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la loyauté de son caractère l'enlraînèrent au milieu des insurgés, et il ne tarda pas a former avec plusieurs des Girondins réfugiés dans le Calvados des liaisons qu'une conformité de goûts littéraires rendait naturelles, mais dont la notoriété devint dangereuse après la déroute de Brécourt. Dans le cas présumable où des poursuites actives seraient exercées, Vaullier devait être un des premiers compromis ; n'eût-il pas pris part à la révolte, sa seule intimité avec Barbaroux était un crime aux yeux des Montagnards. Il fut même un moment question de l'arrêter; mais une personne influente dans les affaires de l'époque s'opposa à cette mesure en disant : « Il est soldat , — il était, en « effet, atteint par la réquisition, — qu'il rejoigne « son corps, et s'il est tué d'une balle, il aura « toujours été plus utile que s'il était guillotilié. » Profitant de l'avis, Vaultier se disposait à rejoindre le régiment auquel il était déjà censé appartenir depuis plusieurs semaines, lorsqu'un de ses camarades lui fit remarquer que ce corps était composé de Sans-Culottes auprès desquels d'anciens fédérés auraient peut-être des dangers à courir et qu'il valait mieux profiter du décret qui, vu le manque de matelots, autorisait les réquisitionnaires à s'enrôler dans la Marine. « J'ai pris ce parti,
« ajoutait-ily et j'ai si bien compté sur une dé- « termination semblable de ta part, que j'ai déjà t< annoncé ton arrivée au capitaine de la frégate « il laquelle j'appartiens maintenant. » Quelques jours après, effectivement, Frédéric Vaultier était en mer, et naviguait, en qualité de matelot, à bord de la frégate le Brule-gueule *.
Vaultier profita des premiers temps du Directoire pour revenir à Caen où il se maria le 8 pluviôse an IX (28 janvier 1801).
Plus tard, il fut appelé à Paris pour y faire une éducation particulière. La maison dans laquelle il entra était celle d'un riche banquier ; elle était fréquentée par une foule de gens de distinction et même de gens puissants, avec lesquels il forma des relations intimes dont sa modestie l'empêcha de profiter. Traité comme un parent par la famille Ravel avec laquelle il conserva toujours d'excellents rapports, il refusa, à la création de l'Université, un poste
• Le surlendemaiti de son engagement, le jeune Vaultier assistait, au Havre, à une fôte civique, et portait, pour la première fois, l'uniforme de son nouvel état. Il y eut des troubles, des arrestations ; tout-à-coup un homme qui se trouvait près do lui, lui saisit la main et s'écrie : « Tu es un suspect, tu n'es pas marin , les mains sont trop « blanches I » Heureusement pour lui, son acte d'enrôlement était en bonne forme ot il pxit le présenter.
avantageux, plutôt que de manquer à rengagement qail avait pris de terminer l'éducation de son élève. Une autre raison Terapécha ensuite d'accepter le titre de gouverneur du fils de Thospodar de Moldavie, titre auquel des émoluments considérables étaient attachés. 11 recula devant la nécessité de conduire, dans ce pays un peu sauvage, une femme et un enfant en bas-âge.
En 1812, Frédéric Vaultîer se fit l'ecevoir docteur ès-let très. Les thèses qu'il soutint à Paris, le 21 et le 22 juillet, lui méritèrent les éloges publics des examinateurs, notamment du doven de la Faculté des Lettres, Royer-Collard , qui depuis resta son ami. Une circonstance qui l'honore, c'est qu'il fut reçu le même jour que M. Guizot, et que la supériorité incontestable de l'illustre écrivain ne l'empêcha pas d'être remarqué. La thèse latine de M. Vaultier, Catisarum causa Deus, bien qu'elle ne révèle point d'idée originale, bien qu'elle ne soit qu'une thèse de philosophie théologique semblable à toutes celles de cette époque, qui avaieut rarement la prétention d'établir des vérités nouvelles, et, par conséquent, ne pouvaient ofi*rir l'intérêt que présentent aujourd'hui les travaux du même genre qui, parfois, sont de véritables livres, se distingue par une connaissance réelle de la langue dans laquelle elle est
écrite. Sa thèse française, au contraire, qui traite de la Traduction, est remplie d'aperçus nouveaux et de réflexions judicieuses. L'auteur y aborde les difficultés les plus sérieuses et les résout avec une grande fermeté de principes et une clarté parfaite. Les jeunes gens auront toujours à profiter des excellents conseils du professeur exercé qui, lui-même, possédait à fond l'art dont il donne les règles. La dissertation de M. Vaultier fut réimprimée en 1842, dans le Bulletin de l'Instruction Publique et des Sociétés Savantes de CaeUy à loccasion de la Polémique sur la Traduction entre MM. Maillet- Lacoste et Charma. Les savants professeurs l'avaient citée à l'appui de leurs arguments*.
