FRANCHES
n faut bien faire les honneurs d'un chapitre spécial à ces célèbres milices, dont les exploits plus ou moins authentiques ont si longtemps encombré les colonnes des journaux. Un grand nombre de ces corps irréguliers ont pris part à la défense de la Normandie. Nous y avons vu figurer les bataillons des éclaireurs de la Seine (Mocquard), des francs-tireurs Lipowskî, des francs-tireurs du Nord, des Eclaireurs hayrais ; les compagnies des Eclaireurs rouennais, des Guérillas dito, les francs-tireurs d'Elbeuf*, des Andelys, dé Boibec, de Cherbourg, de Lou- Tiers, de Rugles , de Caen et autres localités du Calvados, de l'Orne, par les Vengeun du Havre-, etc.,; etc. J'en passe , mais non des meilleurs.
Dans le personnel de plusieurs ier ces Gorp3 fnrm , figuraient d'anciens et braves militaiFe&, des hommes adroits et vigoureux, sur lesquels on pouvait compter. Il y avait par exemple de très-
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bons éléments dans le bataillon Lipowski, qui prit successivement une part honorable, d* abord à Théroïque défense de Châteaudun , puis aux luttes de Tarmée de Chanzy , et finalement à la défense d'Alençon. Une partie de ce corps, reporté dans le Calvados, a aussi bravement combattu dans les derniers engagements qui ont eu lieu sur la rive gauche de la Seine (1). Les éclaireurs Mocquard, qui ont guerroyé tour à tour dans la vallée de la Seine, dans le pays de Bray, aux environs de Rouen et du Havre, se comportaient également bien au feu.
Mais, quand on considère l'ensemble des résultats obtenus, on est forcé de reconnaître que l'institution des corps francs a été, en définitive, plutôt nuisible qu'utile à la défense nationale.
La guerre de partisans, telle qu'on pouvait la laire avec succès au moyen âge, présentait, en 1870, plus d'inconvénients que d'avantages dans une grande partie des départements envahis, et particulièrement en Normandie. Les villages y sont
{{) Ce détachement des francs-tireurs Lipowski était commandé par le fameux La Gécilia, le même qui s'était laissé surprendre à Ghambord, et qui a joué depuis un rôle tristement célèbre parmi les communeux de Paris.
trop nombreux, les bois trop réduits et isolés, les communications' trop faciles. De plus, le gouvernement issu du 4 septembre , dans un intérêt qui n'était pas exclusivement celui de la défense nationale, manifestait une prédilection excessive pour ces milices irrégulières , dont l'Empire avait autorisé la formation. En les multipliant, on s'imaginait, non-seulement, nuire à l'ennemi, mais favoriser la propagande républicaine dans les campagnes. Ce fut une regrettable erreur.
Ces compagnies franches devinrent souvent le refuge de gens franchement hostiles à toute discipline , qui trouvaient ainsi un moyen facile de se soustraire aux lois de conscription et de mobilisation. Jusqu'à la mi-novembre surtout, la tolérance à leur égard était portée à un point incroyable. Ils étaient bien censés dépendre des autorités militaires de leur circonscription, mais cette dépendance était purement nominale; la plupart de ces compagnies ne' relevaient en réalité que d'ellesmêmes, ne suivaient que leurs propres inspirations, souvent on ne peut plus malheureuses. On va vite et loin dans cette voie d'indiscipline, et je pourrais citer telle de ces compagnies , où l'autorité du chef ne comptait plus que pour le plaisir que
!*on trouvait à faire l'inverse de ce quMl s'avisait de prescrire. (1).
Pendant près de deux mois, j'ai eu sous les yeux d'affligeants* exemples de ce manque absolu de subordination. Un des villages situés à la limite extrême de Ja ligne de défense de Rouen, du côté de l'Andelle, avait une petite garnison composée d^un demi-bataillon de mobiles et de deux compagnies de francs-tireurs , qui n'étaient pas des pires. Le commandant des mobiles , ancien et brave militaire, faisait les fonctions de commandant de place, et par conséquent était réputé avoir les francstireurs sous sa juridiction. Néanmoins il ne se passait guère de jours sans que leur chef adressât,
(4) Dans un but facile à deviner, les meneurs de Tlnter- Bâtionale à Rouen poussaient énergiquement à Forganisar tion de compagnies franches, absolument indépendantes de Fautoritë militaire. Dans une des réunions du fameux Comité de vigilance {celle àxi 4 er octobre) on avait décidé, eBtre autres choses, la formation de deux compagnies destinées à opérer en dehors de V action des autorités. Bien qpe celles-ci eussent sagement refusé leur consentement à cette organisation, des enrôlements eurent heu, et, quelques jours après , un rassemblement d'individus enrôlés se porta sur la préfecture pour obtenir ou enlever des armes. Grâqld à raitiiude de la mobilo, cette démonstration n*6ut pas iù suite. (V. à ce sujet le chapitre intitulé : VlntermtionaU à Rouen, dans la brochure de M. Estancelin.)
