HENRI DE FALA}SEAU
Ferme et constant dans le travail, il ne l'é- ' tait pas moins dans sa conduite. Il avait au plus haut degré le sentiment du devoir et surtout le respect de l'autorité. Jamais sur ses lèvres une parole de critique, et ses anciens condisciples ont conservé le souvenir de cette obéissance si chrétienne qui, dans les prescriptions de ses maîtres et du règlement, voyait l'expression de la volonté de Dieu. Il avait contracté l'habitude de cette filiale soumission dans une famille où les enfants ne soupçonnaient même pas qu'on pût discuter un ordre de son père ou de sa mère. " Jamais, disait-il à l'un de ses amis, je n'ai reçu le moindre éloge de mes parents pour l'accomplissement d'un devoir: cela semblait trop simple et trop naturel pour mériter un compliment. »
L'une des plus graves préoccupations d'Henri dès son arrivée à l'école fut le choix de ses amis, choix délicat et d'une suprême importance. H savait que notre vie tout entière dépend en grande partie de ceux avec lesquels nous avons des relations intimes. Dans la société de jeunes gens remarquables par leur urbanité et la fermeté de leurs principes, il goûta tous les charmes d'une amitié sainte et joyeuse. Sa présence répandait autour de lui le respect et inspirait l'affection en même temps que
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la vertu. Chaque semaine il s'approchait de la sainte table ; mais sa piété n'avait rien de dur ni d'austèrC;, et, sans franchir jamais les limites que lui imposait sa conscience, il savait être pour tous an camarade aimable, toujours prêt à rendre service.
Son travail fut récompensé par le succès, et en 1861 il fut admis à l'école militaire de Saint- Cyr. Dans ce nouveau milieu, 011 la vie chrétienne est en butte à des tentations de toute sorte, sa vextu ne fit que se fortifier. Toujours fidèle à ses convictions religieuses, en dépit de mille obstacles, il trouvait moyen de recevoir assez souvent la sainte communion. Un jour de sortie, le mardi gras, il était allé chez l'un de ses parents, qui voulut après dîner le conduire au théâtre. Malgré de nombreuses sollicitations, Henri ne voulut point accepter; et comme son refus semblait étrange, il finit par répondre : « Le régime de Saint-Cyr comporte peu d'exercices religieux durant le carême; du moins je veux le commencer par une bonne action. Je vais me confesser ce soir, et demain, mercredi des Cendres, sous un prétexte quelconque j'irai à l'infirmerie pour pouvoir communier. Voilà le mciif «ui m*empéche d'accepter votre invitation. »
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Il n'avait pas attendu son entrée à Saint- Cyr pour opposer une résistance énergique atout ce qui aurait pu amoindrir en lui la vie chrétienne. Depuis longtemps il se préparait au combat par la prière, fortifiait son courage par la sérieuse pratique des vertus, et redoublait de ferveur pour s'assurer la protection de la sainte Vierge. Aussi, quand vint l'heure du péril, son âme, armée pour la lutte, fut invincible contre toutes les tentations. Malgré la fermeté d'un caractère qui n'avait jamais faibli, humble et se défiant de lui-même, il conjure le P. Saussié, son ancien professeur à l'école Sainte-Geneviève, d'intercéder pour lui auprès de Dieu. Le jour même où il apprend son admission à Saint-Cyr, il lui écrit : « Me voici déjà sous la coup de l'obéissance militaire. Hier j'ai reçu du ministère ma nomination, et me voilà obligé de partir ce matin. Sur le point d'entrer dans une vie nouvelle pour moi, je sens le besoin que j'ai de beaucoup et beaucoup de prières. Je viens donc réclamer les vôtres avec cet abandon que j'ai toujours eu avec vous.
ce Vous savez sans doute que j'entre avec le n" 90; c'est mieux que je n'espérais, surtout après votre dernière lettre. Reste à se maintenir, et je ne sais si je le pourrai avec la mémoire ingrate que j'ai. Je
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suis à peu près décidé à prendre l'infanterie. Je désire les chasseurs à pied, mais je ne renie pas un certain goût pour l'état-major. Malheureusement c'est trop vert!
