‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 20 sur 26 · HENRI DE FAL.AISEAU · texte numérisé non relu

HENRI DE FAL.AISEAU

mobiles dans leur effroi se retirent jusqu'à Clermont. On pleure de rage envoyant les magnifiques ressources de notre France, et comme hommes et comme argent, gaspillées par des gens incapables. Ces fuyards deviendraient des lions s'ils étaient bien encadrés, bien armés. Il y a parmi eux de la bonne volonté, du cœur, mais il faudrait une tête pour en profiter, — La Savoie et la Nièvre ont marché à l'ennemi, comme marchaient jadis le ban et l'arrière-ban, c'est-à-dire, les paysans conduits par leurs propriétaires; leurs mobiles ont rendu aux débandés de la Loire le service que la brigade Lapasset a rendu au corps de Froissard. — Pendezvous, démagogues, chefs et soldats vont à la messe dans ces deux régiments! !...

« Adieu, mon Révérend Père, je me recommande plus que jamais à vos bonnes prières, aidezmoi à bien choisir le corps dans lequel je reprendrai du service incessamment, et croyez, etc. »

Nos désastres se continuaient presque sans interruption, et en apprenant que nos soldats allaient tenter un suprême effort, Henri ne put se contenir. Bien que sa blessure ne fût point complètement guérie, il arrache un consentement quelconque au médecin; et, malgré les angoisses de sa famille, incapable de s'opposer à un pareil dévouement,

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malgré les observations de ses amis, il se résout à partir, sacrifiant tout, même les affections les plus légitimes, pour défendre son pays, « C'est mon devoir de chrétien, disait-il, et mon devoir de Français. » Quelques jours auparavant, il avait écrit à son frère : « Nous autres gentilshommes chrétiens, nous sommes doublement obligés de servir la France et l'Eglise. »

Le 6 janvier 1871, il annonce à son beau-frère l'heureuse nouvelle de son départ, a Je viens enfin de rompre bail avec mon docteur. Après avoir palpé et repalpé ma blessure, il m'a promis mon billet de sortie d'hôpital pour dimanche. Maman voulait gagner encore quelques jours, mais j'ai fait comprendre que ces atermoiements étaient devenus impossibles. Charles aurait vivement désiré que j'entrasse dans son corps, et si le gouvernement eût encore siégé à Tours, j'aurais tâché dbbtenir cette faveur. Aujourd'hui le ministère s'étant transporté à Bordeaux, les démarches à faire deviennent trop difficiles. Je vais donc m'embarquer dimanche pour Chagny à la recherche du général Bourbaki, qui prononcera sur ma destination. Toute mon ambition, puisqu'il faut renoncer à faire partie du corps d'armée de Jaurès, est de rejoindre le bataillon de marche du 84*, un des défenseurs de

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Belfort. On dit cette place débloquée, ce bataillon deviendra peut-être le noyau d'un régiment où je trouverai dès lors facilement un emploi. — Le quinzième corps a quitté Vierzon et Bourges depuis mardi. Une succession continue de trains immenses emmènent bêtes, gens, approvisionnements sur Besançon. Je suis peut-être indiscret en vous mettant au courant de ce mouvement tournant opéré par la première armée, mais je parle à un lieutenant de la garde nationale l Entre gens du métier, on peut échanger les secrets des dieux !

(c J'unis tout à fait mes vœux aux vôtres au sujet d'une prochaine réunion àDorceau. On s'y trouve si bien! Adieu, cher quatuor. »

Henri fut contraint de renoncer au 84^ de ligne, ce régiment qu'il aimait comme une seconde famille et où s'était écoutée toute sa vie militaire.

Appelé aux fonctions d'officier d'ordonnance du général Bourbaki, il déclina ce poste honorable, en disant qu'il était venu pour conduire ses soldats au feu. Nommé capitaine au 2 5^ bataillon de chasseurs à pied de marche (2^ division, 2^ corps), il part pour Besançon, où de nombreuses troupes se concentraient. Le 3 janvier, il écrit à sa mère : a Nous voici aux portes de Besançon, dans un petit village nommé Ecole. Nous sommes cantonnés

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dans un orphelinat, où nous avons trouvé des paillasses pour dormir, véritable luxe en campagne. Je me porte à mer\-eille jusqu'à présent, ma blessure est bien fermée. Je serais fort heureux de mon sort, si ma compagnie était sur un meilleur pied; mais ces pauvres chasseurs souffrent trop, pour que les bronchites et les dyssenteries n'aient pas d'empire sur eux. J'ignore complètement les projets de nos grands chefs; nous avons donné à la garnison de Belfort l'espoir d'une délivrance qui malheureusement ne s'est pas réalisée. On a trouvé à Héricourt des positions formidables qu'on n'a pu enlever. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles. Parlez-moi de tous et priez pour votre fils, afin qu'il soit à la hauteur de sa position. Un commandement de compagnie est chose difficile avec nos jeunes troupiers. »

Trois jours après, le 26 janvier, nouvelle lettre qui devait être la dernière. « Nous voici à Saint- Claude, faubourg de Besançon. A peine avionsnous pris possession de notre cantonnement qu'une alerte nousa fait pai'tir dans la direction de l'Ogniou, où se montrent les têtes de colonnes prussiennes. Nous avons laissé en position deux pièces d'artillerie avec une compagnie de chasseurs comme soutien, et nous sommes revenus au cantonnement

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sans tirer un coup de fusil. Il me semble probable que nous ne resterons pas longtemps ici, à moins que nous voulions être bloqués comme autour de Metz.