et souvent avec des formes peu parlementaires , quelques réquisitions à des habitants du pays. Il exigeait surtout des moyens de transport destinés à des opérations mystérieuses, sur lesquelles il s'expliquait de fort mauvaise grâce avec Toffîcier supérieur qui visait la réquisition.
Dans les commencements même , il se croyait en droit de refuser toute espèce d'explication. Ses soldats se permettaient aussi , avec ou sans son agrément, de faire de semblables requêtes,. pour des services qui n'avaient absolument rien de militaire.
Un jour, deux d'entre eux vinrent présenter une réquisition de voiture à l'un des principaux cultivateurs du pays. Comme celui-ci refusait d'y déférer en l'absence du visa réglementaire, il fut d'à-
bord traité d'espion des Prussiens et menacé d'arrestation. Pourtant il fallut bien aller trouver le commandant, mais celui-ci venait précisément de recevoir de nouvelles instructions, qui lui prescrivaient une surveillance plus rigide à l'égard des francs-tireurs. En conséquence, il voulut absolument savoir la destination de la voiture, avant d'en autoriser la réquisition. Après bien des réticences et des tergiversations, on finit par lui avouer qu'on avait besoin de ce véhicule. . . pour reconduire à la
plus prochaine gare les épouses (?) de quelques camarades.
En Normandie , comme ailleurs , les communes infestées par les fourrageurs ennemis étaient le théâtre ordinaire des exploits de ces compagnies franches. On allait se mettre en embuscade sur le passage des éclaireurs prussiens : dès qu'on les apercevait , on s'empressait de faire feu , souvent hors de portée ; puis on retournait en toute hâte se vanter d'avoir mis Yarrnée ennemie en pleine déroute, tué un nombre d'hommes prodigieux, etc. Pendant quelque temps, on fit surtout une terrible consommation de neveux de M. de Bismark. Il y aurait eu de quoi former un escadron de tous ceux qu'on prétendait avoir tués ou blessés , rien que dans notre pays.
On sait trop quels ont été les résultats de ces excursions fantaisistes, dans des villages situés souvent fort loin de nos lignes de défense et hors de portée de tout secours. Tandis que nos gens fêtaient en lieu sûr leur triomphe, l'ennemi revenait en force avec du canon dans la localité où l'on avait tiré sur lui la veille, incendiait des maisons, battait cruellement ou même fusillait les habitants qu'il soupçonnait de complicité avec les francstireurs^ et infligeait au pays de plus fortes réquisi-
tioss. C'est ce qui est arriyé à Longchamps, à IJébéioourt, à Guitry, à la Broche près Etrépaguy, et daDS biea d'autres localités encore, où le secours est Yeou trop tard , ou même n'est pas venu du tout.
Il coûvieat d'ajouter que cette façon d'opérer, fort préjudiciable aux populations sédentaires, était, en général, des moins meurtrières pour les compagnies franches, qui ne couraient aucun danger sérieux en tirant à couvert, avec des fusils à longue portée, sur des éclaireurs armés seulement de ces mauvaises lances que les gens du pays nom^ maient des gaules, et de pistolets non moins médiocres. Aussi les accidents étaient fort rares parmi ces tirailleurs qui se vantaient « d'abattre, à chaque décharge, des rangs entiers de uhians. » Il fallait , il est vrai , les en croire sur parole , car ils revenaient habituellement les mains vides , semblables à ces chasseurs maladroits qui ont toujours perdu leur gibier. Quand on leur demandait pourquoi ils n'avaient pas rapporté quelque dépouille opime qui témoignât de leurs exploits, ils répondaient tantôt que les uhians chevauchaient attachés sur leurs montures , qui remportaient ainsi les morts ou les blessés, tantôt qu'ils ne manquaient jamais de ehargw ceux-ci sur des voitures, etc.