L'épreuve brillante subie par M. Vaultier eut pour résultat de le faire envoyer presque immédiatement à Caen, le 17 octobre, comme suppléant du professeur de rhétorique du Lycée. En 1814, il devenait, le 4 octobre, titulaire de cette chaire, et on se souvient encore avec quel éclat il l'inaugura. Le discours qu'il prononça, à la rentrée du corps académique, fit une profonde impression sur tous SCS auditeurs. L'étude des langues classiques négligée depuis longtemps pour celle des sciences
* Polémique sur la Traducticn^ Caen, Lesaulnier, 18/i3, p. 3.
exactes, venait d'être remise en possession de ses droits. Le professeur saisit cette occasion pour faire le panégyrique des langues grecque et latine. 11 fit sentir combien elles étaient expressives; il fit • ressortir tout ce qu'elles avaient de pittoresque, de souple, de poétique, et conclut en disant que «c la « base de renseignement doit être essentiellement « littéraire et que l'étude des langues latine et « grecque est la seule sur laquelle il convienne de « l'asseoir». Ce discours prononcé le 4 novembre 1814 et qui, par suite des événements politiques, ne put être imprimé qu'en 1817, fut considéré comme une protestation contre le mode d'études jusqu'alors en vigueur et comme l'espérance d une nouvelle ère qui allait s'ouvrir pour l'enseignement. A ce double titre, il fut couvert d'applaudissements.
De tels débuts promettaient un professeur éminent à l'enseignement supérieur. Le 21 septembre 1816, M. Vaultier fut nommé suppléant à la Faculté des Lettres de Caen pour la littérature latine, puis, officier de TUniversilé le 27 janvier 1821 ; le 24 mars 1824, il obtint la chaire de littérature française à la môme Faculté.
Cependant sa santé s'était profondément altérée depuis 1817. Elle s'améliora pendant quelques
— xYm — temps, mais jamais son rétablissement ne fut complet, et il lui devint impossible de se livrer au travail d'une manière suivie. A plusieurs reprises on lui oflrit une place supérieure. Les inspecteurs généraux, MM. Letronne et Guérard, insistèrent longtemps pour l'attirer à la Faculté des Lettres de Paris ; mais il se crut obligé de repousser ces oflFres bienveillantes à cause de son état de maladie. Il refusa de môme, en 1830 , une position plus élevée à Caen, et se contenta du titre honorable de doyen qui lui fut conféré le 20 novembre 1835.
Mais l'afiFeclion nerveuse qui devait rendre la fin de la carrière de M. Vaultier de jour en jour plus pénible, ne tarda pas à l'enlever à la vie active. Toutefois il trouva le moyen, dans les intervalles de repos que lui laissait sa mauvaise santé, de publier des travaux d'érudition que les savants qui auront à traiter les matières dont il s'est occupé, consulteront avec la certitude de n'y rencontrer que des recherches consciencieuses et des renseignements exacts.
M. Frédéric Yaultier est mort le 21 janvier 1843, à l'âge de soixante et onze ans. Il était chevalier de la Légion d'honneur depuis plusieurs années.
Il a publié divers écrits insérés, presque tous, dans
les mémoires des sociétés savantes de Caen, mais dont il a été fait des tirages à part.
Ce sont:
1** Essais de traduction de poésie sacrée^, Caen, Chalopin, 1829.
