‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 19 sur 26 · HENRI DE FALA.1SEAU · texte numérisé non relu

HENRI DE FALA.1SEAU

a Adieu, mon Révérend Père, je vous aime et embrasse avec l'effusion que vous connaissez à votre enfant respectueux.

« Quelques Jours avant sa mort, le bon P. Brumauid m'avait écrit une lettre des plus pressantes pour que je concoure pour l'école^ et je vous avouerai que son petit mot a contribué puissamment à m'ébranler. » — A propos de cette mort, Henri écrivait à sa sœur Augusta : « Le P. Brumauld vient de mourir subitement à Mende. Cette mort sera un véritable deuil pour papa, et je t'avouerai que je la ressens aussi bien vivement. C'est le prêtre que j'ai rencontré de par le monde qui sympathisait le mieux avec mon caractère. Bonté^ droiture, loyauté, largeur d'idées, se trouvaient réunies en lui au plus haut point (i). »

L'examen de fin d'année justifia les prévisions d'Henri. Malgré son travail consciencieux, il ne put obtenir un numéro assez élevé pour le concours d'état-major. Après avoir fait preuve de soumission au moindre désir de ses parents, il se consola sans peme de cet échec. Bien des motifs l'excitaient à entrer dans un bataillon de chasseurs; mais la

(i) Le P. Ferdinand Brumauld, né le 28 juillet 1798, mort le 10 août i863, aumônier militaire en Afrique, fondateur des orphelinats oe Ben-Aknoun et de BoufFarick,

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présence au 84® de ligne de deux ou trois de ses meilleurs amis de Saint-Cyr lui fît choisir ce régiment, et il y resta jusqu'à la prise de Metz par les Prussiens.

La vie de garnison, si périlleuse pour un grand nombre de jeunes officiers, était pour lui une nouvelle épreuve ; il la subit victorieusement. Affable pour ses camarades, plein de prévenances, il sut bientôt se faire estimer, même par ceux qui ne partageaient point ses convictions. Comment ne pas admirer une vertu si aimable, invincible au mal, ardente au dévouement, pleine de droiture et accessible à toutes les idées généreuses ? Il redoutait par-dessus tout de languir dans l'oisiveté, (c Dieu sait, écrivait-il dès le début de sa vie militaire, quand Je recevrai ce baptême du feu qui constitue le soldat, et sans lequel son existence prend un caractère de monotonie incompatible avec la noble carrière des armes ! »

Au commencement de 1864, il se rendit à Arras où se trouvait son régiment. Dans la lettre suivante il fait connaître au P. Saussié son nouveau genre de vie. « Merci mille fois de eette bonté inépuisable qui vous fait dire que, s'il y a eu des lacunes dans ma correspondance, il n'y en a pas eu dans mon affection pour vous. — Oui, mon

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Révérend Père, je suis encore potre Henri!

<c Permettez-moi d'ajouter que je suis aussi trèsreconnaissant de ce que vous avez bien voulu prier si souvent pour moi. Vous avez appris mon échec pour l'état-major, ce dont je m'applaudis tous les jours; vous avez su que je n'ai pu avoir le t6'^ bataillon de chasseurs actuellement en garnison à Paris • on vous a dit enfin que j'étais parvenu à entrer avec de Saint-Germain au 84* de ligne. Les circonstances qui se sont présentées à mon arrivée dans ce régiment me font supposer de plus que c'était bien la volonté de la sainte Vierge. Le corps des officiers avec lesquels Je vis laisse peu à désirer sous le rapport de l'éducation. Plusieurs ont des principes religieux fort avancés, un trèspetit nombre témoigne de l'hostilité. Sous le rapport de la moralité, il y a bien quelque chose à dire; cependant je dois reconnaître que la plus grande réserve règne généralement dans leur conversation, et on ne supporterait pas que l'immoralité soit affichée.

a Nous sommes actuellement en gainison à Arras. Tous se plaignent du peu de distractions qu'offre cette ville et je suis peut-être le seul qui m'en applaudisse. J'ai pu, sans rien brusquer, montrer peu à peu ma manière de voir et les prin-

dpes arrêtés que j'avais. D'un autre côté, la société m'a offert cet hiver de charmantes soirées et d'agréables réunions.

(c Jusqu'ici, vous le voyez, tout a bien été! mais je ne me fais pas d'illusion et je comprends qu'il me sera bien autrement difficile d'être sage, lorsque, dans une autre garnison, je serai en butte aux plus terribles occasions, à moins de vivre tout à fait à l'écart de mes camarades, ce qui ne se peut. C'est alors surtout, mon Révérend Père, que j'aurai besoin de vos prières pour me tenir ferme, pour ne pas faire ce premier pas qui est généralement l'avant-coureur de chutes innombrables.

« Comme pratiques religieuses, je suis assidu à faire mes prières du matin et du soir, je lis à peu près chaque jour un chapitre d'Imitation. Bien va sans dire que j'entends la messe le dimanche. Je m'approche assez souvent de la sainte table.

« Je vous quitte pour aller à l'exercice. Chargé des recrues, je suis très-occupé en ce moment. J'ai tous les jours cinq heures d'exercice, et si vous y ajoutez le temps que je passe auprès des enfants de troupe que l'on m'a confiés (malheureusement en sous-ordre) et celui qu'exige mon service de compagnie, vous comprendrez facilement que ma vie n'est pas aussi oisive que vous pourriez le croire de

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prime abord. C'est à peine si j'ai le temps de relire mes théories et de faire quelques lectures sérieuses. On vient de m'envoyerla réfutation de M. Renan Jarle P.Félix.

a Adieu, mon Révérend Père, voici une lettre bien décousue, mais entre deux cœurs qui s'aiment les traits d'union ne sont pas nécessaires. On se comprend toujours. Priez beaucoup pour moi et dites-vous bien que je suis et veux être toujours votre Henry. »

Vers la même époque, il écrivait à sa tante : « La Providence semble jusqu'à présent éloigner de moi toute espèce de difficultés, et je serais vraiment heureux si la maladie de mon père n'était point pour moi une cause de grand chagrin. Pauvre père ! sa pensée ne me quitte pas, et mes yeux ne se détachent point du portrait que vous m'avez donné et que j'ai suspendu dans mon secrétaire, audessus dune petite statue en argent de la sainte Vierge, qu'Augusta m'a remise le jour de mon départ. — Qu'il est doux, ma chère tante, de penser que nous ne sommes point seuls sur cette terre à prier pour lui, mais que nous avons une sœur bien-aimée qui s'unit à nous pour implorer le secours du Ciel! »

A chaque instant, dans sa correspondance, il

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exprime ses filiales inquiétudes sur la santé du cher malade. Aussi, quelle joie quand il apprend qu'un mieux sensible fait espérer une complète guérison. Quatre ans plus tard, il écrivait à sa tante: a La lettre que vous m'envoyez est la confirmation du rétablissement si inespéré de notre excellent père. Au milieu d'un tel bonheui , je crois que I3 Ciel ne nous défend point d'entonner VAllehiia^ même dans la semaine de la Passion. Différer ce cantique d'action de grâces serait un manque de reconnaissance envers le bon Dieu. A notre prochaine réunion, ma joie sera sans mélange; car, cette ombre au tableau, sujet de tant de tristesse dans le passé, aura complètement disparu. »

Son régiment fut envoyé, dans l'été de i865, au camp de Châlons pour y prendre part aux grandes manœuvres qui s'y faisaient chaque année ; et il obtint ensuite d'aller passer quelque temps dans sa famille, a Ma vie au camp de Châlons, écrit-il au P. Loudier, n'a pas été si pénible et si difficile que vous pourriez le croire. D'abord j'avais l'avantage d'être barraqué, et non sous la tente. Je demeurais porte à porte avec mon capitaine, qui est un homme charmant (i).