Nous devons encore signaler un inconvénient d'un autre genre , et non moins grave peut-être , de l'institution des francs-tireurs. Déjà nous avons eu l'occasion de rappeler que , dans les premiers temps qui suivirent la bienheureuse révolution du 4 septembre , un grand nombre de personnes ap- ?
partenant aux classes supérieures de la société 1
furent en butte à des accusations aussi ridicules qu'odieuses. Quiconque accueillait avec méfiance ou avec trop peu d'enthousiasme l'avènement du régime nouveau, quiconque se permettait de révoquer en doute les aptitudes militaires de MM. Gambetta et consorts, était, par cela même, réputé l'ami, le complice des envahisseurs. Des passions qui n'avaient rien de commun avec le véritable patriotisme concouraient à la propagation de ces calomnies. À en croire certains citoyens, tous les châtelains, et bientôt tous les gens bons à piller, dans les campagnes comme dans les villes, auraient été les auxiliaires des Prussiens.
Nous l'avons dit précédemment , notre Normandie a eu sa bonne part de ces propos venimeux. Les accusations les plus abominables comme les plus absurdes circulaient impunément contre des gens dont le crime était de posséder des avantages de position, de fortune, points de mire pour
la jalouisie el la cupidité. Or; il faut bien le dire, ces légeiudes apocryphes ne trouvaient nulle part des auditeurs, des colporteurs plus empressés que dans certaines compagnies defrancs^tireurs.
Parmi les personnes le plus violemment attaquées figurait Ja famille de V...n, Tune des plus considérables du pays. M. et M°'^ de V...n avaient alors leurs deux fils sous les drapeaux ; le second, encore mineur, s'était volontairement engagé après les premiers désastres. Us araient, de plus, trans^ ; formé les habitations qu'ils possèdent dans TEure / et la Seine*Inférieure en deux vastes ambulances, où des blessés français de Sedan recevaient les soins les plus empressés. Tout cela ne suffisait pas pour leur faire pardonner d'avoir habité quelque temps , en Allemagne plus de vingt ans avant la plrésente ; guerre , de parler allemand, et d'être unis par ; alliance au ministre des finances actuel, M. Pouyer- | Quertier, qui n'était pas dans les bonnes grâces de la démagogie rouennaise.
Le brait de la connivence prétendue des de V.. .n avec les Prussiens s'était étendu fort au loin ; on en parlait daas les clubs de Rouen comme d'un £a^t avéré. Nous avons entendu raconter à ce sujet les plus étranges histoires , notamment la légende d'une voiture mystérieuse, aux roues enveloppée»
ié «biffons , rencontrée sar la route dn chiteâia dé R...y> et qai derait contenir potnr le moins M. dé BiMiark et le roi Guillaume en personne. Les franes^tirenrs suttont étaient intariss^Jt^toS mt t^ chapitre» et regardaient les incrédules de fontbauvais œil. Bieùtôt on ne s'en tint pai à de sknples propos. Une de ces compagnies franches, dont uïi département voisin s^était débarrassé à notre profit, s'ingéra de faire une visite domiciliaire à R...y, visite qui naturellement n'amena aucun résultat , pais d'occuper militairement les abords de ce château. C'était moins fatigant et moins dangereux que de marcher à l'ennemi!
Ces mesures, que l'on croyait faussement àûtô^ risées par des ordres supérieurs, donnaient une nouvelle force à la calomnie ; on racontait partout que les personnes dont il s^agit étaient gardées à vue, en attendant mieux. Un jour même, le bruit courut que d'autres francs-tireurs , ceux des An^ delys, avaient tiré sur M. de V...n, dans la forêt de Lyons. Les uns ajoutaient qu'ils n'avait eu que le temps de s'échapper ; d'autres $ qu'on l'avait rapporté chez lui grièvement blessé. Peu de joiirïi après, j'appris de lui-même ce qui avait donné lieu à ce bruit. Un franc-tireur, accusé d'avoir chassé 6& forêt ^ avait trouvé intelligent ^ pouf se discùl^
per, de prétendre qu'il n'avait pas tiré sur un chevreuil, mais seulement sur M. de V...n le Prus-* sien^ action qui, dans ses idées de franc-tireur, lui semblait indifférente, sinon digne d'éloges. Cette compagnie était pourtant Tune des mieux composées relativement et des mieux commandées. J'ai eu sous les yeux la lettre d'explications et d'excuses du commandant ; il avait eu une peine infinie a faire comprendre au franc-tireur bracon* nier les inconvénients d'une semblable justification .
Ces calomnies avaient fini par prendre une telle consistance que, vers le 15 novembre, l'àrresta-^ tion de la famille en question était résolue et môme ordonnée. Heureusement, cette mesure fut contremandée à temps ^ grâce aux représentations de l'officier supérieur de la ligue auquel cette mission était confiée , et à celles du sous-préfet , républi» cain sincère, mais sensé.
