche ne devint vraiment homogène qu'après le 24 mai qui le jeta dans l'opposition. Mais avant comme après le 24 mai, M. Thiers n'eut pas de collaborateur plus constamment dévoué, plus ferme, que ce groupe dont il appréciait le dévouement et la fidélité : « Le Centre Gauche, disait-il, c'est très commode ; on ne s'en occupe jamais et ça suit toujours (1) » .

(1) M. Lepetil, un de ses membres, avait résumé son programme électoral dans cette phrase : « Si vous m'envoyez à l'Assemblée nationale, j'irai m'asseoir derrière M. Thiers. » C'était toute sa poli-

. M. Léon Say, plus indépendant, se dérobait pardessus la barrière lorsque le président de la République prétendait le contraindre à se conveilir au protectionnisme. Le trouvant moins docile qu'il ne Taurait voulu, M. Thiers s'écriait alors, dans un mouvement de dépit : « C'est un gros égoïste. » C'était surtout un économiste convaincu que le libre-échange est l'arche sainte et refusant d'incliner, devant les combiïiaisons subalteiiies de la politique, les principes les plus incontestables de l'économie politique. Elle était, à ses yeux, une foi, un dogme, une reUgion de famille. Quand on l'entreprenait là-dessus, on trouvait un dogue prompt à mordre.

Orateur à la parole facile et volontairement famihère, il dissertait pendant toute une séance sur des sujets ennuyeux, sans jamais ennuyer personne et il avait tant d'esprit qu'on en découvrait même là où il n'avait pas prétendu en mettre. Il joignait à cette éloquence si originale, des études sérieuses, de l'acquis, de l'expérience, une désinvolture d'homme du monde qui n'a pas besoin de sa place, une ambition nonchalante

tique; c'était aussi pour plusieurs membres de ce groupe, au début du moins, tout leur républicanisme. Lorsque M. Thiers eut connaissance de cette profession de foi, il écrivit à son auteur : « Vous êtes un républicain de raison. •

et le scepticisme des parlementaires intelligents.

Il y eut trois étapes distinctement marquées dans la carrière oratoire de M. Ricard. Il franchit la première d'un seul bond et passa pour un grand orateur avant même d'avoir ouvert la bouche; il l'ouvrit, et l'on s'aperçut qu'il existe un certain écart entre l'éloquence du barreau et celle de la tiibune. La seconde fut plus lente, plus laborieuse, plus effacée : il mit de longs mois à redevenir un orateur. Il se taisait avec obstination et répondait invariablement, lorsqu'on l'invitait à rompre son silence : « Je suis un muet volontaire. « Plus tard, il s'essaya dans les bureaux, les commissions, les séances du Centre gauche et y remporta des succès, u Mirabeau en chambre », selon les uns; « voix de couloir «, selon les autres. Enfin, la troisième fut victorieuse et réparatrice : l'orateur ressuscita et, dans toutes les discussions importantes, M. Ricard fut la grande voix du Centre gauche.

M. Waddington brillait d'un éclat plus modeste. Lorsqu'il devint ministre, pendant huit jours, ce rapide avancement parut avoir quelque chose d'excessif. Il failUt, vers la fin de l'Assemblée nationale, être le père de la Répubhque; mais M. Wallon lui coupa l'herbe sous le pied. M. Waddington avait, comme tout le monde, préparé sa petite

constitution ; les gens superstitieux faisaient remarquer que Waddington et Washington rimaient ensemble. Par surcroit, le W se rencontrait dans les deux noms. Ils partaient de là pour prédire à son enfant de brillantes destinées. L'argument avait sa valeur; mais le W se rencontrait aussi chez M. Wallon et la rime pareillement. Celui-ci l'emporta; l'autre ne s'en consola jamais. De là, vraisemblablement, son incurable tristesse, sa désespérante hypocondrie. Avec ses pantalons à carreaux, ses accroche-cœur blondasses, sa cravate bleue à pois blancs, il avait l'air d'un bookmaker qui a trop donné le gagnant. Il y avait de la désolation même dans la manière dont M. Waddington, qui fumait beaucoup, fumait son cigare; le cigare avait un air penché, accablé, funèbre. Si encore cette grande tristesse avait abouti de temps à autre à quelques beaux mouvements oratoires, s'il en était sorti quelques sombres éclairs d'éloquence; mais, non. Dans la discussion de la grande loi sur les Conseils généraux, il parut à peine suffisant comme rapporteur.