Dans cette brochure, M. Vaullier établit, d'après l'abbé Fleury, le docteur Lowth et Laharpe, que le rhythme de la poésie hébraïque consiste dans une sorte de parallélisme, c'est-à-dire dans une organisation particulière d'une phrase lyrique, coupée uniformément en deux parts, dont Tune commence une idée que l'autre finit, ou dont la première ofiFre une pensée entière qui se trouve reproduite dans la seconde, en images ou en termes différents. 11 prouve en outre que les imitations de Racine, de Rousseau et de Lefranc de Pompignan ne tiennent aucun compte de ces mouvements de style ou, si l'on aime mieux , de ce mécanisme d'élocution. Il cherche ensuite dans la langue française le rhythme qui convient le plus à la reproduction de ce parallélisme, et ne trouve que le quatrain qui soit susceptible de rendre convenablement son effet. Puis il s'efforce de justifier ce qu'il avance par des exemples et traduit, d'après ce système, le Cantique
• Mémoires de r Académie de Caen.^ 182tt,
de Moyse après le passage de la Mer Rouge^ le Cantique de Débora après la défaite des Cananéens, le Cantique de David sur la mort de Saûl et de Jonathas, le Psaume Cœli Enarrant et le Cantique de Siméon. Les vers de cette traduction sont en général nobles, soutenus, variés et rendent le texte avec une grande fidélité.
2'' Mémoire sur les Vaux-de-Vire d^ Olivier Basselia et de Jean Le Houx^^ Caen , Chalopin,
L'auteur tout en rendant justice, dans ce mémoire, au talent naturel du chansonnier virois, lui conteste l'invention du Vaudeville^ qu'on lui attribue trop aisément, et donne des preuves nombreuses qu'il existait des compositions du même genre bien avant lui, non seulement égales, mais encore supérieures aux siennes. Les chansons de Basselin, suivant M. Vaullier, n'ayant subsisté longtemps que par tradition orale et n'ayant été éditées que vers la fin du XVP sièxîle, par Jean Le Houx, qui en a même, sans doute, rajeuni le style à dessein, ne peuvent être données comme monuments plausibles de la langue au temps où elles furent faites. M. Vaultier ne paraît pas toutefois admettre,
' Mémoires de VAcadémie de Caen^ 1836.
comme certains ërudits de nos jours, que Jean Le Houx soit le père véritable des joyeusetés attribuées à Basselin ; et, en effet, ces sortes de supercheries paraîtront peu probables si Ton veut se reporter à l'époque où Le Houx se fit l'éditeur de Basselin.
3° De la poésie lyrique en France, origine et premier développement ^ jusquà la fin du XIII* siècle^ Caen, Chalopin*, 1834, in-8\
4° De la poésie lyrique en France, au XIV et XV' siècles\ Caen, Hardel, 1840, in"8\
Ces deux traités qui se complètent l'un par l'autre, embrassent l'origine de la poésie lyrique et les diverses phases par lesquelles elle a passé jusqu'au XVP siècle. Bien que les études sur nos vieux poètes nationaux aient pris, depuis vingt ans, une extension considérable, nous ne craignons point d'avancer que ces essais de M. Vaullier n'ont rien perdu de leur première importance et qu'ils ont conservé un grand intérêt d'actualité. Personne, avant et depuis, ce savant philologue, n'a tenté de suivre la marche et les progrès de la poésie française à partir de son origine et d'en indiquer les développements
* Mémoires de V Académie de Caen, 1830.
2 Ibidem^ 1840.
sous leur forme la plus essentiellement poétique. On attend encore une histoire des procédés de versification employés au moyen-âge. Celui qui entreprendra cette tâche trouvera certainement dans le travail de M. VauUier d'excellents éléments et des aperçus ingénieux qu'il n'aura, pour ainsi dire, qu'à élever à la hauteur de$ connaiss'ances nouvelles-
5** Fragments (Vétudes sur les poètes français du XVr siècle \ Caen, Chalopin, 1834, in-8°.
Ce mémoire ne répond pas tout à fait à son titre dont la généralité pourrait faire croire qu'il a été composé pour servir de supplément aux deux traités que nous venons de citer ; l'auteur s'y occupe exclusivement de Ronsard. La critique sévère qu'il fait des vers de cet écrivain, de ses divagations, de son abus des digressions hors de toute raison, de ses imitations des anciens qui ne sont guère que des parodies, est motivée par les prétentions de l'école poétique à la tête de laquelle s'était placé M. Sainte-Beuve, et qui faisant du poète de Charles IX l'objet de ses éloges et de son admiration, réimprimait ses œuvres avec commentaires et en vantait quelques-unes comme des modèles de goût.
