CONNAITRE DANS LE TEMPS
IA ville de Caen , durant les quatre premières j années de la révolution^ s'était maintenue, à quelques tristes exceptions près, dans une ligne d'opinions et' de conduite assez modérées.
Les formes de la République y avaient été introduites sans que son esprit y eût préalablement pénétré, et plutôt comme moyen actuel de défense du territoire, que comme mode d'organisation durable et conforme aux besoins essentiels du pays.
La masse de la bourgeoisie était joa/Woie, mais en majorité sensiblement décroissante de jour en jour.
La souffrance de quelques industries, le dégoût des débats des factions, les atteintes portées a des croyances et à des habitudes révérées, et, en dernier
lieu, l'affreux pri)cès de Louis XVI avaient formé, même dans le menu peuple, un parti nombreux de mécontcntSy qu'on qualifiait du nom d'aristocrates, et qui Tacceptaîent comme synonyme d'hommes d'ordre et de paix^ mais qui, comme tds et dans tous les ca9, s'étaient imposé la loi de ne prendre part h aucun acte de mouvement public.
De l'ancienne amtocratie réelle, à peine on tenait encore quelque compte. Ses restes afifaiUis par l'émigration de la jeune noblesse, se dissimulaient de leur mieux, et semblaient ne réclamer aussi que tolérance et repos.
Le clergé n'existait plus. Les refi'aclaires (refusant le serment) avaient été déportés, et les constitutionnels (assermentés) mis en leur lieu et place, étaient en général délaissés de ceux mêmes qui les avaient institués.
La bourgeoisfe patriote modérée était donc bien coniplètement maîtresse du terrain, et sa modération consistait à n'avoir pas dépassé let» opinions de la Gironde, en quoi elle était parfaitement d^accord avec les autorités administratives et judiciaires du pays.
Cette modération était si générale, qu'elle existait même dans les sociétés populaires dites des Jacobins et des Carabots.
La première (celle des Jacobins), effrayée des écarts de la société-mère de Paris, avait rompu son affiliation avec elle, et dans la discussion qui avait eu lieu à cet égard, il ne s<était trouvé que trois membres, qui se fussent hasardés à articuler modestement que pettf«
être on n'avait pas bien exactement compris le véritabie objet des écrits de Mardi.
Quant à la seconde (les Carabots) il faut expliquer d'abord ce que c^étalt.
Quelques uns ont pris ce nom comme simple synonyme de JOrCobins qui aurait été d'un usage pui^ement local à Caen. D'autres, en admettant que ce fnV tine société particulière , Font supposée essentiellement fédéraliste, et née du fait même de Finsurrection.
11 y a erreur sur ces deux points.
Le Carabolage existait avant le mouvement dif du Fédéralisme, et il était bien distinct de la société des Jacobins, dans son origine comme dans son organisation.
Voici les choses dans leur exacte réalité.
Aux premiers moments de la révolution de 1789, la- nouvelle milice bourgeoise, dite peu après Garde nationale de Caen, s'était formée à peu près par voie d'émeute.
Une tourbe populaire s'était ruée sur le Château, et s'était armée des fusils de rai*senal,*et habillée des uniformes de garde-côtes conservés dans les magasins fie l'État.
Le noyau de cette troupe ce composait surtout d'artisans pauvres, la plupart anciens soldats, porteurs de chaises et brocanteurs des Petites-Murailles « etc. On les fit, où ils se firent eux-iTiémes, sousK)ffl-
* Nom d*une rue de Caen.
ciers de la nouvelle garde, et ils restèrent, plusieurs années durant, en possession de cet emploi. "
Plus tard une autre organisation avait été introduite, et ces hommes mis à l'écart.
C'est alors que désirant conserver entre eux, comme citoyens, les rapports dont ils avaient contracté l'habitude dans le service, ils se constituèrent en société spéciale, établie uniquement dans ce but«
C'était en quelque sorte un petit club mililaite, d'anciens serviteurs réformés , ayant d'une part ses séances et son organisation propres, et de l'autre l'usage du drapeau, du tambour, des parades publiques, etc.
Ils portaient pour insigne au bras gauche, une tète de mort imprimée en noir sur taffetas blanc, avec la légende, liberté ou la mort.
I^ur étendart offrait aussi le même symbole avec la même inscription.
Carabots s'était dit d'abord dérisoirement pour caporaux.
On leur avait appliqué ce nom comme une injure^ et ils l'avaient accepté comme un titre d'honneur.
Tel était l'état des choses à Caon vers le commencement du mois de mai 1793.