M. Lanfrey passait pour un doctrinaire indépendant, un irrégulier avec une pointe d'amertume, un positiviste très enclin à refaire l'histoire qu'il appelait un tissu de légendes. Froid, correct, il avait une allure de diplomate boutonné au sou-

rire énigmatique. On le savait indépendant et ambitieux, d'humeur ombrageuse et fière; mais il fallut la publication de sa correspondance pour mettre à nu son orgueil disproportionné et maladif qui n'épargna rien ni personne : Gambetta était un histrion; M. Dufaure, un incapable; M. Thiers, une vieille momie; l'Assemblée nationale, un carnaval où la servihté et le charlatanisme fraternisaient ensemble. Et dans le même temps qu'il écrivait ces gentillesses, on l'a vu prodiguer les compUments à tous et même en forcer la dose pour être élu sénateur inamovible. Après quoi, il se rattrapait dans ses lettres, se soulageait, se vengeait.

M. Casimir Perier fut, au contraire, affable, indulgent et bon, bien qu'il eût dans les veines le sang colérique de son père. Sa seule faiblesse consistait à se croire un homme fort, un caractère tout d'une pièce, une barre de fer. M. Thiers était loin d'y contredire : « Il ne sait pas exactement ce qu'il veut; mais il le veut avec beaucoup d'opiniâtreté. "

La conjonction des Centres est une combinaison presque aussi vieille, en France, que le parle-

mentarisme lui-même. Elle fut, à toutes les époques, le pivot de tentatives nombreuses qui n'aboutirent jamais. Sous la Restauration, M. le duc Decazes et M. de Martignac s'y employèrent. Sous Louis-Philippe, on multiplia les efforts. A l'Assemblée nationale, cette espérance refleurit. Mais que de scrupules, de difficultés! D'où partirait-on? Où faudrait-il s'arrêter? A une certaine heure, les deux frères Lefèvre-Pontalis, dont M. Thiers disait : « L'un est légitimiste, l'autre républicain, mais tous deux sont orléanistes «, apparurent comme des hommes frontières.

Le président de la Répubhque poussait à cette bienheureuse conjonction, la regardant comme très propre à favoriser sa pohtique de bascule.

Au mois de juin 1872, Gambetta faisant attaquer par ses amis le Centre gauche, ce groupe s'émut et fit proposer à la fraction hbérale du Centre droit une alUance offensive et défensive contre l'adverversaire commun. M. Ricard s'entremit avec beaucoup de zèle et, l'élection du général Chanzy à la présidence du Centre gauche leur inspirant toute confiance, ceux des orléanistes qui ne répugnaient point à une entente avec les républicains consei'vateurs chargèrent M. le duc d'Audiffret- Pasquier et M. Saint-Marc Girardin de négocier

en leur nom. Là-dessus, siu-vinrent les élections

partielles du 19 juin qui marquèrent un nouveau progrès du radicalisme. Les délégués du Centre droit en prirent texte pour insister sur l'application immédiate d'un ensemble de mesures capables d'arrêter, de ralentir tout au moins, ce qu'ils regardaient comme une course à l'abîme. Le général Chanzy et l'amiral Jaurès répondirent que la seule mesure vraiment efficace consistait à établir la République définitive. C'était, sans doute, un bon remède; mais la seule menace en suffit pour jeter les orléanistes dans les bras de la Droite modérée. De leurs embrassements, naquit le Conseil des Neuf (1).

Cette petite troupe opéra sa concentration à l'hôtel des Réservoirs et se dirigea sur la préfecture. Pénétrée de son importance, elle comptait bien trouver toutes les portes ouvertes; il lui fallut cependant se morfondre dans l'antichambre.