a Nous avons de bonnes nouvelles de Charles : il vient de passer maréchal des logis chef. Nous regrettons qu'il ait ces fonctions à remplir, maintenant que le voilà revenu à Rome. Ce grade, fort assujettissant, ne lui permettra pas de faire des excursions dans la campagne romaine, si fertile en monuments et en souvenirs. C'est un sacrifice de plus qu'il doit offrir à la cause sainte qu'il a embrassée. »
Henri aurait bien voulu s'engager, comme Charles, dans les troupes pontificales; mais aucun péril imminent ne menaçait alors les Etats du Saint-Père, et on le dissuada de ce projet. Il écrivait de Saint-Cyr à sa tante (i) : « J'annonce à Charles le départ prochain de Bernard de Quatrebarbe, l'un de ses meilleurs camarades de la rue des Postes, ce qui diminuera un peu l'isolement dans lequel il doit se trouver. Vraiment, si j'avais
(i) Mme Adèle de Falaiseau, associée à l'œuvre des Enfants délaissés, fondée par Mme la comtesse de SaissevaL
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mes épaulettes d'officier, j'aimerais mieux servir comme caporal dans ce petit corps d'élite que comme maréchal de France dans les armées envoyées à Pékin ou autres expéditions de ce genre. J'espère, à ma sortie de l'école de Saint-Cyr, offrir aussi mon bras au Saint-Père; alors, ayant mes vingt-deux ans et mon brevet de sous-lieutenant dans ma giberne, peut-être me serait-il possible de changer de costume et de chefs. » Mais la situation ne se modifia point, et Henri reçut le conseil de poursuivre sa carrière.
Le 3i décembre 1861, il rena compte au Père Saussié de sa vie à l'école. « Vous croyez sans doute que votre Henri vous oublie, et vous vous plaignez amèrement du long silence qu'il garde à votre égard. Il n'est cependant pas aussi coupable que vous pourriez le croire de prime abord. Depuis que je suis rentré, je n'ai vraiment à me reprocher aucune perte de temps, et c'est à peine si j'ai pu écrire le."; quelques lettres hebdomadaires réclamées par ma iamille.
« On nous a mis dans la nécessité de travailler en ne nous donnant aucun livre, en ne nous laissant entre les mains que les notes que nous prenons en classe et rédigeons à l'étude. Ce système m'a été d'autant plus nuisible que j'ai été un peu indis-
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posé pendant le premier mois, que j'ai manqué plusieurs classes et qu'il a fallu me remettre promptement en règle. Mes examens se sont ressentis de cette pre'cipitation, et je ne sais pas si j'aurai ma moyenne (de 9, 11); je l'espère cependant. Ma théorie est pour moi un cauchemar; je l'appreiids et ne la sais pas, ou du moins fort médiocrement.
«A V&xQTcict je fanatise ; mais ayant été absent pendant toute la charge en douze temps, je me trouve fort emprunté, et je crains de me trouver au peloton des maladroits. J'en suis malade de frayeur; mon amour-propre en serait froissé au delà de toute expression.
vi Pour les brimades, on a pris les mesures les plus énergiques pour y mettre un terme; mais on n'a réussi à les faire disparaître que pendant les récréations. C'est du reste la chose qui m'est la plus indifférente, lorsqu'elle reste dans les bornes des convenances. Peu m'importe de faire quinze fois mon lit le m.atin au lieu de le faire une fois, de cirer mes bottes, d'astiquer mes fourniments. Occupation pour occupation, ceci revient toujours au même.
a Sous le rapport religieux, d'un côté j'éprouve ici un vide immense et de l'autre je m'attendais à une contrainte beaucoup plus grande.
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a Ce vide provient de la privation complète de tout acte religieux. Cette messe du dimanche, qui dure vingt-cinq minutes à peine, me semble, non pas une pratique, mais un vague souvenir de pratique. Je tâche, autant que possible, d'élever souvent mon cœur à Dieu; mais je dois avouer que bien des heures se passent, et même quelquefois des denii-joarnées, sans que cette pensée salutaire ne vipnne se présenter à mon esprit.
« Pour les conversations, elles sont loin d'être catholiques; mais, ne fréquentant que les anciens élèves de la rue des Postes, je me trouve dans un centre où l'immoralité, loin d'être à l'ordre du jour, est pour ainsi dire exclue.
« Je vous écris la veille du premier de l'an, et avec l'intention de me rendre demain à la rue des Postes pour y recevoir Notre-Seigneur. Il y a deux mois que semblable bonheur ne m'est pas arrivé.
« Voici la fin de l'étude qui va sonner et je ne vous ai encore rien dit; il faut cependant que je ferme cette lettre; car je n'oserais vous l'envoyer si j'attendais plus longtemps.