( i) M. Bohy, qui peu après quitta le régiment pour entrer

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a Nous avons beaucoup souffert de la chaleur pendant une quinzaine, mais je trouve qu'un officier a toujours mauvaise grâce de se plaindre, lorsqu'il a sous les yeux la vie du pauvre soldat,qu.' descend une garde pour aller à une corvée^, et finit une corvée pour se rendre à une manœuvre. On s'étonne parfois que les malheureux y résistent... Chaque dimanche, l'aumônier dit la messe au quartier impérial; toutes les troupes y assistent, comme vous le savez, et forment le cortège le plus imposant qu'on puisse imaginer. Je réclame vos prières les plus ferventes pour que votre Henri reste sage dans sa nouvelle garnison. Strasbourg est une résidence très-enviée; mais je crois que là plus que partout ailleurs il faudra veiller et prier. Adieu. »

Du camp de Châlons, le régiment d'Henri se rendit à Strasbourg, et sa compagnie fut détachée à Wissembourg. De cette ville il écrit au P. Loudier le 28 septembre 1866 :

«Comme camaraderie, j'ai été bien éprouvé cette année. J"ai pour ainsi dire fermé les yeux à O. de Saint-Germain (i), vieil ami de la rue des Postes,

dans l'intendance militaire, ce qui fut un vif sujet de chagrin pour Henri.

(i) Octave de Saint-Germain, élève de l'école Sainte- Geneviève du 2 octobre 1S60 au q août 1861, sous-lieutenant

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qui avait demandé le même régiment que moi, afin de continuer une liaison dont nous étions également heureux. J'ai perdu également un lieutenant que j'aimais beaucoup. Il n'avait pas mes idées religieuses, mais c'était un brave cœur. Enfin le seul officier qui avait absolument ma. manière de voir et politiquement et religieusement, vient de donner sa démission et quitte par conséquent le régiment. Malgré tous ces chagrins, toutes ces contrariétés, sto. La Providence m'a conduit par la main dans toutes les circonstances difficiles et j'ai foi qu'elle ne m'abandonnera pas. Continuez à prier pour votre sous-lieutenant, et tout particulièrement le 9 octobre, jour de sa naissance. Il n'est pas encore un trop mauvais sujet et espère ne jamais le devenir, tant que la sainte Vierge vous aura pour intercesseur. Demain 29, fête de saint Michel, je compte aller à la messe. Cette solennité me rappelle notre congrégation des Saints- Anges à Iseure. Comme ce temps est loin ! Heureusement les souvenirs ne vieillissent pas, lorsqu'ils sont épousés par le cœur! Adieu. »

« Mes occupations, écrit-il dans une autre lettre, sont nombreuses; j'ai, outre mon service de semaine, la direction des écoles régimentaires , et

au 84e de ligne en i863, sous-lieutenant au i*' de tirailleurs algériens, mort le lo juillet 1866.

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l'instruction du canon ; mes distractions ne le sont pas moins. J'ai trouvé ici des chevaux qui me permettent de parcourir les Vosges dans mes moments de liberté, et une société fort hospitalière m'a procuré des soirées agréables. Je me suis mis en relation avec le curé de Wissembourg, dont le caractère franc et rond me convient beaucoup. Il m'a promis de mettre sa bibliothèque à ma disposition, ce qui sera pour moi une ressource. »

Charles, son frère, se trouvait, depuis plusieurs années, officier d'artillerie dans l'armée pontificale, lorsque les bandes garibaldiennes envahirent de nouveau les États du Saint-Siège en 1867. La tendre affection qu'Henri portait à son aîné lui inspira de vives inquiétudes, le sachant exposé à bien des périls. Le 28 octobre, il écrit à Charles : « Tu ne peux t'imaginer l'impatience avec laquelle j'attends ta prochaine lettre. L'intervention française fait disparaître toute espèce de danger pour les troupes pontificales à partir d'aujourd'hui 28. Mais, avant cette date, les journaux nous disent que vous avez eu affaire à forte partie. Les pertes de Monte- Rotondo ont été considérables, et on parle de trois canons pris par les garibaldiens. Ces nouvelles m'ont \&té du froid au cœur et je me demande si tu étais là, si tu as assisté à cette capture qui a dû t'exas-

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^érer, si hélas! pour éviter une plus grande débâcle ;)armi ta batterie, lu n'as pas été grièvement blessé dans celte affaire... Si tu savais comme mon imagination travaille, comme mon cœur souffre, comme ma bile est en mouvement! J'ai rêvé cette nuit à toi, que j'étais gardien de tes pièces, prêt à donner mille fois ma vie pour ne pas laisser ces bandes révolutionnaires prendre un seul trophée aux troupes pontificales^ et je me suis réveillé triste. A dix heures, j'ai dévoré les journaux et j'y ai trouvé des nouvelles contradictoires. La dépêche venue de Rome n'est pas de nature à me rassurer complètement; elle parle d'un engagement dans lequelles deux compagnies placées à Monte- Rotonde n'au-raient pu que résistera des forces écrasantes. Celle venue de Florence mentionne un véritable succès pour les garibaldiens... Ecris-nous vite, bien vite... Je ne te demande pas une longue lettre comme ta dernière. Dieu sait cependant si elle m'a intéressé!... Il y a ici des réunions fort agréables, mais je m'en priverai cette semaine, n'ayant pas le cœur d'aller dans le monde avant d'avoir de tes nouvelles. Adieu, frère, tu sais si je t'aime et si je prierai pour toi ton puissant patron. »

Les inquiétudes d'Henri étaient sans fondement; une section de la batterie de Charles se trouvait bien

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à Monte-Rotondo, mais c'était celle que commandait le brave lieutenant Bernard de Quatrebarbes, qui se couvrit de gloire dans cette défense de Monte-Rotondo et mourut quelques semaines après des suites de la blessure qu'il y reçut. Quant à Charles, il était alors de garde sur les remparts de Rome. Le i" novembre, il fut envoyé à Velletri contre les bandes du député Nicotera, qui lâchèrent pied à l'approche de la petite colonne pontificale, et enlevèrent à ceux qui composaient cette colonne l'honneur de se trouver à la bataille de Mentana.

Henri eût bien voulu faire ses premières armes au service d'une si sainte cause; mais son ardent désir d'être envoyé à Rome ne fut point exaucé. Du moins, pour consoler sa famille, il obtint un congé et vint à Nevers : « Inutile de vous dire^ écrit-il le 6 novembre 1867, si j'ai désiré ardemment faire partie de ce corps d'expédition envoyé de Lyon au secours de la petite armée pontificale. J'aurais fait volontiers le sacrifice de toute ma gloire militaire à venir, pour être dans un des bataillons du général de Polhès. Il me semble que j'aurais fait merveille avec mes grenadiers armés de fusils chassepotsî

<c Me voici au milieu des miens pour trois mois. Les nouvelles inquiétantes que je recevais de Rome

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m'ont fait devancer l'époque de mon congé. J'ai laissé mon bataillon à Wissembo'jrg; j'espère que nous ne quitterons pas l'Alsace avant de nous être mesurés avec messieurs les Prussiens. »

Depuis que notre jeune sous-lieutenant était sorti de Saint-Gyr, sa vie avait toujours été la même. Plein d'amour pour son métier, studieux, rigide observateur de ses devoirs d'officier, plaçant avant toute chose l'accomplissement de ses obligations chrétiennes, il se trouvait heureux dans sa carrière, n'attendant qu'une bonne occasion de pouvoir tirer l'épée. Pour mieux faire apprécier cette âme si digne d'être connue, nous allons citer plusieurs de ses lettres au P. Loudier, son directeur au collège d'Iseure.