M. Thiers, en conférence avec les membres du synode national protestant, avait le regret de ne pouvoir lui accorder immédiatement une audience . L'attente se prolongea, soit que les membres du synode en eussent long à dire, soit que le président

(1) Il se composait de MM. le duc d'Audiffret-Pasquier, Saint- Marc Girardin, le duc de Broglie, Batbie, Depeyre, de Rerdrel, de Cumont, le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia, auxquels se joignit le général Changarnier convaincu, comme toujours, qu'il ne pourait pas y avoir de véritable comité sans lui.

de la République prît un ironique plaisir à exercer la patience de ces neuf souverains. Ils finirent par être introduits et recurent un si aimable accueil que leur mauvaise humeur se changea en espérance. Comment auraient-ils pu croire ou soupçonner un seul instant que M. Thiers ne souscrirait point à leurs justes exigences quand ils le voyaient combler de prévenances son « vieil et illustre ami » le général Changamier, quand ils l'entendaient prodiguer à ses huit autres « chers amis » les manifestations si rassurantes d'une affectueuse sympathie?

Le général Changarnier, toujours un peu loquace et qui ne détestait pas de se mettre en avant, prit le premier la parole et, d'une voix émue, évoqua les souvenirs de tant de batailles autrefois livrées et gagnées ensemble. M. Thiers l'écoutait avec un engageant sourire; il souriait encore lorsque les compagnons du général vantèrent en fort bons termes l'excellence d'un ministère homogène; il souriait toujours lorsque M. le duc de Broglie égratigna les préfets d'une griffe légère. L'attention qu'il accordait à leurs propos avait tous les caractères du recueillement et l'on aurait pu croire qu'il tenait à ne pas perdre un seul des mots tombés de leurs lèvres souveraines. Quand ils eurent fini, il s'absorba dans ses méditations et ce ne fut

qu'après avoir longtemps réfléchi qu'il releva la tête et leur montra un visage attristé. Comment avaient-ils pu, le connaissant si bien, admettre une seule seconde qu'il négligeait les intérêts conservateurs ! Conservateur, il l'était plus que personne. Quant au ministère homogène, il le constituerait avec empressement aussitôt qu'on lui montrerait dans la Chambre une majorité homogène. Pour les préfets, comment leur serait-il possible de combattre, sous la République dont il avait lui-même la garde, dont il devait compte au pays, des can^ didats républicains? Sans doute, il y avait bien le pacte de Bordeaux ; il y avait aussi la nécessité impérieuse de fonder un gouvernement définitif et, pour sa part, il n'en voyait qu'un seul possible. Il partit de là pour improviser une constitution républicaine. Certes, les radicaux devenaient menaçants, les derniers discours de Gambetta lui semblaient détestables; mais il conclut comme le général Chanzy, comme l'amiral Jaurès : « Unissons-nous pour fonder la République conservatrice. " Les autres ne se tim-ent pas pour battus; mais M. Thiers n'en voulut pas démordre : « Mes chers amis, conclut-il, puisque vous pensez pouvoir relever le trône, puisque vous êtes la majorité, pourquoi ne le relevez- vous pas? »

L'entrevue s'était prolongée pendant deux

heures et demie. Le président de la République se leva, reconduisit ses visiteurs et, redevenu souriant, les réconforta avec la résignation d'un philosophe : « Que voulez-vous? La RépubUque est une des choses que TEmpire nous a léguées avec tant d'autres. »

C'était la guerre; c'était aussi une nouvelle manifestation des bonnets à poil, et ce fut la retraite du ministre M. de Larcy que les royaUstes sommèrent de se démettre.

Cette fois, la concentration semblait bien morte. Comme toutes les grandes idées, elle survécut. M. Casimir Perier ne cessa jamais de la regarder comme prochaine. M. Cézanne la déclarait inévitable. Comment aurait-il pu penser autrement puisqu'il était à lui tout seul une véritable concentration? Membre du Centre gauche, il votait le plus souvent avec la Droite et donnait ses raisons : « Indépendant des partis et des coteries, je me porte tantôt à droite et tantôt à gauche, cherchant à sauvegarder tour à tour l'ordre et la hberté. "

Après le vote des lois constitutionnelles, M. Rocher conseilla discrètement la formation d'un nouveau parti où les désabusés de la Réunion Colbert se rencontreraient avec les Ubéraux du Centre droit et les conservateurs du Centre gauche pour étayer le fragile édifice si péniblement construit. Mais la

Droite accusa M. Bocher de complaisance pour les républicains et les républicains lui reprochèrent sa trop vive tendresse pour la Droite. Ils se concentrèrent, mais contre lui.

