‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 9 sur 26 · JOSEPH BAIN · texte numérisé non relu

JOSEPH BAIN

Joseph Bain de la Coq.uerie, né au château de la Cigogne, près Poitiers, le i3 mars 1849, élève du collège Saint- Joseph de Poitiers, de l'école Sainte-Geneviève du 12 octobre 1864 au 28 juillet i856, puis du collège Stanislas, sergent-major des mobiles de Montmorillon, tué à la bataille du Mans le 1 1 janvier 1871.

A.PRÈS avoir fait ses premières études à notre collège de Poitiers, Joseph vint à l'école Sainte-Geneviève pour se préparer à la marine ; il échoua à son examen, revint externe à notre collège de Poitiers, oîi il fut reçu bachelier es sciences. D'un caractère doux et affectueux, il se faisait aimer par sa condescendance et son esprit de conciliation. Mais le métier des armes avait pour lui peu d'attraits, et, après y avoir renoncé, il était sur le point d'entrer

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dans une carrière administrative quand survint la guerre contre la Prusse. Nommé sergent-major dans la compagnie des mobiles de Montmorillon commandée par son cousin germain (i),ilquittaPoitiers vers la fin de novembre, bien convaincu qu'il ne reviendrait pas, mais décidé à se battre quand même avec courage. Son beau-frère, M. de la HitoUe, capitaine d'artillerie, avait reçu trois blessures à Reichshoffen et la famille de Joseph ne pouvait se défendre de tristes pressentiments.

A la suite du désastre d'Orléans, sa compagnie s'éloigna de Châteaurenault à marches forcées. Durant le voyage il écrit à ses parents : « J'arrive à l'instant très-fatigué de l'étape que nous venons de faire, mais j'irai bien encore. Nous verrons probablement le feu d'ici à quelques jours; je ferai bien mon devoir si je ne suis pas trop émotionné par la fusillade. C'est peut- être la dernière fois que je vous écris; mais à la grâce de Dieu ! J'espère en sa miséricorde au moment où il m'appellera à lui.

a Je vous embrasse tous bien fort, et je vous demande de redoubler vos prières afin d'arrêter la rigueur de la justice de Dieu. Je vous demande bien pardon de tous les torts que j'ai pu avoir

(l) M. Georges de Lamarque, notre ancien élève au collège di.- Poitiers.

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envers vous tous et envers tous ceux avec qui j'ai eu des relations.

« Adieu, mes chers parents... Je vous assure que je sm's très-fâché d'être séparé de vous. J'aurais vouli .'ous témoigner tous mes regrets de n'avoir pas toujours été ce que j'aurais dû être à votre égard. Adieu.,, ou plutôt, au revoir. Votre fils qui vous aime bien. »

Le 3i décembre il répondait à une lettre de sa famille : « Nous sommes très-bien installés pour le moment et logés dans deux fermes aux environs d'Arnage, avec défense d'aller au Mans. Nous étions ces jours-ci dans les bois, et quand nos gourbis furent presque confortables, on nous les fit quitter pour aller dans des fermes à cinq cents mètres de là. Depuis Tours, il ne m'est parvenu aucune lettre de vous. J'ai souffert, mais je n'en suis pas mort; je n'en mourrai même pas, je l'espère. Je n'ai besoin de rien, sauf d'un coin au foyer paternel, que vous ne pouvez malheureusement pas m'envoyer. Adieu, cher père; je vous embrasse tous et vous souhaite une bonne année. Que de places vides demain au déjeuner de famille de ma grand'mère! »

Le 1 1 janvier 1871, jour de la bataille du Mans, loseph, prévoyant que l'affaire serait chaude, partit

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dès l'aube avec l'ordonnance de son cousin, et ils firent deux kilomètres pour aller se confesser à raumônier du bataillon du Gers. Au retour il disait à son compagnon : a. Allons, Victor, nous voici prêts à faire notre devoir* » et bientôt les baUes commencèrent à siffler. Les mobilisés de sa compagnie qui suivirent leur capitaine furent placés en tirailleurs dans un bois de sapins, au bas du plateau d'Auvours, et ils répondirent de leur mieux au feu de l'ennemi. Malgré ses craintes de n'être pas assez brave au moment du péril, Joseph durant toute la journée s'était noblement conduit. Nos troupes, écrasées par le nombre, allaient battre en retraite, lorsque vers quatre heures et demie du soir une balle vint le frapper au cœur; la mort fut presque instantanée et à peine un faible cri s'échappa-t-il de ses lèvres.

Nous pouvons i-egretter, mais non pas plaindre, celui qui paraît devant Dieu aussi bien préparé, après avoir reçu l'absolution de ses fautes. A la gloire qui entoure le soldat tombé sur le champ de bataille, s'ajoute alors une consolation meilleure, celle de savoir qu'il a fait en chrétien le sacrifice de sa vie.

GEORGES BARBEREUX

Georges Barbereux, né à Pontarlier (Doubs) le 7 mai 1842, élève du collège de la compagnie de Jésus à Dôle, à l'institution Sainte-Marie de Caen^ puis à Técole Sainte-Geneviève du 14 octobre 1859 au 21 août i86i, admis à l'école de Saint-Cyr en 1861, sous-lieutenant au 99^ de ligne en 1853, lieutenant en 1868, blessé à la bataille de Sedan, mort à Bruxelles le i5 octobre 1870.

vjEORGES se destinait à l'École polytechnique; mais sa santé le contraignit à renoncer à ce projet, et en 1 86 1 il entrait à Saint-Cyr. Son extrême modestie le portait à se tenir à l'écart, et ses amis seuls pouvaient apprécier les qualités sérieuses de cette âme droite et loyale. Après sa sortie de Saint-Cyr, loin de se laisser aller au désœuvrement, il ne profita des

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loisirs de la vie de garnison que pour se livrer à ses études favorites. Le travail, qu'il avait toujours aiméj devint pour lui un délicieux passe-temps. Dans une conférence de la rue Royale où se réunissaient plusieurs jeunes gens instruits et de grande distinction, son aptitude spéciale pour les lettres se fît promptement remarquer, et la société fit imprimer à ses frais quelques-uns de ses travaux.