La population , d'accord avec les autorités consti^ lituées, voyait avec indignation les scènes de scandale et de violence par lesquelles la faction de la Montagne préludait à la proscription de ses adversaires politiques, et à l'usurpation générale de tous les pouvoirs.
Plusieurs fois elle avait exprimé ce sentiment par des actes officiels d'une grande énergie.
En dernier lieu pariiculièremcnt, dans une séance de nuit du 30 au 31 mai, sur la demande de la commune et des sociétés civiques, le Conseil du déparlement du (Calvados , avec Tassen liment de tons Ics^ autres corps administratifs et judiciaires séant à Caen, vo* tait la formation d'une force armée départementale, chargée d's»surer h la convention* la liberté de ses délibérations, et lui expédiait cet arrêté par une députation de dix commissaires, entre lesquels les cinq sections de la ville et les deux sociétés populaiœs avaient fourni chacune le leur.
L'adresse, revêtue de toutes les adhésions sus-mentionnées, finissait par ces paroles :
« Nous déclarons une guerre h mort aux anar- « chistes, aux proscrijilenrs et aux factieux, et nous « ne mettrons bas les armes qu'après les avoir fait « rentrer dans le néant.
Démonstration tardive ! nos dix commissaires n'arrivèrent à Paris, que pour y trouver accompli en partie, ^t achevant de s'accomplir, dans le reste, l'attentat qu'ils avaient eu mission de prévenir.
Leur but ainsi manqué, ils i)ensèrenl n'avoir autre chose À faire que de revenir a. Caen, rendre compte de ce qu'ils avaient vu et appris.
C'est ce qu'ils firent en eflfet, et leur compte rendu dans les cinq sections de la ville, y détermina aussitôt un vote formel et unanime d'insurrection.
L'explosion de ce qu'on s^pi^elle h Fédéralisme du Calvados, eut donc pour cause Fattentat polilicpic du 31 mai 1793, et ix)ur occasion, le c.unple qu'en
i*en€lirQnlaux seeti(m3 de la ville de (^en, les commissaires qni avaient été envoyés à Paris, pour aviser aux moyens praticables de le prévenir.
Ici 8e présente un incident de peu d'importaDce, mais dont je ne puis me dispenser de dire quelques mots, parce qu'il modifie jusqu'à un certain point Tun des faits de conclusion auxquels je viens d'amv£r.
J'étais secrétaire de la section de la liberté (place Royale), par nomination du 31 mai. par conséquent entrant en fonctions au moment même ou la scission des partis éclatait dans toute sa force, en vue et à lasuite des événements de ce jour.
On appelait seclionn les cinq arrondissements de la ville, et chacun de ceux-ci avait, tous les soirs, une assemblée seçlionnaire^ où chaque citoyen du quartier était admis, comme tel, h soulever, discuter, et résoudre toutes les questions d'ordre et de désordre dont il se trouvait préoccupé.
Comme secrétaire donc , il m'avait été remis psir un citoyen des plus recommandables de la viHe, une adresse qu'il me chargeait de porter à la connaissance de nos concitoyens.
Cette pièce inspirée par les graves circonstances du moment, était écrite avec une grande énergie, et dans un esprit de provocation insurrectionnelle des plus prononcés.
L'auteur désirait ne pas faire connaître son nom, parce qu'occupant une fonction publique, il ne croyait pas qu'il lui convint de prendre ostensiblement le rôle d'agitateur populaire dans lequel il se produisait.
' Je poisdédarer aujourd'hui, san» inconvénient, que c'était iM. Samuel Chatpy de Lafosse (aîné), Yuh des plus habiles administrateur's qui aient conduit les affaires de noire ville, alors président du tribunal cte commerce, et que nous avons vu plus tard membre du Conseil des Anciens et du Corps législatif impérial.
Je me chargeai de la besogne, et m'en acquittai en effet, mais ce ne fut pas sans avoir rencontré quelques difficultés.
11 se trouva des épilogueurs qui me demandèrent de qui était cetfee pièce? pourquoi elle n'était pas signée? et enfin si je voulais en répondre?
Je coupai court à ces chicanes en signant l'écrit de mon nom.
Alors on- mo laissa lire, et à mesure que je lisais une adhésion de plus en plus marquée se manifestait de toutes parts, et finit par se résoudre en acclamations universelles.
• Pour conclusion, l'insurrection fut déclarée en principe, et sauf l'adhésion présumée des autres sections, que la nôtre me chargea de provoquer par la commu* nication de l'adresse. Ce qui eut lieu immédiatenient et partant' sans aucune contestation.