La Gauche républicaine, également connue sous le nom de groupe des quatre Jules, MM. Jules Grévy, Jules Simon, Jules Favre et Jules Feriy, ressemblait au colosse de Rhodes, ayant un pied sur les frontières du Centre gauche et l'autre sur les confins de l'Union répubUcaine. Elle tint ses séances d'abord dans la salle du Jeu de Paume, puis à l'hôtel de France.

C'était une nature complexe et multiple que celle de M. Jules Simon, im de ses chefs, et l'on ne suivait que difficilement son esprit ingénieux, adroit, étendu, dans le jeu puissant de son activité. Ceux qui le voyaient pour la première fois à son banc de ministre ou de représentant étaient quelque peu déroutés. Cet extérieur absorbé, cette démarche traînante qui semblaient trahir une lassitude et un ennui cadraient mal avec ce qu'ils connaissaient de son intelligence et de son caractère ; mais ils le retrouvaient dans son front large et puissant, son regard calme où brillait parfois ime vive et rapide

VERSAILLES iU9

lueur, son souiîi*e qui n* était pas toujours rassurant.

Lorsqu'il soitait de son repos et qu'il lui fallait absolument se jeter dans la bataille, M. Jules Simon traversait lentement l'hémicycle, gravissait, la tête dans les épaules, arrondissant le dos, le calvaire de la tribune et s'affaissait comme épuisé par ce premier effort. Cet orateur chancelant suppliait, dans un murmure, qu'on ménageât ses forces. Une compassion frémissante étreignait l'auditoire et bientôt tous se taisaient. Sa voix tremblante, un peu voilée, sifflante par instants, où passaient des sanglots étouffés, expirait au bord de la tribune. Puis, s' affermissant par degrés, elle montait, s'élevait, s'enflait et, sonore, remplissait la salle. Plus d'hésitation, plus de fatigue ; le regard

s'allumait doucement, caressait, magnétisait, tandis que l'argumentation enlaçait, désarmait. Devant lui, quelques notes brèves, et c'était tout; le travail préparatoire de toute sa vie en avait fait un improvisateur.

Ce poUticien aux lèvres frottées de miel ne manquait pas de résolution. Il en donna des preuves, à Bordeaux, dans son corps à corps avec Gambetta. Il fut à ce moment question de l'arrêter; on hésita, finalement on recula. Prévenu, il prit ses mesures et ne coucha jamais deux nuits de suite dans la

même chambre. Le directem- de la sûreté générale, M. Ranc, exerçait sur lui une étroite surveillance. Il avait introduit, dans une espèce de bureau que M. Jules Simon avait improvisé, deux collaborateurs pleins de zèle, qui étaient naturellement deux agents à sa solde. Ceux-ci communiquaient chaque soir à leur chef tout ce que l'autre avait intérêt à lui faire connaître .

M. Jules Simon voyait et consultait fréquemment M. Thiers. Il recevait aussi, mais secrètement, M. Crémieux qui conspirait avec lui. Ce dernier était un petit homme a la figure aplatie, aux cheveux crépus, à la bouche fendue jusqu'aux oreilles, qui abusait, comme Pelissoii, « de la permission qu'ont les hommes d'être laids » . Un jour qu'il était allé rendre visite à M. Jules Simon, il s'évada, se sachant filé, par une poile de derrière. En sortant quelques minutes plus tard, mais par la grande porte, M. Jules Simon se heurta sur le trottoir à M . Glais-Bizoin dont tous les effoits tendaient à ne pas se compromettre : « l^]h ! quoi? lui dit-il, en souriant, tu veux me faire arrêter? >' M. Glais-Bizoin se défendit d'une intention aussi noire : « Du reste, à quoi bon? Nous savons minute par minute tout ce que tu médites, tout ce que tu dis, tout ce que tu fais. » Et comme M. Jules Simon montrait un air incrédule : « En

veux-tu la preuve? Nous n'ignorons pas que M. Thiers vient de se rendre chez toi, qu'il y est encore. » Quand il racontait cette anecdote avec infiniment de bonne humeur et d'esprit, M. Jules Simon ajoutait : « M. Thiers ne sait pas encore qu'on a pris M. Crémieux pour lui; il l'ignorera toujours. Je ne sais pas dire les choses désobligeantes. »

