‹ Souvenirs de l'insurrection normande, dite du fédéralisme, en 1793Chapitre 21 sur 45 · FAUCHET · texte numérisé non relu

FAUCHET

Indépendamment de la mention générale que nous venons d'en faire, ce personnage, nous parait d'une importance à mériter d'ailleurs un article tout particulier.

Claude Fauchet était prêtre, prédicateur du Roi, abbé de Montfort, grand vicaire de l'évéché de Bourges, etc. — Il s'était fait connaître par des productions oratoires et philanthropiques de quelque mérite, à commencer par Y Éloge de saint Louis prononcé à l'Académie française et publié en 1774.

- Au début de la révolution de 1789, Fauchet en adopta vivement les premiers principes, et ne fit

pas difficulté de prendre part à quelques-uns de ses actes.

Il figura dans les rangs des vainqueurs de la Bastille, et en reçut le titre dont il aimait fort à se parer.

11 eut aussi une grande influence parmi les électeurs de Paris, et fut chargé momentanément de la police de la capitale qu'il administra avec beaucoup de succès.

Il avait fondé, dès ce t^mps, un journal dit la Bouche de Fer, et une espèce de club -dit le Cercle SociaL

Fauchet se produisit, dans Tun et dans l'autre, comme le coryphée d'un système qui n'a appartenu qu'à lui et à ses adeptes, et se distingua essentiellement des Girondins, auxquels on prétend communément l'associer. Ce système consistait dans la prétention d'organiser l'avenir sur les principes de la fraternité universelle, en faisant amalgame de la philanthropie maçonnique et de la charité chrétienne, et en fortifiant la première par la seconde.

11 fut élu évêque de Baveux (ou plutôt du Calvados), le n avril 1791, et prit possession le U mai suivant, irrégulièrement et par intrusion, en place de Mg' de Cheylu$, illégalement expulsé, et sur le refus de M. Gervai^ de la Prise, qui avait été nommé avant lui.

Le lendemain 12, il prêcha en l'église de 8t-Pierre, à Caen« te sujet de son sermon était la Charité ckré^ tienne, et il commençait par ces paroles : « Frères 1 les Français sont libres ! — Ils le seront — éternellement! »

— Bill insista surtout sur le précepte de l'aumône qu'il établit dans toute sa rigueur, sans même admettre aucune explication mitigée sur le fameux exemple des deux tuniques.

Ce discours, prononcé d'ailleurs avec un admirable talent, ne put que produire un grand effet sur la multitude des auditeurs. Il ne manqua pas non plus de faire dire, d'autre part, aux Anti-Constitutionnels que Tabbé Fauchet avait prêché la loi agraire, qu'il transportait le langage de la Révolution dans la chaire chrétienne, que son éloquence était incendiaire, etc., etc.

La cérémonie de la Fédération, célébrée le 1 4 juillet suivant dans les plaines de Cormelles, lui fournit l'occasion d'une sorte de réponse à ces attaques. 11 la fit en deux mots, en prenant pour texte ce passage de saint Luc : Ignem veni mitiere in terrant^ et quid volo nisi accendatur ?» et s' écriant aussitôt : « H est incendiaire aussi l'Evangile, etc.

Un ou plusieurs de ses autres écrits de ce temps finissaient par cette bizarre formule : « Les tyrans sont morts. » — Fauchet.

Nous étions alors à cette triste époque de la Révolution eu la Royauté, successivement dépouillée de toutes ses attributions, allait périr incessamment pour n'avoir pas su vaincre la défiance des peuples, tandis que la République, à laquelle personne ne pensait sérieusement, s'avançait peu à peu pour la supplanter comme une nécessité funeste.

Notre population, préoccupée de ces débats, s'était

partagée sur cet objet en deux partis que ne représentaient pas mal, pour le vulgaire, les sectataires et les adversaires du nouveau clergé constitutionnel.

Fauchet, par sa position et son titre, se trouvait naturellement à la tète de l'un de ces partis.