(t Je vous ramène à Strasbourg pour que vous y suiviez un peu ma vie quotidienne. A sept heures, lever. Les menus détails de la toilette, ma prière, une lecture spirituelle,me conduisent jusqu'à sept heures trois quarts. Je m'installe alors à ma table de travail, soit pour repasser mes théories, soit pour lire, soit pour mettre à jour ma correspondance. Vient ensuite le déjeuner, l'appel de onze heures, une petite séance au café. Avant l'exercice qui commence à une heure, je vais tirer quelques bottes à la salle d'armes. L'exercice terminé, je rentre chez moi

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jusqu'au dîner; souvent encore Je monte à cheval, ou je descends à Strasbourg pour faire des visites ou entendre jouer la musique militaire. Mes aprèsdînées se passent soit à canoter, soit à me promener avec deux ou trois de mes camarades sur le boulevard du Broglie. Depuis que le vent souffle à la guerre, je termine toujours ces promenades par une petite séance au Helder de Strasbourg, afin d'y parcourir tous les journaux. Je passe en revue Monde et Opinion Nationale^ Siècle et Ga\ette de France. Vers dix heures et demie, je reprends le chemin de la citadelle, et à onze heures et demie je suis dans les bras de Morphée. Une grande manœuvre, une revue, un tour de garde, un jour férié, viennent seuls modifier cet emploi du temps.

ce En fait de lectures, je suis toujours très-sobre de romans et je ne dois point m'en faire un mérite, car très-peu ont quelque attrait pour moi. Je préfère des ouvrages plus sérieux, tels que les écrits d'Alexis de Tocqueville, les Principes de 89 et V Eglise par M. Keller, les intéressantes publications de voyages autour du monde, etc. La Renaissance de Michelet, que je termine ces jours-ci, est admirable comme style, mais elle ne m'a pas moins agacé les nerfs par ses absurdités que le Voyage à Rome et à Naples de M. Taine. Mentez, mentez,

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il en restera toujours quelque chose! A propos de livres, si vous connaissiez quelques ouvrages ayant de l'actualité, vous me feriez plaisir en me les indiquant; car nous augmentons chaque jour notre bibliothèque de régiment et je pourrai en demander quelques-uns lors du prochain achat qui sera fait.

« Vous avez appris par Charles mes désirs d'entrer dans la légion romaine et ce qui m'a empêché de pouvoir donner suite à ce projet. Après tout, les événements se précipitent tellement que ce corps sera peut-être dissous avant d'être complété. La guerre paraît imminente de tous côtés et je crois qu'elle sera sérieuse. Espérons qu'un coup de canon ne se tirera pas en Europe sans que mon régiment se trouve engagé. Il y a assez longtemps que je prépare mes facultés.

«. Priez beaucoup pour votre Henri à Notre- Dame de Fourvières. Qu'il meure en soldat et en chrétien, si une balle ennemie doit le frapper : voilà l'important. Comptez d'avance sur sa reconnaissance affectueuse et respectueuse. »

Henri profita de son séjour à Strasbourg pour se rendre en pèlerinage à Sainte-Odile , dont la chapelle se trouve dans l'un des plus beaux sites de l'Alsace. « Cette excursion, écrivait-il, m'a laissé

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les meilleurs souvenirs. Il semble que les sanctuaires, élevés sur ces montagnes imposantes, ont un rapport plus direct avec le ciel, et que les prières qu'on y adresse, dégagées des préoccupations de la vallée de larmes, s'envolent plus facilement vers le trône de Dieu. Mais je m'aperçois que je monte, non sur le pic de Sainte-Odile, mais bien en chaire. Je redescends au plus vite, car je suis un mauvais apôtre. »

Durant les congés qu'Henri passait à Nevers ou au château d'Escrignelles, sa grande joie était de pouvoir mieux témoigner à ses chers parents une affection, qui ne faisait que croître avec le nombre des années. Dans ce cercle intime où régnait la plus parfaite conformité d'opinion et de sentiments, famille vraiment chrétienne où il n'y a qu'un coeur et qu'une âme, Henri se trouvait à l'aise, cherchant à se rendre utile et à payer de retour ceux qui le chérissaient si tendrement. Une maladie de M. le marquis de Falaiseau lui en fournit l'occasion, et il s'empresse de la saisir. « Au moment où Charles s'aclieminait vers Rome, écrit-il de Nevers au P. Loudier le 11 février 1867, je restai seul à Escrignelles avec mon père. J'avais à remplir auprès de notre cher malade les fonctions de secrétaire, d'homme d'affaires et de garde-malade. J'ai cherché

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à m'acquitter de mon mieux de ces différents offices, mais je sentais mon insuffisance. Ma plume est souvent paresseuse; les chiffres et moi sommes ennemis mortels; enfin je suis bien novice dans l'art d'Esculape. Heureusement, la Providence et

le cœur aidant, je n'ai pas plié sous le fardeau

Dans un mois il me faudra rejoindre mon bataillon actuellement détaché à Wissembourg. J'aime à croire que nous ne quitterons pas la frontière avant d'avoir franchi le Rhin. Trois ans de grade,

et pas de campagne! v

Nous avons encore quelques lettres au P. Loudier, écrites de Strasbourg, où son détachement avait été rappelé au mois d'avril 1867. — « Strasbourg, 7 mai 1868. Les bruits de guerre prennent de la consistance. S'ils se réalisent, mon régiment a fort heureusement la certitude de marcher. Il vient d'être embrigadé tout dernièrement. Si décidément j'entre en campagne dans une quinzaine, j'espère que vous y entrerez aussi. Pour chaque assaut que j'aurai à fournir contre les Prussiens, je réclame de vous un assaut de prière. Vous demanderez pour moi le courage nécessaire, afin que je sois toujours à la hauteur de ma position : une mort de chrétien et de soldat, si je dois succomber. Les citations, la décoration sont des récompenses

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qui me feront un plaisir extrême, mais que je veux désirer d'une manière très-modérée. Plus d'honneur que d'honneurs me semble une des plus belles devises de notre chevalerie et je voudrais pouvoir la mériter. Il va sans dire que, si nous devions recevoir le baptême du feu, je commencerais par un autre baptême, quoiqu'il y ait peu de temps que je me suis approché de la sainte table. — Depuis que ces bruits de guerre circulent, je consacre tout le temps libre que me laissent mes exercices à la lecture des campagnes de Gouvion Saint-Cyr. Je tâche de me rendre familières ces marches et contremarches dans les Vosges en g3, 94 et gS. »

Dans une autre lettre datée de Strasbourg, 8 septembre 1868, il écrit au même Père : « Je suis toujours modeste sous-lieutenant. Porté l'année dernière avec le numéro 4 au choix, je me trouve aujourd'hui avec le numéro 3, et le numéro 6 à l'ancienneté, A moins de guerre, je ne passerai certainement pas au grade supérieur avant dixhuit mois. Du reste, malgré ce peu d'avancement je suis toujours aussi content de la carrière que j'ai embrassée (i). Je lis en ce moment avec grand in-

(i) L'excessive délicatesse d'Henri l'empêcha seule d'être nommé plus tôt lieutenant. Il apprend un jour qu'il est porté »ur le tableau avant l'un de ses camarades plus ancien de

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térêt la Réforme sociale de M.Ch.Le Play.Comme revue, je parcours assidûment le Correspondant, auquel nous sommes abonnés depuis un an, et qui vient heureusement faire la contre-partie de la Repue des Deux-Mondes. Enfin je feuillette un ouvrage peu catholique, mais sur lequel je voulais avoir quelques données, le Reisebilder de Henri Heine. La poésie vraie que l'on rencontre dans cet ouvrage ne saurait contre-balancer le dégoût qu'inspirent les idées matérialistes et prétrophobes de cet écrivain.

ce Vous voyez qu'en ce moment mes lectures sont toutes littéraires ; avant l'inspection générale, elles étaient toutes militaires, et bien m'en a pris; car j'ai été interrogé assez longuement sur les campagnes de Moreau en 1796 et 1800. Du reste, nos heures libres ne se prolongeaient pas beaucoup cet été. Presque tous les jours nous étions debout à cinq heures, et par ces chaleurs tropicales, nous avions une journée si bien remplie par les manœuvres, le service, etc., qu'à neuf heures tous les officiers du 84^ étaient dans leurs toiles.