Lorsque, peu de temps après, il devint ministre et tint ses ennemis de la veille sous son pied, il n'abusa point de cette haute position qui lui permettait tant de vengeances ; il était trop intelUgent pour s'attarder aux représailles et s'il en exerça quelqu'une, ce fut à la façon d'Henri IV avec Mayenne.

Un ancien professeur, bombardé préfet par Gambetta et trop porté à servir ce protecteur qu'il jugeait invincible, commit la faute d'en user assez mal avec M. Jules Simon. Lorsque, contrairement à ses prévisions et à ses espérances, celui-ci resta maître du terrain, cet imprudent essaya de rentrer en grâce. Il lui fallut d'abord expier ses péchés dans le purgatoire et jamais solhciteur ne trouva de ministre aussi occupé, ne languit plus longtemps dans l'antichambre. Il réussit enfin à se glisser dans le paradis et tomba sur un Jules Simon absorbé dans sa correspondance. Ce fut en vain

qu'il toussa, se moucha, laissa tomber son chapeau; le ministre écrivait toujours, le nez sur son papier, feignant de ne rien entendre. Au bout d'une heure, l'infortuné ciiit devoir révéler sa présence par quelques mots timidement murmurés.

Sans lâcher sa plume ni lever les yeux, M. Jules Simon demanda : u Qui est là? » Et il fallut se nommer. — « J'ai connu deux hommes qui s'appelaient ainsi. L'un était un professeur médiocre, oh ! très médiocre, mais brave garçon ; l'autre est un préfet, c'est une canaille. Lequel des deux ètesvous? » La réponse était déUcate ; elle ne vint pas. Satisfait de sa petite maUce, M. Jules Simon rendit à l'université ce normahen égaré dans ime préfecture.

Rien ne rappelait plus, à Versailles, le Jules Favre du Corps législatif. Sa haute taille s'était voûtée, le feu sombre de son regard s'était éteint, sa lèvre avait perdu son pli ironique, le hoquet caverneux, qui scandait à des intervalles réguhers ses périodes toujours travaillées et souvent déclamatoires, revenait plus fréquent, plus douloureux. Son éloquence, qui appelait l'image classique du fleuve se déroulant avec une majestueuse lenteur entre des rives fleuries, procédait maintenant par saccades, en des phrases brisées, hachées, et la voix avait perdu sa sonorité mélodieuse. Tel il

apparat dans cette séance du mois de mars 1871 où il vint demander pardon à Dieu et aux hommes d'avoir cru au patriotisme de ces insurgés parisiens qui achevaient sous les yeux du vainqueur la patrie mortellement blessée.

M. Jules Ferry, dont rien ne faisait encore prévoir les destinées futures, jouissait dans la Gauche répubhcaine d'une réputation de famille qui ne s'était pas répandue au dehors. Ceux qui ne l'aimaient guère rappelaient un mot qui courut en 1869, lorsqu'il fut élu député en même temps que Gambetta : u Gambetta, oui, il peut aller loin; mais le pauvre Ferry. . . »

Ils ajoutaient que, peu d'années auparavant, il avait vécu dans l'atmosphère de M. Emile OUivier, qu'on ne saurait croire à quel point il était passé à l'état de reflet. Ce n'était pas seulement l'ascendant du maître qu'il subissait en écoUer respectueux. Admis dans la maison de la rue Saint- Guillaume, traité en enfant gâté, Benjamin enjoué et aimable, il confiait à la première madame OIUvier, comme à une inspiratrice, la direction de son jeune esprit; il lui soumettait toutes ses idées naissantes sur la philosophie, la littérature, les arts. Elle se prétait en femme supérieure à cette déUcate sujétion et M. Emile Ollivier disait : »» Elle le rend meilleur. » Aimable, il l'était sans doute;

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il se montrait surtout enthousiaste. Lorsque M. Emile Ollivier essayait, dans une réunion intime, son discours du lendemain, M. Jules Ferry avait des attaques d'admiration. Il s'affaissait sur im fauteuil, à demi pâmé, se faisait à lui-même les yeux blancs, ce qui, avec ses favoris noirs, lui donnait l'apparence d'un Brésilien sentimental. Mme Ollivier ne pouvait pas s'asseoir à son piano sans qu'il fondit en larmes; il sanglotait, il poussait des gémissements.