Dans l'état de dispersion des chefs naturels de l'autre, le ministre de l'intérieur, M. de Lessart, imagina de lui rendre quelque consistance en le plaçant sous la direction du pi*ocureur général syndic du Département, iM. Bayeux, homme sincèrement dévoué à la monarchie, et doue, d'ailleurs, d'un mérite et d'un talent des plus distingués.

Le moment approchait ou de nouvelles élections s'annonçaient comme devant avoir lieu incessamment pour la formation d'une première assemblée législative.

Le ministre tenait par dessus toutes choses à empêcher que M. Fauchet y fût nommé.

Nos royalistes reçurent leurs instructions à ce sujet, et, en conséquence, la lutte préliminaire s'engagea aussitôt.

L'attaque commença par une adresse de la municipalité de Bayeux à l'Assemblée nationale, contenant une dénonciation contre l'évoque Fauchet, pour plusieurs faits d'infraction aux lois, les uns ridiculement exagérés, les autres tout-à-fait imaginaires.

Le but était d'obtenir l'autorisation d'une poursuite judiciaire contre lui, tendant à amener un décret de prise de corps qui, dans l'intention des plaignants, devait le frapper d'inaptitude à figurer aux prochaines élections .

Tout cela ne réussit d'abord point mal. Les poursuites furent autorisées et le décret de prise de corps prononcé. Mais lorsque vinrent les élections, le premier acte des électeurs fut de déclarer non avenus les efiFets de la procédure, de rappeler M. Fauchet à ses fonctions électorales, et de décider que pour rendre un hommage plus solennel à son innocence reconnue, ils se transporteraient tous chez lui pour le ramener triomphant à la salle des séances. — Ce qui fut exécuté sur le champ,

Fauchet fut nommé premier député du département, à la date du 4 novembre 179 L

Les mêmes influences le portèrent, un an après, à la Convention Nationale.

Il ne tarda pas à s'y faire des querelles violentes avec quelques-uns des chefs de la Montagne, notamment avec Danton et Marat, surtout relativement au procès du Roi.

Il revint plusieurs fois sur cette question à la tribune, et dans des écrits spéciaux, et toujours avec une vigueur de raisonnement et d'élocution des plus remarquables.

Il en prenait occasion de demander l'abolition de la peine de mort, et disait en concluant :

a Songez que des hommes barbares vous deman- « dent encore cent cinquante mille têtes, et qu'après « leur avoir accordé celle du ci-devant roi, vous ne a pourrez leur en refuser aucune autre. »

Le décret prononcé, et même accompli, Fauchet ne cessa pas pour cela d'en parler avec la même

amertume, et comme d'une mesure atroce, inique, insensée, et par là il aggrava encore les haines qu'il n'avait pas craint de défier.

Dès le 15 avril, son nom associé à ceux des principaux chefs de la Gironde, fut porté sur la liste des vingt-deux députés, que les sections de Paris dénon* çaient comme devant être expulsés de la Oonvention.

Ijes débats qu'amena la crise du 3 1 mai, l'y trouvèrent établi, et ne Fen écartèrent, pour le nM>ment, avec deux autres pour la mise en accusation, que. sur l'engagement qu'ils prirent de renoncer voloniaire" ment à leurs fonctions de députés.

Au mois de juillet suivant, a l'occasion du meurtre de Marat, et sous le prétexte imaginaire de rapports avec M"* de Corday qu il avait, disait-on, conduite aux tribunes de la Convention, Fauchet fut envoyé aux prisons de TAbbaye et ensuite traduit au tribunal révolutionnaire.

Il y comparut le 24 octobi*e avec ses collègues, les vingt-un de la Gironde, fut avec eux aussi condamné à mort, le 30 au soir, et exécuté le lendemain. Il mourut en homme de cœur et en chrétien fidèle, et repentant de ses fautes et de ses erreurs.

On a dit beaucoup de mal de Fauchèt; le seul exposé sommaire des faits de sa vie, suffit peut-être pour l'excuser sur beaucoup de points.