« Je compte toujours tout particulièrement sur vos prières pour rester un vrai chrétien. Adieu. »

grade et qu'il regardait comme plus méritant que lui. Il va trouver le général et obtient par ses instances que les tours «oient intervertis

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Au mois d'octobre 1868, le 84^ de ligne quitta Strasbourg. Avant de se rendre dans sa nouvelle garnison, Henri put aller prendre quelque repos à Escrignelles. Le i5 décembre 1868, il écrit au P. Loudier: « J'ai eu la bonne fortune d'obtenir encore cette année un congé de trois mois; mais le i5 février il me faudra partir pour Phalsbourg. Je suis menacé, à mon grand désespoir, d'être envoyé l'an prochain à l'école de tir. Dans cette destination, tout sera ennui et contrariété et je n'y vois aucun avantage possible, vu mon ancienneté de grade. Priez toujours pour votre soldat; il ne doute pas que vous ayez été souvent son bouclier... t>

Peu de temps après son arrivée, il fait connaître à son ancien directeur sa nouvelle résidence : « Je suis perdu dans une petite place des Vosges, pays charmant en été, mais bien maussade en hiver. Phalsbourg est une place forte de 2,000 âmes, n'offrant aucune ressource de société, aucun genre de distraction. La bibliothèque du 84*, dont je vous ai déjà souvent parlé, est pour moi une grande ressource. Je suis lancé en ce moment en plein art militaire. Le curé de Phalsbourg, ecclésiastique vénérable, conduisant sa paroisse depuis trentecinq ans, m'a proposé plusieurs ouvrages de polémique religieuse, et je compte en profiter aussi.

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Mon service et la lecture^ voilà donc mes seules occupations, du moins pendant cette saison rigou- ; reuse et surtout maussade. Aux beaux jours, je ; serai moins studieux; car j'ai hâte de faire connaissance avec le magnifique pays qui m'entoure... »

Les loisirs que rêvait Henri ne lui furent pas accordés, et bientôt après il fut chargé de fonctions pénibles qui devaient lui laisser peu de tem.ps libre. Il écrit de Phalsbourg à sa mère le 1 5 mai 1 869 : a On s'occupe des travaux préparatoires pour l'inspection générale, et je crains bien d'être désigné pour l'école de tir. Vu mon ancienneté de grade, mon inaptitude pour le dessin, je n'ai rien à gagner dans cette mission et beaucoup d'ennuis à envisager. Dans le cas où ce choix serait maintenu par le général de division, je passerais au camp de Châlons mes six mois d'hiver, du i " décembre au I*'' avril. Et pendant tout ce laps de temps, impossibilité de faire une absence de vingt-quatre heures . Cette perspective n'est rien moins que séduisante.

ce Demain,, fête de la Pentecôte, se trouve le jour de l'Adoration perpétuelle à Phalsbourg. C'est une heureuse coïncidence pour l'anniversaire de ma première communion ! »

Le 3i octobre il écrit à son frère Charles : « Jeudi prochain et le 4 novembre (fête de saint Charles),

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malgré ton entoura gejinalgré la tendre affection d'Adrienne, malgré les sourires de Marie-Thérèse (i), j'ai la prétention de ne pas passer inaperçu dans cette fête de famille. C'est un droit et non une grâce que je réclame. Entre nous deux, arrière le sentiment, cette mièvrerie de l'affection!.. Tu as peutêtre appris le projet que j'avais caressé. Croyant que le baptême de ta fille pouvait être retardé jusqu'à l'arrivée de ta belle-mère, j'avais songé à tenir lieu et place du parrain. Les fonds pour entreprendre ce long voyage (à Rome) étaient prêts ; bref, il ne me manquait plus que la feuille de route, bâton du pèlerin militaire. J'ai eu un solennel veto de mon colonel. Ainsi se sont évanouis tous mes beaux châteaux... en Italie! »

Henri fut effectivement désigné pour l'école de tir à la suite d'une inspection, où il reçut devant tout son régiment les éloges les plus flatteurs. Ces fonctions furent pour lui une grande épreuve que la correspondance avec sa famille put seule adoucir. « Si vous saviez, écrit-il à sa mère, comme il fait bon de voir arriver le vaguemestre à l'école de tir! Enfermé dans ma barraque depuis midi et demi à

{ i) Charles avait épousé, le 2g décembre 1868, Mlle Adrienno de Trémiolles ; de ce mariage était née à Rome, lé 1 5 octobre 1869, Marie-Thérèse.

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une heure au plus tard, je pâlis sur les x et les ^; mais trois heures et demie sonnent, et je reprends courage ; le moment du repos approche. Encore quelques minutes et j'entends le pas précipité du sergent désiré. Il frappe... un E72tre^ formidable se confond avec sa chiquenaude discrète. Et me voilà en possession de vos chers courriers. Je referme ma porte, j'approche mon voltaire du feu, et les pieds sur les chenets je dévore votre causerie. Il me semble pour un instant que je ne suis plus au campde Châlons; je me crois assis entre vous et papa sous le manteau de votre cheminée. Arrière les X, les formules, les théories ; mon esprit est ailleurs, et sans distraction, car le cœur l'accompagne. Et voilà comment se dissipent la fatigue et la tension intellectuelle. Après cette halte, je pourrai donner un dernier coup de collier jusqu'au dîner. »

Dans une lettre du 3o février à son frère Charles, nous trouvons le motif de ses ennuis au camp de Ghâlons. « Comme camaraderie, dit-il, l'école m'offre peu de ressources; nous nous regardons tous comme des oiseaux de passage, et on est peu disposé à se lier, à moins de s'être déjà connus et appréciés. Plus que tout autre^, je me trouve à l'écart; j'ai en horreur cette v'ie^anachée de Mour-

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melon, et les cafés-concerts, qui sont un point de réunion pour beaucoup d'autres, ne sont pas honorés souvent de ma triste figure. Lorsque le service ne m'oblige pas à sortir, je reste dans ma barraque. Cette vie d'escargot toujours renferme dans sa coquille, cette complète solitude convient peu à mon caractère. Résultat général de mon séjour ici : travail considérable , ennui mortel , insuccès complet... Depuis huit jours, je vis au milieu des courbes qui affluent dans deux mémoires que nous devons remettre à la fin de la semaine. Ce travail me fait crier plus fort que jamais : Vive la ligne droite ! »

Henri dut rester au camp de Châlons un peu plus longtemps qu'il ne l'avait pensé. Le lo mai 1870 il s'y trouvait encore, et il écrit à sa mère pour lui rendre compte du fameux plébiscite qui devait consacrer les réformes libérales de l'empire : « J'ai une bonne nouvelle à vous donner; nous partons définitivement le 17 ou le 18 mai. Nos examens commencent lundi. Je compte un peu sur votre aide pourîjue je m'en tire avec les honneurs de la guerre. Dimanche aura lieu le vote de l'école. Comme plus ancien sous-lieutenant, je suis désigné pour dépouiller les votes. Les électeurs peuvent compter sur mon impartialité, car je suis biea

décidé à ne pas voter moi-même. Ce que Je vois, ce que j'entends, me confirmé dans l'idée que le vote de l'armée est une chose pitoyable. Soulever des discussions politiques dans nos rangs, c'est ouvrir la porte aux défections. Je prêterai, s'il le %ut, au plébiscite l'appui de mon épée, parce que je suis soldat j mais si je n'étais que citoyen, je serais bien indécis... »

L'heureux résultat du plébiscite, qui semblait consolider le gouvernement impérial, devait être l'avant-coureur de sa chute. Henri était avant tout préoccupé de ses devoirs de soldat. Bien que ses idées en politique fussent inébranlables, il ne prenait qu'une faible part aux discussions, craignant les exagérations qui d'ordinaire en sont la suite. Défendre son pays contre d'injustes agresseurs et lutter pour le triomphe d'une cause légitime, c'était l'unique ambition de sa vie. La guerre ne lui apparaissait pas comme le moyen d'arriver plus vite à un grade élevé, mais pour sa nature généreuse et chevaleresque, elle était l'occasion de satisfaire ce besoin de dévouement, passion de toutes les âmes grandes et pures. D'ailleurs, il avait hâte d'échanger la monotonie de la caserne contre les émouvantes péripéties du champ de bataille. Aussi accueillit-il avec joie la nouvelle d'une prochaine entrée en

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campagne, tout en s'efforçant de calmer les inquiétudes de ses parents.