Ces conteurs d'anecdotes racontaient, en outre, qu'on l'avait surpris, dans les gorges d' Apremont, perché sur une roche et s'exerçant à l'éloquence devant un auditoire d'écureuils.

Évidemment, il y avait, dans ces histoires, une intention malveillante. Ce qui le prouvait, c'était le parti pris d'oubher systématiquement que M. Jules Ferry avait, pendant le premier siège et au début de la Commune, montré beaucoup de résolution et de courage. M. Thiers lui en savait probablement gré . Aussi, pour l'en récompenser, voulut-il le nommer ministre plénipotentiaire à Washington ; les clameurs de la Droite le contraignirent à y renoncer. Cependant, le 12 mai 1872, il l'envoya comme ambassadeur en Grèce. Devant les nouvelles protestations qui surgirent, il plaida les circonstances atténuantes : « Pour un homme

fort, je ne crois pas que ce soit un homme bien fort. C'est un pauvre administrateur, mais il n'est pas sans mérite, je vous assure qu'il n'est pas sans mérite. Et, d'ailleurs, je n'en avais pas d'autre sous la main (1). » Son passage à Athènes n'a pas laissé une trace bien profonde dans les annales de notre diplomatie; mais quelques-uns de ses amis en gardèrent un agréable souvenir. Il profita de son séjour dans la patrie de Périclès et de Phidias pour envoyer du miel de l'Hymette à M. Bardoux,

plus doux que ce miel lui-même. On le savoura

entre hellénistes; M. Waddington porta un toast dans la langue de Pindare et M. Barthélémy Saint-Hilaire fredonna un refrain d'Anacréon.

Nul n'accordait la moindre attention à M. Tirard qui, grave et recueilli, faisait mine d'écouter et avait l'air de comprendre. Sa fortune politique datait des élections qui suivirent le siège. Paris nommait alors pêle-mêle des amiraux et des ouvriers ; il le nomma comme fabricant de doublé. Cette petite industrie exerça la verve des mauvais plaisants; bijoutier en faux, ils prétendirent que le fabricant avait déteint sur le poUticien.

(1) Le jour même de sa nomination , Gambetta lui décocha ce madrigal dans la République française : « II est à craindre que M. Jules Ferry ne devienne un agent compromettant, après avoir été un agent compromis, n

M. Le Royer, son voisin de banquette, nous venait de Genève, comme M. Tirard et Necker.

Il se consacrait surtout aux affaires lyonnaises et menait une campagne très vive contre le préfet du Rhône, M. Ducrot. Il l'attaquait avec ardeur, mais avec une certaine majesté, car il cultivait le genre noble et la pompe oratoire. Il ne descendit qu'une fois de ces hauteurs; mais à la façon d'une avalanche. Son u bagage m, emprunté au style famiher, précipita M. Grévy de son fauteuil. On en conclut que le genre familier lui réussissait mal.

L'Union républicaine empruntait toute sa valeur et toute sa force à son chef, Gambetta; mais la plupart de ses heutenants brillèrent à leur tour dans le ciel de la République lorsque, après la disparition du soleil, les étoiles purent répandre quelque lueur.

M. Goblet était, à Versailles, un poUticien potelé, avec une tète de chérubin, assez semblable aux amours de Durameau qui voltigeaient aux plafonds des loges. Sa petite et rondelette personne était vive, alerte, frétillante. Gambetta l'utihsait pour de menues besognes ; il harcelait les ministres, rédigeait ou présentait à leur intention des ordres du jour désobligeants; embusqué derrière une broussaille de textes, il les fusillait avec des arguments qui ressemblaient parfois à des chicanes. Il

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valait mieux que cet emploi ; on le devinait supérieur à presque tout le voisinage. Ses discours avaient trop souvent un air de plaidoirie; mais on y sentait le nerf, il s'en dégageait de la chaleur et, dans ses bons jours, M. Challemel-Lacour le recevait dans ses bras au pied de la tribune, en s' écriant : " Vous avez parlé comme un ange! » Mais la voix manquait à cet orateur qui excellait à composer un discours qu'on n'entendait pas.