De cette façon, le vote insurrectionnel des sections avait à la rigueur précédé le compte-rendu des dix commissaires, et lorsque, quelques heures après ceuxci se présentèrent pour nous soumettre leur rapport, les premiers mots de i*q[K)nse que notice Président eut à leur faire, furent « que déjà nous connaissions toute « la gi'avité des circonstances, et que d'avance nou»
q avions pris Tinittative des mouvements que com- « mandaient les dangens du pays; » — En témoignage dequoi'il fit renouveler pour eux la lecture de ^adresse qui avait motivé nos résolutions.
On remarquera, pour ce qui me regarde, que cet incident m'avait mis dans une position personneUe assez singulière.
Je me trouvais avoir, sans trop y songer, et comme par hasard > attaché en quelque sorte, le grelot de l'insurrection. . .
C'était par commission, avaîs-je dit ; mais j'avais obtenu peu de croyance sur ce point.
On ne comprenait pas^ qu'ayant bravé le danger je prétendisse m'obstiner à décliner l'honneur. Je fus vivement pressé à cet égard. Ce^ fut surtout dans la séance du compte-rendu que Tinsistance fut sérieuse; Deux des commissaires les plus influents, et entre eux le Procureur général syndic du Département voulaient absolument que je me<léclarasse Fauteur de l'adresse^, et que comme tel, je fusse spécialement adjoint à l'assemblée d'insurrection qui allait se former. Je tins ferme, et refusai une charge qui ne convenait ni à ma situation ni à mon âge, et à laquelle, en tout cas; je ne me sentais aucune sorte de droit.
Ceci se passait le 7 de juin.
L'insurrection une fois prononcée, la première chose à faire, était d'organiser l'assemblée qui devait être chargée de la diriger. Ce point ne souffrit aucune* difficulté, et la chose se fît comme d'elle même. L'asseuiblée se forma de la réunion des trois autorités
adininfetrartive.7 du Département, du District ^t de la Commune, auxquelles on adjoignit quelques délégués des sections etc., tout ainsi qu'on' avait procédé pour la grande délibération du 30 mai.
M. Samuel Chatry de Lnfosse (aîné), se trouva tout nalurellement en faire partie, et y acquit dès l'abord une* haute influence. 11 la présida habituellement à cette époque. Un peu plus lard, lorsque d'autres départehieots se furent associés à notre mouvement, ils envoyèrent des commissaires, qui durent y prendre aussi leur place. Elle fut alors présidée par un délégué breton, M. Roujoux.
• U nous fallait un chef militaire, c'est de quoi notre assemblée s'occupa immédiatement.
'Au moment «ù m préparait notre explosion insurrectionnelle, le général de Wimpflen venait d'arriver dans le Calvados, avec nlission d'y organiser une armée dite des côtes de Cherbourg.
M-v de Wimpffen était de Bayeux. H avait été député de la noblesiîe du pays à l'Assemblée constituante, et avait pris une part importante à quelques-uns de ses travaux d'organisation militaire, etc. Plus tard, il avait été chargé du commandement de Thionville, et avait vaillamment défendu cette place contre une attaque redoutable de l'étiunger.
MM. Chatry de Lafosse le connaissaient particulièrement et en faisaient le plus grand cas. Ils le jugeaient homme sage et de bonne foi, et pensèrent que ce se^ rait lui faire une grave injure que de déférer le commandement à un autre avant de s'être assuré s'il ne
lui conv\eodrait pas de raçc^ief. L'AssemUée aus^ accueillit celle idée et fit la nomination qui ne manqua pas d'être pleinement agréée.
Et c'est ainsi que M. de Wimpffen fut censé être devenu un général d'insurrection.
Dans le courant du mois de mai, et avant l'explosion de notre mouvement, la (Convention avait envoyé dans nos départements de la Basse-Nonnaodie xiualre de ses membres chargés, apparemment, d'y travaîlier les esprits dans le sens des intérêts de la Montagne» Deux de ces commissaires s'étaient rendus aussitôt dans le département de la Manche. Les deux autres étaient restés à Caen. €es deux dernieis s'appelaient Romme et Prieur.
Dès que rassemblée d'insurrection fut installée, elle se les fit amener. Us eurent à soutenir dosant elle une rude séance d'interpellations politiques, après quoi on les envoya tenir prison au donjon du château de Caen, |)Our y demeurer comme otages de ceux de nos députés qui auraient pu ou qui pourraient encore être arrêtés par la faction de la Montagne. • .
On a dit que c'était dans la solitude de cette^détenlion que. le conventionnel Romme avait composer la première ébauche de son calendrier républicain, que son collègue Fabre-d'Eglantine dégrossit et iermiiia, comme on sait, un peu plus tard.
