‹ Souvenirs de l'insurrection normande, dite du fédéralisme, en 1793Chapitre 29 sur 45 · DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

DE L'EMPIRE

Guerre aux tyrans^ guerre aux factieux^ guerre aux anarchistes ; réunion^ liberté, égalité, république une et indivisible; voila notre devise.

« Frères et Amis,

a Sur les cendres du despotisme s'est élevée la statue de la <i liberté : nous avons juré d'être libres, eh ! Ton Voudrait nous « asservir !! Le colosse de la tyrannie est abattu, et des tyrans « nous dictent des lois ! ! Une poignée de brigands, d'assassins, « sous le masque enchanteur de la popularité, les mains dégou- « tantes encore du sang de l'innocence, se disent nos amis, nos « protecteurs!... Les protecteurs du peuple.... Les scélérats!.. « Eh quoi? le crime protégerait la vertu !!... Des hommes, dont a l'existence politique est une calamité publique, seraient les « régulateurs de nos destinées ! ! ! Nous aurions à regretter « d'avoir été vertueux!!! Non, citoyens, non.... une vive com- « motion s'étend du nord au midi , de l'orient à l'occident, la <« France entière se lève.... Ses forces s'ébranlent, et le glaive <( à la main, elle poursuit ses bourreaux.

« Citoyens, depuis longtemps une sombre léthargie stupéfiait « le corps social ; des mandataires ambitieux, égoïstes, perfides, « des tigres... voulaient nous tracer des lois en caractères de a sang, et promettaient déjà que de leurs mains impures sorti- « rait une constitution sage et bienfaisante.... Ah! chers con- « citoyens !... une constitution sage et bienfaisante sortirait des « mains des Robespierre, des Marat, des Sergent, des Danton!. . « comme si les Caraïbes avaient connu, et pouvaient jamais conii naître les devoirs et les sentiments de Thumanité !!! Comme

« si des antrhopophages étaient des hommes ! Et cependant « ces monstres régnent escortés d'une tourbe de scélérats.... « Environnés et soutenus par des fripons et des bourreaux « constitués, ils osent se dire les vrais représentants de la ma- (c jesté nationale: Les représentants de la majesté nationale!.. « Grand Dieu !... une telle faction représenterait le peuple!... a Le peuple serait donc criminel ! ! Le peuple serait donc an- « thropophage !!^.. Non : Tinfâme Montagne ne représente pas « un peuple vertueux qu'elle veut asservir ; qu'elle veut asser- « vir en se renforçant d'une horde de tigres, nourris de nos

« sueurs et regorgeant encore du sang de l'infortune

« Qu'elle veut asservir, lorsqu'elle enchaîne... Qu'elle égorge, a peut-être, nos vrais amis ! Qu'elle poursuit, le poignard à la a main, des hommes vertueux qui avaient le couraige delà

« poursuivre dans les dédales du crime les plus sombres

« Ah ! citoyens, vos bourreaux respirent en liberté ; et les (( Barbaroux, les Vergniaud, les Brissot, les Guadet sont dans « les fers!... Aux armes, aux armes, citoyens! vengeance,

« vengeance, contre de pareils attentais Ou que la France

(( entière périsse plutôt que de sanctionner le meurtre et de « survivre k ses remords ! Telle est la mesure de tous les ci- « loyens du Calvados *. »

A la suite de la déroute de Brécourt, les Jacobins de Caen, après avoir subi une épuration, à la vérité, deviennent, sous le nom de Société populaire et républicaine régénérée de la Commune de Caen, de francs Montagnards*. Jls envoient une

* « Depuis le 27 mai nous ne reconnaissons plus la Convention, puisque la « représentation nationale est tronquée, puisque les bayonnettes font les M lois. A cette nouvelle, le Calvados s'est levé spontanément ; l'insurrection « est proclamée, et nous partons en masse pour venger la majesté nationale « outragée, surtout dans l'arrestation de ses représentants. » (Note de la proclamation qui avait été rédigée par Caille jeune.— Archives du Calvados.)

* A propos de cette régénération qui eut lieu le 22 novembre (arrêté du représentant dn peuple Laplanche, en date du 13 frimaire an II.— Collection

Douvelle proclamation aux autres sociétés populaires, dans laquelle ils osent dire : o Le fédéralisme qui, sous le masque « trompeur de Tamour de la liberté, s'était glissé parmi nous, (' est anéanti; les têtes des vingt-deux, qui ont subi la juste « punition due à leurs crimes , sont tombées pour réparer (( l'attentat commis envers la souveraineté du peuple , les (( Buzot, les Guadet ne sont plus ^ ».

11 est bien entendu qu'ils ne manquèrent pas de se régénérer de nouveau dès le 10 thermidor an II et de flétrir encore une fois la tyrannie de Robespierre qu'ils avaient encensé naguère ^.