M. Brisson aspirait à devenir le clair de lune de Gambetta qui, d'ailleurs, ne pouvait pas le souffrir. Très différent de ce qu'il est devenu depuis, il affichait un certain libéralisme, une trompeuse tolérance : « Ni de ma part, ni, j'en suis sûr, de la part d'aucun des membres qui siègent sur les mêmes bancs, disait-il le 15 mai 1872, ne s'élèvera la prétention de faire revivre les lois répressives de la liberté des associations religieuses. "

Les compagnons de sa jeunesse racontaient que M. Brisson, — le « beau Brisson », — avait fait ses premières études philosophiques dans une boutique où le franc-maçon Massol vendait à tout venant des fontaines filtrantes. Celui-ci était un ancien Saint-Simonien associé à d'autres disciples du Père Enfantin pour lancer une reUgion originale

et simple qui consistait dans la suppression de tous les cultes. Le jeune néophyte prenait à leurs discussions une part active, mais silencieuse, son lar>'nx malade le réduisant, bien malgré lui, à r éloquence des mimes. Il discutait par signes, comme Panurge argumentant contre Thaumaste.

Il présentait ses arguments à la pointe de l'index et semblait vouloir les passer au travers du corps de son contradicteur ; il agitait ensuite la main à la hauteur de son nez.

Comme Massol et ses amis avaient parcouru autrefois l'Egypte à la recherche de la Femme- Messie, M. Brisson puisa dans leurs récits de cet heureux temps l'amour des voyages qui forment la jeunesse. Un beau matin, il s'en alla explorer la terre des Pharaons et en rapporta des notes intéressantes où les pensées familières à M. Perrichon étaient exprimées dans le langage de Joseph Prud'homme. Ceux qui avaient lu ces rares morceaux conservaient le souvenir d'une jeune fille dont " le corps était une physionomie » et d'une belleimage inspirée parles pyramides « accroupies sur le ventre de l'Egypte comme le despotisme sur le cerveau des peuples. » Il leur arrivait même de citer ces deux vers d'un sonnet :

Parfumée et le miroir auquel va sourire...

D*un seul coup de poing et l'esclave nubienne.

Député, M. Brisson se révéla austère et triste. « Je vaux surtout par le caractère » , disait-il, et Ton se plaisait à croire qu'il trouvait en lui-même mille raisons de motiver ce jugement. Il valait aussi par l'éloquence et prononçait d'une voix psalmodiante, glapissante, des harangues qui ressemblaient à des lamentations.

Presque tous les membres de ce groupe, MM. Brisson, Paul Bert, Cazot, Challemel- Lacour, Ferrouillat, Goblet, Lepère, Lockroy, Méline et d'autres encore que j'oublie sont, plus tard, devenus des aigles de passereaux qu'ils étaient alors.

Trente hommes de bronze, également hostiles à l'oppoitunisme naissant de Gambetta et à ce qu'ils appelaient la tyrannie de M. Thiers, délibéraient à l'extrême Gauche. Il leur arrivait encore assez fréquemment de consolider les ministères qu'ils avaient juré d'abattre. Ce fût ainsi qu'ils préférèrent sauver le cabinet de Broghe que voter l'urgence sur la proposition Dahirel. Il s'agissait de fixer une date pour la constitution de la RépubUque et ils s'avisèrent, qu'en le faisant, ils reconnaitraient le pouvoir constituant de l'Assemblée nationale. Les principes leur interdisant une aussi monstrueuse capitulation de conscience, ils se rangèrent

derrière le duc au nom de l'idéal républicain. Ce

îiO SOUVENIRS DE LASSEMBLÉE NATIONALE

fut ainsi encore, et pour le même motif, qu'ils repoussèrent la proposition Laboulaye plutôt que d'infliger à la République la honte d'un président.

