‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 7 sur 26 · EDOUARD DOMZT DE MONT · texte numérisé non relu

EDOUARD DOMZT DE MONT

lui disait-il; ne te tourmente pas; mais je voudrais sortir d'ici. » — L'hôpital était rempli d'insurge's. Plein de résignation, il a souffert en vrai chrétien, sans avoir jamais maudit ses meurtriers, ni proféré une seule plainte. Avant l'arrivée de sa mère, il s'était déjà confessé deux fois et avait reçu la sainte communion le jour de la Pentecôte.

Transporté dans un vaste appartement de la rue de Berry, il s'y trouva beaucoup mieux. Hélas! l'espoir fut de courte durée, et le 5 juin, à trois heures du matin, il rendait pieusement son âme à Dieu, après avoir dit au prêtre qui l'assistait: a Tout le monde n'a point le bonheur de mourir dans les bras de sa mère ! »

Trois jours plus tard, au milieu du deuil de toute la- population d'Arbois, les mobilisés assistaient à l'inhumation des dépouilles mortelles de leur compagnon d'armes; et sur la tombe de notre cher Edouard, M. Pacendier, inspecteur général de i'^ classe des ponts et chaussées, se fit l'interprète de la douleur commune. « Adieu, jeune ami, les portes du ciel te seront largement ouvertes pour recevoir le bonheur éternel que tu as si bien mérité; et Dieu tiendra compte à la patrie saignante et à ta famille éplorée, qui t'aimait si tendrement^ d'une perte aussi cruelle et aussi inconsolable. »

JEAN DE BELLEVUE

Jean de Bellevue, né le 4 avril i85o au château de Marguerie, près Beauvais ; élève du collège de Vaugirard, puis de l'école Sainte-Geneviève du 1 1 octobre 1864 au 20 décembre i865, et du 10 octobre 1866 au 8 juillet 1867; sergent des zouaves pontificaux, blessé à la bataille de Loigny, et mort le 3 décembre 1870.

Jean se préparait à l'école de Saint-Cyr, lorsque les récits de la glorieuse journée de Mentana lui inspirèrent le désir de consacrer sa vie au service du souverain pontife. Sa mère et le Père Olivaint qui le dirigeait virent dans son dessein les signes d'une vocation sérieuse; et le 3 décembre 1867, après avoir reçu la sainte communion dans notre

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chapelle de la rue de Sèvres, il partit pour Rome, Dix mois plus tard, Mme la marquise de Bellevue, qui ne pouvait rester plus longtemps séparée de son fils, vint le rejoindre. Ce fut pour Jean une grande consolation. Son amour pour elle était si tendre et si respectueux qu'il excitait l'admiration de ses compagnons d'armes. Entrait-elle dans sa chambre, il se hâtait de se lever et attendait qu'elle lui permît de s'asseoir et de reprendre son travail. Tout enfant, il lui écrivait de Vaugirard : « Je vais vous dire pourquoi vous allez mieux; c'est parce que lundi j'ai commencé une neuvaine à ma manière, qui consiste à dire tous les jours, soit à la messe, soit au dortoir, un chapelet entier pour vous, outre les deux dizaines qu'on dit à l'étude du soir. »

Son dévouement jusqu'au dernier soupir montre assez combien grande était Tafiection qu'il portait au Saint-Père. Dans l'été de 1869, épuisé par les fatigues et la chaleur, d'après les conseils des médecins il dut quitter Rome, et il se rendit auprès de Naples dans la famille de son cousin M . de la F***. Durant le trajet, il se trouve seul dans le wagon avec deux messieurs, qui bientôt font une amère critique du gouvernement de Pie IX. « Messieurs, leur dit Jean d'une voix ferme, je regrette de ne

JEAN DE BELLEVUE

pas porter aujourd'hui mon uniforme; mais vous comprendrez, je l'espère, que je ne puis laisser parler de cette sorte devant moi du souverain que je seis et que je serai toujours heureux de défendre. Je suis zouave pontifical. » D'abord surpris de cette brusque réprimande, les deux voyageurs se tinrent pour avertis, et même ils se montrèrent pleins de déférence pour leur jeune compagnon.

Durant Tannée 1870, Dieu sembla préparer Jean au glorieux sacrifice qui devait couronner sa vie; il devint plus sérieux et plus chrétien, multiplia ses aumônes, et à ses prières habituelles de chaque jour il ajouta une lecture de piété. Au moment de l'invasion piémontaise, il se trouvait à Civita-Vecchia, et, après s'être confessé, il écrit à sa mère, le i5 septembre : « Si je succombe, je mourrai en chrétien et en défenseur du Saint-Siège; i'espère que mes fautes me seront pardonnées. »

Le même jour il fit son testament, dont nous transcrivons ici les premières et les dernières lignes : « Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Je demande pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu commettre. Je prie les personnes que j'aurais offensées de me pardonner, comme je pardonne à celles qui auraient pu me blesser. Je prie ma mère de me donner une dernière bénédiction,

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en la suppliant d'oublier tous les tracas que je lui ai donnés... Ceci fait au moment où une balle piémontaise peut me donner la mort, sur les remparts de Civita-Vecchia, en défendant notre saintpère le Pape, qui, je l'espère, triomphera de tous ses ennemis. »

Après la prise de Civita-Vecchia par les Picmontais, comme ses compagnons d'armes, Jean fut envoyé à Orbitello , où l'attendaient bien des souffrances et des humiliations. Il put enfin s'embarquer sur le vaisseau français VOrénoque. Dès son arrivée à Tours, il apprend qu'un bataillon de zouaves pontificaux allait marcher à l'ennemi; aus sitôt il sollicite l'honneur de remplacer un jeune homme malade, et ayant obtenu la permission de sa mère, il se met en marche vers Orléans et prend part le 1 1 octobre au brillant combat de Cercottes. Au milieu des acclamations qui accueillirent les soldats du pape à leur retour, l'attitude martiale de Jean et sa figure enfantine attirèrent les regards de la foule, et il fut salué par les cris de : Vive le petit sergent I Son bataillon fut ensuite envoyé au Mans et logé dans notre collège de Sainte-Croix ; il ne savait comment exprimer toute sa reconnaissance pour les faibles services que purent lui rendre ses anciens maîtres. Ce ne fut pas un temps

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de repos; chaque Jour, durant sept heures et demie, il fallait exercer les recrues, sans compter les autres exigences du service.

Le g novembre Jean quitta le Mans avec son bataillon pour se rendre à Châteaudun, puis à une lieue de la ville, au camp de Marboué. Le curé de ce village écrivait à Mme la marquise de Bellevue : ce J'ai bien connu votre fils. Doué d'une admirable sensibilité, sans cesse il parlait de vous, et des larmes brillaient dans ses yeux quand il racontait avec quelle tendresse vous l'aimiez. Il se plaisait surtout à dire que sa mère le suivait toujours à distance, que vous n'étiez jamais loin de lui, et que ces deux grandes choses, la piété filiale et les exigences de la vie militaire, marchaient ainsi de pair sans s'entraver. Il avait de tristes pressentiments : (c Je n'en reviendrai pas, j'y mourrai, » répétait-il souvent. »

Ces sombres présages devaient bientôt se réaliser; et le 2 décembre, en combattant sous les plis de la bannière du Cœur de Jésus, Jean tomba morttliement blessé dans cette charge célèbre de Loigny où succombèrent tant de nobles victimes. Après la bataille, les Prussiens le transportèrent dans la ferme voisine de Villours, et il fut déposé sous un escalier : Dieu et les anges furent les seuls témoins

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de sa cruelle agonie. En vain demanda-t-il un prêtre; le paysan auquel il s'adressa, affolé de terreur, se hâta de fuir. Quatre mois plus tard, après bien des recherches, sa mère put enfin découvrir une chaîne à laquelle était suspendue la médaille d'or qu'il avait reçue d'elle dans son enfance. Le docteur Herr, chirurgien des volontaires de l'Ouest, disait à Mme la marquise de Bellevue : a Vous n'avez rien à craindre pour le salut de votre fils. Quelques jours avant sa mort, je l'ai entendu faire devant les officiers une profession de foi religieuse qui ne laissait aucun doute sur les dispositions de son âme. Quand un jeune homme de vingt ans parle ainsi devant ses chefs, et avec cette simplicité courageuse, on ne peut avoir pour lui que de l'admiration, et non de l'inquiétude. »

Edgard de Saisset, né à Paris le 17 mai 1846, élève de Sainte-Geneviève du 8 octobre 1861 au 9 juillet i863, admis à l'école navale du Borc^ en i863, aspirant de 2^ classe en i865, aspirant de i" classe en i866, enseigne de vaisseau en 1868, lieutenant de vaisseau le 1 1 janvier 1871, tué durant le siège de Paris au fort de Mont, rouge le 16 Janvier 1871.

iIdgard avait passé cinq ans à la mer, lorsqu'il vint à Paris le 10 septembre 1870, huit jours avant l'investissement de la capitale. Il fut placé sous les ordres de l'amiral Pothuau, et prit part à la défense du fort de Montrouge avec nos braves marins. Dire que parmi eux il acquit bientôt un renom de cou-

rage, n'est-ce point faire de lui le plus magnifique éloge ? Fier de son père, dont la conduite héroïque durant le siège de Paris excitait l'admiration des plus braves, il se proposa d'être digne de lui, et pendant quatre mois il tint en face de l'ennemi d'une main vaillante le drapeau de la patrie, qu'il devait teindre de son sang. Plein de mépris pour le danger, sans cesse attentif aux périls des autres et oublieux de lui-même, il n'avait qu'une seule préoccupation, le salut de son pays.

Après le combat du plateau d'Avron, M. de Saisset fut nommé vice-amiral ; Edgard lui écrivit aussitôt pour le féliciter.

(c Monsieur et cher vice-amiral de mon coeur, père adoré,... te voici donc en partie récompensé comme tu le mérites. Mais, si tu fais des choses admirables, il n'en est pas moins vrai que ton pauvre fils végète dans l'oisiveté, et que c'est toujours son vieux papa qui souffre et se fatigue au premier rang. Je voudrais, pour mon repos, te savoir rentré dans tes forts. Et puis,... oh ! que je voudrais voir mon pays, ma pauvre France joyeuse, nos armées victorieuses ! Puissions-nous triompher enfin des hordes d'Attila ! Pauvre France ! tu lui avais donné ta vie. mon père aimé; Dieu a écouté nos prières, il a refusé ton sacrifice, je l'en bénis du

fond de mon cœur. Mais je pleure sur mes pauvres amis morts au champ d'honneur : Duquesne, Verschmider, commandant Desprez^ de Grancey ! Oh ! que Dieu éprouve la pauvre France ! Qui donc la vengera? Si elle doit succomber, que Dieu reprenne son serviteur; je ne veux pas lui survivre, » Dans cette admirable lettre d'Edgard, son âme, à la fois si affecteuse et si forte, se révèle tout entière avec ses sentiments d'honneur et ce fier patriotisme qui préfère la mort aux hontes de la défaite. Sa prière ne fut que trop exaucée, et Dieu allait lui épargner la douleur d'être le témoin de nos derniers désastres. Sa brillante conduite durant les premiers jours du bombardement lui valut d'être nommé, le 1 1 janvier, lieutenant de vaisseau. Ce même jour il écrivait à sa mère :

K Continue, mère, de prier pour moi, pour mes matelots. Ils sont si beaux au feu qu'on se sent pris d'héroïsme à leurs côtés ! Tes saintes prières m'entourent d'une auréole; mes hommes m'appellent, je vole auprès d'eux, et le danger s'éloigne. Je continue à remercier Dieu et à avoir confiance.

« Je ne fais que mon devoir, sans forfanterie, mais bravement. Aujourd'hui, je peux me dire brave, mais sans imprudence. Je mûris sous le

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feu : cela est beau, cela élève l'âme. Je deviens, ce me semble, un brave garçon, complet. Vive la France! Honneur au cœur qu'elle donne à ses enfants ! Je n'ose avouer que cette vie de dangers me ravit, je suis trop jeune pour le dire; on pourrait croire à de l'orgueil. Et même à toi, mère, je ne voudrais pas me vanter, mais..., quand nous serons débloqués, je te ferai tout raconter par mes seconds maîtres.

