‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 7 sur 9 · LE 24 MAI · texte numérisé non relu

LE 24 MAI

Le 24 mai fut doublement une jouiTiée des dupes. M. Thiers qui, jusqu'au bout, crut à sa victoire, se vit contraint à se démettre. Parmi les vainqueurs, ceux qui comptaient sur le gouvernement de Tordre moral pour relever les affaires du parti conservateur furent assez vite déçus; ceux qui voyaient dans un sciiitin libérateur la préface d'une restauration le furent plus vite encore.

On a souvent avancé que les Droites avaient abattu M . Thiers uniquement pour relever le trône ; elles voulaient surtout en finir avec Gambetta et partir en guerre contre ce péril social que M. le duc de Broglie dénonçait dans chacun de ses discours. Au Centre droit, notamment, de nombreux libéraux se résignaient à la République de fait et n'éprouvaient contre son président aucune hostilité

systématique. Ils lui demandaient seulement de ne pas exiger le sacrifice immédiat et public de leurs espérances; ils réclamaient avant tout une action énergique contre les radicaux. Sur ce dernier point, ils ne transigeaient pas. Ils reprochaient au vieux parlementaire qu'était M. Thiers de violer une des lois essentielles du gouvernement représentatif, de prendre dans la minorité son point d'appui pour se rendre indépendant de la majorité. La droite modérée elle-même n'était pas, en totalité du moins, aussi ennemie qu'on aurait pu le supposer du provisoire. Elle y trouvait quelques avantages. Elle s'assurait par là le temps et se ménageait les moyens d'amener à composition le comte de Chambord, et, s'il persistait dans son intransigeance, la porte demeurait ouverte à quelque événement qu'on ne précisait pas.

M. Thiers a eu intérêt à dire et à répandre que des conspirateurs avaient voulu frapper d'un seul et même coup sa personne et la République; il semble néanmoins que sa pohtique fut surtout visée. On a également prétendu dans son entourage, après l'événement, qu'il s'était produit entre le chef du Pouvoir exécutif et les Droites un simple malentendu; que, si son message du 13 novembre l'accentua singulièrement, il n'y était pour rien et la mauvaise foi de ses adversaires y était pour

tout; qu'il se proposait ce jour-là, non, comme on feignit de le croire, de donner des gages aux républicains, mais de rompre avec les violents, de préparer le terrain à une majorité centrale. Si tels furent vraiment ses intentions et son but, il faut bien reconaître que les plus claii'voyants et les plus habiles politiques sont sujets à Terreur. Les deux Centres se tournèrent le dos, les trois fractions du parti républicain se soudèrent, les tronçons de la Droite s'unirent.

Cependant, même alors, les conservateurs, sous la pression des modérés, tentèrent une démarche pour éviter ou ajourner l'irrémédiable rupture et peut-être fut-il plus spirituel que juste d'y voir une autre manifestation des bonnets à poils. Un peu plus tard encore, à la veille du 24 mai, le centre droit offrit de maintenir son concours au président de la Bépubhque s'il confiait à M. de Goulard le soin de constituer un ministère. M. Thiers aurait donc pu, en donnant aux conservateurs l'assurance et la preuve qu'il gouvernerait avec eux et pour eux, rester au pouvoir. Devait-il le faire? C'est une question qui prête aux controverses. Le pouvait-il? Assurément, car nul ne s'avisera de prétendre que ses opinions répubUcaines le lui interdisaient. La République, pour lui, était le moyen; sa présidence, le but.

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Gomme les dissentiments ou, si Ton vent, le malentendu, s'ag^avaient sans cesse, la bataille devint inévitable; de part et d'autre, on s'y prépara.

Les Droites s*élaientinsensiblement familiarisées avec l'éventualité d'une crise présidentielle et, au mois de mai 1873, M. Thiers retardait quand il répétait à tout venant ce qu'avaient dit avant lui César et le Balafré : » Ils n'oseraient. » Il avait si souvent offert sa démission et mis, parfois pour des vétilles, le marché à la main, qu'il avait bien fallu se précautionner d'un successeur. On avait songé au duc d'Âumale, au maréchal de Mac-Mahon, à M. Grévy, et le général Changarnier avait surtout pensé à lui-même. Le Centre droit poussait en avant le duc d'Aumale et la réunion Colbert l'acceptait. L'opposition irréductible des chevau-légers rompit tout. On eut beau dire que son élection serait ime première et décisive étape vers la Monarchie; que, l'heure venue, il s'effacerait devant le roi, ils ne voulurent rien entendre. M. Thiers y gagna quelques semaines d'une sécurité excessivement précaire; mais peut-être cette trêve boiteuse et mal assise se fnt-elle, maljjré tout, prolongée, si le hasard n'avait mis foit inopinément an maître atout dans le jeu des conservateurs : l'élection de M. Buffet à la présidence de l'Assemblée natio-

nale. Il est bien évident que l'issue de la bataille du 24 mai aurait pu être changée si M. Jules Grévy avait présidé cette séance historique.

Grand, incliné comme la tour de Pise, les pommettes saillantes, le menton énergique, le front opiniâtre, les yeux affectés de strabisme, — des yeux de lièvre apeuré et d'une douceur particulière, — le teint d'une pâleur presque cadavérique, noueux, épineux, rugueux, M. Buffet n'attirait guère. Pourtant, lorsqu'un sourire s'ébauchait sur sa lèvre hautaine, cette figure froide, sévère, s'illuminait d'un fugitif rayon et l'on y démêlait, pendant une minute, de la bonté, un certain charme. Ce ne fut guère toutefois sous ce jour qu'on s'habitua à le voir et à le juger : « On me trouve incommode >', disait-il souvent; il Tétait presque toujours, et difficultueux, et de rupture prompte. Sa voix coupante ne modifiait pas cette impression ; ferme, pénétrante aussi, elle martelait chaque mot et l'enfonrait dans l'oreille. Esprit net avec, dans le caractère, une pointe d'indécision, il avait des vues exactes plutôt que larges, de l'opiniâtreté et une raideur qui n'excluait pas complètement la souplesse. Au demeurant, l'extérieur était peu aimable et l'abord peu engageant (1) .