« J'attends avec impatience des nouvelles de Charles. L'armée de Chanzy a été bien maltraitée la semaine dernière!

ce Adieu, cher papa et chère maman, je vous embrasse de cœur, priez tous pour moi. »

Henri fut ensuite envoyé avec son bataillon au village de ChafiTois. Le soir du 29 janvier, les officiers prenaient leur' repas, lorsqu'on vint à parler de ceux qui tombaient, morts ou blessés, sur le champ de bataille. «. Nous sommes deux frères dans l'armée, dit Henri; mais si Tun de nous doit succomber, j'espère que ce sera moi. » A peine avaitil prononcé ces mots, que l'appel aux arm es se fait entendre. Les Prussiens venaient d'occuper les hauteurs qui dominent le village; et ils faisaient pleuvoir sur nos soldats une grêle de boulets de six. D'après les instructions qu'il avait reçues, M. le commandant Bailly ordonne au capitaine de Falaiseau de se porter en avant sur la route de la Fouillote. A peine est-il arrivé qu'il aperçoit les Prussiens à cinquante ou soixante mètres, commande le feu, et oblige l'ennemi à battre en retraite»

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Les soldats de sa compagnie sont embusqués de côté et d'autre j et le brave capitaine donnait à tous l'exemple du courage et du plus grand sang-froid, quand une balle vint le frapper au côté. Au milieu des convulsions de l'agonie, il excite encore ses hommes au combat, jusqu'au moment où des soldats le placent sur une couverture et l'emportent dans cette chambre oU il prenait son repas quelques minutes auparavant, au milieu de joyeux convives. A peine arrivé, il expire en prononçant ces derniers mots qui résument sa vie: a Mon Dieu!.. Ma mère!., (i) »

On trouva sur le corps d'Henri, outre ses médailles et son scapulaire, une petite chemisette en argent, bénite à Notre-Dame de Chartres, et qui avait touché la statue miraculeuse ; il l'avait reçue avec Charles dans un pèlerinage qu'ils firent ensemble au célèbre sanctuaire de Marie. Le chapelain raconta aux deux frères que les anciens chevaliers aimaient à en porter de semblables et qu'ils la regardaient comme une armure défensive au milieu des combats. Henri avait aussi sur lui, au moment de sa mort, une petite Imitation en

(i) Ces renseignements sont extraits d'une lettre adressée par M. Lecomte, sous-lieutenant dans la compagnie d'Henri, au capitaine adjudant-major du 2 5« bataillon.

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latin; une photographie de notre S. P. le Pape indique le magnifique chapitre viii du deuxième livre, de familiari amicitia Jesii.

Le commandant Bailly, grièvement blessé luimême, écrivait un mois plus tard, de son lit^, à M. le marquis de Falaiseau qui lui avait demandé jes détails sur la mort et sur la sépulture d'Henri : « Monsieur votre fils a été frappé au même moment que moi. Comme j étais à cheval, j'ai pu arriver promptement à la chambre que nous occupions avant le combat. Le docteur coupait ma tunique et les manches de ma chemise, lorsque sur une couverture on apporta M. de Falaiseau. « Voyez, dis-je au docteur, la blessure du capitaine. » Quand il revint vers moi, je vis à sa figure que notre ami était perdu. Je me levai, et, soutenu par le docteur, j'allai serrer la main et donner le dernier adieu au brave soldat tombé en faisant son devoir. Une balle était entrée dans le côté et une hémorragie interne s'était produite; l'œil était déjà fermé, 2t mon appel n'a pas été entendu. On Fétendit sur la paille à côté de nous et des autres blessés qui arrivaient successivement. Les hommes qui l'avaient apporté étaient retournés au combat. Le lendemain, je fis conduire son corps à Pontarlier, et je donnai des ordres pour qu'il y fût enterré.

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Lorsque j'aurai reçu une réponse du curé de cette ville, je vous dirai ce qui a pu être fait.

« S'il m'est permis maintenant de parler en chrétien, je vous dirai, Monsieur, qu'Henri est mort dans l'accomplissement de son devoir. Quelques jours auparavant, les mêmes croyances, le même besoin de prier nous avaient réunis dans une église de village, et lorsque nous sortîmes tous deux, nous savions que nos destinées étaient confiées à notre Père céleste; nous marchions avec confiance sous l'œil de Celui qui ne permet pas qu'un cheveu de notre tête nous soit enlevé sans qu'il le veuille. Que vous dirai-je de plus, Monsieur ? La mort du martyr et la mort du soldat se ressemblent. Le premier meurt pour sa foi; l'autre pour son devoir. »

Dès le 3o janvier, le chef d'état-major s'empressa d'annoncer la fatale nouvelle au commandant de Maumigny, cousin germain d'Henri. « La France, dit-il, perd un vaillant officier. Ses chefs viennent de faire sur lui un rapport qui le fait encore plus regretter, si cela est possible. Tous les membres de l'état-major, le général et le commandant en tête, me chargent de vous dire la part qu'ils prennent à ce malheur. »

Mais ces témoignages d'estime que nous pour-

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