Les membres du clergé , dont la conduite pen^ dant l'invasion a été généralement irréprochable et souvent héroïque, n'étaient pas non plus en odeur de sainteté auprès de MM. les francs-tireurs • Dans une commune voisine de la mienne , et qui fut pendant quelque temps visitée alternativement par les éclaireurs des deux partis , on avait ctu remarquer que les uhlans choisissaient avec une
précision étrange, pour faire leur apparition, les moments où nos patrouilles venaient de s'éloigner. Aussitôt, des francs-tireurs s'empressèrent d'affirmer que les Prussiens avaient des espions, que ces espions n'étaient et ne pouvaient être que le curé du bourg et un autre ecclésiastique, directeur d'un établissement d'éducation. On les accusait de transmettre , au moyen de leurs cloches, des avertissements à l'ennemi. Un commandant s'empressa d'adresser à ce sujet au procureur général de Rouen une dénonciation en règle , que ce magistrat improvisé renvoya fort heureusement au sous-préfet. Le chef d'une autre compagnie franche alla plus loin ; il fit subir à l'un de ces ecclésiastiques un interrogatoire émaillé d'épithètes plus qu'énergiques. Pendant cette procédure, un libre penseur de la troupe montrait, de temps à autre , un bout de corde sortant de sa poche, et répétait, en manière de refrain : « Mon commandant, faut-il pendre le cufé ? >
Ceux qui osèrent signaler les premiers les inconvénients variés de l'organisation autonome des francs-tireurs furent, comme de raison, traités de poltrons, de réactionnaires et de Prussiens déguisés (1). Toutefois, si ces messieurs supportaient
(l) Cependant le Journal i$ Rouen , peu snspect assuré-
impatiemment les critiques des personnes étran* gères à le^r institution, il faut dire aussi quUls ne s'épargnaient pas entre eux. Les chefs se plai*gnaient sans cesse de Tinsubordination des soldats.» ceux-ci de l'incapacité des chefs; souvent les un» et les autres n'avaient que trop raison. |^es offir ciers supérieurs ne se ménageaient pas non plus réciproquement. Le commandant d'une d9 ws compagnies, avec lequel je me suis rencontra quelquefois, était intarissable sur les excentricités de ses collègues. Un jour , il me dit à moi-même qu^l y avait parmi eux des types impayables , dont un écrivain pourrait composer uiie galerie des plu« curieuses. Je lui promis de m'en occuper quelque jour, et j'ai tenu psffol^, ~- en commençant par lui, ce que sans doute.il n'espérait pas.
ment de tendances réactionnaires , osait , dès la fin d'octol^e , imprimer les li^es jsnivantes : « Il y a des francstireurs qui se sont si mal conduits...... que, s*ils se présentaient dans certains bourgs, ils risqueraient d*y être
accueillis comme des ennemis Ajoutez que ceux dont
je parle... ont la déplorable réputation de disparaître dès qu'il y a le moindre risque de coups de feu à courir. » Je demandai un jour au chirurgien d'une de ces troupes , qui était censée guerroyer déjà depuis plusieurs semaines, s'il avait déjà pansé bien des blessures parmi ses hommes. H n'avait encore eu à soigner que quelques rhumes de cer* veau et autres indispositions n'ayant rien de martial.
Ce commandant était un homme vigoureux, haut en couleur, ayant les manières et le langage d'un commis . voyageur de seconde catégorie. U avait servi dans la ligne, sans y dépasser toutefois le grade de sous-ofBcier. Il aurait pu rendre encore des services modestes, mais réels, en reprenant -cette position dans l'armée régulière ; mais il avait, telle fois, de plus hautes visées. Gomment était-il devenu le chef d'une compagnie dans laquelle -86 trouvaient plusieurs personnes fort supérieures i lui, non par le courage, car il était loin d'en manquer, mais par l'éducation et l'intelligence? Ce sont là de ces mystères qui se rencontraient ^èquemment dans l'application si heureuse du système électif à l'organisation militaire. Le commandant X..., de même que plusieurs de ses collègues, affectait de mener rudement ses hommes; mais tout en leur prodiguant à chaque instant les épithètes les plus richement colorées, il leur laissait faire à peu près tout ce qu'ils voulaient. Le fils d'un littérateur honorablement connu à Paris sous un pseudonyme anglais, s'étrà d^abord engagé dans cette compagnie. Il s'en retira bientôt, parce que, comme il le dit au chef luimôme, « le commandement y était non-seulément grossier, mais insuffisant, t
Ce chef» du reste, avait de hautes prétention^
stratégiques et même littéraires. Une grande partie de son temps se passait à rédiger des mémoires et des rapports incommensurables sur ses opérations accomplies ou projetées ; mémoires dans lesquels la grammaire et Torthographe étaient aussi malmenées que les Prussiens.