<c Ce soir, je prends possession de îa plus belle batterie, la plus périlleuse; c'est le poste d'honneur. Elle a déjà eu quatre tués et douze blessés. Bah ! ma peau est blindée ! Vive la France ! A bas Bismarck et ses canons Krupp !

« Tes prières et la sainte Vierge m'ont préservé. »

Après la nomination d'Edgard au grade de lieutenant, M. Bécourt, curé de Bonne-Nouvelle et depuis massacré sous la Commune, lui disait dans une lettre : « Vous souvient-il, Edgard, de cette parole : Que sert à l'homme de gagner l'univers entier, s'il vient à perdre son âme ?» — Le jeune officier s'empressa de lui répondre : « Oui, monsieur le curé, il m'en souvient, et aussi de cette autre parole : Potins inori quam fœdari. »

Le 14 janvier, Edgard écrit à M. Layrle, ancien

conseiller d'État et ami de son père, qui l'avait félicité de son avancement : « Je vous remercie du fond du cœur de votre bienveillant souvenir. J'espère me rendre digne de la distinction qui m'a été accordée, bien que je n'aie fait que mon strict devoir. Tous ici nous sommes unis dans une même pensée : aider de toutes nos forces et de toutes nos aptitudes à la délivrance de notre malheureux pays. »

Le i6 janvier, vers neuf heures et demie du soir, un obus prussien vint frapper à son poste de combat notre cher Edgard. Dieu, nous l'espérons, l'a visité à ce suprême moment par sa grâce; car, si soudaine que soit la mort, elle laisse place à un acte instantané de repentir ei d'amour qui assure le salut.

Le P. de Bengy, qui, après avoir souvent affronté les balles prussiennes, devait tomber sous celles de la Commune, se hâta d'offrir ses consolations de prêtre à Mme l'amirale de Saisset : ce Votre fils que j'aimais beaucoup n'a certainement pas été au péril avec une conscience souillée ; il me l'avait solennellement promis, et les Pères dominicains d'Arcueil l'ont sans doute entendu. Edgard, faisant allusion à son scapulaire, me disait : «. Vous m'avez « mis une corde au cou, je ne l'ai jamais quittée.

<c Mon soiivene\-vous m'aidera à bien mourir, et je « donnerai ma vie sans regrets pour mon pays, >

Sa grande dévotion pour la sainte Vierge était bien connue de ses anciens maîtres et de ses camarades; sans aucun respect humain, il s'en faisait honneur. Un jour il disait à sa mère : « Ne vous faites pas illusion; votre fils n'est point un saint Louis de Gonzague. Quand on parle mal des prêtres ou du bon Dieu, je ne dis rien; mais si on injurie en ma présence la sainte Vierge, oh ! alors, je ne puis le tolérer; car elle est pour moi la maman des mamans. » Aussi, il invoquait son secours avec la plus grande confiance au moment des examens et dans les circonstances critiques de la vie, assuré d'obtenir aide et protection de sa puissante Mère du ciel. En souvenir de cette dévotion spéciale d'Edgard, Mme l'amirale de Saisset a voulu que l'acte de consécration de son fils à la sainte Vierge, avec un cœur en vermeil, fût suspendu au pied de la statue de notre chapelle, don de l'une de nos promotions de Saint-Cyr.

Les obsèques d'Edgard eurent lieu à la Madeleine le i8 janvier, au milieu d'un grand concours de militaires de tous grades et de toutes armes, qui étaient venus donner à cette mort prématurée un suprême témoignage de sympathie. Un autre

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martyr de la Commune, M. Deguerry, prononça quelques mots d'éloge et de consolation, et après la cérémonie funèbre il écrivit à la pauvre mère la lettre suivante : « Madame, il n'est pas un cœur qui n'ait été vivement affligé à la nouvelle de la terrible mort de votre fils unique. En voyant l'attitude d'accablement, sous le poids de la douleur profonde, de l'amiral son si digne père, qui l'avait formé par ses beaux exemples et ses lumineux conseils à l'accomplissement du devoir avant tout et toujours, je me suis senti le besoin de faire entendre quelques paroles de notre foi, seule capable de consoler une douleur de la nature et de l'étendue de la vôtre. J'y étais excité aussi par la présence d'un grand nombre d'officiers de tout grade de la marine et par celle de beaucoup de matelots et de soldats, témoignant tous par leur recueillement triste et religieux à quel point ils estimaient et aimaient ce jeune et vaillant frère d'armes et combien ils regrettaient sa perte. C'est par ignorance. Madame, que j'ai manqué de dire, à la fin de mes q.uelques paroles, que l'âme de votre fils avait pour trouver grâce devant Dieu, avec le mérite de son holocauste au salut de la patrie, la vertu et la prière d'une sainte mère. »

A peine le général Trochu eut - il appris la

mort du jeune lieutenant qu'il s'empressa d'envoyer à son père la dépêche suivante :

17 janvier 1871, 8 h. 55 minutes.

Le gouverneur de Paris au vice-amiral Saisset, au fort de Noisy-Ie-Sec.

« Très-digne et malheureux ami, je remplis auprès de vous, avec un cœur profondément attristé, mon devoir de commandant en chef en vous annonçant que votre fils est mort devant l'ennemi.

a C'est un bien cruel sacrifice, et je le fais avec vous.

« Adieu; vous et moi rejoindrons un jour ou l'autre ce regretté jeune homme; il faut que nous y soyons préparés.

0 Supportez cette affreuse douleur avec le courage que je vous sais.

a Trochu. »

Après cette lettre digne d'un ami, d'un soldat et d'un chrétien, nous citerons les belles paroles d'adieu prononcées sur le tombe d'Edgard par M. le vice-amiral Touchard.

« Encore un deuil, encore une mort ajoutée à

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toutes ces morts glorieuses, à ce long martyrologe de la défense de Paris !

« Chaque jour, officiers et matelots, matelots et officiers, tombent côte à côte, unis par la mort comme ils le sont dans la vie, par une étroite solidarité de péril et d'honneur; ils tombent, et la pairie reconnaissante recueille leurs noms pour les garder, pour les honorer dans l'histoire de cette lutte suprême.

« Adieu, jeune et généreuse victime d'une cause juste et sainte! Dieu a des miséricordes infinies pour les défenseurs du pays qui tombent sur le champ de bataille. Déjà il vous a recueilli dans son sein. Implorez-le à l'heure présente, implorez sa bonté et sa justice pour le triomphe de la cause que vous avez vaillamment défendue.

« Messieurs,

a En présence du cercueil qui renferme tant de jeunesse et d'espérances anéanties d'un seul coup; mon cœur est saisi d'une indicible tristesse,- mais il s'en dégage en même temps ce cri d'énergique espoir et d'ardent patriotisme : Dieu sauve la France 1 »

Raoul Bohrer comte de Kreuznach, né à Lyon le 24 juillet i85i, élève de l'école Sainte-Geneviève du i3 octobre 1868 au 8 juillet 1869, reçu le 36« à l'école de Saint-Cyr en 1870, engagé volontaire au i^"" de ligne et au i36^ de marche, puis dans les francs-tireurs militaires de la Seine, îué à Bougival le 21 octobre 1870.

IxAOUL ressentit plus que tout autre les bienfaits de l'éducation fortement chrétienne qu'il avait reçue au sein de sa famille. Son caractère ardent l'eût exposé à bien des périls, mais sa foi vive et profonde le maintint fidèle à ses devoirs jusqu'au dernier soupir. Durant son séjour à l'école Sainte-

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Geneviève, il ne manquait point à chaque jour de sortie d'aller en pèlerinage à Notre-Dame des Victoires. Après avoir obtenu les diplômes de bachelier es lettres et de bachelier es sciences, il se présenta au concours de Saint-Cyr et fut reçu avec le numéro 36*.

La nouvelle de notre première défaite à Wissembourg lui parvint en Suisse, et aussitôt il écrit à son père et à sa mère : a Je reviens. Permettezmoi de ne pas attendre la rentrée de Saint-Cyr qui n'aura lieu qu'en octobre. D'ici là que d'événements peuvent survenir! Laissez-moi m'engager, je vous en supplie, et je vous promets de vous dédommager de toutes les peines que j'ai pu vous donner jusqu'à ce jour. »

Arrivé à Lyon, il trouva le peuple surexcité par nos désastres. Les maisons religieuses, surtout celles qui sont situées dans les faubourgs, étaient menacées; et pour les protéger contre le pillage, Raoul vint s'offrir des premiers. Il se constitua gardien de nuit au monastère des Pères Dominicains, heureux de servir à la fois la cause de l'ordre et celle de Dieu

Dès son retour dans sa famille, il s'était engagé dans le i" de ligne qui se trouvait alors en face de l'ennemi; mais ce régiment, décimé par nos pre-

RAOUL DE KREUZNACII. jZ

miers désastres, fut incorporé dans le iSô""^ de marche destiné à la défense de Paris. Avant son départ, Raoul alla trouver un jeune prêtre qui sollicitait un poste d'aumônier, et pour lequel il avait beaucoup d'estime et d'affection. « Mon père, lui dit-il, tâchez donc de rejoindre le corps du général Lamirault; j'en ferai partie. J'irai tous les jours me confesser, et du moins, comme cela, je serai toujours prêt. »

De Paris, où il se trouva bientôt enfermé par le blocus, Raoul écrivait à sa mère : « Je n'ai pas quitté les miens pour vivre de la vie de caserne. Ce qu'on y voit et ce qu'on y entend suffirait à dégoûter du mal. Soyez donc bien tranquille, chère maman; je n'abuse pas de mon indépendance et je n'ai pas une seule grosse faute à me reprocher; vous savez ce que j'entends par là ! »

A son grand regret, il n'avait pu prendre part ■ aux premiers engagements qui eurent lieu autour de la capitale. Fatigué de cette inaction, il obtint enfin, après de nombreuses démarches, la permission de s'engager parmi les francs-tireurs militaires de la Seine.

Le 21 octobre au matm, son nouveau bataillon est désigné pour aller au delà du Mont-Valérien reconnaître les ouvrages de l'ennemi. Entraîné plu-

loin que le gros du détachement, Raoul, avec un petit nombre de soldats de toutes armes suit le commandant Jacquotqui chasse les Prussiens de Rueil et les poursuit jusqu'à Bougival. L'ennemi, caché dans les vignes qui avoisinentla Malmaison, laisse s'approcher cette poignée de braves et les fusille à bout portant. Au moment où Raoul essaye de franchir une brèche faite à la muraille, il tombe mortellement blessé.

Une demi-heure après l'action, un aumônier qui traversait le théâtre du combat entend une voix qui implorait son secours, et il aperçoit un jeune soldat, le front percé d'une balle, tout baigné dans son sang, les mains jointes dans l'attitude de la prière. « Monsieur l'abbé, s'écrie Raoul, c'est Dieu qui vous envoie! Je vais mourir, voye?:, j'ai perdu tout mon sang! Je voudrais me réconcilier. Je n'ai pas grand'chosc à me reprocher, je me suis confessé et Vai communié ce matin même à Notre-Dame des Victoires. . y>

L'aumônier écrivait après le siège à M. le comte de Kreuznach : « Agenouillé près de ce cher blessé que je retrouve toujours dans mes souvenirs comme le plus croyant et le plus édifiant, je lui fis boire un peu de madère pour le ranimer. Je lui lavai le visage et pansai de mon mieux la blessure qu'il

avait au front;, et je l'embrassai en lui témoignant le désir de le faire porter à l'ambulance. « Oh! c'est inutile, me dit-il^ je n'en reviendrai pas . Voyez ♦ quelles affreuses blessures ! Ce qui me rend malheu reux, c'est que mes parents né sauront peut-êtr pas que je suis mort en bon chrétien. Promettezmoi de le leur faire savoir, et je prierai Dieu pour vous. Pauvres parents, je les aime tant!» — Comme l'aum.ônier s'éloignait après l'avoir absous, il le rappelle : « Quelle est donc ma pénitence ? » ditilj puis il commence un signe de croix, mais il ne peut l'achever. — Non loin de là était tombé le commandant Jacquot; avant d'expirer, il désigna le jeune franc-tireur pour être porté à l'ordre du jour.