Entraînée par sa passion pour l'égalité, cette extrême Gauche en usa avec elle-même comme avec la République : elle refusa de se donner un président. Elle se réunissait d'ordinaire chez M. Louis Blanc; mais quelqu'un s'étant plaint qu'on semblât lui reconnaître une sorte de suprématie, le groupe se fît ambulant par rigidité et siégea tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre de ses membres. Vers la fin de l'Assemblée, il loua un local rue d'Arras.

M. Louis Blanc était le grand homme de ce paiti ; non par la taille assurément, car, comparé à lui, M. Thiers aurait pu passer pour un tambourmajor . C'était, au dire de Henri Heine, « un bizarre composé de LilUputien et de Spartiate »> . La tribune lui arrivait au menton. Pour se grandir un peu, il avait imaginé, à la Constituante, de parler debout sur im tabouret. Il se félicitait intérieurement de cette ingénieuse invention lorsque, au miUeu d'une phrase, le tabouret gUssa et l'orateur disparut comme dans une trappe.

M. Louis Blanc souffrait d'un mal chronique et cruel, cruel surtout pour autrui, que M. Madier de Montjau appelait " l'appétence à la tribune » .

VERSAILLES «Il

Nulle considération ne l'empêcha jamais de prononcer un discours préparé de longue main, dangereux souvent, du moins pour les Gauches, superflu toujours. Il en avait d'interminables qu'il allongeait encore par la lenteur de sa diction. Il ne se dérangeait pas pour présenter des observations ; il faisait des harangues, émaillées çk et là de pensées originales : « La Bépubhque est comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas. » Sa voix, où chantaient toutes les cigales du Midi, avait par instants des sonorités confuses ; on voyait alors ses lèvres se contracter, il portait vivement la main à sa bouche et ses collègues souriaient : c'était le râteher de M. Louis Blanc qui se décrochait. Se regardant comme le seul dépositaire des pures doctrines, il excommuniait impitoyablement tous les répubUcains qui ne pensaient pas comme lui. L'un d'eux l'a défini en trois mots : " Ambition et orgueil. »

M. Madierde Montjau ne fatiguait pas moins la tribune. Gambetta et la ploutocratie n'eurent pas d'adversaire plus implacable; mais Gambetta, qui avait des recettes pour apprivoiser les fauves, finit par l'enfermer dans la cage opportuniste. Avec sa longue barbe, sa chevelui-e emmêlée, ses yeux qui roulaient sous d'épais sourcils, sa voix sifflante, son poing qui martelait la tribune, ce vétéran du

tiî SODVEMUS DE L'ASSEMBLEE ^ATlOiSALE

vieux jeu s'efforçait de paraître terrible; il n'était que redondant.

A Bordeaux, les bonapaitistes étaient cinq, bien comptés ; à Versailles, ils firent des recrues et formèrent, avec le temps, une petite troupe. Elle ne renfermait, M. Rouher mis à paît, qu'un orateur, doublé d'un spécialiste, M. Magne. Les questions financières n'avaient pas de secrets pour lui quand il les étudiait et n'en avaient plus pour personne quand il les exposait dans une langue d'une limpidité cristalline.

M. Pouyer-Queitier ne faisait pas partie du groupe; mais il voisinait avec lui. Je le vois encore à la tribune, dans un de ces moments d'inspiration rapide où, fonçant droit devant lui, il bousculait les arguments, pulvérisait les statistiques, jonglait avec les millions, abattait du poing une lampe dont il assommait quelque sténographe et envoyait d'un revers de main le verre de poito sur un flâneur de l'hémicycle. L'air franc, la figure souriante, superbe de force et de santé, cet hercule normand eût tué d'une chiquenaude le bœuf qu'il était capable de dévorer d'un coup de dent. Avec son tempérament d'enfer, il semblait avoir été mis au monde pour l'action et le combat. Rien ne l'arrêtait, lien ne le trouvait une seconde hésitant. Tout, en lui, était désordonné; tout aussi était entraînant

et coloré. Les arguments, les images, les chiffres se pressaient sur ses lèvres et s'en échappaient en tumulte. Il trouvait plus difficilement le mot qui résume et conclut ; sur ce point, il ressemblait à Petit-Jean .

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