La première fois qu'il vint en reconnaissancev dans certaine commune» il avait organisé tout un système de savantes embuscades contre rennemi» qui n'eut garde de paraître. Il avait fait notamment pratiquer une foule de brèches dans les murs et les haies, pour assurer à sa troupe toute liberté de mouvement en cas d'attaque. Dans sa belle proclamation aux Français, M. Hugo proposait les allures du serpent pour modèle aux francs-tireurs. Certains d'entre eux semblaient avoir pris ce programme au sérieux. Ils voulaient pouvoir se glisser partout, se plier et surtout se replier k\e\ïT fantaisie.
Ce même commandant eut aussi un moment l'idée, sous prétexte de concentration, d'installer toute sa troupe dans l'habitation principale du village et ses dépendances, sauf à envoyer les in-, digènes bivouaquer ou percher ailleurs. Dans les derniers temps, il avait élaboré tout un plan pour la défense des abords de Rouen en général et de la commune qu'il occupait en particulier. Il pro-
posait d^ établir des batteries sur la plate-forme du château, d'enleyer les toitures de deux fermes, et de raser le parc, qui, dans ses idées, « constituait un obstacle à la défense. »
La journée du 31 octobre, pendant laquelle il se passait à Paris de si tristes choses, fut mémorable dans les fastes de cette compagnie. Partis dans la nuit pour une de leurs mystérieuses excursions, ces francs-tireurs ramenaient cette fois un prisonnier, un vrai uhlan en chair et en os, et avec son cheval encore !
Informés de la visite probable de quelques éclaireurs dans un bourg voisin, ils étaient allés, suivant leur tactique ordinaire, s'embusquer avant l'aube aux abords de ce bourg, et avaient salué d'une décharge l'apparition des uhlans, qui prirent acussitôt la fuite. Sur quinze ennemis nos gens prétendaient en avoir tué quatorze, dont toutefois aucun n'était tombé. Seulement, le cheval du dernier de la troupe , légèrement atteint, s'était abattu, par peur plutôt que par l'effet de la blessure. Le cavalier avait tenté de s'échapper à pied ; il s'était donné une entorse en franchissant un lûur, et c'est ainsi que la compagnie X. . • fit un prisonnier.
C'était un grand et gros garçon, d'une vingtaine
d^anûéeSt à moitié mort de peur. Ses eamaradM lui avaient fait accroire que les francs-tireurs torturaient et mutilaient leurs captifs^ On le ras^ sura bientôt, en le faisant manger et surtout boira à indiscrétion.
Le commandant crut devoir, à cette occasion, se décerner les honneurs du triomphe, La troupe rentra dans ses cantonnements au son du clairon. Cette ovation n'était pas sans quelque ressem*blance avec la pompe funèbre de M. de Marlbo* rough. Un franc-tireur portait au bout de son fusil le casque du uhlan, un second sa lance, un troisième son pistolet. Pois venait le chef en personne, montant lui-même le cheval du uhlan, misérable rosse qui aurait mérité de servir de modèle à Gustave Doré pour Rossinante. Enfin, on voyait paraître le prisonnier dans une charrette, escorté du reste de la compagnie, qui le montrait orgueilleusement à la multitude. Qn le conduisit dans cet équipage jusqu'à un cabar ret, quartier général de ses vainqueurs. L'affluence des curieux était telle qu'il fallut bientôt des protections pour obtenir la faveur d'entrevoir le captif. Les francs-tireurs, qui ordinairement affectaient de se tenir à part, se prodiguaient ce }our-l^. Ils allaient et venaient d'un air sujperbe»
.•4r40»&iil \si îMbhti wec une compassion Mitei^ jBeuae. < Ils Tondraient bien en faire aiitaiu, me 4isait un des triomphatenrs , mais on les èm'poche! • Quant an oommanâant, il s'était MsaitM enfermé, pour rédiger à loisir le buttetin ùe eétte grande journée. À Toecasion de cette victoire^ on .put lire quelques jours après, en lettrœ maju&- ^es, dons un des journaux les plus importaotB .4e la Normandie : Vive k capitaine X..J
Les scènes de ce genre étaient alors fréquentes. Quelques jours après, sur la rite gauche de ta Seine, une autre compagnie franche faisait à Concties une entrée plus solennelle encore, à la suite d'une semblable escarmouche. C'était faire beaucoup de bruit pour rien, mais il n^^eût pas fallu la dire U^np haut dan& ne ten^)s-là.