Le lendemain matin un père capucin qui accompagnait les ambulances ne rencontra plus qu'un cadavre dépouillé de tout ce qui pouvait exciter la convoitise. Sur le corps de Raoul de Kreuznach il ne trouva que le nom du vaillant soldat tué à l'ennemi et les témoignages de sa dévotion envers la sainte Vierge, un scapulaire, des médailles et un chapelet.

MAURICE DU BOURG

Maurice du Bourg, né à Laval le 6 juillet i83g, élève de l'école Saint-François-Xavior (Vannes) de i85i à i856, puis de l'école Sainte-Geneviève du 6 octobre i856 au I 6 juillet iBSg, capitaine au le^ bataillon des zouaves pontificaux, chevalier de l'ordre de Pie IX, décoré de la mé-

' daille d'or de Castelfidardo et de la croix de Mentana, tué à la bataille du Mans le ii janvier 1871.

IVlAURicE du Bourg a eu l'insigne honneur de partager toutes les luttes et toutes les gloires de cette milice d'élite qui, durant dix années, protégea le trône du Saint-Père. Accouru le premier de tous à l'appel de Pie IX^ il demeura jusqu'au dernier jour fidèle à son drapeau; et quand s'évanouit tout espoir de résister à l'armée sacrilège du Piémont,

MAURICE DU BOURG

il ne quitta Rome avec son noble régiment que pour courir à d'autres pe'rils. Intrépide soldat du Saint-Siège et de la France, il fut encore meilleur chrétien; et les faits d'armes qui ont illustré sa vie nous semblent moins dignes d'éloge que sa piété et sa vertu.

Il fît ses premières études à l'école Saint- François Xavier de Vannes, et sa conduite fut toujours digne des convictions religieuses qu'il avait puisées au sein d'une famille où les plus beaux exemples de foi et de dévouement avaient entouré son enfance. Après avoir consulté sa mère et ses maîtres, Maurice se résolut à embrasser l'état militaire; et pour se préparer à Saint-Cyr, il vint au mois d'octobre i856 à l'école Sainte-Geneviève, où il devait passer trois années. Son amour du devoir et son heureux caractère lui conquirent l'estime et l'affection de ses condisciples. Grâce à sa tendre dévotion envers la sainte Vierge, il conserva toujours cette pureté du cœur qui est la gloire et la force d'un jeune homme; et dès lors il donnait de grandes espérances que l'avenir n'a point démenties.

Nous ne voulons point dire qu'il n'ait jamais mérité de réprimandes; mais du moins il savait les accepter humblement et en tirer profit ; et ses condisciples se rappellent encore avec quelle noble gé-

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nérosité il demanda pardon en public d'une faute commise. Peut-être poussait-il parfois sa franchise d'allures jusqu'au sans-gêne ; et on avait quelque peine à lui faire prendre ces habitudes d'ordre extérieur dont il ne comprenait pas assez les avantages. Mais de nombreuses qualités compensaient si bien ces défauts de moindre importance que maîtres et condisciples avaient pour lui la plus haute estime.

Le succès de ses examens semblait assuré, quand au mois de juillet iSSg une maladie sérieuse l'empêcha de prendre part au concours. On obtint du ministère un délai; et après sa guérison il subit les épreuves ordinaires. Déclaré admissible, par suite du chiffre moins considérable de la promotion de cette année il ne fut point admis, et on s'arrêta à un ou deux numéros avant celui que Maurice avait obtenu. La Providence, qui le destinait à une plus noble mission^ ne permit pas qu'il entrât à Saint-Cyr. Cette glorieuse destinée qui l'attendait fut prédite à Mme du Bourg par une sainte femme, Mme de Vaubernier, sœur de notre bien-aimé Père Ducoudray, mère d'un zouave tué sur le même champ de bataille que Maurice et morte le i5 septembre 1870. « Consolez-vouSj lui dit-elle avec un accent prophétique qui produisit

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sur Mme du Bourg une profonde impression, consolez-vous si Dieu a envoyé à votre enfant cette maladie ; il le réserve pour d'autres combats. »

De retour à Laval, Maurice, qui redoutait l'oisiveté comme le plus grand des périls pour un jeune homme, se livra tout entier à l'étude et aux œuvres charitables de la société de Saint-Vincent de Paul, dont il fut l'un des membres les plus assidus. Durant l'hiver, le patronage des Apprentis occupa presque tous ses instants; après avoir visité les pauvres, chaque soir il faisait à ses jeunes auditeurs un cours de mathématiques, et les dimanches il les surveillait et partageait leurs jeux, sacrifiant de grand cœur son temps et ses plaisirs à ses chers protégés, tout à tous comme il était tout à Dieu.

Telle était l'existence si bien remplie de Maurice quand survinrent les événements d'Italie. Spoliateur des Romagnes, grâce à notre sang répandu sur les champs de bataille de Magenta et de Solférino, le Piémont, certain de la complicité du gouvennement impérial, convoitait les autres provinces du Saint-Siège. A la nouvelle de ce vol audacieux, un cri d'indignation se fit entendre dans le monde catholique , et l'élite des jeunes gens chrétiens voulut joindre aux courageuses protestations de l'épiscopat celle des armes. La Moricière avait ré-

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pondu à l'envoyé du souverain pontife par ces simples paroles : « Le Pape me demande, il faut obéir; » et à sa suite un grand nombre de volontaires quittèrent leurs foyers pour voler à la défense du Saint-Père. L'appel adressé à toutes les âmes généreuses devait être entendu de Maurice; ausS fut-il l'un des trois premiers qui s'engagèrent pour cette croisade de 1860.

Au commencement d'avril il apprend que MM. d'Aigneaux et Lapène, ses anciens condisciples à l'école Sainte-Geneviève, font leurs préparatifs de départ. Le jour même, sa décision est prise; il quitte son pays, toutes les joies d'une riche existence, dit adieu à sa pieuse mère à la fois heureuse et triste de la résolution de son enfant. Accompagné de ses deux amis, il se hâte de se rendre à Rome, avec l'espérance de se battre et, s'il le faut, de mourir pour défendre les droits du vicaire de Jésus-Christ.

Comme le corps des zouaves n'était pas encore constitué, il s'engage au i" régiment étranger, et immédiatement il part pour la frontière avec le général de Pimodan, qui venait d'apporter à Pie IX le secours d'un courage et d'un dévouement à toute épreuve. Une troupe de quatre cents révolutionnaires conduite par Zambianchi, chef de brigands

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dont les crimes avaient souillé Rome en 1848, venait d'envahir les États de l'Eglise; soixante soldats pontificaux les culbutèrent, tuèrent une partie des garibaldiens tandis que les survivants prenaient honteusement la fuite. Cette brillante affaire, nommée le combat des Grottes, fut l'heureux début de la petite armée du Saint-Siège; mais les volontaires, qui se trouvaient à quatre lieues de là, ne prirent point part à ce premier engagement.

De nouvelles recrues arrivaient chaque jour à Romej où bientôt fut formé ce bataillon francobelge, qui devait montrer au monde ce que valent des chrétiens et des hommes de cœur, et ajouter une page si glorieuse à l'histoire de la France et à celle de l'Église. Du mois de mai au mois de septembre, le temps se passa en préparatifs de défense ; il fallut équiper, instruire, organiser à la hâte ces jeunes gens pleins de bonne volonté, mais novices pour la plupart dans le métier des armes. Maurice supporta gaiement les fatigues de cette rude vie, et comme il s'était proposé en venant à Rome de servir Dieu dans la personne de son vicaire, il s'acquittait avec un zèle tout religieux de ses devoirs.

D'un caractère vif et plein de feu, il ne pouvait tolérer l'inconduite de quelques soldats qui par bonheur quittèrent bientôt le régiment. Il écrit de

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Nami le 1 3 juillet à un prêtre de Laval : « Je suis dégoûté de vivre avec ces étres-là qui me font horreur toute la Journée; j'ai déjà deux fois manqué me faire mettre à la salle de police pour deux soufflets que j'ai donnés à deux d'entre eux qui blasphémaient devant moi. Il n'y a rien dont j'aie plus d'horreur que des blasphèmes... Vous me trouverez peut-être un peu misanthrope; mais, grâce à Dieu, les principes que vous et maman m'avez inculqués sont si chrétiens que je me mets quelquefois pour cela dans des colères épouvantables. J'espère que le bon Dieu me le pardonnera; car c'est en quelque sorte pour lui que je le fais, v

L'invasion piémontaise vient enfin fournir à Maurice l'occasion si impatiemment attendue de combattre les ennemis du Saint-Siège. Comme ses compagnons, il se dispose à la lutte en recevant la sainte Eucharistie, sachant bien que communier c'est recevoir la force et ce courage surhumain qui brave l'insulte aussi bien que la mitraille. Mais pour faire mieux connaître ses sentiments, nous n'avons qu'à citer la lettre qu'il écrivit à Mme de Lippe, mère de l'un des martyrs de Castelfidardo :

« Pardonnez-moi d'avoir été si longtemps sans répondre à votre lettre; mais je n'ai pas eu encore un instant pour vous parler de mon bon ami

MAURICE nu BOURG.

Léopold de Lippe, maintenant martyr de sa foi comme il s'y attendait. Car le matin, au commencement même de la bataille, placé tout près de moi, il me disait : « Je désire mourir aujourd'hui. Voici « mon adresse; si tu t'en tires, toi, tu écriras à ma « mère... » Pour ce qui le concerne, depuis sa derîiière lettre, sa vie était un peu celle de nous tous, bien qu'il nous servît d'exemple. Comme vous le savez, nous partîmes du camp le 12 septembre, et tous les jours nous faisions des marches de dix à douze lieues; ce qui n'empêchait pas ce brave garçon de porter constamment son sac, au lieu de faire comme beaucoup d'autres, qui mettaient le leur sur les voitures. Le soir, nous arrivions éreintés; j'avais parfois la fièvre, et comme, en ma qualité de caporal de semaine, j'avais beaucoup à faire , il me remplaçait et m'aidait dans ma besogne... Vous me demandez s'il a communié la veille de la bataille, voici ce que je peux dire à ce sujet. Nous nous trouvions toujours ensemble à la sainte table, sans cependant nous être jamais donné le mot. Je ne crois pas qu'aucun soldat de la colonne de Pimodan ait pu communier le jour ou la veille de la bataille; car, ainsi que beaucoup d'autres, j'en ai cherché vainement les moyens. Mais, trois ou quatre jours auparavant, nous avions pu le faire à

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Macerata. Voilà tout ce que je sais de votre enfant, mon bon ami, Léopold de Lippe. J'ajouterai que, le jour de la bataille, nous avons combattu côte à côte, désirant tous les deux être aussi réunis dans le séjour des bienheureux. Il paraît qu'il était plus digne que moi du martyre, que sa vie tout entière de complaisance et de charité pour ses camarades lui avait si bien mérité; il a obtenu cette grâce que je n'ai pu avoir. Je l'ai vu tomber près de moi, frappé d'une balle à la tête; je l;"n relevé, mais il était déjà avec les anges. J'ai i^n-orâssé pour la dernière fois son pauvre corps tout sanglant, et j'ai été obligé de le laisser pour continuer à me battre. » Maurice en effet alla se battre, et avec un tel courage qu'il mérita d'être signalé même parmi les héros qui l'entouraient. Calme et résigné, sans penser au nombre des assaillants, avec ses compagnons d'armes il rejeta jusqu'au dernier instant comme un déshonneur la pensée de se rendre, ne demandant au Ciel qu'à partager le sort bienheureux des saintes victimes qui gisaient sur le sol autour de lui. Pour raviver ses forces, souvent il tournait ses regards vers le dôme de Notre-Dame de Lorette; mais il eut beau affronter la mort, elle respecta celui que Dieu destinait à d'autres luttes pour rendre son sacrifice plus méritoire et sa ré-

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compense plus belle. Quand la petite armée pontificale eut été écrasée et détruite, retiré dans la ferme des Crocettes avec vingt-trois Français, durant deux heures, il continue à défendre ce dernier poste au milieu des projectiles de toute sorte. Enfin, l'incendie rend toute résistance impossible; et lorsqu'il cesse de combattre, ses mains étaient ensanglantées par les baïonnettes ennemies; une balle l'avait légèrement blessé au talon. Le lendemain de cette bataille, aussi glorieuse poui les troupes du Saint-Siège que déshonorante pour les Piémontais, il écrivait à sa mère : « Je puis vous dire comme François P'' : tout est perdu, fors l'honneur. Vous pouvez être nère de votre fils, comme le commandant est fier de nous. Notre- Dame de Lorette, sous les yeux de qui nous nous battions, m'a puissamment protégé. Je n'ai que des égratignures, et j'en ai réellement honte. Ce qui me console, c'est que, mes camarades le savent bien, ce n'est pas ma faute si je n'ai pas été tué... Je renonce pour jamais à la France, à revoir ma pauvre mère et tous mes amis, plutôt que de voir la cause du Saint-Père perdue. J'espérais que nous serions tués ou vainqueurs; mais prisonniers, jamais!» Ce nouveau sacrifice était de tous le plus cruel pour son âme chevaleresque; Dieu le demandait,

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il l'accepta avec une patience toute chrétienne ; et comme il était demxcaré le front haut au milieu de la mitraille, il ne le courba point en face de ses vainqueurs.