Un autre soin de notre Assemblée fut de nommer au plus vile des missionnaires propagandistes d'insur*rection, chargés de se rendre dans les départements voisins atin d'y rallier les esprits à notre cause « Ils
furent choisis, en général, entre les membres delà société populaire les plus exercés aux débats de la parole. Quelques-uns étaient des hommes d'un talent 1^1.
(Cependant le hniit de notre insurrection était promplement arrivé k- Paris, et y avait fait quelque ^sensation, d'autant surtout qu'il n'était pas le seul de cette espèce qui y fût parvemr au même mo* ment.
Les proscrits du 31 mai, et ceux qui pouvaient s'attendre à Tétre encore après eux, crurent voir dans cet évènen\ent une chance de salut offerte h leurs espérances, et prirent aussitôt le parti de se jeter parmi
nous.
M. de Cussy, député du Calvados, fut de^ j»*emier9 a en suggérer l'idée et à en donner l'exemple.
Buzot amva dès le troisième jour.
Puis ce furent ensemble ouïes uns après les autres : Potion^ Guadetf Bafbaroux, Louvet, etc.
Us finirent par se trouver au nombre de seize ou dixHsept. On peut différer sur le chiffre exact, attendu que quelques-uns ne firent que passer.
. Quelques personnes se sont étrangement trompées sur cette circonstance de l'arrivée des députés réfugiés, qu'ils ont regardés comme les auteurs de l'insurrection .
liC feît, au contraire, est, comme on Ta vu, que rinsurrection était proclannée et organisée plusieurs jours avant l'arrivée des députés; qu'elle fut l'œuvre de la popuVation el de ses administrations réunies, et
qu'il n'y a évidemment point d'autres auteurs à lui attribuer.
On se tromperait aussi beaucoup, si l'on imaginait qu'une fois arrivés les réfugiés durent au moins exercer une haute iufluence sur les affaii*es insurrectionnelles. .
Chacun d'eux, en arrivant, se présenta à l'assemblée d'insurrection et à la société populaire, y lut ou prononça un rapport ou un discours sur les circonstances, puis se retira et demeura coi.
Ils pensèrent qu'étant parties personnellement intéressées dans l'affaire, il leur convenait . peu d*y intervenir à un aulre titre, et que, d'ailleurs, l'insurrection étant un fait tout populaire et de localité, c'était à la population et à ses mandataires inimédiats qu'en devait appartenir exclusivement la direction.
On les avait logés à l'hôtel de la ci-devant Intendance, rue des Carmes.
J'ai dit que des circonstances fortuites m'avaient mis alors en rapport plus ou moins habituel avec quelques-uns d'entre eux, et de manière à me donner occasion d'observer et apprécier, jusqu'à un certain point, leur caractère et leurs capacités personnelles. C'est un détail sur lequel je me réserve de revenir en son lieu.
La grande et véritable affaire de l'assemblée eût dû être de rassembler et de mettre au plus tôt en mouvement la masse de forces nécessaires à la poursuite et à l'exécution de son entreprise.
M. de Wimpffen avait paru s'en charger pour elle,
et certainement elle se fia beaucoup trop aux soins qu'il sembla donner a cet objet.
Caen avait fourni d'abord un premier contingent de volontaires d'environ cent cinquante hommes. Bayeux et Vire avaient envoyé chacun le leur, peu importants l'un et l'autre. Evreux y avait joint le sien.
Nous avions de plus le noyau de deux régiments de cavalerie (dragons de la Manche et chasseurs de la Bretèche), que la circonstance de leur formation dans le pays avait mis par hasard à la disposition de M. de Wimpffen.
Ce fut le premier fond de la force insurgée.
Le reste était en espérances et en promesses que personne ne se pressait de réaliser.
Le général occupait incessamment l'assemblée de projets de levées el d'organisation qu'elle discutait soigneusement, et qui finissaient par tomber l'un sur l'autre, sans laisser d'autre résultat.
Il nous arriva alors trois superbes bataillons de volontaires Bretons (de l'Ille-et-Vilaine, Morbihan et Finistère), non pas de ces Bretons échevelés et déguenillés comme nous en avons vu tant d'autres depuis, mais tous jeunes gens des meilleures familles de Rennes, Lorient, Brest, etc., tous en uniforme, habillés de drap fin et parfaitement équipés.
Ils venaient, tout pleins de confiance et de zèle, et
furent bien étonnés de trouver si peu de choses faites
dans un pays d'où il leur élait venu tant de beaux
discours.
Ils comniciioèrent dès lors à se plaindra el à dire qu'on les avait trompés.