Nous pourrions faii:e encore phis d'un emprunt ;peu édifiant aux annales dee francs-4ireurs qui ont cpéré^dans nos contrées* H pourrais en citer qui se comportaient absolument comme en pays con- 4niâ, ehes ceux qolls étaient censés protéger contre IMnirasion ; dont les chefs retenaient et jbiisient entre eux la paie de leurs hommes, si kieft çie ceux-ci étaient réduits à mendier leur nonnritnrie ou à marauder dans les basees^-ceurs. Vn p^ytan vivt un jour se plaindre à leur oen-
anndutt, da oo qiie.sbs «iddats lai avaient tnleiré m oies sur douze qu'il élevait, c Voua dites^ ré^ :pliqua celui-^cifr.que vous en aviez douze» et ii ne vous en manque que sis ? Ce ne sont pas mes iMMBsmesqui ont fait tocoup^, ils n'auraient rien liasse. »
U 7 aurait aussi des choses bien curieuses à raconter d'une certaine compagnie» recratâe dans une grande cité maritime. La composition de cette troiq[>e était telle qu'on fut enchanté, pour plus d'une raison, de la voir s'en aller en guerre avec « sa jeune vivandière républicaine, la citoyenne Marie. » Ces francs-tireurs avaient adopté le nom bizarre de Ymgeun de la Mortj et l'on voyait en effet une tôte de mort brodée sur le drapeau. Cet appareil semblait prcnsettre des représailles terribles k Tentiemi ; malheureusement les expiotts de ces Vengeurs se bornèrent à la mort d^n seul homme : un pauvre diable de Français qu'ils arrêtèrent et fusillèrent comme espion, et qui n'était qu'un idiot. Us furent licenciés à la suite de ce beau fait d'armes.
Mais le type par eicellenee du hsancHireur grotesque était un chef de compagnie auquel des officiers facétieux de la. garde mobiiie avaient donné le soteiquetde Fabamppa^y^i oubtié lef nom de ce
bizarre commandant, on plutôt je ne veux pas m'^n souvenir. Si quelque chose ou quelqu'un avait eu le don d'exciter le rire dans ces jours djB deuil et d'angoisses, c'eût été ce niélodramatique personnage, avec son chapeau tromblon formidable* ment empanaché, sa large ceinture farcie de revoie vers de tous les systèmes, et surtout ses bottes mirifiques, capables de faire crever de jalousie l'ogre du Petit-Poucet (1). C'était un costume dans le genre de ceux des excentriques francs-tireurs du Midi, qui, suivant un spirituel écrivain, étaient parvenus à se donner une si farouche encolure, qu'ils en arrivaient à s'épouvanter réciproquement, et ne sortaient plus de chez eux, dans la crainte de se rencontrer.
Pendant les quelques semaines que nos parages eurent l'honneur d'être hantés par Falsacappa, il ne manquait jamais d'apparaître à la moindre alerte. Mais, pareil aux carabiniers légendaires d'Offenbach :
Par un singulier hasard, n arrivait toujours trop tard.
Falsacappa marchait toujours escorté d'une don- Ci) II prétendait avoir dans ses poches jusqu'à des ^«d^f esDpîosifs, capables de faire sauter des bataillons entiers.
zelle qu'il appelait sa femme, mais c'était là une appréciation des plus contestées. Elle était connue sous le nom de Fiorella, emprunté, comme celui de son consort, au répertoire des Variétés, C'était une petite brune assez mal conservée, qui avait, disait-on, figuré dans quelques petits théâtres et cafés-- concerts de catégorie inférieure. Elle était fort exactement fagotée en franc-tireur microscopique : petit chapeau à plumes, fusil mignon en sautoir , revolvers de poche à la ceinture, pantalon rentré dans la bottine, rien y manquait. Ces travestissements guerriers n'ont rien que de ridicule, quand ils ne sont pas héroïques, et Fiorella n'avait rien de Jeanne Hachette, et encore moins d'une Jeanne Darc.
Dans les circonstances critiques, elle demeurait invariablement annexée au fourgon de bagages, c'est-à-dire à la plus extrême arrière-garde. Elle s'était fait une réputation par la façon délibérée dont elle absorbait les petits verres nombreux que lui offraient souvent de galants officiers. Falsacappa ne restait pas non plus en arrière dans de semblables rencontres. Sa conversation était richement émaillée des plus gros mots de la langue verte :
« . les b , les f , voltigeaient sur son bec, »
mieux que sur celui du fameux perroquet de Gresset .