(t) M. Thiers, très enclin à se montrer injuste envers ceux dont il avait ou croyait avoir lieu de se plaindre, disait un jour au prince de

Lorsqu'on vit pour la première fois ce président imperturbable vêtu d'un habit noir et cravaté de blanc, la correction de cette tenue, qui contrastait si singulièrement avec le laisser-aller de M . Grévy, provoqua les quolibets de ses adversaires ; elle parut même causer quelque surprise à ses amis. Les uns et les autres finirent cependant par s'y faire et tous ses successeurs ont endossé cet uniforme. Comme il parla de son « impartialité vraie « , on le railla encore, et chaque fois que l'occasion s'offrit de noter un certain écait entre cette promesse et ses actes, les Gauches le soulignèrent avec une persistante ironie. On a pu se convaincre depuis que l'impartialité d'un président, quelque bonne volonté qu'il y mette, est essentiellement relative.

Au fauteuil, ce doctrinaire attardé s'imposa comme le maitre des maîtres; mais il s'y révéla également comme un majestueux « ficeUer « et ne négUgea aucun des petits moyens qui permettent de s'emparer d'une Assemblée. Chaque matin, il rehsait méthodiquement quelques articles du règlement pour bien s'en pénétrer et en extraire tous les moyens qu'il fournit à un chicanier habile

Hohenlohe : • Dieu me garde de prétendre que M. Buffet est un sot; mais ou peut être un homme d'esprit et un sot en politique. M. Buffet en est un. «

de faire prévaloir sa volonté. Nul ne tira de ce code présidentiel d'aussi nombreuses ressources.

La commission de permanence parut avoir le sentiment ou le pressentiment de ce qu'on pouvait entreprendre avec un pareil auxiliaire lorsque, le 5 mai, elle décréta une interpellation sur la politique générale du Gouvernement.

L'élection de M. Barodet en fut moins la cause que l'occasion et le prétexte (1).

M. de Rémusat, ministre et ami du président de la République, investi par M. Thiers de la candidature officielle dans une entrevue avec les maires de Paris, patronné d'abord, ensuite abandonné et combattu par Gambetta (2) lorsque les électeurs montrèrent trop les dents, fut battu par M. Barodet, qui l'emporta avec une majorité de 45 mille voix.

Ancien maitre d'école, ancien agent d'assu-

(i) La veille du scrutin^ M. Thiers donnait comme certaine la victoire de son candidat et s'emportait contre les incrédules, leur reprochant de méconnaître le bon sens et le patriotisme des Parisiens. C'était exactement ce que devait croire et dire, à une époque plus rapprochée de nous, le président du conseil M. Floquet, dix minutes avant le triomphe du général Boulanger. Au moment où son nom sortait victorieux des urnes, l'autre annonçait encore l'inévitable succès du • pauvre Jacques i .

(2) On lui demandait : « Votre queue suivra-t^elle et, en cas de refus, vous déciderez-vous enfin à la couper? • Il répondait en riant : « Je lui mettrai une cravate blanche et nous irons ensemble dans le monde. « x

rances, ancien teneur de livres, celui-ci demandait au courtage des vins de modestes et intermittentes ressources lorsque les radicaux allèrent le prendre par la main pour Timpro viser grand homme. Il Tétait dans une certaine mesure puisque, à la première attaque, il prit Paris d'assaut et n'eut qu'à se montrer pour entrer par la brèche dans une capitale qui se refusa longtemps à Henri IV.

M. Thiers expUqua en vain aux Parisiens que, s'ils capitulaient devant M. Barodet, les chevaux des uhlans viendraient une fois encore brouter le gazon des Champs-Elysées; les Parisiens capitulèrent, probablement séduits par la noble prestance de cet homme brun qui se coiffait d'un chapeau aux larges ailes et auquel ses partisans trouvaient un air de profondeur. Le 24 mai sortit tout armé de la leçon que cet ancien maire central de Jjyon et les électeurs de Paris, consrîrant ensemble, donnèrent au pouvoir (1).

Un plan de campagne fut d'abord esquissé par les chefs de la Droite dans une série de réunions

(1) M. Barodet parut un peu étonné et même écrasé de sa grande victoire. Une subite modestie Faidant à comprendre que cette Assemliléo nationale, où un coup de vent populaire venait de le pousser, n'aurait pas la patience d'écouter les catéchismes des faubourgs lyonnais, il rentra spontanément dans l'ombre . Enfin, après deux ans de stage silencieux, il prononça un petit discours qui ne produisit aucun effet et, de nouveau, se terra.

tenues chez M. le duc de Broglie et le général Changamier; puis, définitivement arrêté par le Comité des Six (1), sorte de conseil de guerre qui délibérait, rue Abbatucci, chez M. Anisson-Duperron.

Cependant, M. le duc d'Audiffret-Pasquier et M. le duc Decazes offraient la présidence de la République au duc d'Aumale. Il sembla l'accepter avec plus de résignation que d'enthousiasme, prévoyant que sa candidature échouerait contre l'opposition des ultras. M. le duc de Broglie, qui le prévoyait aussi, conseillait de choisir un officier supérieur absolument sur, sans attache trop particuUère avec une des fractions du parti conservateur et ne rencontrant d'hostilité nulle part dans les Droites. Visiblement, ses préférences allaient au maréchal de Mac-Mahon; à son défaut, il eût accepté le maréchal Baraguay-d'Hilliers. Il écartait le général Changarnier à cause de son grand âge. Il était né en 1793; mais le maréchal Baraguay-d'Hilliers remontant à 1796, il était difficile de voir, dans ce motif d'exclusion, autre chose qu'un prétexte.