La majeure partie de cet ensemble de forces fut portée à Evreux, sous les ordres de M. de Puisaye. M. do Wimpffen retint le surplus h Caen, près de lui.
Cependant des choses fâcheuses se passaient dans l'ombre. La Convention avait envoyé parmi nous des émissaires secrets qui n'y avaient pas perdu leur temps.
Ils se mêlaient à notre population , s insinuaient dans la confiance de nos braves et leur disaient hypocritement :
« Vos chances de succès deviennent bien douteuses, « vous n'avez pas été soutenus par un nombre suffl- « sant de départements ; il faut s'attendre, d'ailleurs, '< que la Convention ne laissera pas la querelle se déa battre et se décider entre les deux partis. Elle s'est « déclarée pour la Montagne. Elle voudra assurer à « celle-ci son triomphe, et, pour cela, elle ne balan- « cera pas à détacher, s'il le faut, des armées, tout M ce qu'il faudra de forces pour atteindre ce but. « Vous courez risque d'être battus, et, si cela arri- « vait, on pourrait avoir la prétention de vous traiter « en rebelles. Vous êtes vraiment engagés là dans (c un mauvais pas. »
Ils ajoutaient au besoin :
« Devez-vous vous dévouer pour des intérêts qui « ne sont pas les vôtres? pour des hommes qui ne « peuvent que vous porter malheur? Vos Girondins,
« jusqu'ici, n'ont su qUe troubler TEtat^^ ce sont eux « qui empêchaient le travail de la Constitution. A ce présent qu'ils sont chassés, elle se fait sans diffi- « culte, et sera incessamment soumise à l'acceptation c< du peuple. Âloi's chacun se prononcera pour ou c< contre. Eu attendant, à quoi bon se compromettre, « pour un parti déjà ruiné par le fait même de sa « dispersion ? »
Tout cela avait produit son effet, et la plupart de nos insurgés^ toujours pleins de zèle d'ailleurs, hésitaient à donner suite à la première manifestation de leurs sentiments.
Ils se trouvaient enfermés dans ce ridicule cercle vicieux que chacun eût voulu ne s'armer que sur l'apparence d'un ordre re(;u de l'autorité insurrectionnelle, tandis que, d'autre part, le général de l'insurrection s'évertuait à déclai'er en toute circonstance, qu'il ne voulait que des hommes de bonne volonté.
Nous avions ainsi atteint le 7 de juillet.
Cétait un dimanche.
M. de Wîmpffen avait ordonné une grande revue sùv le Gours-la-Reine.
La garde nationale s'y trouvait réunie en grand nombre, et il y avait aussi grande affluence de spectateurs.
Il y eut musique, parade, et beaux discours, après quoi le général, assisté de plusieurs membres de l'assemblée d'insurrection, passa devant les rangSj afin de recueillir les noms de ceux qui étaient disposés à partir.
Le résultat fut misérable. 11 y en eut dix-sept en tout!
Je fus l'un des premiers, et je dois dire que je voyais les mesures si mal prises, que la circonspection eût pu me gagner comnie tant d'autres, si je ne me fusse cru engagé d'honneur par mes antécédents.
Et voila ce que fut la grande parade de M. de WimpfiFen .
C'est à quoi a fait allusion mademoiselle de Corday, dans sa lettre h Barbaroux, lorsqu'elle dit :
c< J'<avoue que ce qui m'a décidée toutr-à-fait, c'eal « le courage avec lequel nos volontaires se scxit eni*ôlés M dimanche 7 juillet. Vous vous souvenez comme j'en « étais charmée.... »
Quelques uns ont pris ces deux phrases dans leur sens simple et apparent. Ce n'était qu'un trait d'ironie amère, contenant au reste la révélation la plus claire des motifs d'un acte auquel on a cherché surabondamment tant d'autres explications.
Cependant on voulait un détachement et on le voulait incessamment.
La ressource des enrôlements volontaires manquant, on se décida à la former par corvée, au moyen de quoi on arriva à réunir environ cent trente hommes de choix, qu'on mit en route le lendemain ^ drapeau en tête, sous les ordres d'un chef de bataillon, pour aller h Evreux rallier le premier contingent qui les y avait précédés.
J ai dit que M. de Puisaye commandait à Evreux. L'armée s'y trouvait réunie à peu près en totalité.
Il parail que le chef n'attendait que nous pour commencer ses opérations. Le lendemain de notre arrivée 13 de juillet, il se met en marche dès le matin avec toutes ses forces, se dirigeant sur Pacy-sur-Eure, et de là, à travers champs et à ti*avers bois, sur le château de Brécourt, presqu'aux portes de Vernon.