Voici un échantillon du langage de Falsacappa, transcrit d'après nature, avec certains élagages indispensables. Un jour, quelques uhlans avaient fait, suivant leur habitude, une apparition dans le bourg d'Ecoyis, juste au moment où une patrouille française venait d'en sortir. Les Pi^ussieos se retirent à leur tour; et, bientôt après, sous une pluie diluvienne, Falsacappa apparaît avec sa compagnie. Ruisselant et majestueux comme une divinité des eaux, il fait son entrée dans le principal café. Avisant dans un coin quelques indigènes occupés à s'étourdir sur toutes ces péripéties, il va se camper sans façon parmi eux, leur insère son chassepot dans les jambes, secoue son panache dans leurs verres, et les apostrophe en ces termes :
t C'est donc ici que vous avez un b de curé
qui tire sa cloche pour avertir les Prussiens?' Où demeure-t-il, que j'aille lui f...... un coup de
chassepot? » On l'invite à prendre quelques réconfortants, ce qui fait un moment diversion. Mais bientôt Falsacappa n'est que trop réconforté, et
l'orage reprend. « Ah ça, s , qu'est-ce que vous
f..... là, vous autres, au lieu d'empêcher les Prussiens de venir réquisitionner jusqu'à vos......
femmes? Pourriez-vous me dire où est la garde nationale, et m*en faire voir un, de garde national î
— c Mais, dit le moins effarouché des consommateurs , j'en suis , moi , de la garde nationale , et ces messieurs aussi. » En même temps, tous se lèvent pour échapper à une explication gênante, mais Falsacappa est déjà debout, lui aussi, et leur coupe la retraite.
— Ah ! dit-il en frappant le plancher d'uu vigoureux coup de crosse ; ah ! vous en êtes ? Eb bien ! pourriez-vous me dire à quoi vous êtes bons?.... Allez-vous-en prendre vos fusils, et je vous enrôle avec mes lapins
— Mais..., nous n'avons plus nos fusils..., nous les avons rendus....
— Rendus !!! à qui?
— Mais c'est M. le maire qui Ta voulu.
— Ah! c'est M. le maire F...., quand un
maire dit de rendre les fusils, on lui répond: m...,.!!!
Et le mot célèbre, que M. Victor Hugo a défini du ff sublime déposé dans l'histoire, • est accompagné d'un nouveau et plus formidable coup de crosse, qui fait tressauter toule la verrerie.
— Ah î vous êtes de la garde nationale, et vous avez rendu vos fusils, et vous sirotez des petits verres, et pendant ce temps-là, nous nous faisons casser la g..... pour vous, tas de paysans 1
Et vous croyez que cela se passera comme ça ? Et où est-il, ce maire de malheur ? que j'aille, etc.
— Il doit être chez le curé, murmure un dès interlocuteurs, harponné et magistralement secoué par le terrible commandant.
— Chez le ? Je m'en doutais! C'est bien
ça ;.les deux font la paire. Eh bien ! ils ont de la veinel je vais les nettoyer ensemble »
Il s'élance hors du café, et s'en va ébranler furieusement à coups de crosse la première porte qu'il aperçoit. Heureusement, l'averse qui redouble le calme quelque peu, et il se décide à battre en retraite avec ses < lapins, » mais en prommettant au pays une nouvelle visite.
Il revint "en effet quelque temps après, en plein jour cette, fois , et cette seconde excursion , dont j'eus l'honneur d'être témoin, ne fut pas moins pittoresque que la première. Il arrivait, traînant avec lui un soi-disant espion prussien qu'il avait ramassé en plaine, et qui se trahissait, disait-il, rien que par l'accent. Il m'accosta pour me proposer de prendre part à l'interrogatoire, attendu que f avais Vair un peu moins bête que les gens (ïî/paj/s.(Textuel.) Vérification faite, l'espion était le vacher d'une ferme des environs, ayant l'accent belge et non allemand. On relaxa ce pauvre
diable» au grand mécontentement de Falsacappa, qui avait cru et croyait encore avoir mis la main sur quelque neveu de Bismark.