Malgré sa timidité, qui le portait à une grande reserve dans le choix de ses amis, Georges savait être ferme à l'occasion quand il s'agissait de l'accomplissement d'un devoir. En maintes circonstances il prouva que le respect humain ne le ferait jamais dévier de la ligne de conduite que lui traçait sa conscience. Un jour où il se rendait au collège dont il suivait les cours comme externe — il avait alors seize ans, — son chapelet tombe à terre. Un passant s'en empare, et s'écrie d'un ton moqueur : a Qui donc osera s'avouer propriétaire de ce chapelet ? » Georges a reconnu le sien et n'hésite pas un instant. « Il est à moi, dit-il, et je m'en fais gloire. » Aussitôt quelques jeunes étourdis, qui tenaient à honneur de Taire profession d'impiété, l'accablent de quolibets et d'insultes. L'attitude fière et dédaigneuse de Georges leur impose enfin silence : « Vous n'êtes que des lâches, leur dit-il,

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et VOUS ne m'ôterez point le courage de mes convictions. » Un prêtre, témoin du fait, vint le raconter à ses parents.

La monotonie et l'oisiveté de la vie de garnison lui furent d'autant plus pénibles que parfois il se trouvait en relations nécessaires avec des camarades dont les principes étaient en complet désaccord avec les siens. Il fit donc des démarches pour aller au Mexique; mais, au moment où son désir allait être réalisé, le 99^ de ligne revint en France. Il se consola par l'étude, et ses travaux militaires le firent mettre plusieurs fois à l'ordre du jour dans les inspections générales; aussi fut-il nommé au choix lieutenant en 1868.

Les enfants de troupe de Son régiment lui inspiraient une si grande compassion qu'il demanda à s'en occuper d'une manière toute spéciale. Il parlait à sa sœur en pleurant de ces pauvres orphelins, et toutes les ressources dont il pouvait disposer furent employées à leur venir en aide. L'un d'eux, descendant d'une grande famille, désirait vivement aller voir sa mère, réduite à la misère et veuve depuis la campagne d'Italie. Georges emprunte cent francs et les donne à son petit protégé : ce fut la seule dette qu'il contracta durant sa vie. M. Barbereux voulut connaître l'emploi de ce pre-

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mier emprunt, et malgré sa répugnance à dévoiler cette bonne action, Georges se vit contraint de tout avouer.

Au début de la guerre contre la Prusse, le régiment de Georges se trouvait à Marseille, et on lui donna Tordre de se rendre sur nos frontières du Rhin. Après le désastre de Reichshoffen il écrivait à ses parents ; a La Providence m'a épargné cette fois; je demande pour l'avenir courage et confiance en Dieu. » Une cruelle blessure devait bientôt porter le deuil dans sa famille; sur le champ de bataille de Sedan une balle lui traversa la poitrine. Georges gisait au milieu des morts et des mourants, lorsqu'il aperçut parmi les aumôniers l'un de ses anciens camarades de l'école Sainte- Geneviève, devenu prêtre de la Compagnie de Jésus. Dans une pareille épreuve, ce lui fut une grande consolation de trouver un père et un ami pour se réconcilier avec Dieu. Quand il eut été transporté dans une ambulance, sa première pensée fut pour ses chers parents. Le soir même il leur faisait écrire une lettre qu'ils ne devaient recevoir qu'au bout d'un m.ois; son unique but était de calmer leurs mortelles inquiétudes, s'oubliant lui-même pour ne songer qu'à la douleur des autres. Après bien des difficultés, ils purent enfin arriver jusqu'à

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Sedan, et, sur l'ordre des médecins, pour mettre le pauvre blessé à l'abri des exhalaisons malsaines qui viciaient l'atmosphère, on le conduisit à Bruxelles.

Toutes ces précautions devaient être inutiles, et le mal, qui fit en peu de jours d'effrayants progrès, ne laissa plus bientôt aucun espoir. Georges ne s'illusionnait point sur son état, et il fit prier le supérieur des pères jésuites de venir le préparer à sa . mort. Comme sa visite se taisait attendre, le curé de Sainte- Marie entendit sa confession et lui administra les derniers sacrements. Plein de joie, notre cher mourant pria dès lors avec plus de ferveur; sa patience et sa résignation, déjà si admirables, s'accrurent encore. <■<. Que la volonté de Dieu soit faite ! » répétait-il à chaque instant. Une seule pensée venait parfois le troubler : il regrettait de ne plus revoir sa sœur. Quand sa mère, épuisée de fatigue, le quittait pour prendre un peu de repos, il se faisait réciter des })rières en latin par la religieuse qui le veillait : « Ma Sœur, lui disait-il, cela me rappelle mon temps de la rue des Postes. »

Le T 5 octobre, quelques minutes avant sa mort, Mme Barbereux cherchait encore à lui donner un espoir qu'elle n'avait plus. « Ma pauvre mère, répondit Georges, n'ayez plus aucune espérance;

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ce n'est pas la volonté du bon Dieu. Mais ne me quittez pas; embrassez-moi, cela me donnera du courage. » Puis il dit qu'il avait sommeil, demanda le crucifix, et, sans souffrances, s'endormit paisiblement dans le Seigneur.

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