Il écrit à son père le i5 juillet 1870 : « En voyant la déclaration de guerre du Corps législatif, vous me croyez déjà à la frontière. Il n'en est rien ; il pourrait même se faire que nous ne quittions Phalsbourg que dans une huitaine; ainsi pas d'inquiétude jusque-là. Priez pour votre Henri, afin qu'il se conduise en soldat et en chrétien, et embrassez pour moi ma chère maman. »

Le même jour, il écrivait à sa mère : « J'espère que vous ne vous tourmentez pas trop au milieu des bruits de guerre qui circulent; il sera plus que temps de commencer lorsque nous aurons passé la frontière. Nous n'en sommes pas encore là, et, malgré les différentes mesures dont les journaux s'entretiennent, aucun ordre significatif n'est donné. Bien loin de rejeter vos prières, je les accepte de grand cœur, mais adressez-les surtout pour que votre Henri soit à la hauteur des circonstances. Qu'elles ne servent pas à éloigner le danger, mais faites-m en une cotte de mailles serrées contre les balles prussiennes. Ainsi armé, j'aurai encore plus de confiance pour faire ce que je dois...

a J'ai reçu hier au soir vos nougatines et nous les avons mangées ce matin. Mes camarades ont eu

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l'amabilité de les arroser de quelques vieilles bouteilles, et nous avons bu à la santé- d'Henri I V, ce roi vaillant, et de sa grande politique. »'

Il n'avait qu'une seule crainte, celle qu'une circonstance quelconque vînt l'éloigner du théâtre de Ja guerre :

a Nous risquons fort, écrit- il à son père le 21 juillet, de nous croiser encore aujourd'hui, mais je crains que tous les cancans des journaux ne vous effrayent. Phalsbourg continue à jouir du calme le plus parfait. Notre 3*^ bataillon, qui tient garnison à Bitche, accuse la même quiétude. Ce bataillon n'est cependant qu'à une petite journée de marche de la frontière... L'alliance des Bavarois avec les Prussiens a fait porter le quartier général du 5° corps de Phalsbourg à Bitche. J'espère que nous ne tarderons pas à nous en rapprocher. Toute ma crainte en effet est que ma nomination de lieutenant arrive avant mon entrée en campagne, et alors je puis aller au dépôt ou quitter mon cher 84". Nous ne sommes nullement à plaindre à l'heure qu'il est, et pour le prouver je vous avouerai que^, couché hier soir à dix heures, je me suis réveillé ce matm à sept heures et demie. Il y a donc tranquillité d'esprit et de corps chez votre fils; demandez au Ciel que ce calme ne l'abandonne

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pas dans des circonstances plus critiques »

Avant qu'il dût affronter les terribles épreuves de la guerre, une bien douce consolation lui fut offerte par la Providence. Son bien-aimé frère, lieutenant d'artillerie dans les troupes pontificales, vint passer quelques jours auprès de lui. ce Je suis en possession de Charles depuis hier, écrit-il le 27 juillet. Il est arrivé à Phalsbourg à dix heures et demie. Vous comprenez facilement quelle a été ma joie, mon étonnement. Depuis lors nous n'avons pas perdu notre temps. Afin de rendre notre causerie plus intime, nous nous sommes enfoncés dans une des magnifiques gorges qui nous entourent, et, à l'ombre de ces belles forêts des Vosges, nous avons causé de Rome, de Nevers, d'Escrignelles... Il est toujours question de notre départ pour Bitche; mais comme toutes les mesures sont prises pour partir aussitôt l'ordre reçu, on ne nous

Je fera parvenir qu'au dernier moment

K Charles m'a donné le chapelet de notre pauvre Marie, qui a été souvent bénit par le Saint-Père, v Deux jours après il écrit encore à sa mère : a Je reçois à l'instant votre lettre du 27 et vous remercie de votre correspondance si active. Il est probable que nous ne quitterons pas Phalsbourg aVant le 1" août, jour de sainte Sophie, anniversaire que

Je n'oublierai pas, malgré messieurs les Prussiens. ( C'était la fête de sa mère.) Charles vous dira que j'ai pour entrer en campagne le capitaine le plus soigneux qu'on puisse imaginer (i), tout disposé à me dorloter à un point qui m'impatiente. Vous savez que je n'aime pas le.?, petits paquets. Charles m'a quitté hier matin. Inutile de vous dire combien doux ont été ces trois jours passés ensemble.

(c Priez pour moi et croyez que si vos inquiétudes ne pesaient pas dans la balance, je serais le plus heureux des hommes. Adieu, ma chère maman, et de nouveau bonne fête. Peut-être ne pourai-je plus vous écrire avant le i" août. Vous savez que Venfant aime sa mère. »

Henri ne se contente point du message de filiale affection que son frère devait porter à Mme la marquise de Falaiseau. Comme si Dieu lui eût donné le pressentiment que pour la dernière fois il allait souhaiter la fête à sa mère, le 3o juillet il lui renouvelle les témoignages d'un amour aussi tendre que respectueux :

« Charles sera-t-il auprès de vous pour le

(i) M. Dally. « Si on ne s'occupait point de votre frère, disait-il à Charles, il se laisserait mourir de faim durant la campagne. Mais, soyez tranquille, nous prendrons soin de lui.»

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le'août? Nous nous complaisions dans cette idée lors de son passage ici, et voilà que la nouvelle du départ des troupes françaises de Rome me donne des appréhensions. Il m'était bien doux de penser que les baisers de votre Henri auraient Charles pour interprète ! La bonne intelligence, l'union des deux frères n'est jamais plus complète que lorsqu'ils se rapprochent pour témoigner de leur piété filiale. Je vous conjure de ne point vous tourmenter inutilement; attendez au moins que l'heure du danger ait sonné... Adieu, ma chère maman, jamais votre Henri n'a pensé plus souvent à vous, jamais son cœur n'a été plus près du vôtre. J'embrasse papa, et je vous demande à tous les deux votre bénédiction avant de quitter le sol français. »

Le i" août, il essaye de rassurer l'une de ses tantes qui redoutait pour lui un surcroît d'occupations, les fatigues et les périls d'une campagne qui allait s'ouvrir dès le lendemain par un premier revers.

a Vous raisonnez mal, ma chère tante, en formant les vœux que vous me transcrivez. Nul doute que, malgré votre âge, vos journées soient bien autrement remplies que les miennes. L'arbre inutile est souvent le plus vigoureux, humainement parlant. Je ne veux pas m'appesantir sur ces

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pensées, de peur de vous attrister. Je pars en chré» tien, j'espère me comporter en soldat et voi® revenir même sain et sauf... Médaille, scapulaire, chapelet de ma pauvre sœur Marie me protègent ab inferîs. Priez pour que je fasse mon devoir. » Comme beaucoup d'autres, Henri s'était flatté de franchir bientôt la frontière et de marcher de victoire en victoire jusqu'au centre de la Prusse. En dépit de l'expérience du passé, le plus grand nombre aimait à croire à la sincérité des déclarations officielles. Hélas! malgré la vaillance de tant d'officiers et de soldats qui devaient tomber victimes de leur dévouement, les faits vinrent bientôt

donner un cruel démenti à nos illusions. Les trois t

défaites de Wissembourg, de Reichshoffen et de Forbach inauguraient cette guerre désastreuse; et on sait comment nos armées échelonnées sur la frontière, par suite de circonstances qu'il ne nous convient pas d'apprécier^, furent battues sans pouvoir se porter secours l'une à l'autre. Ainsi s'explique l'inaction du régiment d'Henri, bien qu'il fût placé sur la ligne des opérations militaires.