Les nécessités de sa position l'avaient placé entre deux partis qui ne le ménageaient guère, et avec lesquels il crut pouvoir user de représailles. Il se les permit violentes, la fougue de son caractère remporta

fréquemment, dans sa polémique, au delà des limites dans lesquelles, comme apôtre de la fraternité universelle, il eût dû se maintenir avec plus de soin que nul autre.

Tels furent ses torts réels, et avec les circonstances du temps ils ne furent peut être pas tout-h-fait irrémissibles.

11 eut, d'ailleurs, reproches d'intrusion à part, le niérite de demeurer constamment chrétien, prêtre et évêque de nom et d'effet, de vouloir prendre la foi chrétienne pour base de la réorganisation sociale, et de ne jamais séparer la cause de la religion de celle de la liberté.

Que le bien couvre le mal, et que Dieu lui fasse paix!

Nous n'entrerons pas dans d'autres détails sur la politique de Fauchet. Elle est toute entière dans Faxiome : Vox populi, vox Dei. C'est la souveraineté du peuple^ éclairée par Vinspiraiion divine^ sous l'influence d'un sacerdoce ami de la patrie et de Vhumanité. On en trouvera le symbole tout entier dans sa fameuse Prière pour la nation française et pour ses frères de l'univers^ insérée à la suite de sa Lettre pastorale contre le niariage des prêtres, 1792:

« Dieu tout puissant qui disposez de nous avec des « ménagements infinis pour notre liberté, et qui, par « la voix du peuple exactement recueillie, faites re- « tentir les accents de votre raison éternelle, etc. — « Vous appelez enfin exactement, par l'action de votre 4c grâce et de votre miséricorde, à la fraternité évan-

gélique, le genre humain étranger si longtemps à la société véritable. Nous vous supplions de consommer votre œuvre pour le bonheur et le salut universel des frères. Par votre bonté propice, rendez la nation française digne de servir de modèle au monde entier; dirigez-la dans les principes de la liberté parfaite, en sorte qu'elle ne reconnaisse plus d'autre dominateur que vous, sauveur et père des hommes, et d'autre maître que le Verbe incarné, Jésus-Christ, votre fils qui vit et règne avec vous en l'unité divine, dans les siècles des siècles. Ainsisoit-il.

Le protocole de ses actes épiscopaux était aussi des plus caractéristiques, et conçu dans les termes ciaprès :

« Claude Fauche t, par la grâce de Dieu et la vo- « lonté du peuple, dans la communion du St-Siége « apostolique, et la charité du genre humain, évêque « du Calvados, à tous les ministres du culte, rtos c( vénérables coopérateurs, et à tous les fidèles du dio- « cèse, salut, fraternité, liberté, sainteté, paix, union, « bonheur, et bénédiction éternelle en notre Seigneur Jésus-Christ. »

Fauchet était d'une belle taille et d'une figure imposante; son talent oratoire était admirable de tout point.

11 avait des secrets et des coupes de débit d'un effet extraordinaire et que je n'ai jamais entendu employer qu'à lui.

Fauchet avait pour vicaire-général et collaborateur

apostolique un petit prôtre gascon nommé Glmixd'Est-Ange, homme de bien et de talent qui (lassait pour le seconder puissamment en toutes choses. Je le remarque surtout ici pour y faire observer que son nom ne se trouve guère que défigure de diverses façons dans la plupart des écrits du temps.

PERSONNAGES DE l/lNSURRECTlON.

A l'époque du 31 mai 1793, l'administration du déparlement du Calvados avait pour président M. Lévôquequi avait succédé, dans ses fonctions, à M. Doulcet de Ponlécoulant, nommé membre de la Convention au mois de septembre précédent. Entre les administrateurs, ses collègues, on comptait MM. Lenormand, Chatry le jeune et Mesnil. L'emploi de procureur général syndic était occupé par M. Bougon-Longrais, qui avait succédé comme tel à M. Bayeux, massacré dans une émeute le 6 septembre 1792.

L'administration du district de Caen était présidée par M. Lhonorey, et avait pour procureur syndic M. Louis Caillé.

La ville avait pour maire M. Le Goupil-Duclos, et pour procureur syndic M. Devic.