Les délégués des Droites se réunirent, le di-

(I) Il se composait de MM. le général Changarnier, président, le duc de Broglie, Batbie, Baragnon, Pradié et Amédée Lefèvre-Pontalis.

Mî SOUVENIRS DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE

manche 18 mai, chez M. le duc de Broglie, pour prendre les dernières dispositions et assigner à chacun son poste de combat. Violemment combattue par M. Lucien Brun, la candidature du duc d'Aumale fut ardemment soutenue par M. le duc d'Audiffret-Pasquier et la discussion s'envenima au point que l'accord parut près de se rompre. Alors, M. le duc de Broglie intervint. Il déclara que, si l'entente n'était pas complète, il refuserait de prendre la parole. Cette entente ne pouvant s'établir sur le nom du duc d'Aumale, il fallait la faire sur le nom du maréchal de Mac-Mahon.

M. Lambert de Sainte-Croix proposa un expédient qui fut écarté ; on n'insista plus pour la candidature du duc d'Aumale et celle du maréchal fut acclamée.

L'importance que prit ce jour-là M. le duc de BrogUe, celle, plus grande encore, qu'il devait prendre le 23 mai, la longue et persistante faveur dont il jouit ou parut jouir auprès du maréchal de Mac-Mahon, inclinaient naturellement le public et l'Assemblée à voir en lui le véritable et presque le seul destructeur de M. Thiers. Ses amis lui attribuèrent tout l'honneur et ses adversaires toute la responsabihté du 24 mai. Toutefois, ceux qui passaient pour connaître ce que bien peu soupçonnaient seulement, laissèrent entendre qu'une

main mystérieuse avait tenu les fils, qu'une influence secrète s'était exercée avec beaucoup de discrétion et beaucoup de force ; ils insinuaient en un mot que, malgré les apparences, M. le duc de Broglie n'avait été qu'un instrument.

Ces révélations faites dans un petit cercle paraissent être confirmées par la note suivante, écrite, en 1878, immédiatement après un entretien à Alger avec le cardinal de Lavigerie :

« En réalité, c'est Mgr Dupanloup qui a fait le 24 mai. Quinze jours avant la chute de M. Thiers, il préparait le futur ministère. Il m'a écrit, à ce propos, une lettre, à laquelle je n'ai pas cru devoir répondre, pour me demander des renseignements sur divers généraux auxquels on songeait pour le portefeuille de la Guerre. Le 24 mai a été un coup du catholicisme libéral en vue de la fusion. Le meneur de Mgr Dupanloup et des autres était M. de Falloux, avec lequel il avait des liens secrets et qui se montrait un des plus ardents.

u Mgr Dupanloup a déterminé, en outre, l'aventure du 16 mai, en compagnie de M. de Falloux. C'était la seule personne qui eût de l'influence à l'Elysée. Ce fut lui qui, avec beaucoup de peine, fit accepter M. le duc de Broglie. Il est bien difficile de considérer comme vrai tout ce qu'on a dit de l'influence personnelle de ce dernier; du moins.

Mme la maréchale de Mac-Mahon a écrit souvent le contraire à ses amies d'Algérie et ses lettres ont été communiquées à un grand nombre de personnes.

« Comme le seul mérite du maréchal de Mac- Mahon consistait à être un excellent cavalier, les gens du 24 mai se persuadèrent qu'il serait un mannequin; mais il est d'un entêtement exceptionnel depuis une question de gouvernement jusqu'à une question de domestique. Il se conduit avec ses idées comme on dit qu'il faudrait se conduire avec ses amis : en avoir très peu et les bien garder. »

La déclaration de guerre est du 19 mai 1873.

La Chambre reprenait ce jour-là ses travaux et tous les députés, sauf une vingtaine empêchés ou malades, étaient présents. La Droite et la Gauche, pendant les heures qui précédèrent la rentrée, avaient battu le rappel, envoyé partout des télégrammes pour recommander l'exactitude à tous. Le président donna lecture d'une demande d'interpellation signée par 320 membres de la Droite ; M. Dufaure déposa un projet de loi relatif à l'organisation des pouvoirs publics, un autre portant

création d'une seconde Chambre, dont FAssemblée nationale refusa de prendre connaissance.

La bataille s'engagea le vendredi 23 mai.

Devant la porte de la cour du Maroc, la foule, déjà énorme avant l'ouverture de la séance, grossissait d'heure en heure malgré de persistantes averses. Elle entourait, interrogeait tous ceux qui sortaient du palais et recueillait ainsi, de loin en loin, quelques bribes de discours. Les porteurs de dépêches lui jetaient, en courant, de brèves et vagues informations.

Dans la galerie des tombeaux, l'animation était grande. Ceux qui arrivaient' de la préfecture en rapportaient des bulletins de victoire; ceux qui prenaient leurs renseignements auprès du grand état-major des Droites avaient des mines de triomphateurs. Les stratégistes prônaient des tactiques diverses; la question des ordres du jour prenait une importance extraordinaire.