« Adieu donc, mon Révérend Père; Je termine sn me recommandant à vos prières, mais d'une manière tout à fait spéciale. »
Henri, on le voit, était ferme dans ses résolutions.
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et se maintenait fidèle à Dieu. Bien des jeunes gens promettent comme lui de ne pas dévier de leurs principes; mais le respect humain, la séduction du plaisir, les mauvais exemples de chaque jour et surtout l'abandon de la prière et des sacrements affaiblissent peu à peu leurs forces, énervent la volonté, et bientôt ils sont eux-mêmes surpris de se trouver si éloignés de leurs convictions d'autrefois et si prompts à la défaite. Henri avait su se prémunir contre ces dangers; tout ce qui pouvait blesser sa conscience délicate, flétrir son noble cœur et le faire déchoir dans l'estime de Dieu lui inspirait d'invincibles répugnances. Aussi le séjour à Saint-Cyr fut une glorieuse épreuve d'où il sortit plus courageux et plus chrétien. Dans un milieu si défavorable, sa foi, par la force même des choses, était moins expansive; mais en échange elle s'aguerrissait par la lutte et devenait plus virile. En parlant ainsi, nous ne faisons que résumer les sentiments exprimés dans ses lettres. Le 29 mars 1862 il écrivait au P. Saussié :
... ce Que vous dirai -je depuis ma dernière lettre? Je n'ai plus cette fois à vous parler de brimades, car elles ont cessé à peu près complètement, et nous commençons à fraterniser avec nos anciens.
c Mes progrès dans l'art militaire sont peu sen-
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sibles ; Je n'ai pas encore acquis le sang-froid nécessaire pour faire un bon sous-lieuten:int ; mais j'aime à croire que, la grâce de Dieu aidant, je parviendrai à acquérir cette qualité essentielle pour un soldat. J'ai eu cependant quelque succès dans le dernier tir ; six balles mises sur neuf que j'avais tirées, m'ont valu une sortie.
ce En lisant ces lignes, je vous vois sourire et vous demander si l'espérance d'une sortie est bien le comble des vœux de votre Henri. Non certes, il n'en est pas là. Tout ceci, je le considère comme accessoire, mais ce sont de ces accessoires qui vous font plaisir lorsqu'on est enfermé du matin au soir. N'ayant pas assez de vertu pour demander comme sainte Thérèse de souffrir encore, je tâche d'appliquer cette autre maxime : Gaudete in Domino (i). Jusqu'ici je crois être dans la voie que Dieu m'a tracée, et la carrière militaire, malgré tous les dangers qu'elle offre, me paraît digne de tous mes efforts. Je tâche le plus que je puis de sanctifier les plus petites actions; mais je dois avouer que la présence de Dieu n'est pas pour moi une pensée continuelle. En dehors de cette atmosphère dans laquelle j'ai vécu jusqu'à ce jour, il m'est plus difficile de sanctifier toutes mes actions par une union
(i) Réjouissez-vous dans le Seigneur.
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continuelle avec le divin Maître; mais, à cause des obstacles qui se présentent, j'aime à me figurer qu'elle est plus méritoire.
« Devenir un militaire brave comme la lame de son épée, chrétien comme ces hommes d'ancienne roche, d'une moralité exemplaire, voilà l'idéal que je poursuis et qui remplit toutes mes espérances. Priez et priez beaucoup pour que je mette en pratique ces résolutions. Si vous saviez comme la sainte Vierge m'aime, comme je retrouve à chaque instant sa bienveillante protection, vous comprendriez toute ma reconnaissance, et le désir que des cœurs plus aimants et plus purs que le mien m'aident à la lui témoigner, et la supplient de verser encore sur moi ses grâces abondantes.
tt Adieu, mon Révérend Père, je vous aime et vous embrasse en fils respectueux et dévoué. »
Au mois de m.ars i863, la fièvre typhoïde, qui devait faire à Saint-Cyr un assez grand nombre de victimes^ obligea le ministre de la guerre à licencier l'école. La famille d'Henri vivait dans les plus mortelles inquiétudes, quand elle le vit revenir plein de santé, et, mieux encore, aussi fervent qu'autrefois. Au milieu de ses hésitations sur l'arme qui lui conviendrait le mieux, il écrit au P. Saussié pour le consulter : « Je ne sais, dit-il.
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^si je dois vous faire souvenir qu'il existe en un certain lieu du globe un Henri que vous avez connu et auquel vous avez appris à vous aimer. Peut-être que ce nom va réveiller en vous rancune et malédiction ! La langue française ne vous fournit pas de termes assez énergiques pour flétrir son indifférence, son ingratitude.
