RÉCIT DE LOUVET
N. li. — Louvet fut un. des députés proscrits du 31 mai, qui vinrent chercher asile dans le département du Calvados.
Il fut du petit nombre de ceux qui, au milieu de dangers inouïs , eurent du moins le bonheur d'échapper aux derniers effets de cette proscription.
Il publia alors sur ce sujet, sous le titre de Quelques notices pour Ihisloire, un écrit de fonne assez romanesque, mais qui ne l'est pas du tout pour le fond des événements qu'il eut à traverser.
L'insurrection du Calvados y tient une place importante. Ce qu'il en dit est exact, autant que j'ai dû et pu le vérifier à quelques légères méprises près, et surtout a part une prévention fort injuste contre les administrateurs du Calvados, auxquels il impute des torts qui certainement ne furent pas les leurs.
Voici l'extrait sommaire de son récit, h la suite duquel je placerai seulement quelques courtes observations, sur les passages qui me sembleront le demander:
«... Cependant les départements indignés parlaient de ven-
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« geance ; Buzot qui ne s'était pas laissé prendre, et Barba- « roux qui venait d'échapper à ses gendarmes, étaient avec « Gorsas à Caen , devenu le chef-lieu de Tinsurrection de tt rOuest
(( On me disait que je serais bien nécessaire dans le
« Calvados
« Nous attendions des passe-ports, qu'on devait nous en- « voyer de Caen
« Ils aiTivèrent enfin ; ce fut le 2U juin que ma femme et a moi nous partîmes de Paris
« Le lendemain nous entrâmes à Evreux — qui était
« toujours en pleine insurrection. Différents obstacles nous y « arrêtèrent jusqu'au soir. Nous allions partir, lorsque je vis <( paraître un homme que je pris d'abord pour un spectre; (( c'était Guadet, déguisé en garçon tapissier, il avait fait vingt- (( deux lieues à pied dans la journée, le plus souvent par des « chemins de traverse. Le lendemain, il me représenta qu au « milieu des dangers, et dans la vie pénible et péiilleuse que « nous allions mener, il ne convenait point d'emmener nos tt femmes avec nous. Je me reproche de Tavoir cru trop faci- « lement
« Guadet et moi nous arrivâmes à Caen le 26 (juin). Le 5 tt (juillet), huit départements, savoir : cinq de la ci-devant « Bretagne et trois de la Normandie, étaient coalisés. Ils vett naient d'envoyer à Caen leurs commissaires, et leur force « armée était sur le point d'arriver (a). Wimpffen, qui corn- « mandait toutes ces troupes, avait jusque-là borné tous ses « exploits à des voyages et à des paroles. Sous les plus « frivoles prétextes, il différait toute espèce d'organisation, a Je le vis bientôt, et je n'eus pas de peine à me. convaincre « qu'il était un franc royaliste ; car il ne prenait pas celle de tt le dissimuler (&). Je demandai à Barbaroux et à Buzot ce (( qu'ils pouvaient attendre d'un tel homme, pour le soutien « de notre cause. Celui-ci me répondit que Wimpffen était (( homme d'honneur, royaliste à la vérité, mais incapable
« de trahir ses engagements. Je trouvai que Tautre était en- « tièrement séduit par les qualités très aimables de WimpfTen. « Guadet et Pétion, qui venaient d'arriver, ne concevaient « pas mes alarmes ; [ils s'étonnaient de mon excessive pronip- (( titude à soupçonner quiconque n'était pas républicain comme « moi. Dès-lors je vis que tout devait aller à Gaen comme tout « avait été k Paris. Wimpffen était aimé des Normands; il avait, « dans l'administration du Calvados, un parti considérable ; il « s'était attiré la confiance des Bretons. Pour le destituer, il <( n'eût fallu rien moins que le concours de tous nos moyens, (( de tous nos efforU ; et je me voyais seul. Tout allait donc a manquer dans cette partie de la République. D'ailleurs, beau- « coup de Normands qui annonçaient pour nous les dispositions « les plus favorables, parce que, sur la foi des journaux, ils « nous avaient cru royalistes, changèrent absolument dès qu'ils « eurent appris, par nos difscours et surtout par nos actions, a à nous connaître mieux ]
« Trois semaines s'écoulèrent ainsi , pendant lesquelles « M, de Wimpffen ne fit rien que de porter à Evreux les « deux mille hommes arrivés de divers départements (c). « [Cependant] le bruit public grossissait tellement cette petite « troupe qu'on la disait, à Paris, forte de trente mille hommes. (( [Déjà les gens de bien ne craignaient plus d'y parler haut et M de se préparer k renverser leur affreuse Municipalité, Déjà « plusieurs sections avaient envoyé leurs commissaires k « Evreux, lesquels avaient rapporté dans Paris divers imprimés «( propres à faire connaître nos vrais sentiments, et notamment a une pièce qu'ils ont appelée, je ne sais pourquoi, le Manifeste « de Wimpffen, et qui était une déclaration des commissaires <c des départements coalisés, déclaration que j'avais faite avec d beaucoup de soin, qui n'annonçait que paix, fraternité, a secours aux parisiens, mais guerre k outrance et châtiment « exemplaire k quelques-uns de la Montagne, k la Municipalité, « aux Cordeliers, et cette distinction très juste avait produit « le meilleur effet dans Paris. Les commissaires, d'ailleurs,