Dès une heure et demie, les tribunes, les loges du public furent envahies par une cohue brillante. On apercevait çà et là : MMmes la maréchale de Mac-Mahon, de la Rochefoucauld-Bisaccia, de Rainneville, d'Harcourt, Buffet, Casimir Perier, Johnston, de Castellane, de Moltke, MM. Odilon Barrot, Legouvé, Jérôme David, le maréchal de Mac-Mabon^ Stéphen Liégard, de Kératry , Estan-

celin. Tous les diplomates assistaient à la séance; le nonce du Pape et le prince Orloff arrivèrent les premiers. Dans la tribune du président de la République, Mme Thiers, Mlle Dosne, la princesse Troubetskoï.

A 2 heures 10 minutes, les membres du cabinet vinrent occuper leurs banquettes; M. Thiers entra derrière eux. En le voyant, M. Barthélémy Saint- Hilaire, qu'un de ses collègues agaçait avec son pessimisme, répondit à ce trembleur, assez haut pour être entendu de ses voisins : " Mais regardez donc M. Thiers! A-t-il Tair et l'allure d'un homme inquiet? »

Les membres de la Droite s'étonnaient de la présence du maréchal de Mac-Mahon. Elle eût été inexpUcable si ceux qui s'apprêtaient à en faire un président de la République l'avaient mis dans la confidence; mais il ne connaissait que fort peu de chose de leurs projets et, à l'instant même où il était l'objet d'une curiosité que, du reste, il ne remarqua guère, il donnait à Mme Dufaure ce conseil : « Que votre mari parle, et tout ira bien ; mais que M. Thiers se taise, il brouillerait tout. » Vers la fin de la séance, on l'engagea discrètement à se retirer. Le maréchal manifesta une certaine surprise, demanda des explications et on lui en donna; mais avec tant de réserve, qu'^Ue^ lui

parurent inintelligibles. Puis, de guerre lasse, il sortit.

Le débat, sauf pendant les dernières minutes, ne fut troublé par aucun incident. M. le duc de Broglie attaqua; M. Dufaure essaya de parer.

M. le duc de Broglie n'était pas attirant. Il a écrit lui-même, à propos de son aïeul le confident de Louis XV : « Les de Broglie étaient plus remarquables par les grandes qualités de l'esprit et du cœur que par la souplesse et la grâce, plus vertueux que sympathiques, plus convaincus que persuasifs, plus austères qu'aimables, plus imposants qu'attrayants, plus respectables qu'agréables. » Et Lamartine disait de son père : M C'est un bon esprit... faux. » L'adversaire de M. Thiers se recommandait véritablement par toutes les qualités et même les vertus de sa race ; il en avait aussi les imperfections et les travers.

Son visage et toute sa personne, gourmée, raide et comme hérissée de piquants, prévenaient en sa défaveur. Le front bombé, chauve, faisant saillie, écrasait la figure simplement ébauchée, qu'éclairaient toutefois et animaient des yeux très noirs et très actifs. Sous les soies courtes d'un brin de moustache, la bouche était tordue par un sourire laborieux, crispé et, si l'on peut ainsi dire, vinaigré. Des tics nerveux ébranlaient la tête, repliaient

lés doigts, remuaient les épaules, donnaient à ses moindres gestes quelque chose de brusque, de saccadé. La voix, avec des grincements bizarres, des hoquets, de courts et subits étouffements, déconcertait, agaçait. M. le duc de Broglie parlait comme d'autres se gargarisent.

Même lorsqu'il voulait être aimable et s'efforçait de séduire, il blessait et l'on attendait toujours à la fin de ses phrases les plus courtoises, le hautain : « Est-ce clair? « de son père. Aussi ne fut-il jamais populaire, même dans son propre parti, et la Chambre, qu'il entraînait souvent, le suivait de mauvaise grâce; il l'énei'vait, ill'irritait.

Eh bien! cet homme, qui passait pour fier et dédaigneux, était pourtant un timide. Très loyal, on l'accusa de duplicité. Bienveillant et désireux de plaire, on le crut plein de morgue : « Vous blesseriez tout le monde >', lui disait le maréchal de Mac-Mahon pour le dissuader de prendre le portefeuille de l'intérieur. Sans doute, il eût mécontenté, il eût blessé, avec le sincère parti pris de satisfaire. De là, cette opposition qu'il rencontra partout et contre laquelle il vint se briser. Gambetta, témoin de l'entrain que déployaient les royalistes pour ébranler son influence, détruire son autorité, le contraindre à la retraite, disait un jour : « Sont-ils bêtes ! Us o'ont qu'un bompie et

ils le démolissent! » Mais les conservateurs n'ont le monopole ni de la bêtise, ni de l'ingratitude et Gambetta lui-même devait être démoli à son tour par son propre parti.

D'une intelligence vaste et haute, M. le duc de Broglie était, par instinct, par goût, par tradition de famille, un libéral; il est demeuré le type accompli du réactionnaire impénitent et ce n'était pas seulement le peuple qui ne faisait presque aucune différence entre Polignac et lui. Pris dans l'engrenage, obligé souvent de suivre ceux qu'il prétendait diriger, poussé par eux, il lui fallut tolérer, défendre même, des mesures qu'il réprouvait, une politique dont il distinguait les périls, des doctrines qu'il jugeait, avec raison, funestes. On a cru qu'il attisait, excitait les passions de la Droite, alors qu'il fit de louables mais inutiles efforts pour les modérer un peu. Plus vigoureux dans le discours que dans l'action, il se persuadait facilement qu'il suffisait de dire : « mon courage grandira avec le péril », pour conjurer ce péril. L'ayant dit, il estimait avoir rempli tout son devoir et s'en remettait aux dieux.

Tacticien de premier ordre, il se plaisait, s'attardait aux négociations, aux combinaisons des couloirs et des groupes, y déployait les infinies

ressources de sa diplomatie et cette partie d'échecs le passionnait.