« Mais, à tout péché miséricorde ! Cette doctrine nous est dictée d'assez haut pour que je ne craigne point ici de l'évoquer en faveur de ma paresse.
a Les journaux vous ont mis au courant de la maladie de Saint-Cyr j six de mes camarades ont succombé et une quarantaine ont eu les symptômes de la fièvre typhoïde. Jugez de l'inquiétude où étaient mes excellents parents et du bonheur que leur a procuré mon apparition !
« Pour moi, tout en déplorant le motif qui nous fait licencier, j'aurais été heureux de passer un mois en famille; mais je trouve que deux mois sont une prolongation inopportune, d'autar.t plus qu'on est disposé au ministère à compenser cette perta de temps en nous gardant tout le mois de septembre. Il faut donc dire adieu aux réunions de famille et à cette belle ouverture de la chasse.
« Tout ceci me contrarie un peu; mais en" ce
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moment ma préoccupation constante est l'arme que je choisirai. Ma mère voudrait que, si je puis concourir pour l'état-major, je le fisse ; pour moi je serais désolé d'y entrer, car si je me trouvais parmi es élus, je ne sais comment je ferais pour m*y ,' raaintenir dans un rang convenable avec ma nullité pour le dessin graphique, ma difficulté de mémoire et mon éloignement pour tout ce qui sent les mathématiques. Pour me résumer, je trouve que je brise ma carrière militaire en prenant ce corps spécial.
a Les bataillons de chasseurs me sourient beaucoup. Ce corps fait souvent campagne, et par conséquent vous donne mille occasions de vous distinguer. Comme composition, il est bien supérieur à l'infanterie. Voilà le beau côté de la médaille ! Le revers, c'est un avancement moins rapide que dans la ligne.
a J'arrive enfin à un régiment de ligne, et ici je suis encore indécis. Je me demande si, par exemple, je dois prendre celui de Biotière, où j'aurai, en lui et de Mons (i), de charmants compagnons d'armes, mais où leur présence, ainsi que celle de Migne-
(i) Charles de Mons^ ancien élève de l'école Sainte- Geneviève, tué au combat de Dreux.
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ret (i), m'ôtera toute espérance de passer au choix.
a Je vous soumets toutes ces idées avec l'abandon que j'ai toujours eu avec vous, et qui me faisait tiouver tant de charmes dans les conversations que nous avions ensemble. J'espère aussi que vous prierez pour que mon choix tombe sur un régiment où d'abord je fasse mon salut, et ensuite où je puisse satisfaire mes goûts belliqueux.
« Roland de Dreuzy (2) vient de perdre sa mère ; j'ai hésité un moment pour savoir si je n'irais pas passer quelques jours avec lui. A propos de mort, vous savez sans doute que Samuel Auvynet a été une des victimes de la fièvre typhoïde (3).
«. Adieu, mon Révérend Père, priez pour que Dieu me soutienne et me protège pendant cette dernière année d'études, et croyez à Faffection de l'élève qui vous a le plus tendrement aimé. »
Les parents d'Henri désiraient vivement le voir entrer à l'école d'état-major. Ce projet, qui lui avait d'abord souri, n'était plus de son goût: à part
(i) Ancien élève de l'école Sainte-Geneviève, tué à Spickeren.
(2) Ancien élève d'Iseure et de Técole Sainte-Geneviève.
(3) Samuel Auvynet, élève de l'école Sainte-Geneviève du 19 novembre 1860 au 7 août 1862, mort à Saint-Cyx durant son séjour à l'e'cole le 20 janvier i863, à vingt et un ans.