Maurice avait perdu ses bas et ses souliers au commencement de l'action en traversant une rivière guéable; après être resté nu-pieds durant le combat, il put enfin enlever les chaussures d'un cadavre piémontais. C'est ainsi qu'il fit la route d'Osimo jusqu'à Chambéry, sans linge, sans argent, partout accueilli par les huées de la populace. Mais ces insultes ne purent troubler sa sérénité surhumaine. Il aurait répondu comme l'un de ces héroïques jeunes gens que l'on plaignait d'avoir reçu tant d'outrages : « Oh ! nous ne faisions pas attention à tout cela; nous sommes chrétiens. »

De retour à Laval le 1 5 octobre, Maurice put embrasser sa mère et passer quelque temps au sein de sa famille. Tandis que tous se réjouissaient de le revoir et le félicitaient d'avoir échappé à de si grands périls, seul il regrettait de survivre à ceux qui avaient conquis la palme des martyrs, en donnant à la cause de Dieu le témoignage de leur sang. « Jamais, disait-il sans cesse, je ne trouverai une aussi belle occasion de mourir. »

Aussi son repos fut de courte durée. Ayant

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appris que le reste du patrimoine de Saint-Pierre était menacé d'une nouvelle invasion, dans la crainte qu'un seul combat fût livré sans qu'il pût y prendre part, le 26 décembre, après avoir dit adieu à son grand-père qu'il ne devait plus revoir ici-bas, il se mit en route pour l'Italie. Au moment du départ, sa mère fit quelques instances pour le retenir. « Je veux partir, répondit-il avec sa simplicité ordinaire, je veux me dévouer. Si le Saint- Père ne veut pas de moi, eh bien! j'irai offrir mes services au roi de Naples. »

Peu de temps après son arrivée à Rome, où il se rendit avec son frère Roger, plus jeune que lui, Maurice reçut les galons de sergent et, comme blessé, la médaille émaillée de Castelfidardo. L'année suivante, sans avoir jamais sollicité un pareil honneur, il fut nommé chevalier de Pie IX, de toutes les récompenses la plus ambitionnée par les soldats pontificaux. Dans les engagements avec les bandes garibaldiennes à Ponte -Correze, sa courageuse conduite prouva une fois de plus combien il était digne de la décoration décernée à son mérite et à sa valeur, pirtuti et merito. Mais son dévouement au Saint-Siège devait être soumis à une rude épreuve, qui lui fit regretter les périls et les fatigues des expéditions militaires.

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Durant quatre années, le Piémont parut se contenter des vols qu'il avait commis, et, avec un respect hypocrite, protéger ce qui restait des Etats du Saint-Siège. Pour consommer la spoliation de son auguste victime, il attendait une heure plus propice; et, pendant Cette trêve forcée, les zouaves se virent condamnés à la vie de garnison. On sait combien cette existence inactive est fatale à grand nombre de jeunes gens qui n'ont aucun goût pour les occupations utiles et les études sérieuses. Les meilleurs jours se passent à ne rien faire, et au milieu du désœuvrement apparaissent bientôt les vices qui forment le hideux cortège de l'oisiveté. Maurice sut échapper à tous ces dangers, et, après avoir rempli en conscience ses devoirs de soldat, il consacrait le reste du temps à secourir les pauvres. Le bataillon des zouaves le regarde comme l'un des principaux fondateurs de sa conférence de Saint- Vincent de Paul. Ami tendre et dévoué, il aimait à rendre service à ses camarades, et toujours, dans les circonstances difficiles, on était assuré de trouver auprès de lui une parole d'encouragement etunbon conseil. Quand les exigences du service ou les œuvres de charité lui laissaient quelques instants libres, retiré dans sa chambre avec un ami, ils s'occupait de mathématiques ou lisait des livres instructifs.

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Les pratiques de piété avaient une grande part dans sa vie, et nous le trouvons aussi chrétien loin des périls de la guerre que sur les champs de bataille. Toujours fidèle à ses devoirs religieux, sans ostentation comme sans respect humain, souvent il s'approchait de la sainte table. « J'ai besoin^ disait-il, de force et de soutien; que deviendrais-je sans la sainte communion ? » Aussi allait-il toutei les semaines, et quelquefois plus souvent, se purifier au tribunal de la pénitence et recevoir la sainte Eucharistie.

Ces jours-là, il avait grand soin d'éviter tout ce qui aurait pu le distraire. « Le P. Daniel, écrit-il à sa mère le 26 décembre i863, avait obtenu la permission de dire pour nous la messe de minuit. La petite église était pleine de zouaves, et presque tous ont communié. Je devais aller réveillonner avec sept ou huit autres; mais la plupart d'entre eux n'avaient pas communié, et j'ai craint en me lançant dans ce cercle la trop grande dissipation. Aussi, je me suis tenu tranquillement chez moi avec Paul, et nous avons réveillonné au coin du feu avec du pain, du miel et du café noir, d Chaque fois que le service n'y mettait point obstacle, il assistait au saint sacrifice de la messe. De plus, dans la journée il aimait à faire une visite au

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saint-sacrement, afin de prier pour l'Église et pour les zouaves pontificaux.

Ses allures simples et franches lui donnant accès partout, il savait en profiter pour dire de bonnes paroles, encourager les uns et consoler les autres. Sans le plus léger respect humain, et avec l'espoir de faire du bien à quelque camarade, parfois il disait tout haut dans un groupe : « Je vais chez monsieur l'aumônier; » ou plus simplement encore : « Je vais me confesser ; qui m'accompagne ? »

Dans sa correspondance et dans les notes rédigées par quelques-uns de ses amis, nous trouvons des preuves nombreuses que son zèle n'était point sansrésultats.llécrit àsamèrele 6 novembre 1864: « Mercredi, j'étais de garde depuis huit heures du matin; je comptais vous écrire pendant ce tempslà, mais j'avais pour caporal un enfant, comme nous en avons plusieurs ici; ils ont besoin pour marcher droit qu'on les mène en lisière... J'ai voulu le pousser jusqu'au bout, car depuis quelques mois il avait abandonné la confession. Je n'avais pu réussir pour le jour de la Toussaint; mais le soir même je l'ai emmené à confesse, et mercredi, fête des morts, il s'approchait avec moi de la sainte table. Vous comprenez qu'après cela, bien que je ne doive ce succès qu'à ma Madone de Vicovaro

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devant laquelle brûle toujours un lampion dans ma chambre, — s'en moquera qui voudra, — je ne pouvais pas le quitter et je suis resté tout le temps à causer avec lui. Du reste, dès qu'il a un moment libre, il vient toujours le passer avec moi. Tous les soirs, il attend que je sois rentré, quelquefois jusqu'à dix heures, et nous allons dire ensemble notre chapelet. Je vous assure que je suis trèsheureux avec lui, et tous les jours je remercie ma Madone en la priant de bien vouloir continuer à se servir de mon intermédiaire pour faire quelque bien.

« Je trouve qu'ici, avec cette diable de vie de garnison, nous faisons souvent plus de mal qu'autre chose, surtout moi qui ne sais point résister parfois à une mauvaise plaisanterie. Du moins, pour dix individus auxquels on fait du mal par légèreté et sans le vouloir, si on pouvait seulement faire du bien à un seul? J'espère que le bon Dieu y verrait un peu de bonne volonté. Nous devons, ce me semble, mener ici la vie d'apôtres, du moins dans notre petite sphère. Que de fois, après Marie que vous m'avez appris à aimer, je vous remercie dans le fond du cœur et devant Dieu des principes que vous m'avez inculqués. Si j'ai quelque orgueil, ce n'est pas de ce que je puis faire ou dire, mais bien

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d'avoir une mère comme celle que Dieu m'a donnée. Après cela, comment ne pas vous aimer, ma chère maman; je suis votre fils à un double titre, suivant la nature et suivant la grâce. »

Nos appréciations sur le caractère et la vertu de Maurice, bien qu'elles soient fondées sur les plus sérieux témoignages, pourraient peut-être sembler exagérées à ceux qui ne l'ont point connu d'une manière intime. Quelques apparences, il est vrai, lui étaient défavorables ; et parfois, pour qui se contentait d'un examen superficiel, la beauté de cette âme si pure et si fortement chrétienne se trouvait voilée par des défauts purement extérieurs. D'une bravoure qui allait sur le champ de bataille jusqu'à la témérité, en certaines occasions il subissait l'influence d'une nature nerveuse et trop facilement excitable. Avait-il, par une brusquerie involontaire, blessé quelqu'un de ses camarades : il s'empressait aussitôt de faire des excuses avec une simplicité qui lui conquérait plus d'affection et plus d'estime. Dans la conversation, sa verve gauloise n'était point toujours assez sévère sur le choix des mots, et pourtant une parole licencieuse lui faisait horreur; il imposait immédiatement silence ou bien se retirait.

Ami profondément dévoué, il ne reculait devant

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aucun sacrihce, et pour ne point compromettre un camarade, il nhe'sitait point à prendre sur lui le poids d'une fâcheuse affaire. Une fois entre autres, ayant promis de ne point révéler un fait trèspréjudiciable à un zouave, afin d'être fidèle à sa promesse, il alla jusqu'à se laisser accuser luimême. Ses amis durent, malgré lui, faire connaître la vérité, pour l'empêcher de subir les graves conséquences de cet acte vraiment héroïque.

Sa dévotion envers la sainte Vierge était celle d'un enfant qui aime passionnément sa mère. A Rome, près de son lit se trouvait une petite statue,' au pied de laquelle jour et nuit brûlait une lampe, que , pendant ses a:bsences , sa propriétaire était chargée d'entretenir. Comme il habitait non loin de l'église de Saint-Augustin, chaque jour il allait rendre visite à la célèbre Madone que l'on y vénère. Aussi attribuait-il à sa puissante protectrice toutes les grâces qu'il avait reçues, et sa confiance envers elle n'avait point de bornes.

a Je m'étais couché fatigué, écrivait-il à sa mère, et j'avais oublié de dire mon chapelet que j'ai l'habitude de réciter tous les jours. Durant mon sommeil cette omission me préoccupait. J'ai voulu chercher mon chapelet, et ne le trouvant pas, j'ai allumé ma bougie. Alors, dans mon lit j'ai vu un

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scorpion; aux mois de juillet et d'août leur morsure ici est mortelle. Je me suis mis à genoux pour remercier celle qui m'avait si bien prote'gé. »

Il ne pouvait point trouver de termes assez énergiques pour exprimer la force et la tendresse de son affection pour Marie. « Je ne sais pas dire, écrivait-il encore à sa mère, combien Je l'aime et ce que je pourrais faire pour celle qui fait tant pour moi ! » Et dans une autre lettre du 3 mai i865 : « J'ai orné la madone de ma chambre avec toutes les roses artificielles qui m'avaient servi d'amusement dans les foires des environs; c'est un moyen de sanctifier le passé. En retournant en France, je l'emporterai et je l'illuminerai dans ma chambre scomme ici. Puis, je vous la laisserai avec tout son entourage, lorsque je retournerai au bataillon; ce sera à vous d'en avoir soin. Je trouve cette coutume italienne d'avoir une madone avec un luminaire trop belle et trop touchante pour ne point la conserver. »

Il profita de son séjour en Italie pour visiter les pèlerinages les plus célèbres, et sa ferveur fut récompensée, surtout à Vicovaro, de grâces extraordinaires. Plein de zèle pour l'honneur de Marie, il ne pouvait souffrir qu'on l'insultât en sa présence. Un jour, nous raconte l'un de ses camarades, nous

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étions trois ou quatre dans une salle quand vint à passer dans la rue un homme qui se permit de blasphémer à haute voix le nom de l'immaculée Mère de Dieu. Maurice, saisi d'une sainte colère, se précipite vers la porte, cherchant des yeux ce misérable. On n'eut que le temps de l'arrêter; sinon, je ne sais à quelle violence il ne se serait point livré, tant son indignation était profonde.