Bien souvent, j'ai entendu prétendre que M. le duc deBroglie avait tous les dons de l'orateur, sauf la voix, et qu'il avait su faire accepter, à force de talent, cette imperfection capitale; on exagérait. Il avait seulement des parties d'éloquence et quand il promenait son ironie dans une de ces périodes artistement travaillées dont chaque mot portait et touchait, les plus réfractaires admiraient même ce qu'ils n'avaient pas entendu. Il avait aussi de la vigueur dans la pensée et, par intermittences, dans le style; mais ses discours, d'ordinaire, donnaient l'impression d'articles de revue péniblement écrits, raturés, cent fois remis sur le métier.

Il fut impopulaire, nous l'avons constaté; il ne pouvait pas en être autrement, car il existait une incompatibilité absolue entre cet homme d'Ëtat qui s'était formé dans un petit cercle jaloux de penser à part, qui avait grandi sur le canapé des doctrinaires, et le suffrage imiversel.

Il a dit un jour : « Je suis né pour faire les affaires de mon pays. » Il a fait le 24 mai et le 16 mai; qu'en a-t-il fait?

M. Dufaure n'était pas, lui non plus, l'homme des foules et s'il s'accommodait mieux du suffrage universel, il aurait rougi de flagorner le charcutier

Agoracrite. Il avait même un penchant très accentué à prendre avec du vinaigre ces mouches parlementaires qui aiment mieux le miel.

Lorsqu'il montait à la tribune au milieu d'un débat interminable et confus, le président Dupin manquait rarement de dire : » La discussion va commencer. » Elle se trouva souvent terminée aussi, car son coup de boutoir achevait l'adversaire que son irréfutable dialectique avait décousu.

Nul, mieux que lui, n'enfonçait d'une main plus sûre le trait au bon endroit, ne savait saisir le joint, déshabiller un prétexte, désarticuler un mensonge. Presque toujours bourru, parfois hargneux, il le prenait de haut avec ceux qui le provoquaient et aussi avec les autres. Quand on ne l'agaçait pas, cet orateur, également terrible à l'attaque et à la riposte, avait une argumentation serrée, pressante, rapide et parlait une langue forte, incisive, précise, claire, où l'on retrouvait un écho à peine affaibli des Provinciales (1) .

(i) Un tel orateur avait sa place désignée et comme retenue d'avance à l'Académie. En 1863, il y succéda à M. le duc Pasquier. Déjà, Tannée précédente, il s'était mis sur les rangs; mais, ce qui pourra surprendre, pour le fauteuil de Scribe. M. Edmond Rousse écrivait à ce propos : « Il étudie le dossier, c'est-à-dire les vingt ou trente volumes du petit français que tu connais. Il chante les couplets dans le silence du cabinet avec cette voix de mirliton qui remplace le petit fausset de Jenny Verpré ou la larmoyante mélopée de Léontine Fay. »

Avec une petite phrase, il abattait un homme. M. Target en fit désagréablement l'expérience lorsque, dans cette grande bataille du 24 mai où son vote, plus que son éloquence, fut décisif, M. Dufaure parla de son « discours considérable » qui avait tout juste duré cinq minutes. Et aussi M. Bertauld. Celui-ci, critiquant un projet du ministère, se déclara attristé de ce désaccord avec M. Thiers, dont il se proclamait Tami. Le Garde des Sceaux, à qui incombait le soin de réfuter cet opposant malgré lui, débuta en ces termes : « Je suis fâché d'avoir à combattre l'ami attristé de M. Thiers. » Dans une autre circonstance, la Gauche lui criant de ne pas répondre aux interrupteurs de la Droite, il répondit tout de même : « Je ne dédaigne pas les interiiiptions ; elles sont quelquefois l'expression irréfléchie d'une pensée profonde. » Dans la bouche de ce pince-sans-rire uu peu sournois et qui ne souriait jamais, ces malices, souhgnées par une voix nasillarde et un accent traînard, produisaient un effet irrésistible.

Même dans ses meilleurs moments, M. Dufaure conservait un air de mauvais coucheur très prononcé. Il avait précisément cet air-là lorsque, le buste vacillant, la tête dans les épaules, il roulait vers la tribune, en gravissait lourdement les marches, s'y installait solidement avec l'attitude

engageante d'un solitaire qui s'apprête à éventrer les chiens (1) . Son extérieur rappelait le paysan du Danube. L'art du tailleur ne l'atténuait pas. Le sien, du resle, était détestable; il lui confectionnait des gilets qui remontaient, des pantalons qui aspiraient à descendre. Ils ne pan^inrent jamais à se rejoindre et c'était un passe-temps pour la galerie de le regarder, à la tribune, s'épuiser en d'inutiles tentatives dans le but de raccourcir les distances. Autour du cou, s'enroulait une cravate énorme qui se déplaçait sans cesse.

On disait de M. Dufaure, à Versailles : « Ses idées sont centre gauche et ses sympathies centre droit. » Aussi M. Thiers s'adressait-il à lui pour désarmer et ramener les royalistes dont, dans une certaine mesure, il avait l'oreille. Gomme il éprouvait, à rencontre des radicaux, le contraire de la tendresse, pour calmer la Droite, il mettait l'extrême Gauche en fureur.

G' était un des derniers survivants de cette race de bourgeois parlementaires dont M. Royer-Gol-

(1) l\ éprouvait, au moment de 8e risquer entre ces quatre planches d*où Ton parle aux hommes réunis, une terreur dont il ne s'affranchit jamais. Pour s'interdire toute yellëité et tout moyen de retraite, il lançait, du milieu même de l'hémicycle, le retentissant M messieurs w qui commençait tous ses discours. Comme M. Thiers, M. Guizot, M. le duc de Broglie, et, de nos jours, M. Ribot, il ne prenait pas la parole sans une absolue nëee«sité, tant il redoutait cette douloureuse sellette.

lard reste le type le plus accompli. Républicain, mais surtout conservateur et profondément catholique, d'une inattaquable probité, de mœurs austères, il vivait comme replié sur lui-même et se répandait peu au dehors (1).