(( avaient vu e( assuraient qu'on calonuiiait indignement cette
« force départementale quand on lui imputait de porter la
c( cocarde blanche et de vouloir la royauté. Tout enfin se
« disposait de manière que »i, dans ce moment, nos armes
(( eussent obtenu un premier succès, la révolution se faisait
« ti Paris, sans que la force départementale eût besoin d'y
« entrer ; mais ce n'était point ées succès que nous préparait
« Wimpffen.]
« La Montagne, excessivement inquiète, avait enfin ramas^ a dans Paris dix-huit cents fantassins, dont la bonne moitié a faisait des vœux pour nous, et sept ou huit cents garnements « aussi lâches que brigands. Tout cela venait d'entrer à Verce non (d). Ce ne fut qu'alors que Wimpffen parla de faire at- « taquer cette ville, et voilai que tout-a-coup un M. de Puisaye, « dont on n'avait jamais entendu parler, nous fut présenté par a le général, comme un militaire plein de républicanisme et a de talents. Ce fut lui que Wimpffen chargea de Pattaque de « Yernon, et certes il remplit très bien ses instructions se- « crêtes (e).
« Pour surprendre l'ennemi, il sortît en plein jour et au
« bruit de la générale ; il marcha par une grande chaleur,
« puis fit passer une nuit au bel air, à des soldats qui n^avaient
« point de tentes, et dont la plupart n'avaient jamais campé.
« La journée du lendemain, il la perdît toute entière à Tattaque
« d'un petit château qu'il eut l'honneur de prendre; puis Ten-
(( nemi ayant été ainsi bien et dûment averti de toutes les
« manières, pour lui donner plus d'avantage encore, il it faire
(c une halte à l'entrée d'un bois distant de Vemon de moins
« d'une lieue; il remisa pour ainsi dire les canons l'un derrière
« l'autre le long d'un mur, laissa toute 5a petite armée dans
« le plus grand désordre , ne lui donna pas même de sentî-
« nelles, et s'alla coucher dans une chaumière à une demi-lieue
« de là(^). Une heure après parurent tout-k-coup quelques cents
« hommes qui firent sur les nôtres, entièrement surpris, trws
« décharges à mitraille ; mais selon toute apparence les canons
M n'étaient chargés qu'à poudre, car tout ceci n'était éyidem- « ment qu'une parade bien préparée (g). Quoiqu'il en soit, la <f déroute se mit aussitôt parmi des soldats qui ne savaient à ¥ qui ils avaient affaire, qui pouvaient à peine trouver leurs « armes, et qui demandaient vainement leur chef. Ce fut une H fuite si prompte, que sans les [plus] braves d'Ille-et- Vilaine « qui tinrent bon quelques moments, pas un canon ne revenait. « Au reste, personne ne reçut une égratignure ; et l'ennemi ne « fit pas trente pas pour poursuivre sa facile victoire. Cela a n'empêcha point M. de Puisaye, que l'administration de « l'Eure conjurait de ne pas Tabandonner, de déclarer qu'Ett vreux n'était point tenable, et, en effet, [dès] le lendemain il n s'éloigna de seize lieues, abandonnant sans coup férir tout c< un département (h),
« A l'arrivée du courrier qui nous apportait tant de tristes « nouvelles, Wimpffen ne parut pas même étonné. Il y a plus, « il nous assura bientôt qu'il n'y avait rien de malheureux « dans tout cela. Il parla de fortifier Cacn, de déclarer cette fc tnlle en état de siège, d'organiser une armée un peu forte ^ « et de créer un papier-monnaie qui aurait cours dans les sept « départements 7*cstés à la coalition. Ces ouvertures offraient « matière à de longues réflexions. Salles et moi, après en a avoir longtemps conversé, nous demeurâmes convaincus que « le général, loin de vouloir marcher sur Paris, avait le des- « sein de nous enfermer avec lui dans la ville, où son parti a dominait ; d'y établir ses communications avec l'Angleterre, « de nous commettre avec elle, [s'il était possible, enfin, de se « servir de nous selon les circonstances, ou pour faire sa paix « avec la Montagne si die aba;ttait la coalition du Midi, ou pour « iaire sa paix avec les républicains du Midi, s'ils abattaient la (1 Montagne.] Nos collègues à qui nous communiquâmes nos « conjectures, nous trouvèrent des visionnaires; il ne fallait (c pour les convaincre rien moins que ce qui arriva bientôt a «fMrès.