Nous supposions ce château habité ou même défendu . Nous n'y trouvâmes personne. '
Il était de sept à huit heures du soir.
On nous fit faire une halte.
Nous étions bivouaquant dans les champs, entre le château et la gi'ande route, et prenant quelque rafraîchissements apportés du château.
Nous nous croyions commandés et gardés.
Un petit peloton de hussards rouges qui avait paru, soulevant la poussière de la grande route, ne nous avait donné aucune inquiétude, si ce n'est de penser qu'ils étaient venus reconnaître notre position.
Chaque soldat s'était empressé de saisir ses armes, et les l'angs commençaient à se reformer mais sans ordre et sans direction aucune. ,
Cependant le général ne paraît point. On se demande ce qu'il est devenu : une réponse circule « qu'il a été a pris d'un érésipèle à la jambe et qu'il est allé se « mettre au lit, » et le colonel Leroi, commandant du détachement de Bayeux se présente pour le remplacer.
Quelques instants après, une lumière brille devant nous et une explosion se fait entendre. C'était un coup de canon. Il fut presque aussitôt suivi de huit
OU dix autres. Les boulets passaient au-dessus de nos têtes, brisant quelques branches d'un rang de pommiers sous lesquels une partie des nôtres se trouvaient places.
Nos canonniers, de leur côté, se sont jetés à leurs pièces, impatients de riposter à cette attaque. Les caissons de munitions se trouvent fermés a clef. On se hâte de briser les fermetures, nous tirons deux coupSj et bientôt d'autres vont les suivre
En ce moment les hommes du train, mauvais ramas (te bandits recrutés dans les tavernes de Paris et de Versailles, et que M. de WimpflTen avait gardés à son service, détournent les chevaux de leurs caissons, et prennent la fuite vers le bois, sur la gauche, en arrière du château. Quelques chasseui-s 'do la Bfetêehe se portent au devant d^eux, sur ce point, afin de leur ban-er le passage. Une partie de l'infanterie, témoin de ce mouvement, et le comprenant mal, s'imagine voir l'artillerie et la cavalerie prendre la fuite , l&ehe pied, et se disperse elle-«même dans un désordre complet.
Il faut remarquer toutefois à l'honneur de nos braves ^rtilleure, que des deux seuls coups de canon qu'ils purent tirer, Tun fut si habilement, ou en tout cas, si heureusement pointé, qu'il démonta, nous a-t-on dit, une des pièces de nos adversaires, d'où 3 résulta chez eux un désarroi à peu près semblable au nôtre, de sorte qu'ils prirent aussi la fuite, et se trouvèrent avoir rétrogradé jusqu'à Mantes, dans le temps où nous-mêmes avions regagné E vroux .
Le pointeur s'appelait Faye. 11 était jeune, petit et bossu, et, je crois, tailleur de son métier.
On comprend que dans ce ridicule simulacre de rencontre, personne de notre côté, ne se trouva dans le cas de recevoir la moindre ^atignure.
11 ne s'en suivit pas moins que par une dépêche officiellement adressée à la Convention, il lui fut pompeusement annoncé, que sur les cadavres de quelques rebelles tués à Brécourt, on avait trouvé des sabres marqués de la légende vendéenne : Vive Louis XVfl !
Cependant, ni au premier moment de notre dispersion, ni dans le mouvement rétrograde où nous nous engageâmes ensuite, personne ne se présenta pour nous rallier, pour nous donner un ordre ou tin conseil et nous expliquer notre méprise. C'est ce que je puis dire au moins pour le contingent dont je faisais partie. Tous, au reste, les uns au hasard, les autres un peu plus, un peu moins en ordre, nous avions regagné Ëvreux dans le courant de la nuit.
Le matin venu, les chefs de la commission dépa^tetnentale tinrent conseil, à la suite de quoi on nous remit en marche régulière sur Lîsieux.
Nous y étions le 15 au matin.
M. de Winipffen y arrivait de son côté, venant de Caen , avec une brillante escorte et amenant une formidable artillerie.
Il parlait fort légèrement de notre surprise, imputait à M. de Puisaye d'avoir agi sans son ordre, et promettait qu'incessamment il aurait lui-même tout réparé.
I^ moyen de réparation qu'il mit en œuvre, le voici :
Ce fut de convoquer séparément dans chacun des principaux édifices de Lisieux, chacun des corps de la petite armée dite d'insurrection pour y délibérer sur les circonstances nouvellement survenues, et à TefiFet d'émettre leur vœu, sur ce qu'il leur semblerait convenable de faire ultérieurement.