Dès son arrivée à Metz, après des marches forcées de jour et de nuit pour protéger la retraite, il écrit à sa sœur le 12 août : «Je crains que le

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Figaro n'ait été pour toi une source d'inquiétudes; un numéro d'avant-hier dit que le 84'^ a subi des pertes énormes; or, nous n'avons pas un homme blessé. Avant de voir le feu, nous avons connu les fatigues. Je n'appelle pas le feu quelques coups de mousqueton tirés par les uhlans qui nous ont Va. lonnés depuis Sarreguemines. Après marches e: contre-marches autour de cette ville, nous avons réussi à ne pas porter secours au deuxième corps engagé d'une manière fâcheuse à Sarrebrûck. Douze à quinze mille hommes ont été se jeter sur vingt-cinq mille Prussiens, devenus à la fin de la journée soixante mille.

oc Toute la journée nous avons entendu le bruit du canon, mais la conduite d'un convoi nous portait ailleurs. La division Montaudon, beaucoup plus près de l'action, ne s'est ébranlée qu'à cinq heures du soir et n'est arrivée qu'à huit heures pour constater une retraite. Aujourd'hui nous sommes à Metz cent cinquante mille hommes sous le maréchal Bazaine, dans lequel on a la plus grande confiance comme capacité.

a. Nous espérons prendre une revanche éclatante de nos glorieux revers. Nous nous sommes toujours battus un contre quatre. La brigade Lapassct, dont fait partie mon régiment, a protégé la retraite

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du deuxième corps d'armée, et, grâce à Dieu, nous n'avons pas laissé aux Prussiens de traînards; mais il a fallu marcher toutes les nuits sous des pluies torrentielles, bivouaquer les armes en mains. Dieu me soutient, je me porte à merveille et suis plus enthousiasmé que jamais de ce métier où le soldat est si grand. Les officiers ne sont que des pygmées vis-à-vis de lui. Tu sais si on vous aime tous. »

Les revers n'avaient point abattu la confiance d'Henri. Jugeant des autres d'après lui-même, il pensait qu'à force de courage et de dévouement on pourrait encore ramener la victoire sous nos drapeaux. Il interprète tout en bien, et l'incertitude sur les opérations à venir de l'armée lui semble le résultat de la sage prévoyance des chefs, qui ne veulent pas laisser divulguer leurs secrets. Le 1 3 août, jour qui lui rappelait la sœur qu'il avait perdue, il écrit à sa mère :

« i3 août, anniversaire bien triste, mais consolant par le bonheur certain de celle que nous pleurons... Nous sommes à sept kilomètres de Metz en observation; notre concentration est complète, et j'espère que cette fois les Prussiens trouveront une armée suffisamment nombreuse pour leur résister. A Metz, se trouvent l'empereur, le

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maréchal Bazaine, et nous ne savons rien de ce que nous allons faire. Cette ignorance est chose naturelle; car le service des espions est tellement bien fait par nos ennemis que nos chefs ont raison de ne pas divulguer leur projet. Hier, je suis allé jusqu'il Metz; je suis entré quelques instants à la cathédrale et j'ai bien prié pour vous tous... Continuez à en faire autant pour moi, et aimez votre fils respectueux.

« Je me porte à merveille, et 4ors aussi bien sur le sol que sur un sopha. »

Le jour de la glorieuse mais stérile bataille de Gravelotte, i6 août, Henri put enfin prendre part à une grande action. Il marchait au feu, plein d'espoir dans le succès de nos armes, quand, au plus fort de la mêlée, une balle lui traverse le bras. Loin d'être ému à la vue de sa blessure, il se retourne vers un ami qui combattait à ses côtés, lui demande s'il n'a pas été atteint et continue à se battre. Le sang qui coule en abondance attire l'attention de ses camarades; ils le pressent de quitter le champ de bataille, mais leurs instances sont inutiles. Henri n'est préoccupé que de ses amis, de ses soldats et des chances de victoire. Comment se retirer quand l'ennemi commence à faiblir ? Il faut un ordre exprès de son capitaine, M. Daily,

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qui Toblige à quitter sa compagnie pour aller recevoir les premiers soins. Conduit à l'ambulance établie dans notre collège de Saint-Clément, il fut tout heureux d'y rencontrer plusieurs Pères qu'il :onnaissait, et surtout le P. Saussié, son ancien professeur, dont Henri nous a déjà parlé si souvent.

Le lendemain de la bataille de Gravelotte, il écrivit au crayon à sa mère le billet suivant :

« Chez les Pères Jésuites de Metz, 17 août. — Ma chère maman, la sainte Vierge a veillé sur moi hier : une balle, qui devait me traverser la poitrine, a glissé sur mon caoutchouc roulé en bandoulière et m'a fait un petit séton au bras, sans toucher un seul nerf, un seul os. Toujours, par suite de la même Providence, j'ai pu me faire panser sur le champ de bataille et conduire à Metz, où je suis installé avec trois officiers de mon régiment chez les Pères Jésuites. Le docteur qui m'a pansé m'a dit qu'il avait rarement vu une blessure aussi heureuse, et le fait est que je ne souffre pas. J'ai la main gauche aussi libre que si je n'avais pas été touché aubras.J'espèrene rester ici qu'une huitaine, tellement la plaie est belle. Surtout que personne ne vienne à Metz; le P. Saussié va vous écrire dans ce sens.

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« Adieu, ma chère maman, donnez de mes nouvelles à tous, je tâ:herai d'écrire à Augusta (i) et à Charles. Embrassez pour moi mon cher papa et continuez à prier pour moi. »

La blessure d'Henri exigea plus de soins qu'il ne le supposait, et nous verrons qu'il en souffrira longtemps encore. La série de nos désastres, l'inaction à laquelle il se voyait condamné, tandis qu'à Metz on comptait encore sur une glorieui^e délivrance, la pensée des inquiétudes de sa famille, étaient pour lui un motif de tristesse auquel était venue se joindre une nouvelle bien pénible à son cœur si aimant, Sur le champ de bataille de Graveiotte, au milieu de tant de braves, était tombé l'un de ses plus chers amis, M. Antonin Salze (2). Durant les premiers jours qui suivirent le combat, il avait conservé quelque espoir; mais bientôt le doute ne fut plus possible. Le i*='' septembre, il écrit à un prêtre, ami de la famille, de vouloir bien an-

(i)Mlle Augusta de Falaiseau, sœur d'Henri, avait épousé, îe 2 février 1864, M. Gabriel de la Servière, ancien élève de notre collège de Brugelette.

(2) Henri, apprenant le 8 août que M. Salze était de grand'garde, lui apporta l'unique revolver qu'il possédait. Bien que cette arme lui fût très-utile et que son ami refusât ce caJeau, il le contraignit de l'accepter, disant qu'il trouverait moyen de s'en procurer un autre.

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noncer à la pauvre mère le cruel malheur qui vient de la frapper.

« Monsieur l'abbé, je viens de perdre mon meilleur ami, et malheureusement il m'a été refusé d'assister à ses derniers moments. Blessé quelques heures avant que mon cher Antonin ait reçu le coup mortel, j'ai dû quitter le champ de bataille. Les jours suivants, j'ai demandé à tous et de tous côtés quelques renseignements sur ce brave officier.

Hélas! ils n'ont été que trop positifs Dans un

mouvement de retraite opéré par sa compagnie sous le feu écrasant des Prussiens, Salze fermait la marche avec une douzaine d'hommes déterminés ; le premier au feu, il voulait encore y rester le dernier. Mais tenir un poste semblable est chose périlleuse, et mon pauvre ami, qui en avait fait la glorieuse expérience en Italie, vient cette fois d'en subir les tristes conséquences. Frappé d'une balle à la tête, il y portait instinctivement la main, lorsqu'une deuxième balle l'a atteint en pleine poitrine. Tel est du moins le récit des hommes de sa compagnie.

« Tout porte à croire que la mort a été instantanée, et que mon cher Antonin n'a pas eu le tempe de souffrir. Des considérations d'approvisionnements nous ont forcés d'abandonner

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champ de bataille aux Prussiens, quoique nous les ayons battus dans cette terrible journée du 1 6. Le corps de notre cher défunt est donc resté entre les mains de l'ennemi. Il portait sur lui un petit sac de voyage renfermant son portefeuille, un livre de prières et différents objets dont il ne voulait pas se séparer. La pauvre mère ne devra donc pas s'étonner si ces précieuses reliques ne lui sont pas envoyées; tous les autres effets seront expédiés sur Saint-Chiman aussitôt que faire se pourra.

ce Je vous ai dit, monsieur l'abbé, que la mort d'Antonin avait été celle d'un soldat; je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle a été celle d'un chrétien. Avant de quitter Phalsbourg, nous nous étions approchés ensemble de la sainte table,et la veille de sa mort, i5 août, je sais qu'il s'est rendu à l'église de Rénonville pour y prier encore. Je laisse à votre appréciation, monsieur l'abbé, la manière d'annoncer cette triste nouvelle à sa famille. S'il n'y avait pas eu échange des prisonniers, j'aurais eu quelque espoir de retrouver Salze vivant, malgré les tristes affirmations fournies par les hommes de sa compagnie; mais aujourd'hui je crois que ce doute n'est plus permis.