Il avait le plus grand désir de venir en aide aux saintes âmes encore détenues dans le purgatoire, et chaque jour , outre un grand nombre d'autres bonnes œuvres faites à leur intention, il offrait pour elles une dizaine de chapelet. « Si tu savais, disait-il à l'un de ses amis intimes, comme je tiens à cette dizaine ; je sais que j'aurai beaucoup à expier après ma mort, mais les âmes que j'aurai délivrées prieront pour moi. » Afin de les secourir d'une manière plus efficace, même quand il ne serait plus en ce monde, il écrivit l'acte suivant.

« In nominePatris et Filii^ etSpiritus sancîi. Amen.

« Moi, Maurice du Bourg, après y avoir longtemps réfléchi, et en présence de ma madone de Vicovaroen qui j'ai toute confiance, déclare que je désire, toujours soumis à la sainte volonté de Dieu :

« I» Que toutes les indulgences que je pourrai

MAURICE DU BOURG. 97

gagner soient appliquées aux âmes du purgatoire;

« 2° Que tous les mérites que je pourrai avoir leur soient également appliqués;

« 3° Que toutes les prières ou messes que l'on pourra faire dire pour moi servent aussi à leur soulagement;

(c 4° Que toutes les prières ou messes que l'on dira après ma mort servent aussi à leur soulagement :

ce Espérant toujours de la bonté divine que ces âmes, pour lesquelles je veux me dévouer complètement, me serviront à leur tour de médiatrices auprès de Dieu et de sa sainte Mère^ pour m'épargner les longues souffrances que m'auront méritées mes péchés.

(c Et je désire que ceux qui ouvriront ce papier après ma mort n'en fassent pas moins dire toutes les prières et les messes qu'ils auraient fait dire sans cela.

«« En foi de quoi je signe ce papier, après en avoir donné connaissance à mon confesseur seul.

« Maurice du Bourg.

«Fait à Frascati, à la suite de mes réflexions sur la mort de..., le 27 janvier i865. »

Presque toutes les lettres de Maurice nous

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révèlent son grand amour pour les âmes du purgatoire. Il avait envoyé à sa mère un petit livre sur cette sainte dévotion avec un petit chapelet, et il la presse souvent de répandre autour d'elle cette pieuse pratique, «r C'est ma dévotion, écrit-il le 4 janvier 1867; j'ai toujours récité ce chapelet, même rhiver dernier, quand je passais la nuit dans la montagne. 11 me semble que ces bonnes âmes écartent de moi tous les dangers, non-seulement ceux du corps, mais encore ceux de l'âme. J'aurais bien voulu en faire connaître la pratique* vous qui connaissez beaucoup de monde à Laval, tâchez de la répandre; elle est appelée à faire beaucoup de bien. Ceux qui n'ont pas le temps de réciter le chapelet ordinaire pourraient réciter celui-ci, qui est trèscourt. Par là, on se rend utile aux âmes qui ne peuvent plus s'aider elles-mêmes, quelquefois à des personnes bien aimées. Ne soyons pas égoïstes; pensons aux autres avant de songer à nous. »

Ces dernières paroles résument la belle vie que nous racontons; l'amour de son devoir, l'abnégation et l'oubli de soi-même, tels étaient les nobles mobiles qui dirigèrent Maurice dans la plupart de ses actions.

On voit quelle était sa fidélité à la grâce de Dieu, qui, après l'avoir appelé à la défense de son vicaire,

MAURICE DLT BOURG.

le rendait de plus en plus digne de sa sainte mission. Les âmes m.oins fortement trempées que la sienne se fatiguaient d'attendre l'arme au bras un insaisissable ennemi, et plusieurs de ses compagnons regagnaient leurs foyers ; mais lui, patient autant que brave, ne pouvait se résoudre à quitter son drapeau; et, au prix des plus grands sacrifices, il s'était décidé à demeurer ferme à son poste, tant que son épée pourrait être utile au souverain pontife. Dans un voyage qu'il fit à Laval, sa mère lui exprimait tout le bonheur qu'elle aurait à le voir habiter près d'elle : « Je ne quitterai Rome, lui répondit-il, que lorsque tout sera fini. Ne vous en plaignez pas, ma mère; c'est la conséquence des bons principes dans lesquels vous nous avez élevés dès notre enfance. »

Les catholiques ne sauraient assez louer ce corps de braves qui, depuis Castelfidardo jusqu'à la prise de Ropie, ont monté la garde autour du trône du Saint-Père, insultés par les lâches et les égoïstes qui ne peuvent rien comprendre au courage et au dévouement, sans qu'aucune épreuve pût lasser leur constance et triompher de leur vertu. Pendant onz années, ces vrais soldats chrétiens, types de fidélité et d'honneur, veillèrent auprès du tombeau des saints apôtres, bravant les langueurs de l'ennui et de

Virai

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la fièvre, usant leurs forces dans une guerre d'escarmouches, endurant avec dilatation de coeur de cruels mécomptes, et, disons-le, parfois aussi de dures humiliations. Mais quand ils sentaient leur courage faiblir ou le sang bouillonner dans leurs veines, un cri de : Vive Pie IX ! s'échappait de leurs lèvres; le souvenir du pontife confié à leur garde suffisait pour cicatriser les blessures faites à leur fierté et adoucir tous leurs chagrins. Oui, c'est l'image toujours présente de leur père bien-aimé qui les a rendus si vaillants et si fidèles, sublimes de foi, d'abnégation et de charité, patients dans les épreuves, invincibles aux attaques de toutes les séductions, pleins de constance au milieu d'obscurs labeurs et de veilles prolongées, sans peur sous la perpétuelle menace de la trahison, et sans défaillance quand tout semblait perdu; c'est elle qui excitait leur ardeur dans le combat, elle surtout qui consolait leur agonie et apparaissait à leurs regards mourants pour entr'ouvrir devant eux les portes du ciel.

Les faits que nous racontons prouvent assez que tels furent les sentiments de Maurice jusqu'à son dernier soupir. Aussi le Saint-Père avait-fl pour ce soldat si dévoué la plus tendre affection. Sa mère eut le bonheur d'être admise avec lui à une audience

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particulière. Pie IX mit son bras autour du cou de Maurice, en disant : « Ah ! le voilà mon vieux capitaine ! » — Bien d'autres témoignages de bienveillance lui furent prodigués, chaque fois qu'il fut reçu par le souverain pontife. La nouvelle de sa mort fît verser à Rome plus d'une larme; et le Pape, oubliant les grandes épreuves qu'il supporte si noblement, fit parvenir à M"""" du Bourg l'expression de ses regrets pour la perte d'un serviteur aussi fidèle de l'Eghse et du Saint-Siège.

Du mois de décembre i865 jusqu'en novembre 1866, il demeura toute une année dans les montagnes, occupé à poursuivre les brigands qui infestaient les frontières. Dès trois heures du matin on devait être sur pied; et comme il fallait suppléer au nombre par la rapidité des mouvements, une grande partie du jour se passait en marches forcées à travers des sentiers presque impraticables. Si grand était son désir de se dévouer que, loin de se plaindre de ces fatigues excessives, il aurait touIu pouvoir s'imposer de plus rudes sacrifices. La deuxième compagnie, à laquelle il appartenait alors, eut peut-être la plus large part des privations de cette campagne. Elle était partie de Velletri, au moment où Maurice débarquait à Civita-Vecchia, de retour d'un voyage dans sa famille. A cette

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nouvelle, il ne peut se consoler d'un contre-temps aussi fâcheux. « Je crois que je vais devenir fou, écrit-il à sa mère le 8 novembre i865; je me promène dans Rome sans savoir où donner de Is tête... On retient ma feuille de route, sous prétexte d'emmener demain des recrues à Velletri; je n'aurai pas rejoint avant dimanche soir, et je suis persuadé que le coup sera fait à ce moment ; j'arriverai trop tard. Une fois en route, je ne bouge plus d'avec ma compagnie, et je ne remets plus les pieds dans Rome que pour partir en congé quand tout sera fini. Vous comprenez qu'avec tout ce remue-ménage, adieu l'audience que j'allais avoir,, adieu toutes les commissions : mon devoir avant tout. Cependant ne vous effrayez pas trop ; je puis vous assurer d'avance que, dans cette lutte contre les brigands, le bataillon ne perdra presque point d'hommes, et vous savez qu'à cause de vous je suis spécialement protégé. Priez seulement pour que je sois toujours digne de faire mon devoir et afin que je ne manque aucune occasion. Ce matin j'ai encore communié à cette intention; vous voyez donc que je me tiens toujours prêt. Ainsi ne vous inquiéter pas. T>

Maurice put bientôt rejoindre ses compagnons d'armes, et il eut sa alorieuse part dans les périls et

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ÎOJ

dans les fatigues de cette année 186G, de toutes celles qu'il passa parmi les zouaves la plus pénible pour lui. Malgré la fièvre qui parfois le dévorait, les pieds souvent écorchés par les longues marches de jour et de nuit, jamais il ne voulut consentir à quitter le bataillon, tant qu'il y avait à combattre un ennemi du Saint-Siège.

L'un de ses camarades dans cette rude expédition nous a fait connaître quelques traits de son inépuisable charité. « A peine, écrit-il, nous laissait-on respirer un jour, deux jours au plus. Maurice, qui pensait à tous les autres avant de songer à lui, profitait de ces moments de repos si courts et si nécessaires, pour aller visiter dans les détachements voisins ceux de ses amis qu'il savait malades. Je me souviens de l'avoir accompagné dans une de ses courses charitables, qu'il me proposa au retour d'une expédition de cinq jours dans la montagne, et le lendemain nous devions repartir. Il s'agissait de courir durant les vingt-quatre heures de répit jusqu'à Sezze, petite ville sur le bord des marais Pontins, située à six grandes lieues de notre cantonnement. Un frère d'armes bien-aimé et bien digne de l'être se mourait à Sezze d'une fièvre typhoïde. En dépit de la chaleur et de son excessive fatigue, Maurice voulait, coûte que coûte, lui serrer

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encore une fois la main, prier près de lui et le consoler. La visite fit un très-grand bien à notre malade. Il en fut si touché qu'il sembla revivre, et un mieux inespéré se déclara (i).

« Que de fois je l'ai vu près des malades, au chevet des mourants, remplir ce rôle d'ange consolateur! Combien en a-t-il ainsi assistés dans le dernier combat! Souvent on le voyait dans les hôpitaux, soignant avec le même dévouement les soldats et les pauvres que la charité y avait recueillis. Aussi brave et aussi oublieux de lui-même au milieu des épidémies qu'au plus fort de la mêlée, il était partout où il y avait quelque péril à courir ou quelque souffrance à soulager.

a Non content de prodiguer ses témoignages d'affection pour le Saint- Père, il voulait le faire

(i) Ce zouave, devenu religieux de la Compagnie de Je'sus, n'a point oublie la tendre charité de Maurice. « Je ne sais, écrit-il, toutes les industries qu'il inventait pour me procurer le moindre soulagement. Déjà ceux de ma compagnie avaient épuisé toutes les ressources que le zèle le plus dévoué peut inspirer en pareilles circonstances, et cependant Maurice cherchait toujours de nouvelles inventions. Sa prière était continuelle. Je le vois encore au pied de mon lit, le visage triste, les yeux fixé* sur moi, et semblant me dire : " Ah', s je pouvais te guérir ! » Je renonce à décrire les qualités d'un cœur si aimant. Dieu seul sait tous les trésors qu'il avait déposés dans cette belle âme. »

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aimer. Dans ce but, quand il passait dans une ville, il s'efforçait de gagner l'estime et l'affection des principaux habitants, leur parlait avec chaleur du gouvernement si doux et si paternel de Pie IX, de ses incomparables avantages que leur enviaient à juste titre les catholiques des autres pays. Ses exemples venaient à l'appui de ses paroles ; et quand on voyait ce soldat modèle prier souvent dans les églises, visiter les malades, secourir les pauvres, on ne pouvait s'empêcher d'aimer celui qui inspirait de si purs et de si nobles dévouements.