' Mémoires de l'Académie de Caen^ 1836,
— xxni —
M; Sainte-Beuve et son école outrepassaient les bornes d'une juste appréciation ; mais disons-le, M. Vaultîer, dans le procès qu'il leur intente, est un peu trop rigide et ne paraît pas suffisaniuient apprécier les quelques qualités réelles de Ronsard. N'eùt-il point dû se contenter de dire avec Balzac: « Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poêle * . »
&" Analyse rhythmique du Vers Alexandrin^, Csietij Hardel, 1840.
L'idée principale de la théorie émise par M. Vaultier est prise du grand travail de l'abbé Scoppa sur les systèmes comparés de la versification française et italienne : mais l'étude de notre auteur a été entreprise plus spécialement dans le but de combattre les opinions que M. Victor Hugo yeut faire prévaloir par sa préface de Cromwell, et contre Y Alexandrin retrempé dont il nous offre le type dans sa tragédie à'Hernani.
T Notice sur le Mont Saint-Michel^ à Voccasion de Vouvraye de M. Vabbé Desroches\ Caen, Pagny, (S. D.) (1839), in-8".:
« Balzac, SV Entretien, ^ Mémoires de l'Académie de Cacn, 18/iO.
* Histoire du Mont Saint-Michel et de l'ancien diocèse dWvranches, par l'abbé Desroches, Caen, Mancd, 1838, 2 vol. in-8'».
C'est une très-bonne notice historique faîte d'après un livre diffus, écrit sans ordre, sans critique.
8* Recherches historiques sur V ancien pays de Cin^ glais au diocèse deBayeux^, Caen, Hardel,1836,in-8*,
9* Recherches historiques sur V ancien doyenné de Vaucelles au diocèse de Bayeux^, Caen, Hardel, 1840, in-8o.
Ces deux ouvrages, tout d'érudition, sont aussi curieux qu'instructifs. Ils attestent une science approfondie des chartes et de nos antiquités locales. Sans négliger ce qui regarde le pays dont il ejsquisse Thistoire, M. Vaultier remonte jusqu'au berceau des abbayes et des grandes familles qui l'ont occupé. Souvent il fait revivre des pereonnages fameux dans le moyen-âge et leur restitue la part d'illustration à laquelle ils ont droit comme guerriers, comme politiques ou comme fondateurs d'établissements religieux.
10* Notice sur la vie et les travaux littéraires de feu M. Vabhé De La Rue*, Caen, Mancel, 1841.
♦ Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 1837.
* Ibidem, 1840, 2» série, in-Zj".
• Cette notice a été depuis placée en tête des Nouveaux Essaifi histo» riques sur la ville de Caen, etc., par M. l'abbé De La Rue, Caen, Mancel, 1842, 2 vol. in-8o., œuvre posthume que M. Vaultier fut chargé de mettre en ordre.
M. Vaultier prend le savant abbé depuis sa nais« sance et l'accompagne pas à pas, jusqu'à sa mort^ dans sa carrière d'ecclésiastique, de professeur, d'antiquaire et d'historien. Nous reprocherons à cette notice d'êlre un peu sèchement écrite et de ne pas faire assez connaître les œuvres, le caractère et le genre de mérite de M. De La Rue. C'est moins une biographie réelle qu'un recueil complet, excellent même, des meilleurs documents pour servir à l'histoire de la vie de l'auteur des Essais sur les Trouvères.
iV Histoire de la ville de Caen depuis son ori-*gine jusqu'à nos jours, contenant la description de ses monuments et l'analyse critique de tous les travaux antérieurs , Caen, Mancel, 18/i3, un voL in-S*» et in-12.
Cet ouvrage, qui n'a paru qu'après la mort de lauteur, est un résumé des travaux relatifs à l'histoire de Caen de M. De Bras, de Huet et de l'abbé De La Rue. Il ne faudrait pas croire toutefois, d'après le titre, que M. Vaultier s'est contenté de faire l'analyse des commentaires et des dissertations de ses devanciers ; il a profité de ses propres connaissances pour les rectifier ou les compléter. Nous devons regretter néanmoins qu'il n'ait pu mettre la dernière main a cette œuvre, et nous