Le bataillon du Morbihan fut le premier consulté ; sa réponse ne pouvait être douteuse.
Les braves qui le composaient, persuadés dès longtemps qu'on les trahissait, et dégoûtés, en tous cas, de la manière dont les Normands entendaient et sa>vaient conduire les insurrections, déclarèrent nettement : « que leur intention était de se retirer dans i< leur département, pour y défendre, par eux-mêmes « et ainsi qu'ils l'aviseraient bon, leur liberté et leur « territoire, laissant aux autres le soin d'en faii'c « autant, s'ils le voulaient, chacun chez eux. »
Après le Morbihan, ce fut le tour des deux autres bataillons bretons : leur résolution, inspirée par les mêmes motifs, ne manqua pas d'être toute semblable.
De ce moment le sort de l'insurrection Normande fut accompli.
On nous ramena à Caen, où s'effectua presqu' aussitôt la dispersion.
Les bataillons bretons se mirent en route pour leur province.
Les députés réfugiés, déguisés sous l'uniforme national, s'étaient cachés dans leurs rangs, et partirent avec eux.
Us les accompagnèrent ainsi jusqu'à Dinan, après quoi ils durent les quitter pour s'acheminer seuls vers Quimper, où les attendait l'un des leurs.
L'Assemblée dite d'insurrection s'était dissoute < et chacun de ses membres était allé à petit bruit, reprendre le poste qu'il avait occupé avant la formation de ce corps.
Les conventionnels Romme et Prieur avaient été remis en liberté.
11 parait que le noyau d'armée qui nous avait attaqués à Brécourt était fort peu de chose, et j'ai dit que cette petite troupe avait dû se disperser et s'enfuir jusqu'à Mantes, dans le temps où nous mômes avions rétrogradé jusqu'à Evreux.
11 s écoula plus d'une quinzaine sans que nous en entendissions parler de nouveau.
Elle s'était grossie dumnt ce temps de quelques renforts importants entre lesquels on comptait le ré- ^ment d'infanterie de ligne d'Armagnac, quelques escadrons de cavalerie légère, et une forte artillerie.
Dans cet état, et sous le nom d'Armée de Pacifia catiouj elle se remit en marche, et se porta sur Caen, où elle entra et s'établit sans aucune difficulté, sous les ordres d'un généi*al Sepher (improvisé sur le pavé de Paris) et sous la direction suprême du conventionnel Robert Lindet.
Tout cela se fit avec un ordre et un calme parfaits.
Lindet était investi des pouvoirs les plus étendus.
11 pouvait entre autres choses, et sauf l'atification des comités du Gouvernement :
Déplacer et remplacer à son gré tous les fonctionnaires publics compromis dans l'affaire du Fédéralisme, et faire arrêter, pour être traduits devant le tribunal révolutionnaire, tous les auteurs ou complices pi*ésumés de ce mouvement.
Lindet ne se pressa point, et montra une grande modération ou une grande astuce.
Il débuta par des harangues populaires du ton le plus caressant:
« L'armée parisienne n'arrivait parmi nous que « pour nous sauver de nos erreurs. La Convention « rendait justice au peuple de Caen. Elle ne lui îm- « putait pas le crime de l'insurrection. Ce crime était « celui des administrateurs, qui avaient égaré noire « patriotisme. C'est sur eux seuls que devait tomber « la vengeance nationale^ et, V on ne dotUait pas que « nous ne fussions prêts à les livrer. »
Ces beaux discoura se renouvelaient en toute occasion. Le peuple écoutait et se tenait tranquille. Les administrateurs s'étaient cachés. 11 avait été pourvu à leur remplacement, par des actes de délégation proconsulaire sans aucune apparence d'élection V
Des recherches d'une rigueur extrême se faisaient de toutes parts ; quelques mois s'écoulèrent sans que personne fût découvert.
* Tous les patriotes étant plus ou moins compromis dans le Fédéralisme, ce ne fut guère que daus les rangs les plus infimes de la petite bourgeoisie royaliste que M. Lindet dut chercher sa recrue administrative. Les aristocrates de la veille devinrent les républicains montagnards du jour. Un maître de musique fut le maire qui nous fut ainsi donn#?. " » ' c , , .