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les difficultés du concours, il craignait de ne pouvoir alors faire campagne et de n'être qu'un officier de parade, ce qui était complètement antipathique à ses goûts militaires. Malgré ses répugnances, il n'hésita point et promit de se préparer le mieux possible aux examens. Après avoir pris cette résolution, témoignage de sa filiale obéissance, il écrit à l'un de ses oncles : a Me rendant à vos bons avis, Je compte me présenter à l'école d'état-major, si mon classement de sortie me le permet. Ce que vous me dites sur la facilité de faire campagne, une fois que le stage est terminé, m'a été confirmé par tous les officiers supérieurs que j'ai été à même de voir... En cas d'échec, je prendrai probablement les chasseurs, car, je vous le répète encore, mon bon oncle, je veux avant tout faire campagne, et vivre avec des jeunes gens qui puissent au moins m'ofîrir quelques garanties d'éducation. On parle beaucoup ici de la guerre de Pologne. On me disait aujourd'hui que la Russie mettait de plus en plus d'aigreur ians ses réponses. Cette cause me semble si noble que je la défendrai avec bien du plaisir. Peut-être aurions-nous le temps d'arriver assez tôt pour y attraper quelques balafres. »
Peu de jours après, il rend compte à sa mère des conditions du concours qui va bientôt commencer :
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c Nous sommes soixante- dix-sept inscrits po'.ir l'état-major, dont actuellement quarante sont *ans les soixante premiers. Vous savez que trente-six élèves seulement sont admis à concourir. Vous voyez donc que, cette année, ce ne sera pas chose facile. Si, dans le classement de sortie, les mêmes individus se trouvent bien classés et si je ne monte pas jusque vers le n° 5o, je n'ai aucune chance. Du reste^ à la garde de Dieu ! je me laisse conduire par des personnes qui ont mission pour cela, et j'espère qu'il ne peut m'en arriver rien que de fort heureux... J'ai passé une journée charmante rue Las-Cases : oncles, tantes, cousines ne savent qu'inventer pour rendre mes sorties agréables et me faire oublier les ennuis de l'école, (i) »
A la veille des examens, il écrit à son ancien professeur de l'école Sainte-Geneviève pour se recommander à ses prières : « Vous allez m'accuser de vous écrire une lettre bien intéressée; mais, comptant sur votre affection toute paternelle et votre zèle pour ce qui tient de près ou de loin ad majorem Dei gloriam, j'affronte cette accusation.
« Je viens vous demander des prières pour le succès ou l'insuccès de mes examens, suivant la
(i) Il s'agit de Mme la vicomtesse de Romanet, sœur de M. le marquis de Falaiseau.
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vLicuite de Dieu. Mes parents me semblent tellement désirer pour moi Técole d'état-major que Je n'ose me prononcer d'une manière formelle contre.
a Mes examens commencent lundi ou mardi, et, d'après leur résultat, je verrai si je puis, oui ou non, me présenter; trente-six élèves seulement sont admis à concourir, et seize sont élus. Ce petit nombre est effrayant; cependant. Dieu aidant, je pourrais peut-être réussir.
« Il me faut donc une de vos messes, rien moins que cela; vous prierez la sainte Vierge pour qu'elle me conduise là où je dois rester sage envers et contre tous.
« Maintenant que j"ai plaidé ma cause et que j'espère l'avoir gagnée, je vais vous dire quelques mots sur ma dernière année de Saint-Cyr.
0 Mes galons de sergent me l'ont beaucoup adoucie, au début. De nombreuses sorties et mille petits privilèges qu'entraînent toujours les honneurs m'ont fait paraître le temps moins long que l'an dernier. J'ai cependant eu un vilain moment à passer : l'un de mes meilleurs amis, par suite d'une discussion, a été provoqué en duel. Aussitôt, il est venu me confier l'affaire, en me priant de l'arranger. J'ai accepté peut-être un peu à la légère; car, si je ne réussissais pas, je devais servir de témoin. Pen-
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dant longtemps toute entente a été impossible. Les jours se passaient, la fin de l'année arrivait et tout allait au pis. Que faire? je vous avouerai qu'en désespoir de cause, j'avais fait avec le Ciel le petit arrangement suivant : me retirer d'ici-bas avant que j'aie pu l'offenser. Enfin, la veille de l'Assomption, les prières l'emportant, le Ciel m'a exailcf et tout s'est calmé. »
a Voilà ma confession.
« Si nous passons au chapitre des études, je vous dirai que, malgré tous vos bons soins, je ne suis pas très-fort en sciences. La fortification, la topographie, la perspective, sont autant de parties sur lesquelles je suis peu ferré. L'art militaire, la législation, l'administration me conviennent mieux et par suite sont pour moi le beau côté de la médaille. J'espère avoir mon 17 de moyenne pour les notes de l'année dans la première de ces facultés.
« Nous sommes encore à Saint-Gyr jusqu'au 25 septembre, et si je me présente à l'école d'étatmajor, je ne partirai de Paris que vers le 10 octobre. Si vous y venez, faites-le moi savoir, afin que j'aille vous dire un petit bonjour.
« Ce bon Charles est toujours en Italie, je compte qu'il fera coïncider son congé avec le mien. Ce sera un bon temps de réunion.