<c Autant j'ai aimé ce pauvre Antonm sur cette terre, autant je m'efforce de prier pour lui depuis

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qu'il est entré dans un autre monde. Vous me permettrez donc, monsieur l'abbé, d'unir souvent mes prières à celles que vous faites, et qui revêtent un si haut prix par votre caractère de prêtre.

« J'ai l'honneur d'être, monsieur l'abbé, votre très-humble serviteur et votre douloureux compagnon d'infortune. »

Le i8 août, Henri recevait de M. le capitaine Daily le billet suivant : « Inutile devons dire, mon cher ami, que je soigne ici vos intérêts avec le plus grand soin, ce qui n'est du reste que la conséquence de ce que vous méritez à si Juste titre. Restez en paix, soignez-vous bien et guérissez- vous vite; c'est le souhait d'un camarade qui a pour vous la plus vive affection. » Un autre camarade d'Henri, M. de Ghaussande, lui écrivait en même temps : « Je n'ajoute que deux mots aux quelques lignes que vous écrit votre excellent capitaine. Nous parlons sans cesse de vous et il veut que vous soyez décoré. Toutes les fois que nous voyons le commandant ou le lieutenant-colonel, il lui rappelle votre nom. Si vous ne. figurez point parmi les élus, il- n'y aura point de sa faute. Revenez le plus tôt possible; tous les hommes de la compagnie demandent à chaque instant de vos nouvelles. »

Durant son séjour à Metz, Henri eut bientôt

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gagné l'affection des personnes qui l'approchaient, et ceux qui le connurent n'en parlent encore qu^avec la plus profonde admiration. On ne pouvait oublier, quand on l'avait une fois aperçue, cette figure si sereine sur laquelle s'épanouissaient avec itant de charmes les vertus qui sont l'ornement 'd'un jeune homme. A l'ambulance de Saint-Clément, au lieu de se faire soigner, il se constitue l'infirmier des autres, étonnant tout le monde par sa charité et son abnégation.

Un seul de ses bras est valide; il l'emploie du matin au soir à soigner ses camarades. Aussi, grâce à tant d'imprudences, sa blessure n'allait pas mieux à la fin d'octobre qu'au commencement de septembre. Avec une angélique douceur, il rend aux malades les services les plus abjects, et, malgré les plaintes et la mauvaise humeur dont on paye quelquefois ses peines, sa patience demeure inaltérable. « C'est une vraie sœur de charité dans toute l'acception du mot, » disaient les officiers témoins de son dévouement. Rien ne peut le rebuter; de préférence il choisit les blessés dont les plaies offrent le plus de danger et le plus de répugnance à vaincre, d'un courage toujours héroïque à l'ambulance comme sur le champ de bataille. Il s'attacha surtout à soigner de son mieux M. Charles de

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Mengin, son ancien condisciple à l'école Sainte- Geneviève, qui souffrait beaucoup d'une cruelle blessure, et souvent il se levait la nuit pour aller le visiter.

Le secret de ce dévouement était dans la grande piété d'Henri, que Dieu préparait à la mort par des effusions de sa grâce plus abondantes. Tous les jours il assistait à la messe, faisait de nombreuses visites au saint-sacrement, et communiait plusieurs fois chaque semaine.

Devenu prisonnier de guerre par le fait de la capitulation de Metz, Henri ne pouvait se résoudre à déposer les armes. Ce fut pour lui un moment de grandes luttes et de cruelle anxiété. Etait-il obligé, sous peine de forfaire à l'honneur, d'aller en captivité ? Si les articles de la convention n'avaient point séparé les officiers de leurs soldats, — séparation qui lui semblait inacceptable, — il n'eût pas hésité un seul instant. D'ailleurs, par caractère, il était irnnemi de toute exception. Il pria oeaucoup, consulta, et, diaprés l'avis de personnes en qui il avait à bon droit toute confiance, il résolut de s'évader. Avant son départ, une grande consolation lui fut ménagée par la Providence. Le jour de la reddition de Metz, un officier suisse de l'armée pontificale, M. le capitaine de Curten, ob-

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tint la permission d'entrer dans la ville où se trouvait une partie de sa famille. Henri apprit alors avec grande joie que son frère était sain et sauf et se trouvait en France. Sur son calepin il écrivit au crayon la note suivante : « Rayon de soleil! Visite du capitaine de Curten qui me donne de bonnes nouvelles de Charles. »

Habilement déguisé, il se met en route, bien que souffrant encore de sa blessure, et parvient à sortir de la ville. Il traverse les lignes prussiennes, les mains dans ses poches, comme s'il eût fait une simple promenade matinale, et à deux lieues de là, il va frapper à la porte d'un curé, secrètement averti de son arrivée. Quelle ne fut pas sa surprise d'y trouver deux Prussiens, un officier et un ministre protestant, installés au presbytère? L'effroi et l'embarras du bon prêtre n'étaient pas moindres. Pour tous les deux en effet, il s'agissait d'être fusillés, si le prisonnier était reconnu. Ils se contiennent néanmoins l'un et l'autre, et notre fugitif se met bravement à table avec ses deux ennemis qu'il déroute par son sang-froid, l'aisance de ses manières, et son air de jeunesse. Il égayé le déjeuner par t'es récits, raconte des tours d'écolier, parle littérature et fort peu art militaire, multiplie les citations grecques, latines et françaises, et fait si bien que

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ses redoutables convives le prennent pour un étudiant qui vient de terminer ses classes. Charmés de son esprit, ils l'engagent à entrer au service de la Prusse, en faisant briller à ses yeux la perspective d'un avancement rapide. Après leur avait fait ses adieux, Henri va trouver à la sacristie le curé et se met à genoux pour qu'il le bénisse : « La bénédiction d^un prêtre et d'un vieillard, lui dit-il, me portera nécessairement bonheur. y>

Sorti de ce mauvais pas, il continue sa route accompagné par deux guides sûrs, passe sans broncher devant les postes ennemis, dont plusieurs le suivent de l'œil, et arrive enfin, à travers les forêts, jusqu'à la frontière du Luxembourg. A peine Henri a-t-il touché le sol français que son premier désir est de reprendre du service. Mais à Lille, on le dissuade, en lui disant que les combats sérieux ne se livreraient point de ce côté.

Aussitôt il se rend à Tours, où était alors le gouvernement de la défense nationale; puis, il avait l'espoir de rencontrer dans cette ville son aîné, qui, après avoir servi le souverain pontife jusqu'à la prise de Rome, faisait partie du brave corps des volontaires de l'Ouest. Ses prévisions ne furent pomt trompées, et bientôt les deux frères, après une bien pénible séparation de près de trois mois,

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se trouvèrent réunis, mais pour bien peu de jours. Henri n'eut plus dès lors qu'une seule préoccupation, reprendre du service le plus tôt possible; il demandait avec instance un poste quelconque pour se dévouer encore, sans songer à faire la moindre démarche, afin d'obtenir un avancement auquel il avait tant de droits. La crainte que ses parents ne missent obstacle à son départ lui faisait repousser l'idée d'un voyage à Nevers. Mais, à la suite de nombreuses fatigues, sa blessure s'ouvre de nouveau et le met dans l'impossibilité de reprendre un service actif. Alors, il demande que du moins on veuille bien l'incorporer dans un régiment, en lui fixant la date précise à laquelle il devait rejoindre. Mais on lui fit observer qu'un pareil engagement pourrait devenir l'occasion de graves difficultés; les communications avec Nevers seraient peut-être bientôt interrompues, et la marche des événements, mille circonstances imprévues l'empêcheraient sans doute de se rendre à un poste ainsi désigné d'avance. Il fallut donc le contraindre à recevoir un congé illimité, et, pour le consoler, on lui dit qu'après la guérison de sa blessure, il pourrait sans retard entrer dans un bataillon de marcha. Avant de quitter Tours pour se rendre à Nevers, il alla entendre la sainte messe avec son frère au tombeau

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de saint Martin, et descendit ensuite à la chapelle souterraine, afin de s'unir aux prières qui se faisaient chaque jour pour la France et pour l'armée.