« Il avait la plus tendre sollicitude pour tout ce qui pouvait contribuer à la gloire de Dieu et de la sainte Vierge. J'ai connu un pauvre enfant de dixsept ans que Maurice savait vicieux et qu'il entreprit de convertir. Durant de longs mois sa patience ne se lassa jamais; il réussit enfin, et cette conquête fut l'une des plus douces joies de sa vie.

ce Parmi ceux qui l'ont connu, et par là même aimé, il en est peu qui ne lui soient point redevables de quelque service ou d'un bon conseil. On peut dire qu'il ne laissait échapper aucune occasion de faire du bien. Ses blessures le dispensaient de porter le saCj mais il n'usa iamais de ce crivilége qu'en faveur de ses camarades. Dès le commence-

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ment de l'étape, il prenait le sac de quelque soldat fiévreux et s'emparait du fusil et des cartouches d'un autre. Il semblait que la souffrance lui revînt de droit, quand il pouvait soulager l'un de ses frères d'armes. »

Au mois d'août 1867, le choléra vint ravager la petite ville d'Albano: et grand nombre d'habitants, épouvantés par la rigueur du fléau, s'enfuirent de leurs demeures, abandonnant cadavres et malades. Alors arriva un détachement de quarante-deux hommes commandé par un lieutenant belge, M. de Résimont. A son grand regret, Maurice fut contraint de rester à Rome ; mais quand le service lui laissait un jour libre, il s'empressait d'accourir au secours de ses camarades, qui montrèrent en cette occasion tout ce que la charité chétienne peut inspirer de dévouement et d'héroïsme. Dans ses lettres que nous allons résumer il raconte à sa mère les faits les plus touchants dont il a été le témoin; nous compléterons son récit par d'autres témoignages.

Avec le mépris que les zouaves pontificaux ont pour la mort, ils entraient dans les maisons abandonnées, où grand nombre de cadavres gisaient sans sépulture depuis deux et trois jours. Ce qui excitait surtout l'admiration, c'est l'esprit de foi qui

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les animait. D'abord agenouillés au pied de la couche où reposait le défunt, ils récitaient pour lui les prières ordinaires, puis prenaient le corps avec grand respect, le transportaient sur leurs épaules jusqu'au char funèbre et l'accompagnaie'.it ensuite, tristes et recueillis, jusqu'au cimetière. L'un d'eux. Flamand de naissance, ne voulut pas, durant quatre jours, abandonner le char mortuaire; il craignait, disait-il, que d'autres moins religieux n'accomplissent pas avec assez de piété ce saint devoir. Quand il y avait une nouvelle victime, les parents éperdus remettaient la clef de leur maison au premier zouave qu'ils rencontraient, et, sprès lui avoir indiqué le chemin, s'efforçaient de fuir le fléau.

Un )0ur, M. de Charette arrive au cimetière à onze heures et demie : le soleil était brûlant. « Avezvous déjeuné, demanda-t-il à ceux qui travaillaient. — Oh! non, mon colonel, on nous apporte toujours des morts; il faut bien que nous nous préparions à les ensevelir aussitôt. » Trois d'entre eux succombèrent à ces fatigues et à ces privations excessives ; le sort de ces martyrs de la charité fit plus d'un jaloux.

Lorsqu'un nouveau cas était signalé, le lieutenant disait à ceux qui étaient encore libres : a Voici un

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nouveau cholérique ! qui veut aller le soigner? » Et tous cherchaient à gagner les bonnes grâces de leur lieutenant pour être envoyés à ce poste d'honneur. Celui qui avait la préférence se transformait en infirmier; il ne quittait plus le malade confié à sa garde, lui rendait tous les services, allait chercher un prêtre , récitait au chevet du moribond les prières des agonisants, et, après son dernier soupir, l'ensevelissait de ses mains et le transportait au cimetière. Ne trouvant personne pour le remplacer, l'un d'eux ne put consentir à délaisser son malade et resta dix-huit heures sans manger.

a Impossible, écrit Maurice, de comprendre tout l'intérêt que l'on porte à ces pauvres gens. Nous avons trouvé dans une cave deux zouaves à genoux auprès d'un cholérique qui venait d'expirer. 7/^ pleuraient à chaudes larmes, comme s'ils avaient perdu leur frère. Aussi quelle joie lorsqu'ils ont guéri Tun de ces malheureux ; ils l'accablent de leurs caresses. Les italianissimes sont émerveillés, et ils disent : « Que ferons-nous sur un champ de bataille contre des soldats qui ont un tel mépris de la mort ? »

Le cardinal Altieri, évêque d'Albano, qui paya ae la vie son dévouement pour le salut de ses ouailles, écrivait au pape la veille de sa mort ;

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a Les anges seraient descendus des cieux pour soigner mes diocésains, qu'ils ne l'auraient pas fait avec plus de charité et avec plus de zèle. » Puis peu d'instants avant d'expirer, il fit venir le lieutenant de Résimont et quelques zouaves auprès de son lit: « Je vais mourir, leur dit-ilj je vous recommande mon peuple, continuez à le soigner. Au ciel, je prierai Dieu pour vous. »

Huit jours après la mort du cardinal, comme le nombre des cas diminuait de jour en jour, un ordre vint de Rome interdisant aux soldats de visiter les malades. Cette défense fut pour eux un coup de foudre, et, dans la crainte de les voir succomber à la tentation, il fallut exiger de chacun d'eux sa parole d'honneur qu'il obéirait au commandement du Saint-Père. Ne pouvant plus secourir de leurs mains les familles qu'ils avaient adoptées, ils remirent au délégat une liste des pauvres les plus nécessiteux avec une aumône assez abondante. a Puisqu'il ne nous est plus permis, lui dirent-ils, de soigner nos malades, nous tâcherons du moins de les aider de notre porte-monnaie. »

« Ces braves, écrivait M. l'abbé Daniel, puisaient leur dévouement--^ la véritable et unique source, dans la foi, dans la pureté de la conscience et dans la fréquentation des sacrements. Lorsque

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j'arrivai à Albano, le premier soir, il me fallut les revoir tous les uns après les autres. Le lendemain matin, de bonne heure, ils m'entouraient à la sainte messe, et je leur distribuai la sainte communion, ce vrai principe de la générosité chrétienne. »

Quand Maurice ne pouvait point se rendre à Albano, il se dédommageait en visitant les cholérique dans les hôpitaux de Rome, « Je vais chaque jour écrit-il à sa mère le 28 août 1867, voir les malades; j'ai donné aux sœurs ce remède d'un docteur belge dont je me suis servi à Albano chaque fois que j'y suis allé et qui a produit de très-bons résultats. Au milieu de ce mauvais air, je me porte très-bien, et je ne crains pas de toucher les malades quand cela est nécessaire ; plein d'espoir en la Providence, je n'ai pas peur. Je suis convaincu que la charité écarte le choléra. »

Le i" janvier 1867, Maurice avait été nommé sous-lieutenant. Quelques mois après, une nouvelle occasion de se signaler lui fut offerte. G'aribaldi, assuré d'être soutenu par le gouvernement du Piémont, allait de ville en ville haranguant la populace et l'exhortant à marcher avec lui à la conquête de Rome. De toutes parts s'organisaient des comités pour enrôler des volontaires, leur distribuer des armes et des chemises rouges. Les soldats et les

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Z)fficiers de l'armée régulière obtenaient sans pein/»des congés illimités pour prendre part à l'invasiorv du territoire pontifical.

Vers la fin de septembre, quand les hostilités commencèrent, Maurice se trouvait à Rome- et tandis que les troupes pontificales inauguraient la série des brillants faits d'armes qui ont immortalisé cette campagne, un ordre de ses chefs le condamna quelque temps à une cruelle inaction. Ses vœux furent enfin exaucés, et sa compagnie fut envoyée à Nérola, où les envahisseurs avaient hissé le drapeau piémontais. Les zouaves entrèrent dans la ville, poussant l'épée dans les reins les garibaldiens en déroute. Quelques-uns des ennemis se retournèrent pour faire feu sur Maurice; mais l'un de ses sergents le renversa à terre et le préserva d'une mort certaine. Peu de temps après, il fut nommé lieutenant.

Au milieu des bruits contradictoires qui circulaient en France, on comprend sans peine quelles étaient les inquiétudes de sa mère. Pour la rassurer, Maurice lui écrit : « A l'époque du choléra, j'ai vécw avec plus de cent malades, les frictionnant chaque jour, et j'exposais alors bien plus ma vie que Je ne puis le faire maintenant. Eh bien, la Providence m'a soutenu jusqu'au bout et je n'ai pas été malade.

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Pourquoi donc m'abandonnerait-elle aujourd'hui ? Les âmes du purgatoire auxquelles je suis tout dévoué m'entourent et écartent de moi tous les périls. On est bien fort, je vous l'assure, quand on est plein de confiance. Pourquoi donc craindriez-vous pour moi? Supposons que je sois tué, ce qui n'arrivera pas, vous me sauriez plus heureux ; pourquoi pleureriez-vous mon martyre ? La foi en Dieu est une belle chose; ayez-la donc complète, et ne vous inquiétez point si je n'écris pas tous les jours. »

On sait quel fut, à la bataille de Mentana, l'héroïsme des zouaves; témoins de leur irrésistible élan et de leur audace, nos soldats, bons juges en pareille matière, les ont acclamés par des bravos enthousiastes. Dans cette journée où, par une exception assez rare à notre époque, le droit devait triompher de la force, Maurice fut brave jusqu'à la témérité. Sa compagnie était composée de recrues qui lui semblèrent hésiter un instant; pour leur donner l'exemple, seul, complètement à découvert, il se place au milieu de la route et croise les bras sur sa poitrine. Au même instant, un zouave qui s'était placé devant lui est blessé, o Vengeons-le, t> s'écrie Maurice; et ses jeunes soldats, électriséspar la bravoure de leur lieutenant, s'élancent au combat

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avec un entrain admirable. Quelque temps après, on forma de nouvelles compagnies, et le 1 6 décembre il fut nommé capitaine.

Sa joie d'avoir pris part à la bataille tut d'autant plus grande qu'il avait été sur le point de quitter Rome pour aller en France, peu de jours avant le commencement de la campagne. « Comme fài eu de la chance, écrit-il à sa mère, de ne point profiter de mon congé ! Comme je me serais mordu les doigts, et vous aussi, en apprenant que toutes ces belles choses se faisaient sans moi ! Je puis me rendre le témoignage d'avoir bien gagné la croix de Pie IX que j'ai reçue après Castelfidardo. Dans ces deux combats j'ai été aussi tranquille qu'à l'exercice. Au premier coup de fusil, un signe de croix, une recommandation aux âmes du purgatoire, une pensée à ma chère maman et à ma famille : puis en avant! Je ne pensais pas plus aux balles que si j'avais été sur un champ de manœuvres. Je cherchais seulement le côté faible de mes hommes pour les raffermir, les encourage" de la parole ou du geste, ne m'exposant que lorsqu'il était nécessaire d'enlever mes soldats. Je vous assure que je li'aurais pas cédé ma place ! »

Depuis quelques mois la fièvre minait ses forces, et à Ja suite des fatigues de la dernière campagne,

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la maladie fit des progrès qui inspirèrent de sérieuses inquiétudes. Maurice ne pouvait se décider à quitter Rome; mais l'énergie de son caractère et sa force d'âme ne suffisaient pas pour le guérir, et, malgré ses répugnances, il fut contraint de demander un congé. Durant les quatre mois passés à Laval, sa santé gravement atteinte l'obligea presque toujours à garder le lit.