Tous ces chefs d'administration étaient en même temps les coryphées de l'opinion publique.

Tous s'étaient unanimement prononcés pour les principes de la Gironde, et avaient été les organes du peu{de comme zélateurs et promoteurs de l'insurrection.

C'est de ce noyau, comme je l'ai dit, que s'était for-

mée l'Assemblée générale d'insurrection, par simple adjonction de quelques délégués des sections et des sociétés populaires.

Tous ces personnages agirent beaucoup moins qu'ils ne parlèrent, et j'ai expliqué comment on leur fit perdre leur temps en inutiles délibérations.

Il en est peu d'entre eux qui aient attaché leur nom à des actes ou à des souvenirs d'une importance particulière, ou d'une nature spéciale.

J'ai dit la persécution dont ils devitirent Tobjet, la soumission hasardeuse de quelques-uns et leur délivrance inopinée après de longues angoisses.

D'autres coururent d'autres chances avec des résultats qui ne furent pas les mêmes poui? tous.

Entre ces derniers, il en reste trois qui nous paraissent devoir fournir ici chacun leur article à part-

BOUGON-tONGRAIS.

Il était secrétaire général de l'administration du départemeat en ITftl.

Il devint, comme je l'ai dit, procureur général syndic sur la fin de l'année suivante, après le massacre de M. Bayeux.

C'était un jeune homme de manières tout-à-fait distinguées, plein de talent et d'activité, d'un extérieur aimable et d'une élpcution des plus faciles (quoique peut>-être un peu^mpâtée), d'un esprit solide et cultivé.

Bougon n'avait pas fait difficulté de se déclarer pour

l'insurrection, dès le premier moment, et h la face de nos sections, auxquelles il était venu lui-même présenter les dix commissaires revenus de Paris, et dont le rapport allait la provoquer.

Il aurait voulu d'ailleurs se tenir à l'écart, dans ses fonctions de procureur général syndic, sans faire personnellement partie du Conseil général des insurgés.

Il simula, à cet effet, une indisposition qui devait lui servir de prétexte ; ses collègues n'y crurent pas, et le relancèrent dans ses appartements parliculiei's. Il céda alors, et pour ne pas découvrir entièrement sa feinte il se fit apporter à l'Assemblée dans son fauteuil.

Ce pas franchi, il marcha loyalement dans la voie ouverte. 11 n'avait désiré peut-être que de sembler y être contraint.

11 fut délégué peu après pour présider FAssemblée fédérée de l'Eure, et il remplissait encore ces fonctions au moment de l'échaulfourée de Brécourt.

Après cette déroute de l'insurrection. Bougon mis hors la loi et vivement pourchassé par le parti triomphant, se trouva réduit h chercher un asile dans la Vendée. Il paraît qu'après y avoir couru de grands périls comme républicain, il finit par être accueilli par le prince de Talmont, qui l'employa en qualité de secrétaire.

Pris avec lui auprès de Fougères, dans le mouvement de retraite qui suivit le siège de Granville, il fut conduit à Bennes et livré au dernier supplice, sans jugement préalable, le 4 janvier 1794,

A 1 époque de rinsurreetion et longtemps auparavant, Bougon avait été en relations d'amitié et de correspondance littéraire et politique avec M"* de Corday. C'est à lui qu elle empruntait les ouvrages de philosophie moderne, dont la lecture avait pour elle un attrait si décidé.

Nous avons vu qu'à Lisieux, au retour de la campagne de l'Eure, c'est-à-dire presque au moment où Charlotte venait de frapper Marat, Bougon avait d'elle une vingtaine de lettres, reçues apparemment, au moins en partie, durant sa mission à Ëvreux, et dont il donna alors connaissance à son collègue Mesnil.

Dans celle que, de sa prison ^ elle écrivit à Barbaroux le 16 juillet, veille de son supplice, on remarque un passage à communiquer à ce même Bougon, duquel il résulte que c'est à lui qu'elle avait eu d'abord la pensée de s'adresser, et que si elle ne l'a pas fait, un de ses principaux motifs a été la crainte de lui causer une trop vive affliction.

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