Inutile de dire la joie de sa famille en revoyant celui qui avait excité tant d'inquiétudes. Henri seul était inconsolable de son inaction forcée. Le 7 décembre il écrit au P. Loudier : « Il y a bientôt trois semaines que j'attends la formation d'une maudite peau que le froid entrave. Ce séjour me serait bien à charge, si je n'étais pas utile à mon père qui est toujours fort souffrant. Le lourd fardeau qui retombe alors sur; ma pauvre mère avait fait hésiter Charles à reprendre du service. Mais dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, il faut que tout ce qui est chrétien concoure à désarmer la médisance. Nous ne devons laisser pour arme aux impies et aux démagogues que la calomnie.

« Adieu, mon Révérend Père, je me recommande plus que jamais à vos bonnes prières; avant le i5 décembre je serai sous les drapeaux.

« Priez aussi pour notre Charles, pour papa, pour toute une famille qui vous envoie ses hommages et respectueux souvenirs. »

Malgré son vif désir de prendre part à la lutte, Henri dut encore prolonger son séjour par ordre

HENRI DE FALAISEAU.

du médecin. Le 22 décembre, il cent de Nevers au P. Loudier : a J'avais appris à Metz que votre résidence de Marseille avait été inquiétée par des énergumènes, mais je ne soupçonnais pas une pareille persécution. Le gouvernement provisoire, qui affiche de ne pas prononcer le nom de Dieu dans ses proclamations, a mille fois raison. On ne s'expliquerait plus alors son aveuglement. La seule divinité qui lui convienne est bien cette Fortune du paganisme que l'on nous représente avec un bandeau sur les yeux. Il maudit le clergé, qui seul réussit à panser ses plaies; il encense le démagogue, qui est son plus implacable ennemi.

. « Je suis encore à l'attache et le médecin ne veut pas rompre ma longe. Ma blessure est fermée depuis deux jours , mais les chairs environnantes n'inspirent pas confiance à la Faculté, et l'on me prédit une plaie incurable, si je couche sous la tente avec un bras aussi fraîchement replâtré. Maman se réjouit très-fort de cette sentence, je ne partage pas sa joie. Il m'est pénible de voir mon aîné, respectable père de famille, braver la mitraille, lorsque je me chauffe les talons et me prélasse dans un voltaire.

« L'ennemi, en se rapprochant de Nevers, me rend encore mon inaction plus pénible. En ce mo-

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ment le Tudesque fourrage à Briare, à Ouzouer, peut-être même à Escrignelles. Dimanche, il y avait grand émoi dans la cité nivernaise; on se croyait sous le coup de l'invasion. Un mouvement rétrograde, que l'on s'explique difficilement, a ramené momentanément la tranquillité. Je sais fort bon gré aux Tudesques de; ne pas m^avoir obligé à fuir devant eux. Quand ils reviendront, j'espère qu'ils verront mon visage, et non mes talons. Priez pour que le bon Dieu me case convenablement, lorsque je serai à même de reprendre du service. Pensez beaucoup à notre Charles et croyez, mon Révérend Père, à la profonde reconnaissance de vos enfants les plus dévoués et les plus respectueux, (c Charles ET Henri. »

Charles était alors au milieu des camps, loin de sa famille, mais Henri s'identifiait si bien avec son aîné qu'il signe pour lui dans cette lettre. Les deux frères n'avaient-ils pas un même cœur ?

L'inaction d'Henri lui était d'autant plus cruelle que Charles se trouvait alors très-occupé au Mans, où en peu de jours il parvint à organiser une batterie. Le spectacle affreux que présentait la France, livrée pieds et poings liés au dictateur de Tours et de Bordeaux, accroissait encore sa tristesse. Dans

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une lettre du 1 5 décembre, il fait une poignante description de l'état de notre malheureux pays à :ette époque et signale les véritables causes de nos revers. Son âme généreuse ne peut contenir son indignation contre ceux qui prétendaient conduire nos soldats à la victoire, et ne s'occupaient, loin des champs de bataille, qu'à corrompre le peuple, envenimer les haines du pauvre contre le riche, et à désorganiser les forces vives de la nation.

De Nevers, il écrit au P. Saussié : «. Hélas! je suis encore cloué au foyer domestique; cette maudite blessure s'est ouverte pendant mes pérégrinations et vient à peine de se cicatriser. Le médecin trouve les chairs environnantes susceptibles de former plaie à la première nuit passée sous la tentCj et je dois me dorloter, pendant que Charles affronte les intempéries des saisons et la mitraille ennemie. Celui-ci commande une batterie attachée aux volontaires de l'Ouest. Pauvres volontaires 1 ils ont été hachés à l'affaire de Patay ! Les braves de sa colonne ont pris naturellement la tête, et c'est ainsi que les zouaves pontificaux ont été écrasés, pendant que quarante mille hommes n'arrivaient pas à temps pour les secourir. Malgré cet échec, la deuxième armée, composée de Vendéens et de Bretons, tient en respect depuis huit jours

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les masses du prince Frédéric-Charles entre Blois et Beaugency; tandis que la première armée, à peine attaquée, s'est repliée fort en désordre derrière la Loire. Bourbaki, établi dans Bourges, cherche aujourd'hui à rallier les débandés.

ce Le général d'Aurelles a été mis de côté par V auteur de son désastre. C'était du reste un gêneur; il priait et faisait prier son armée comme on le faisait jadis à Versailles. Chose étonnante, l'armée affiche des sentiments de plus en plus religieux, tandis que la nation accuse de plus en plus son athéisme. Ici, les prêtres sont insultés dans les rues ; nos paysans des campagnes refusent d'aller à la messe, quand ils savent que des prières pour le pape doivent être faites; la chaumière dit que le presbytère et le château sont les seules causes des succès de nos ennemis. Ces idées ne sont pas du reste particulières au Centre; Je reçois une lettre de Normandie qui m'annonce les mêmes soupçons, les mêmes accusations. Les journaux font une propagande diabolique dans ce sens. Sauf l'effusion du sang, nous voyons toutes les folies* de notre première révolution. A Nevers, Gambetta nomme comme inspecteur du camp des mobilisés un pion de bas étage, couleur Blanqui. Ce monsieur a fait paraître, comme profession de foi,

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un long article dans le Siècle^ où il rejette tous nos désastres sur la manie que Trochu et Ducrot ont de faire intervenir le nom de Dieu dans leurs proclamations.

« Les hommes qui meurent pour la défense du sol se nomment Luynes, Biron, Bouille, Grancey, etc., mais ils sont gentilshommes, ils sont dits traîtres

et vendus; les braillards de Marseillaise loin

du feu, cela va sans dire, sont des démocrates; ils sont proclamés héros et sauveurs. On décore Cathelineau et Charette; mais, pour leur rendre cette croix moins précieuse, on en gratifie Garibaldi. Nos feuilles publiques ont battu la grosse caisse pour nous apprendre les succès de Menotti, succès éphémère, vu les forces qu'il a eues à combattre; elles ont tu Théroïsme de nos zouaves à Brou, à Patay. Dans ce combat, ils étaient trois cent cinquante, ils sont revenus cent vingt!! — Charles a rejoint le 8 décembre le 3* bataillon des pontificaux établi à Vendôme ; il a dû prendre part à l'engagement du 10, et nous sommes sans nouvelles depuis.

ce L'invasion grandit tous les Jours; mais je ne perds pas confiance : le flot qui a recouvert la falaise vient souvent mourir devant un grain de sable. Escrignelles est envahi, Nevers est menacé; nos pauvres

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