(( Le général nous fit demander, à nous tous, députés, un
« entretien qu'il annonçait devoir être d'une grande impor- « tance. 11 débuta, [d'abord], par nous peindre notre situation a comme très critique, si nous ne savions prendre un parti (( vigoureux. 11 allait à Lisieux organiser ses troupes et asseoir « son camp, de manière à opposer, pour le moment, une belle « défense ; mais l'avenir exigeait quelque chose de mieux. Il « revint à ses projets sur Gaen, k ses propositions de création « de papier-monnaie, etc. Et comme il convenait d'appuyer c( les raisonnements par la terreur, [quoiqu'on dût savoir qu'un u tel moyen ne pouvait rien sur des hommes accoutumés à « braver journellement les fureurs et les assassins de la Mon- « lagne], un officier, qui sans doute avait le mot, entra tout- (( à-coup et d'un air effrayé, vint apprendre au général qu'il « y avait une émeute, que le peuple arrêtait les convois pour « l'armée, et que même il se faisait des motions très violentes « contre les députés. Wimpffen eut l'air de se fâcher de la préu cipitation avec laquelle on venait annoncer des nouvelles « alarmantes : [Allez, ce n'est rien, dit-il à l'officier, parlez (( laison au peuple, appaisez-le, donnez un peu d'argent, s'il le (( faut.] Quand cet homme nous eut quittés, le général crutpou- « voir hasarder la grande proposition : Réfléchissez bien sur a tout ce que je vous ai dit, reprit-il ; je sens que pour exé- « cuter de grandes choses, il faut de grands moyens. Mais, « tenez, je vous parle franchement. Je ne vois [plusj qu'un parti (( capable de nous procurer sûrement et promptement des « hommes, des armes, des munitions, de l'argent, des secours « de toute espèce : C'est de négocier avec l' Angleterre ^ et mot, « j*ai des moyens pour cela ; mais il me faut votre autorisation c( et votre engagement,
« Le lecteur peut compter que j'ai bien retenu les expres- (( sions mêmes que je souligne ici ; et je lui garantis, du moins, tt le sens des phrases précédentes.
c< Je ne sais si l'on se peindra l'effet que ces paroles pro- « duisirent sur mes trop confiants amis. Tous, en même temps, « saisis d'indignation, sans s'être un moment consultés, se
« levèrent. La conférence en fut à l'instant rompue, quoique « le général ne négligeât rien pour essayer de la renouer (t).
« .....Wimpffen, un peu déconcerté, nous quitta sans laisser « psffaitre de ressentiment. Seulement, en nous répétant qu'il « partait pour Lisieux, il nous insinua qu'afin de contenir quel- « ques malveillants qui travaillaient dans la ville de Caen à « nous dépopulariser, nous ferions mieux d'y rester tous.
« Dès le lendemain, Barbaroux et moi nous nous rendîmes « à Lisieux. Le général fut un peu surpris de nous y voir; mais « il ne nous en fit pas moins [un] bon accueil, r^ous apprîmes, ce « qu'il ne nous disait pas, qu'il venait d'avoir une conférence « secrète avec l'un de ces envoyés [des chefs] de la Montagne a qui, depuis trois semaines, allaient jetant les assignats par « poignées dans Ëvreux [et partout sur leur passage, et qui « bientôt, très sûrs apparemment d'une protection puissante, « vinrent continuer le même manège de corruption jusque dans « la ville de Caen sous nos yeux mêmes.]