IJodet se radoucit tout de nouveau:
« La plupart des administrateurs, aussi, disait-il, a s'avaient été qu'égarés. Il n'y avait entre eux « qu'un petit nombre de coupables, ceux à qui leur « conscience ne faisait pas de reproches pouvaient <( se montrer en sûreté. . . »
L'ancien maire, M. Le Goupil-Duclos, tenta Tépreuve. Il sortit de sa cachette et se rendit chez le représeiitani, auquel il remit son mémoire justificatif. Lindet l'accueillit avec bonté, lui .serra la main, le reconduisit jusqu'à la porte de ses bureaux ; au pied de l'escalier, il fut arrêté par deux gendarmes qui le eooduisirent en prison.
Vers cette époque, Lindet fut rappelé à Paris, et remplacé dans sa mission proconsulaire d'abord par Laplanche et Romme, et, un peu plus tard, par Bouret et Fremanger.
Le premier était une espèce de baladin, toujours en représentation, qui {)arla beaucoup de guillotine, et se borna toutefois à en parler . . .
Ses successeurs reprirent le ton doucereux : « Les rapjK)rts de Lindet avaient désarmé le Co- « mité de Salut Public. Tout était pardonné. Les « fugitifs allaient être autorisés à rentrer dans leurs « foyers; seulement et pour la forme, il fallait qu'il « y eût une apparence de procédure, et que préala- « blement ils se fussent constitués prisonniers. »
Quelques-uns le firent. Je ne sais s'ils se promettaient un grand succès de cette démarche ; peut-être ne cédèrent-ils qu'à l'ennui de leur existence actuelle,
et à la crainte de compromeltre, sans une nécessité absolue, des amis généreux qui, par le seul fait de leur donner l'hospitalité, se rendaient eux-mêmes passibles d'un arrêt de mort.
Les deux frères Chatry de Lafosse, tous deux membres de l'Assemblée d'insurrection , furent des premiers qui se livrèrent de la sorte.
On citait après eux l'avocat Devic et procureur de la commune, missionnaire d'insurrection, et le chef de bataillon Heuzard-Lacouture qui avait commandé notre contingent à Brécourt.
D'autres ou moins confiants ou plus sûrs de leur asile, se dispensèrent de l'épreuve et restèrent cachés.
Plusieurs mois d'indécision suivirent durant lesquels les chances d'espoir allaient toujours s'affaiblissant.
C'était le temps où l'on guillotinait par fournées.
Personne n'osait rappeler les promesses faites aux détenus. Un envoi au tribunal révolutionnaire devenait de plus en plus probable, quand le neuf thermidor survint et termina le règne des bourreaux. M. Liodet prétendit alors avoir sauvé nos administrateurs. H en est un, M. Mesnil (président de l'administration du District), qui s'en est laissé persuader au point de lui donner sa fille en mariage.
D'autres ont pensé qu'il attendait que son filet fût plein .
L'insurrection du Calvados, dans la réalité des faits, ne fut qu'une vaine et ridicule échauffourée. Conduite autrement, elle eût pu devenir toute autre chose. En se liant, quant à son objet, aux mouvements plus ou
moins analogues qui se manifestèrent alors même, à Rennes, à Nantes, à Boixleaux, à Toulouse, a Marseille, à Toulon et a Lyon, et, en coïncidant par le fait, quoique sous d'autres couleurs, avec la grande insurrection de laVendée, elle pouvait arriver h un immense résultat.
Pour cela il eût fallu agir rapidement, et porter d'abord sur Paris, si misérablement divisé d'opinions, la première masse de forces qui pouvait être réunie dès le principe, sans laisser à la Convention le temps de faire venir à son secours les troupes qu'elle détachait de Tarmée du Nord.
Il semble que M. de Wimpffen le pouvait.
Il ne le fit pas et ne voulut apparemment pas le faille.
Tout a tenu peut être à ce seul point.
J'ai dit que l'insurrection du Calvados, mal appréciée dans son objet, ét^it d'ailleurs fort mal connue dans ses détails.
La raison en est simple.
Avant mon récit, et jusqu'à ce moment même, il n'en a existé que deux autres, dont les auteurs eussent été témoins des faits et eussent pris part à Faction.
Ces deux récits sont ceux de Louvet et de M. de WimpflFen.
Le premier assez exact quant au fond, laisse beaucoup de circonstances dans l'ombre, se trompe sur quelques autres, et pèche un peu par prévention contre les autorités du Calvados.
Le second, riche en h^aits d'invention étrangers au
sujet divague, diffame, parle pour ne rien dire et n'a visiblement pour objet que d'éluder tout exposé de faits réels.
Je donnerai extrait de ces deux récits en y joignant quelques notes sur les points qui me paraîtront devoir être éclaircis ou rectifiés.
Quant aux historiens de nom et de profession, il n'y a véritablement aucun compte à en tenir.
Je me réserve d'en fournir la preuve en temps et lieu.