Il avait des passions politiques qu'il dominait et dirigeait; mais aucun parti, aucun homme, pas même M. Thiers, ne domina ni ne dirigea M. Dufaure. Seul contre tous, dans le conseil, il défendait son opinion avec une fermeté inébranlable, s'obstinait, se butait. Quand on exigeait de lui la disgrâce d'un magistrat méritant soupçonné de bonapartisme, il répondait à toutes les sollicitations, aux plus pressantes prières : « non, monsieur le président », et lorsqu'il avait dit non, d'une certaine façon, avec un certain accent, chacun se rendait compte qu'il était inutile d'insister davantage.

Très capable de se faire craindre, car il se souciait peu de déplaire et même de blesser, il l'était beaucoup moins d'attacher sohdement une majorité à sa fortune, de se créer une chentèle, un parti. Il n'était pas dépourvu d'une certaine souplesse ;

(1) M. Dufaure te couchait de très bonne heure, même les aoirt de réceptions officielles, et se levait avant le jour. Bfttonnier de l'ordre des avocats, il acceptait les invitations qu'il refusa comme ministre; mais il arrivait au moment où la plupart des invttëa te retiraient pour se mettre au Ht. II venait de sortir du sien pour se rendre au bal.

mais le liant manquait. Il dédaignait l'art de dorer la pilule, d'esquiver ceci ou cela, de glisser sur certaines délicatesses, de ne pas appuyer sur certaines fibres .

Ses vues étaient justes, mais courtes. Il manquait aussi d'idées générales, et cela faisait dire à M. Thiers : « Oui, c'est un excellent Garde des Sceaux ; mais ce ne sera jamais un bon président du Conseil : il ignore dans quelle direction coule le Danube, r*

Plusieurs fois ministre, — avec le maréchal Soult, le général Gavaignac, M. Odilon Barrot et M. Thiers, — il demeura, sous des régimes et dans des cabinets très différents, l'homme d'une seule opinion.

La Droite écouta en silence le discours de M. le duc de Broglie, prêta peu d'attention à celui de M. Dufaure et, à peine eut-il terminé, cria avec ensemble : « Aux voix! La clôture! >> Elle allait être votée, lorsque M. Thiers fit remettre au président un message. Il réclamait son droit d'intervenir dans la discussion : « Droit, disait-il, que la loi me confère et que la raison seule suffirait à m'assurer si la loi n'existait pas. w II se produisit un léger tumulte, inexplicable d'ailleurs, et comme on proposait d'entendre tout de suite le président de la République, M. Thiers prononça ces deux

mots : u Je demande... » 11 s'éleva aussitôt un grand cri : u La loi ! La loi ! Vous ne pouvez pas parler! » Et Ton renvoya au lendemain matin la suite du débat.

La séance fut levée à quatre heures et demie. Lorsque le train parlementaire entra dans la gare Saint-Lazare, des milliers de curieux l'avaient envahie et, pour couper court aux manifestations, les députés sortirent par la rue d'Amsterdam.

Le 24 mai, M. Thiers prit la parole à neuf heures quinze et la garda jusqu'à onze heures. Un peu pale, très ému, mais parfaitement maître de soi, il prononça un discours que les Gauches seules applaudirent. Le reste de la Chambre observa un silence écrasant. Les Droites s'interdirent toute interruption et, jusqu'au bout, demeurèrent impassibles. L'apostrophe au duc de Broglie : « Vous serez le protégé de l'Empire >» ne provoqua chez elles ni une protestation ni un murmure. Mais aussitôt que M. Thiers eut quitté la tribune, une longue agitation succéda brusquement à cette indifférence affectée.

Dans les deux camps, on manifestait une égale impatience d'en venir aux mains. Il fallut cepen-

dant ajourner un peu le corps à corps décisif, car la loi était formelle : après Taudition du président de la République, la séance devait être levée et la discussion ne pouvait être reprise que hors sa présence. On se sépara à onze heures quarante, en s' ajournant à deux heures.

La bataille demeurait encore incertaine. Peutêtre, car Tordre du jour Ernoul n'obtint que seize voix de majorité, le chef du Pouvoir exécutif aurait-il pu, par un nouvel effort, faire pencher la balance en sa faveur si cette loi du 13 mars 1873, qu'il traitait de chinoiserie, n'avait faitune obligation à l'Assemblée nationale de déUbérer et de voter, lui absent. Dans l'intervalle qui s'écoula entre la séance du matin et celle du soir, M. Thiers se rendit chez le président de la Chambre et lui demanda de faire fléchir l'inflexible rigueur de cette procédure : « C'est impossible, répondit M. Buffet; mon devoir m'impose l'obUgation d'apphquer scrupuleusement la loi. « Alors s'e»gagea, entre ces deux hommes, un dialogue bref et serré qui ressemblait à un cliquetis de fleurets : « Si je me présente comme député, m'interdirezvous l'entrée de la Chambre? — En aucune façon; mais, aussi longtemps que vous demeurerez dans la salle, je n'ouvrirai pas la séance. — Et si l'Assemblée désire m'entendre? — La séance n'étant point

ouverte, je ne la consulterai même pas. — Et si je prends place dans la tribune présidentielle? — Je ferai immédiatement évacuer toutes les tribunes. *» Comprenant qu'il n'obtiendrait rien, convaincu qu'il se heurtait à une résolution inébranlable et préméditée, à une hostilité définitive, M. Thiers se retira.