Aucune association du même genre n'est plus propre que celle de Gaen à justifier l'opinion que Gh. Bailleul a formulée sur les Amis de la Gonstitution, en général, dans son Examen critique des Considérations (de M"*" de Staël) sur les principaux événements de la Révolution française :

« Le Jacobinisme a autant d'époques que les opinions ont « eu de nuances et que la Révolution, ou plutôt le combat qui a a suivi la Révolution, a présenté de crises. »

Pag. 9, lig. S. — LesCarabols...

Tout ce queM. Vaultier rapporte ici des Carabots nous paraît, si nous en croyons le témoignage des vieillards que nous avons consultés, parfaitement exact. Nous pensons cependant devoir reprendre cette question parce qu'elle est encore souvent controversée et que, tout récemment, un écrivain, presque toujours au courant des événements qui eurent lieu à celte époque dans le Calvados, a présenté cette société comme une fraction de

de M. Renard). Ils firent graver par le célèbre Lemire deux très-belles vignettes. C'est la principale qui sert de frontispice à ce livre.

* Archives du Calvadof .

2 Collection de M. Abel Vauticr.

celle des Jacobins qui se serait séparée de celte dernière parce qu'elle n'aurait pas partagé l'exaltation des opinions de ses confrères et qu'elle inclinait vers des opinions plus modérées.

M« Floquet, dans son Histoire du Parlement de Normandie, raconte le fait suivant à propos des excès et des attentats qui furent commis à Rouen les 11, 12, 13 et \U juillet 1789 : « Les perturbateurs de la capitale.... impatients de faire de « la propagande en province avaient député en Normandie ff des émissaires... dont la présence se devait signaler aussitôt <( par de grands désordres. Vociférant contre les accapareurs et « demandant à grands cris du blé et du pain, hurlant qu'ils « étaient sans ouvrage et s'indignant de l'emploi des machines, a les plus pervers et les plus faibles, dans la populace, se furent (( bientôt ralliés autour d'eux; et les voilà aussitôt en marche « contre les manufactures. Du mot Carabo, leur cri de rallie- « ment, on les appela Carabots, mot dont Rouen se souvient « encore, à soixante ans, tout à l'heure, du temps qui les vit (( paraître ; et, à la vérité, ces séditieux y firent assez de mal « pour qu'on ne les oublie de longtemps. »

De son côté Dumouriez, dans ses Mémoires, dit, à la date de 1789, en parlant des troubles qui agitèrent Cherbourg à cette époque : u Parmi les travailleurs, il y avait beaucoup d'inconnus, « et quelques repris de justice et marqués. On avait reconnu <( dans les révoltes précédentes des agitateurs envoyés de Paris <( qui avaient un habillement particulier ; c'était une veste et « un pantalon de couiil rayé et un chapeau rond ; on ajppelait (( ces coureurs de révolte des Carabots, »

C'était bien, en effet, des coureurs de révolte. Ces hommes appartenaient si peu h un parti véritable que nous les trouvons quelques temps après, sinon prêts à prendre part à une émeute royaliste, au moins très-fortement soupçonnés d'y pouvoir tremper. Un ex-brigadier de carabiniers, nommé Pouchin, ayant été arrêté à Caen pour tentative d'embauchage sur un de ses anciens subordonnés, une enquête a lieu, on interroge les deux soldats et parmi les différentes questions qui leur sont faites par les

juges, celle-ci est posée à l'un des compHces présumés : « S'il n'est pas vrai qu'il a dit que la troupe voulait prendre le (( château, qu'il y avait beaucoup de Carabots à la rivière ', « qu'il fallait se soutenir tous et que ce fut dans ce dessein qu'il a lui dit d'en réunir le plus qu'il pourrait et qu'il lui donnerait « de l'argent pour les faire boire. » l<es pièces de cette enquête sont conservées aux archives municipales de Caen, et en les parcourant on peut voir que la même question y est répétée à plusieurs reprises.

Voici donc le nom de Carabot bien établi comme synooyme d'homme sans aveu et de pillard, mais ou ne rencontre jusqu'ici aucune trace d'organisation, aucune idée de société. La raison en est simple, c'est qu'il n'y a rien de commun entre ce& scéléiats toujours prêts pour l'émeute de qudque côté qu'elle vint et la société qui se forma plus tard dans la ville de Caen.

Ainsi qm i'insinue M. Vaultier pour trouver l'origine de celle-ci nous devons remonter k celte de la garde nationale.