A peine put-il se lever que sa famille dut consentir à son départ ; encore souffrant, il se hâta d'aller rejoindre sa chère compagnie. Pour lui, l'accomplissement du devoir passait avant tout, et les affections les plus légitimes ne pouvaient l'en détourner. A l'époque du mariage de son plus jeune frère, comme il était l'aîné, sa famille désirait vivement sa présence; mais, dans la crainte que son absence ne fût nuisible à ses soldats, il résista à toutes les sollicitations et offrit généreusement à Dieu le nouveau sacrifice que lui imposait son dévouement au souverain pontife. Il attendit jusqu'au mois de février 1870, pour demander un

nouveau congé.

A cette époque, Maurice alla passer quelques jours chez l'un de ses anciens compagnons d'armes, glorieusement blessé à Castelfidardo. « Jamais nous n'oublierons, écrit M. Tresvaux du Fraval,

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la semaine que son amitié consentit à nous consacrer. Il vint avec l'un de ses cousins, Charles du Bourg, comme lui âme d'élite, pieux et aimable jeune homme, doué de toutes les qualités physiques et morales. Hélas! quelques mois plus tard il partait aussi, comme volontaire, à la tête d'une compagnie de mobiles. Au premier combat, il recevait trois blessures graves, tombait aux mains de l'ennemi, et, après quelques jours d'atroces souffrances, il mourait comme on meurt dans sa famille, pieux, calme, et tout résigné à la sainte volonté de Dieu. — Combien cette semaine nous a laissé de souvenirs à la fois doux et tristes ! Nous nous rappelons encore l'éloge que nous faisaient d'eux les personnes qui ont pu les voir. Polis et aimables avec tous, charitables pour les pauvres, respectueux envers les prêtres, ils savaient s'attirer tous les cœurs. Le matiu, quand nous allions les réveiller pour une course lointaine, nous les trouvions à genoux auprès de leurs lits, consacrant à Dieu leurs premières pensées. Lorsque le sentiment du devoir est ainsi gravé dans les âmes, il produit les héros et les martyrs. »

A peine la guerre fut-elle déclarée à la Prusse, que Maurice partit pour Rome, sans attendre un ordre de son colonel. Inutile de raconter ici la dé-

MAURICE nu BOURG.

loyauté du gouvernement italien, qui profitait de nos revers pour insulter à l'honneur de la France et satisfaire ses convoitises sacrilèges. Sous le prétexte hypocrite de maintenir la tranquillité dans les Etats du Saint-Siège, ceux qui avaient été nos alliés au temps de la victoire devenaient nos ennemis quand la fortune des armes nous était contraire. On sait quelle fut la conduite des zouaves dans cette triste journée du 20 septembre; après une résistance héroïque, sur le point d'être écrasés par le grand nombre des assaillants, ils ne rendirent leurs armes que sur l'ordre de Pie IX. Maurice, prisonnier pour la seconde fois, dut subir toutes les vilenies des gens sans aveu que l'armée italienne traînait à sa suite ; on esgaya de lui arracher ses décorations, on lui cracha au visage; mais rien ne put émouvoir son âme trop fière pour ressentir de pareilles insultes, et trop chrétienne pour ne pas s'en réjouir. Il pensait au divin Maître si digne de nos adorations, honni et souffleté pour nous servir d'exemple.

D'ailleurs, de plus graves préoccupations ne lui permettaient point de songer à l'ignoble conduite de cette horde de misérables. Quels déchirements pour ce zouave si fidèle, quand pour la dernière fois il reçut la bénédiction de Père bien-airaé

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auquel il avait consacré sa jeunesse, son sang, toutes ses forces et tout son cœur! Après avoir maintes fois affronté la mort et pris part à tous les combats depuis onze années, quels étaient les résultats de tant d'efforts, de dévouements et de sacrifices? Il quittait Rome, humilié et vaincu, et la force brutale l'entraînait loin de Pie IX prisonnier, dépouillé de ses Etats, trahi et laissé sans défenseurs à la merci de ses geôliers! Mais ce douloureux spectacle ne l'empêchait point d'espérer contre toute espérance; profondément chrétien, il savait que les défaites et les humiliations de la papauté, comme celles du Calvaire, assurent son succès, et qu'en définitive la victoire qui triomphe du monde c'est notre Joi. Avec ses frères d'armes il s'embarqua sur la frégate française POrénoque, et les zouaves pontificaux s'éloignèrent des rivages de l'Italie, en attendant de meilleurs jours.

A peine débarqué à Toulon, le colonel de Charette s'empressa d'aller offrir au gouvernement de Tours sa vaillante épée. Après quelques Jours de retard, on voulut bien accepter ses services; mais aucune subvention ne fut accordée pour l'équipement du nouveau corps franc nommé Légion des volontaires de l'Ouest.

Les zouaves qui depuis une semaine se trou-

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valent à Tarascon furent appelés à Tours par dépêche télégraphique; et bientôt trois compagnies formées à la hâte partirent pour Orléans, le q octobre, sous les ordres de MM. Le Gonidec de Traissan,Zacharie du Reau et Maurice du Bourg. Le 1 1 octobre les soldats du Pape faisaient leur brillant début dans l'armée française à Cercottes et protégeaient la retraite de nos troupes contraintes d'é vacuer Orléans. Le général bavarois von der Thann, étonné de cette résistance, crut que trois régiments de zouaves venant d'Afrique se trouvaient dans la forêt; or, ces trois régiments étaient les trois compagnies de pontificaux, et chacune d'elles comptait à peine soixante hommes. Dans ce combat, Maurice fut exposé aux plus grands périls; un Prussien tira sur lui à bout portant sans l'atteindre.

Après huit jours de marche, les zouaves arrivèrent le 17 octobre au Mans, oti de nombreuses recrues venaient chaque Jour renforcer la nouvelle légion. Maurice se rendit à Laval pour embrasser sa mère, et, malgré l'épuisement de ses forces, il s'empressa de retourner à son poste pour organiser ses nouveaux soldats et les exercer au maniement des armes.

Un jour il se trouvait à table d'hôte avec plusieurs officiers de différents corps. L'un d'eux,

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probablement l'une de ces créatures de Gambetta qui ont humilié la France par leur ineptie et leur lâcheté, lui demande à haute voix si les zouaves se confessent. « Oui certes, répond-il; il y a même entre vous et nous cette différence que nous nous confessons et nous nous battons, tandis que vous, vous ne vous confessez pas, mais vous ne vous battez pas non plus. » Le provocateur ne répliqua point.

Avec le i^' bataillon, auquel appartenait sa compagnie, il fut envoyé à Châteaudun; mais sa fatigue était si grande qu'en arrivant il tomba évanoui. La fièvre ne lui laissait pas un instant de repos; et bientôt une pleurésie se déclara. Malgré ses supplications, le colonel de Charette lui donna l'ordre de revenir au Mans. Inconsolable de quitter sa' compagnie à la veille d'une bataille, il disait avec un accent de profonde tristesse à l'un de nos Pérès : « Dire qu'en ce moment ils se battent peut-être, et je ne suis point là ! d Le 2 décembre eut lieu le combat de Loigny, et pour la première fois Maurice n'avait pas pu aller au feu avec ses frères d'armes.

A peine pouvait-il se tenir debout qu'il rejoignit son bataillon à Poitiers, puis revint au Mans vers la fin de décembre. Sa famille, qui le vit à cette

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époque, fut effrayée de son état d'amaigrissement et de souffrance; une toux continuelle déchirait sa poitrine, et son extinction de voix était telle qu'il éprouvait une grande difficulté pour se faire entendre. Mais la souffrance ne pouvait rien sur cette âme si virile et si chrétienne. Le 2 janvier, il apprend qu'une bataille est imminente; aussitôt il ambrasse sa mère, qu'il ne devait plus revoir ici-bas, et repart pour le Mans. « Le bon Dieu, disait-il, m'a jusqu'ici tellement protégé que j'espère avant peu revenir sain et sauf; du reste, que sa sainte volonté s'accomplisse! »

Le 3 janvier, sa compagnie quittait le collège de Notre-Dame de Sainte-Croix du Mans. Hélas ! plusieurs devaient y revenir deux ou trois jours plus tard, mais pour être déposés dans la chapelle funéraire jusqu'à ce qu'il fût permis à leurs familles de recueillir leurs chères dépouilles. Au moment du départ, la sollicitude paternelle de Maurice lui fit tout prévoir, examinant si chacun avait bien ce qui était nécessaire. Arrivé à Yvrél'Evêque, il alla d'abord camper au château des Arches; puis, par un de ces contre-ordres fréquents dans ces jours de désarroi, à sa grande satisfaction. on l'envoya occuper avec quelques autres compagnies l'église d'Yvré. Malgré une extinction de

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voix et sa grande faiblesse, il refuse l'offre bienveillante de ses amis qui veulent le remplacer dans les fonctions'd'officier de semaine, dont il se trouvait chargé ce jour-là. Après avoir consacré une partie de la nuit à donner des ordres, il essaye de prendre un peu de repos sur les dalles de l'église, ayant pour tout matelas un peu de paille humide.

A quatre heures du matin il était debout, veillant au bien-être de ses soldats avec toute la tendresse d'une mère, tandis que les zouaves et leurs officiers se préparaient au combat par la confession. Dans l'après-midi son bataillon fut envoyé en reconnaissance sur la route de Saint-Calais, et durant deux heures il fallut rester au milieu des sapins, dans la neige jusqu'à mi-jambe. Tant de fatigues achevaient d'épuiser ses forces.

Au retour, il trouve l'église d'Yvré transformée en ambulance, et son bataillon dut s'installer dans une petite maison sur les bords de l'Huisne. Après avoir établi ses soldats le moins mal possible, loin de prendre un repos nécessaire, il va visiter les blessés à l'église et chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul. Cinq semaines plus tard, le caporal de Maurice, qui nous a transmis ces renseignements, revint à Yvré, et y rencontra un jeune mo-

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bile de Laval encore étendu sur son lit de douleur. Entendant parler de ceux qui avaient succombé dans la bataille, le malade raconta comment il avait été abandonné par ses camarades et recueilli par les zouaves. Puis il ajouta : a Oh! comme il était bon, votre capitaine! Il vint me visiter la veille de sa mort, me consola, promit de me faire soigner, d'écrire à mes parents; et toutefois je ne le connaissais point. »

Après cette visite de charité, Maurice revint à son cantonnement. Ses soldats étaient entassés dans un grenier où se trouvait une grande quantité de fruits. Comme ils n'avaient mangé qu'une mauvaise soupe faite à la hâte, plusieurs pensèrent qu'après tant de fatigues ils pouvaient bien prendre quelques pommes. Mais la délicatesse de conscience du capitaine ne put tolérer cette légère infraction à la discipline. « Ces fruits ne nous appartiennent point, » dit-il, et il menaça de punir quiconque y toucherai i.

Le 1 1 janvier, se livrait la bataille du Mans qui devait nous être si fatale. Suivant sa pieuse coutume, Maurice s'était préparé par la réception de la sainte Eucharistie. Dès quatre heures du matin, il vint lui-même réveiller ceux qui devaient faire le café pour la compagnie. La neige tombait à gros

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^flocons, et les soldats avaient quelque peine à allumer le feu; il les encourage, les aide, sans tenir compte du triste état de sa santé, et témoigne sa peine de les voir tant souffrir. Quand tout fut prêt, il prend avec eux dans une gamelle un peu de café, et par son entrain il les exhorte à faire noblement leur devoir. Si nos troupes avaient toujours eu des chefs pareils, n'est-il pas permis de croire qu'elles auraient été invincibles ?