La seconde séance venait à peine de s'ouvrir, lorsque M. fiertauld demanda la parole; mais on ne voulait entendre ni lui ni aucun autre, on voulait en finir et, sur tous les bancs de la Droite, on réclama la clôture. Ce fut à peine si on laissa parler M. Casimir Perier qui venait défendre la politique du ministère et chaque fois qu'il faisait suivre le nom de M . Thiers de ces mots : « présisident de la RépubUque » , une sourde protestation montait des mêmes banquettes.

M. Emoul déposa son ordre du jour (1) et Ton vit se diriger vers la tribune M. Target. Comme il passait pour l'ami de M. Thiers, la Gauche salua

(1) u L'Assemblée nationale, considérant que la forme du gouvernement n'est pas en discussion; que l'Assemblée est saisie de loia constitutionnelles présentées en vertu d'une de ses décisions et qu'elle doit examiner; mais que, dès aujourd'hui, il importe de rassurer le pays en faisant prévaloir dans le gouvernement une politique résolument conservatrice; regrette que les récentes modifications ministérielles n'aient pas donné aux intérêts contervateurt la satisfaction qu'ils avaient le droit d'attendre, et passe è l*ordr^ du jour. »

d'une sympathique rumeur ce Grouchy arrivant à l'heure décisive; c'était Blucher. En peu de mots, sourd aux interruptions désobligeantes, insensible aux clameurs, il déclara que ses amis et lui-même se ralliaient à l'ordre du jour Emoul.

C'était la fin. Quelques apostrophes éclataient encore çà et là. M. Denormandie demanda l'ordre du jour pur et simple; MM. Broët et Antonin Lefèvre-PontaUs réclamèrent un vote de confiance ; ils furent battus au milieu d'un indescriptible tumulte et M. Emoul l'emporta par 360 voix contre 344 .

La défaite de M. Thiers ne pouvait faire aucun doute; elle était dans les intentions, dans les volontés, dans les faits. Cependant, le texte de l'ordre du jour pouvait, à la rigueur, prêter à l'équivoque et permettre au président de la Répubhque de rester avec d'autres ministres, un autre programme. Bien qu'il fût absolument invraisemblable que M . Thiers consentit à une telle diminution de son autorité, que l'amour du pouvoir pût l'emporter à ce point sur sa fierté, sur tout ce qu'il se devait à lui-même, sur sa légitime préoccupation de la figure qu'il ferait dans l'histoire, les Droites le poussèrentl'épée dans les reins. M. Baragnon, qui ignorait l'art des nuances, qui croyait toujours frapper juste en frappant fort et ne mesu-

rait pas assez ce que des adversaires eux-mêmes doivent d'égards à ,un homme vraiment supérieur, surtout lorsqu'il vient de rendre à son pays d'éclatants services, somma, non sans quelque brutalité, le Gouvernement de faire connaître sur l'heure ses intentions. M. Dufaure lui opposa une réponse hautaine et la Chambre s'ajourna à huit heures. — « Et que ferons-nous? demanda M. Arago. Nous n'avons pas d'ordre du jour. Serait-ce donc uniquement pour mettre M. Thiers en demeure de s'en aller? « Sa question resta sans réponse; mais c'était bien là, en effet, ce que voulaie^t les vainqueurs.

Les ministres se rendirent immédiatement à la préfecture où M. Thiers les attendait. Aux premiers mots, qu'il comprit tout de travers, il s'écria : M Seize voix, c'est peu; cependant, avec cela, on gouverne. » Et il fallut le tirer de son erreur.

Au même instant, les bureaux des groupes de Droite se réunissaient sous la présidence du général Changarnier. Le bruit ayant couru que M. Thiers inclinait à garder le Pouvoir avec un ministère de Goulard, on dépécha immédiatement à ce dernier M. le comte Daru pour lui signifier que les conservateurs seraient unanimes à le désavouer, à le combattre, qu'il aurait contre lui cette même majorité qui, peu de minutes auparavant, avait renversé le

président de la République. M. de Goulard répondit qu'il n'avait entendu parler de rien de semblable; qu'au surplus on lui faisait injure en le supposant capable de se compromettre d^ans une entreprise aussi hasardeuse. Mais il restait à accomplir une mission bien autrement délicate.

De tous les membres des bureaux, le général Changamier était le seul à ignorer encore que le maréchal de Mac-Mahon était le successeur désigné de M. Thiers. Bien plus, il estimait que son passé glorieux, son rôle dans l'Assemblée, les services rendus à son parti, l'imposaient pour cette haute fonction. Il fallait le faire revenir de là et nul ne se souciait de désobliger à ce point un aussi galant homme. M. Baragnon, qui avait tous les courages, s'offrit. Lorsqu'il revint après un court entretien avec le général, on l'interrogea anxieusement du regard : u II est d'un désintéressement admirable! — Nous sommes tous désintéressés «, déclara froidement M. Batbie. Le général Changarnier tombait de haut ; il se releva et, sans rien laisser paraître de ses ressentiments secrets : « Je veux, dit-il, être le premier à proposer et à proclamer le nom du maréchal de Mac-Mahon. » Mais, en quittant ses amis, il croisa Gambetta dans un couloir et toute la bile qui s'était amassée en lui

monta à ses lèvres : « Savez-vous ce qu'ils viennent

%kt SOUVENIRS DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE

de faire? Ils viennent de choisir, dans toute Tannée française, le plus incapable de ses soldats pour en faire un président de la République. — Ah! grand Dieu! Çt qui donc? — Le maréchal deMac-Mahoii. — Vous exagérez. »