« Au reste, nous trouvâmes dans Lisieux beaucoup d'indice vidus armés et pas de soldats ; nulle organisation, nulle dis- « cipline, la fureur de motionner. Une main secrète, avait, en « un jour, décomposé même les bataillons bretous, jusqu'alors <( fort bien tenus (A:). Le général eut grand soin de nous faire « remarquer tout ce désordre, et d'en conclure qu'il ne pouvait « tenir là. Qu'il fallait ramener toutes les troupes â Caen, faire a de cette ville le point central de résistance, eic. Pourtant il (( voulut bien ne pas nous répéter ses propositions anglaises.
« En effet, la retraite se fit le jour suivant, alors tous mes tf amis reconnurent bien que nos affaires étaient perdues dans « les départements de l'Ouest. [En vain le général, rentré dans « Caen où il avait toujours voulu s'établir, montra des dispo- « sitions pour une défense sérieuse ; en vain il composait son « état-major, distribuait convenablement les troupes, s'occupait <c de choisir l 'assiette d'un camp , établissait des batteries « de dix-huit ; toutes ces démonstrations n'abusaient plus nos i< collègues ]
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« Quand les Bretons, qui faisaient, à bien dire, Tunique
» force de notre armée, apprirent que leurs assemblées pri- « maires avaient accepté la Constitution, ils s'étonnèrent, et, c< dans le nombre, des motionneurs, sans doute bien payés, x( prouvèrent subtilement que combattre à présent la Montagne,
tt ce serait se constituer faction [Cependant nos bretons
« naturellement très braves hésitaient encore.] On les travailla H si bien qu'ils furent entraînés. D'ailleurs les administrateurs « du Calvados, qui n'en ont pas moins été guillotinés depuis, « osèrent leur signiûer qu'ayant accepté la Constitution, ils ne « pouvaient plus les tolérer dans la ville de Caen. Les fédérés « bretons aussi lâchement abandonnés, reprirent le chemin de <i leurs foyers (/).
« Les administrateurs du Calvados venaient de donner
tt aux autres administrations le signal d'une honteuse défection. « Ils avaient fait secrètement leur paix avec la Montagne, sans « nous en donner [aucun] avis, le troisième jour seulement ils « nous prévinrent et voici comment : ils envoyèrent placarder « à la porte même de V Intendance où ils nous logeaient, Vaffiche a montagnarde qui portait notre décret de HORS LA LOI. Les (& Bretons qui partaient le lendemain furent indignés de cette « perfide insolence. Ils nous offraient des armes, nous les « acceptâmes, non pour exercer des vengeances, mais afin de « pourvoir k notre propre sûreté. Quand notrs eûmes déclaré « à leurs députés que nous comptions aller au milieu d'eux a chercher une retraite et sauoev la liberté dans leurs dépar- « teraents, ce ne fut qu'un cri de joie (m).
« Le lendemain fut, en effet, le jour du départ ; nous nous « divisâmes en trois troupes, qui chacune aNa se réunir à (( chacun des trois bataillons
« A Fougères les bataillons se séparèrent : Mayenne pour a regagner Laval («), Ille-et-Villaine pour rentrer dans Rennes. « Le Finistère continuait sa route sur Brest. Chacun des trois « désirait nous garder et nous promettait sûreté chez lui : sûreté « ne sullisait pas. Nous avions dépéché, devant nous, à Rennes
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a «n des nôtres qui uous mandait que nous devions nous diriger « vers cette ville, où nous trouverions des moyens de gagner « la mer, et là quelque chasse-niarë« qui nous conduirait à «c Bordeaux. Barbaroux combattit vivement celle mesure. 11 fit « sentir qu*il valait beaucouj) mieux nous rendre du côté de « Qnitnper, où Kervélégan, notre collègue, imrti depuis pluie sieurs jours, nous aurait infailliblement préparé une relraile a momentanée et des moyens d'embarquement. Cette opinion
« prévalut
<c Et nous primes, avec le seul bataillon du Finistère le clie-
tf min de Fougères à Dol...., etc. (o).