A peine le jour fut-il venu, il s'occupa de ceux dont les forces trahissaient le courage, et malgré leurs protestations, il les contraignit de partir; un officier épuisé par la fièvre ramena au Mans cette escouade de malades. Plus souffrant que tant d'autres, Maurice n'aurait-il pas dû prendre un peu de repos? Depuis plusieurs jours, ses amis, effrayés de son excessive faiblesse, le conjuraient de s'éloigner. Ils renouvelèrent encore leurs instances, le

.prièrent d'aller au moins consulter le docteur; mais tout fut inutile. Le bruit de la fusillade se rapprochait de plus en plus, et il n'était point dans les habitudes de Maurice de quitter sa compagnie en pareille circonstance. Vers le milieu du jour, comme ses zouaves n'avaient rien pris depuis le matin, il appelle son caporal d'ordinaire : « Je ne veux point, dit-il, qu'ils se battent ainsi presque à jeun ; va leur

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acheter du vin rouge. Il en reste encore dans le bourg; tu le feras chauffer et ils y mettront du biscuit. — Mais, mon capitaine, je ne sais pas si j'ai assez d'argent? » Maurice re'pondit en lui donnant deux pièces d'or. Une demi-heure après, le caporal vint lui offrir un verre de vin chaud. « Tous les hommes en ont-ils ? — Dans tous les cas, mon capitaine, il y en aura toujours pour vous. — Non, reprit Maurice, mes soldats d'abord; j'irai après, y) Quand tous eurent bu, alors seulement il accepta un verre de vin; et il fit distribuer ce qui restait aux zouaves des autres compagnies. — Nous n'avons pas hésité à raconter ces faits, de si minime importance qu'il puissent paraître; mieux que tout ce que nous aurions pu dire, ils montrent ce qu'était Maurice au milieu de ses soldats, attentif aux moindres détails, compatissant à toutes les souffrances, oublieux de lui-même et généreux jusqu'à l'héroïsme.

Au moment où son bataillon allait être engagé^ Maurice rencontre un de ses amis, capitaine des mobiles de la 'Vienne, et lui fait part de ses tristes pressentiments. « Pour être pr^t, lui dit l'officier de mobiles, Je me suis confesse'' ce matin. — Et moi aussi, répondit-il, sans cela je ne me battrais pas aussi bien. »

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Dans cette journée les zouaves pontificaux s'illustrèrent par des prodiges de valeur. Bien que la plupart de ces jeunes gens, arrivés depuis peu au bataillon, fussent encore inexpérimentés, guidés par les vétérans de Rome, ils combattirent avec l'entrain et la solidité des plus vieilles troupes Maurice, qui depuis longtemps avait acquis le renom de brave parmi les plus braves, affronta la mort avec son intrépidité habituelle. A force d énergie, il obligeait son corps épuisé à obéir aux élans de son âme vaillante; sa voix était si faible qu'il fut obligé de faire transmettre ses ordres par un sous-officier.

Vers trois heures du soir, les puissantes colonnes des Prussiens s'étaient emparées du plateau d'Auvours et s'y établissaient avec une redoutable artillerie : coûte que coûte, il fallait le reprendre. Le général Gougeard vint aux zouaves : a Allons, messieurs, dit-il, en avant pour Dieu et la patrie ! Le salut de l'armée l'exige. » Maurice avec ses compagnons gravit les pentes sous le feu de l'ennemi et parvient sur le sommet du plateau. Au moment où se livrait une lutte acharnée et corps à corps, tout à coup de sa poitrine s'échappe ce cri : « Mon Dieu ! » et il tombe affaissé sur lui-même : une balle l'avait frappé au milieu du front. Ses soldats se précipitent

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sur le corps inanimé de leur capitaine, et l'enlèvent du milieu de la mêlée.

a Dans la nuit du 1 1 au 1 2 janvier 1 87 1 , raconte un commandant au 4^ bataillon des mobiles de la Vienne, quand nous remontâmes après la bataille sur le plateau d'Auvours, le général Paris, s'adressant aux officiers qui l'entouraient, demanda quelqu'un qui connût les zouaves pontificaux. Le capitaine de la Marque s'avance aussitôt. Accompagné d'un sous-lieutenant et des hommes de sa compagnie, il parcourut le plateau pour reconnaître les morts, et plaça lui-même sur un brancard le corps de Maurice, qu'il fit ensuite transporter à Yvrél'Evêque. »

Au Mans, ses anciens maîtres reçurent avec un religieux respect, dans leur chapelle de Notre-Dame de Sainte-Croix, les dépouilles mortelles de celui qui a laissé de si précieux souvenirs au collège de Saint-François-Xavier de Vannes et à l'école de Sainte-Geneviève. Le R. P. Recteur de notre collège du Mans écrivit à sa mère une lettre dont nous citerons ici quelques extraits :

a Madame,

« Durant ce long séjour des zouaves pontificaux à Saint-Croix, j'ai été souvent en rapports

MAURICE DU bOURG.

avec votre fils, et j'ai eu le bonheur de connaître intimement son cœur, si brave, si angélique; cette expression ne m'a pas échappé, elle rend seule toute ma pensée; car lorsqu'il a cessé de battre, soyez certaine, Madame, qu'il était uni à Dieu, et qu'il est allé continuer au ciel avec les anges les actes d'amour qu'il faisait sur la terre. Permettezmoi de vous en donner la preuve. .

« La nuit de Noël, Maurice vint me trouver, m'amenant un officier de chasseurs d'Afrique; je les confessai tous deux, et quand votre fils se releva du prie-Dieu, je le vois encore me prenant la main, pour me confier ses grandes inquiétudes. Savezvous, Madame, ce qu'elles étaient ? Il se reprochait de ne pouvoir empêcher ses soldats d'offenser Dieu. « A Rome, me disait-il, c'était plus facile, la disci- « pline militaire m'aidait à défendre le blasphème. « Mais depuis que nous sommes en France, j'entends a des soldats de ma compagnie jurer, des recrues « surtout; quelquefois aussi, dans le rang, en marche, a ils chantent des chansons légères. Je leur ai bien « imposé silence une fois ou l'autre, mais je ne l'ai a pas toujours fait, et je crains bien que ce ne soit G par respect humain. Qu'en pensez-vous ? » Voilà, Madame, les grandes fautes de ce soldat qui avait onze années de service et de liberté. Le noble en-

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fant ! Il ne me disait pas qu'on citait sa compagnie comme le modèle de toutes; mais je savais qu'il passait pour le meilleur des capitaines, et qu'il n'y avait qu'une voix sur son compte parmi les zouaves comme parmi les officiers. Tous les jours, je le vovais exact à venir au collège, c'est-à-dire à la caserne, et que de fois n'y est-il pas arrivé, après sa bronchite, par la neige et la gelée, souffrant d'une extinction de voix presque complète, le cou tout enveloppé, pâle, faible, et ne se croyant pas dispensé d'assister à l'exercice, lors même qu'il n'en pouvait prononcer le commandement. Il a été tué avec cette maladie qui lui laissait à peine les forces nécessaires, mais l'amour du devoir et la piété les lui rendaient, et il croyait plaire à Dieu, comme à vous, Madame, et servir véritablement sa patrie, en s'oubliant pour elle et pour ses hommes qu'il aimait avec l'affection d'un frère. Ferme et juste, il en était chéri ; sa bonté était proverbiale au régiment, comme partout où il a passé. Les personnes qui l'ont logé ou connu, à Poitiers et ici, l'appelaient « le Bon » ,

« Vous avez su déjà, Madame, à moins que les occasions dont je me suis servi n'aient manqué, que le corps de votreMaurice enfermé dans un double cercueil par les soins de M. le comte de la Ville-

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brune, repose sur les dalles de notre petite chapelle, avec ceux de MM. de Feligonde, Fockedey, de Bernard du Port, des capitaines de Bellevue, Belon, du sergent de Vaubernier, et de plusieurs autres zouaves tués autour de lui. Quand l'ennemi nous laissera le passage libre, vous pourrez faire prendre cette chère dépouille. J'espère auparavant pouvoir vous envoyer le sabre de Maurice, qui a pu être conservé, grâce à la présence d'esprit d'un de ses camarades. Lorsque les Prussiens firent afficher : «peine de mort pour quiconque garderait une arme chez lui, » j'ai demandé à tous les officiers blessés de vouloir bien livrer leurs épées; ils préférèrent les briser. Dix jours après, la première effervescence étant apaisée, le lieutenant Benoît, un bon ami de Maurice, qui est ici couché blessé d'une balle dans la poitrine, tira de son litle cabre de votre fils, qu'il avait tenu tout ce temps caché entre ses draps. Un juge de la ville est allé demander hier au commandant la permission de garder pour sa mère l'épée d'un officier tué. Le Prussien voulut savoir qui l'avait, et après avoir répondu que a l'on n'avait pas le droit de garder cette arme depuis quinze jours, » il consentit à la laisser, sous condition qu'elle resterait en vue sur un meuble dans ma chambre, avec son billet d'au-

l3o MAURICE DU BOURG

torisation. Elle me donne occasion de parler des zouaves pontificaux aux officiers prussiens qui viennent chez moi. Je suis bien heureux, madame, que la seule épée qui ait échappé à l'ennemi, dans notre grande ambulance, soit celle de votre fils. J'ai aussi son uniforme complet, glorieusement inondé de sang! Les ennemis l'avaient déjà privé de ses décorations, mais j'ai remis à madame la comtesse de la Villebrune ce que vous savez qu'il portait au cou, attaché à une chaînette, diverses médailles et une croix.

. « Voilà, Madame, tout ce qui vous reste désormais du fils que Dieu vous avait donné j c'est du moins tout ce qu'en garderont vos yeux et vos mains; votre cœur conserve plus et mieux, le souvenir de vertus héroïques pratiquées durant toute la jeunesse, malgré la liberté et les occasions, l'assurance d'avoir rendu au bon Dieu l'âme que sa main vous avait confiée, pure comme vous l'en avez reçue, la certitude qu'elle vit à jamais dans le bonheur, en attendant celui de vous accueillir et de jouir de votre présence, dont le devoir et le sacrifice l'avaient privé sur la terre.

a Si les pertes des chrétiens sont, comme toutes les autres, irréparables, certes il serait faux de dire qu'elles sont sans consolations, et je ne sais si

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une mort peut en offrir plus que celle de votre noble enfant.

« Pour moij je n'oublierai jamais l'impression de recueillement et de foi qui saisissait tous les visiteurs lorsque, en entrant dans notre parloir le lendemain de la bataille, on venait voir Maurice. Il était étendu sur le parquet, entre le capitaine de Bellevue et le zouave Focksdey, un trou de balle au milieu du front un peu au-dessus du sourcil gauche, la barbe toute rûugie de sang, la bouche à demi ouverte et souriante, son uniforme propre et bien en ordre; en s'agenouillant à ses pieds, tous ceux qui l'avaient connu pleuraient, mais ils étaient plus tentés de se recommander à sa protection que de prier pour lui, et moi, madame, qui l'avais vu si intimement, plus que tout autre, je cédais à ce sentiment.

« Veuillez agréer, Madame, la sincère assurance de ma profonde sympathie, et l'expression de mes plus respectueux hommages. y>

Les dépouilles mortelles de Maurice parent enfin être transportées à Laval pour être inhumées dans le caveau de famille. Le i6 février. Monseigneur, entouré du chapitre et d'un nombreux clergé, célébrait à la cathédrale le service funèbre- et la vaste église pouvait à peine contenir la foule nombreuse

MAURICE DU BOURG

qui voulait rendre un dernier hommage au brave défenseur de la France et du Saint-Siège. Près du cercueil de Maurice était placé celui d'un compatriote et d'un compagnon d'armes, neveu du P. Ducoudray, M. Joseph de Vaubernier, tué aussi à la bataille du Mans. Dans l'assistance qui remplissait la nef. on remarquait les généraux de Charette et de Colon, Mgr Daniel aumônier des zouaves avec la plupart des officiers du régiment. Parmi les Pères de la compagnie de Jésus qui assistaient aux funérailles, se trouvait le P. de Bengy; trois mois plus tard il devait trouver à la rue Haxo une mort non moins glorieuse que celle du champ de bataille. Sur le splendide catafalque dressé à l'entrée du chœur, étaient inscrits les noms des batailles auxquelles les deux zouaves avaient pris part en Italie et en France.

Rien ne fut aussi touchant que la douleur des camarades de Maurice; après avoir affronté les mêmes périls, ils enviaient sa fin glorieuse et ne se lassaient point de redire l'éloge de celui que M. Jacquemont, dans la Campagne des gouapes pontificaux, nomme « le plus ancien soldat du régiment et l'un des meilleurs d'entre nous ».

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