L'Assemblée nationale se réunit de nouveau à huit heures trois quarts. Les députés gagnèrent lentement leurs places et le silence fut long à s'étabUr. La lettre de démission envoyée par M. Thiers au président ne provoqua aucune démonstration ; mais lorsque M. Buffet crut devoir prononcer l'éloge du vaincu, sa voix fut aussitôt couverte par les cris de la Gauche : « Je suis bien certain d'être l'interprète, . . » Il ne put pas aller plus loin. Les républicains, l'apostrophant, le menaçant du geste, refusèrent d'entendre ce panégyrique où ils croyaient découvrir une blessante ironie. Pâle, résolu, le président, vingt fois, recommença sa phrase; vingt fois, il lui fut impossible del'achever. Enfin, comprenant qu'il n'aurait pas raison de ces fureurs déchaînées, il se borna à dire : « Le compte rendu officiel insérera mes protestations contre la violence de la minorité, n Racontant plus tard cette scène, Gambetta déclarait : « Nous avions beau protester, crier, hurler, menacer, il n'en fut pas démonté un seul instant. C'était un homme! » C'était aussi un caractère.

VERSAILLES î*8

bien qne, parfois, un caractère quelque peu difficile.

Le maréchal de Mac-Mahon obtint 390 voix, sur 391 votants et 721 députés présents; tous les républicains s'abstinrent, à l'exception de M. Laurier qui donna son bulletin à M. Jules Grévy.

Une délégation de la Chambre, conduite par M. Buffet, se rendit immédiatement auprès du maréchal Mac-Mahon qui habitait, me de Gravelles, l'hôtel du Commandement, il venait de se rendre auprès de M. Thiers, résolu à s'en remettre à lui de sa décision. Celui-ci, très nerveux, lui répondit sèchement : » Vous êtes seul jujre » ou, selon une autre version que je crois la vraie : u Maréchal, je vous ai souvent donné des ordres ; jamais un conseil. » Le maréchal de Mac-Mahon insista : " Si vous me promettez de retirer votre démission, je refuserai. ■• M. Thiers s'emporta : >i Je n'ai jamais joué la comédie, je ne jouerai pas celle-là. "

Revenu à l'hôtel du Commandement, le maréchal eut, avec les délégués, une entrevue qui se prolongea pendant près d'une demi-heure et il fallut toute la pressante éloquence de M. Bu^et pour vaincre ses hésitations.

Reprise à minuit moins un quart, la séance dura tout juste cinq minutes et lorsque la lettre d'accep-

Î44 SOUVElMUS de L'ASSEMHLÉE NATJOiSALE

tation du maréchal arriva au palais, il ne s'y trouvait plus personne pour la recevoir.

Malgré Theure. avancée, un millier de curieux étaient encore massés devant la cour du Maroc ; ils accueillirent les députés par des cris de : « Vive la République! Vive M. Thiei*s! »

A Paris, pendant toute la soirée, unefoide agitée, par instants tumultueuse, encombra les boulevards et envahit les abords de la gare Saint-Lazare. Partout, l'animation était extrême; elle grandit vers onze heures lorsque le brait se répandit que la présidence de la République venait d'être offerte au maréchal de Mac-Mahon et là, comme à Versailles, on cria : « Vive M. Thiers! Vive la République! » A une heure et demie, il n'y avait presque plus personne, ni sur les boulevards, ni aux alentours de la gare Saint-Lazare; mais les quelques noctambules qu'on y rencontrait encore manifestaient toujours (1) .

(1) PendaDt toute la durée de sa présidence, M. Thiers ne fut jamais populaire à Paris. l\ le devint dès l'instant même de sa chute et sa popularité fut surtout faite de l'impopularité des hommes du 24 mai. Crier : Vive Thiers! c'était alors, pour ces Parisiens qui Tenaient cependant de le renverser en élisant leur Barodet, exactement la même chose que s'ils eussent crié : à bas de Broglie! ou à bas Mac-Mahon ! Ëntin, le maréchal eut, lui aussi, son heure de popularité le jour où la Chambre renversa M. Jules Ferry. Reconnu au moment où il sortait du Palais- Bourbon, la foule, qui hurlait : « A l'eau le Tonkinois! » l'acclama.

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Pendant toute la matinée du lendemain, il y eut, à la préfecture de Versailles, un interminable défilé de tous les membres de la Gauche. Les premiers arrivés trouvèrent M. Tbiers abattu et cet homme qui, la veille, rassurait ses amis, étonnait ses adversaires par sa vivacité, son ardeur, semblait avoir subitement vieilli. Ce ne fut qu'une courte défaillance. Se levant de son fauteuil, allant de l'un à l'autre, se soulageant et se vengeant avec des épigrammes, il raffermit les courages par sa certitude d'une revanche prochaine : on ne tarderait guère, affirmait-il, à se convaincre qu'il était impossible de gouverner sans lui et alors (1)... D'ailleurs, s'il n'était plus président, il restait toujours député et ceux qui avaient cru en finir avec lui constateraient très vite qu'il n'avait pas encore dit son dernier mot ni joué sa dernière carte.

Le 27 mai, on le vit entrer dans la salle des séances au milieu d'un discours de M. Clapier. Aussitôt, tous les républicains se levèrent, lui firent escorte, avec des applaudissements, et quand il se fut assis sur la quatrième banquette du

(1) M. Alfred Naquct déplora sans doute, comme tous les républicains, la chute de M. Tliiers; mais une heureuse fortune adoucit le cuisant de ses regrets. Escomptant la victoire du président de la République, il avait spéculé à la hausse; la défaite déjoua si heureusement s«!S calculs que son gain s'en trouva triplé.

côté gauche, entre M. Wallon et M. Gouin, ils demeurèrent debout autour de lui, l'acclainant.

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