On sait comment celte institution se forma extra-légalement en 1789. Les royalistes ou ceux que quelque lien ou quelque titre attachaient au gouvernement royal, ceux-là même qu'on désigna bientôt sous le nom d'aristocrates, refusèrent toui d'abord d'en faire partie et les grades échurent naturellement aux anciens soldats et à des individus qui, jusqu'à ce jour privés de toute participation aux affaires publiques, s'y trouvèrent par ce fait indirectement mêlés. A l'exception de quelques nobles qui par sympathie ou par faiblesse acceptèrent des épauleUes au grand scandale des autres, toutes les positions furent prises par des gens de métier. Un maréchal-ferrant était chef de bataillon, un cordonnier était capitaine, un tailleur faisait partie de l'élat-major, un rôtisseur, un perruquier étaient officiers, et non-seulement ils étaient fiars de porter l'épée, mais

* Les travaux du redressement de la rivière d*Ome, commencés en 1786, occupaient encore à cette époque un grand nombre d'ouvriers.

leurs subordonnés les sergents et les caporaux se donnaient aussi des airs d'importance. Cela parut inouï à des hommes qui, jusqu'à ce jour, avaient joui de tous les privilèges et surtout du privilège du port d'armes ; aussi s'en vengèrent-ils par des èpigramraes. Les caporaux surtout devinrent le but d'un feu roulant de plaisanteries qui ne cessèrent même pas deux ans après lorsque la loi du 1/i octobre 1791 vint, en régularisant la garde nationale, leur enlever- leurs grades et leurs distinctions. Une brochure mordante et spirituelle *, publiée sous le voile du pseudonime, écrite par un ardent royaliste, M. Midy, qui deux fois fut emprisonné, au château et aux Carmélites, pour s'être compromis dans des manifestations en faveur du trône ^, avait stigmatisé les malheureux caporaux d'une telle façon que, bien qu'ils ne fussent plus compris dans les cadres de la nouvelle organisation, l'épithète leur resta, fiien plus une désinence fatale, une malencontreuse ressemblance dans la forme des mots caporaux et carabots ne tarda pas à faire confondre les pauvres diables qu'on méprisait avec les misérables qu'on redoutait. L'appellation leur devint commune et, chose étrange, si l'on n'avait pas vu plus d'une fois des faits analogues se reproduire dans nos diverses révolutions, on redouta bientôt les uns à l'égal des autres.

Cependant les événements marchaient vite. Au commencement de Tannée 1793, nos Carabots qui, comme les Sans- Culottes, avaient fini par accepter bravement la qualification flétrissante qu'on leur avait imposée, ^ comprirent qu'ils pouvaient

* Lettre de Vhonorable Jean Hnblu, maifre crocheteur et caporul-^iajor de la milice de Céna (Caen), à l'honorable Pierre Tubcuf, garçon boucher de Poissy, 1790 in-8*. Deux éditions de cette lettre ont paru dans la même année, la seconde est augmentée de plus du double et les variantes qu'elle présente peuvent la faire regarder comme un nouveau pamphlet.

2 Consultation pour les quatre-vingt-quatre citoyens détenus dans la tour de Caen, depuis le 5 novembre IIH, Paris, 1791, in-S". — Archives municipales de Caen.

3 Voir, p. 131, la note qu'ils ont eux-mêmes placée au bas de leur manifeste.

de nouveau se réunir impunément et résolurent sans plus consulter la loi qu'on ne l'avait fait en 1789, de former une compagnie spéciale, moitié civile, moitié militaire, ce qui leur était d'autant plus facile qu'on ne leur avait pas retiré leurs uniformes *.

Le dimanche, 10 février, ils se réunissent sur la place de la Liberté^ au nombre de cinquante environ, et se rendent ensuite dans une des salles de l'ancien séminaire des Eudistes que l'autorité avait mise à leur disposition \ Là, Bénouville, l'un d'eux, tire de sa poche un morceau d'étoffe blanche, d'un mètre carré, il le développe et montre, peinte de chaque côté, une tête de mort, se détachant en noir au-dessus de deux fémurs croisés, et surmontée de l'inscription : l'exécutïon DE LA LOI ou LA. Ce rébus plus énergique encore dans sa forme que l'ancienne inscription du drapeau de la garde nationale : La liberté ou la mort, est accueilli par les acclamations de tous les assistants. « Citoyens, s'écrie Bénouville, voilà « désormais l'étendard sous lequel nous devons marcher ! » Puis découvrant des brassards en soie qui portent la même devise, il les distribue à ses compagnons qui se les attachent au bras gauche et se dispersent au cri de vive la République \

Le surlendemain les Carabots se rassemblèrent pour la seconde fois ; ils ont eux-mêmes publié le procès-verbal de cette réunion dans laquelle ils se constituèrent définitivement :

* On a dit que des femmes avaient fait partie de cette société, ce fait n'est point exact. Les vieillards le démentent et le caractère militaire de la compagnie des Carabots eût dû môme empêcher de concevoir une pareille idée, n est probable que le souvenir des Tricoteuses des clubs a donné lieu a cette erreur.

2 Place Royale.

' La salle actuellement occupée par l'école d'enseignement mutuel.

'• Note communiquée par un témoin oculaire. — Les brassards, ainsi que la vignette que l'on plaçait en tôte des publications de la société et dont nous donnons ci-contre le fac simiîe, étaient une reproduction fidèle de la bannière. C'est à tort qu'on a écrit qu'ils étaient noirs et que la tète de mort était peinte ou brodée en blanc.

L'EXECUTION g ^ DE LA LOI, «

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