Ensuite il annonce qu'il va monter dans le clocher pour observer les mouvements de l'ennemi et tirer un plan. Sa petite chérie commandera par intérim pendant son excursion perpendiculaire. — « Allons, f...., arme au pied ! ^ — Mettez donc Tanne au pied, puisque mon mari vous le dit! t fait Fiorella d'une voix flûtée. »
Pendant que Falsacs^pa s'écarquille les yeux, et prend des vaches au piquet pour un campement des uhlans, Fiorella fait son intérim chez l'épicier, en trinquant avec les mobiles. Elle en est à son sixième verre de rhum, quand Falsacappa reparaît, le front chargé de soucis. Il s'occupe de rassembler sa compagnie, qui a des vedettes dans tous les cabarets. Tout à coup, il s'écrie: F;..! Où est donc mon avant-garde ? ï^as d'apparence d'avant-? garde ; elle a disparu coujime/par une trappe. Mais bientôt il se rassure.; l'objectif final de sa reconnaissance était Verclives ; ravant-gardé a dû filer de ce côté-là. D'ailleurs, si elle a pris par mégarde , la grand'route qui mène tout droit à l'ennemi, tant pis pour lui ! Cette avant-garde est composée de b...... qui n'ont pas froid aux yeux; ils sont capa-
bles de pousser droit jusqu'à Gisors, au besoin jusqu'à Versailles !
Cependant le reste de la troupe se dirige sur Verclives, où le costume excentrique du chef manque tout d'abord de lui faire envoyer un coup
de tabatière par les sentinelles de la mobile. Mais
là, point encore d'avant-garde ; les b qui la
composent semblent s'être évaporés comme les héros d'Ossian. En attendant que ce mystère s*éclaircisse, Falsacappa et sa compagne restent attablés tout le reste du jour dans la maisonnette servant de quartier-général, et c'est seulement vers onze heures du soir qu'apparaît enfin la célèbre avant-garde, devenue l'extrême arrièregarde. Pendant les stations du chef au clocher et au cabaret, elle avait filé de confiance dans une direction absolument opposée, et ne s'était aperçue de son erreur qu'après avoir fait plusieurs lieues.
Quelques jours après, Falsacappa reçut l'ordre de renvoyer sa compagne, ordre auquel il s'em-^ pressa de désobéir. Pendant la nuit (Jui précéda Toccupation de Rouen, on les revit vers deux heures du matin, dans un état d'exaltation qui n'avait rien de patriotique. Au milieu du désarroi *^mversél, ils vinrent requérir, ou plutôt enlever de vive force, dans une auberge de la ville, un
cheval et une voiture dont le propriétaire attend encore des nouvelles. Comme il s'agissait cette fois de battre en retraite, la compagnie de Falsacappa marchait à Texlrême avant-garde.
Si nos derniers renseignements sont exacts, Todyssée de ce couple aurait fini d'une manière lamentable. Tous deux auraient été arrêtés dans une grande ville maritime du Midi, sous la préven- 'tion de s'être approprié la majeure partie des fonds touchés pendant quatre mois pour la solde de leur compagnie, dont ils avaient, dit-on, singulièrement exagéré l'effectif. Notons, en passant, que cet effec- , tif n'avait jamais atteint le .chiffre de 70 hommes, et que pourtant ce commandant n'en avait pas moins reçu, comme ses collègues, les 900 francs ? d'indemnité pour l'entrée en campagne, et touché 331 francs nets par mois. Voilà où passait l'argent de la défense nationale (1) !
Nous aurions encore à citer bien des anecdotes
(1) D'après un écrivain sérieux, dont les appréciations sont absolument conformes aux nôtres, « ces corps avaient, en moyenne , un officier et une caniinière pour sept soldats .. » Les dépenses qu'ils occasionnèrent auraient lar- . gement .suffi pour équiper et entretenir une troupe régulière trois fois plus nombreuse, et qui eût certainement rendu plus de services réels. (L. dQ L..., Moniteur unir twirf du 26 octobre 1871.) ' '
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caractéristiques sur plusieurs des compagnies franches qui ont concouru, à leur manière, à combattre l'invasion dans nos contrées. J'en pourrais désigner une, et non des pires, dont le commandant était habituellement ivre, et sujet par suite à d'étranges distractions, si bien qu'une nuit, faisant une reconnaissance très-avàncée dans la forêt du Bourgtheroulde, au-dessus d'Elbeuf, il perdit complètement la boussole et s'en alla donner de confiance contre une grand'garde prussienne. Il s'imaginait rentrer dans nos lignes, et le wer da t de l'ennemi ne suffit pas pour le dégriser, car il s'empressa de répondre d'une voix de tonnerre :
Francs^tireur$ \ compagnie de Cette réponse
/ fut naturellement suivie d'une décharge presque [à. bout portant. Heureusement, à la première syllabe, nos hommes avaient eu la présence d'esprit de se jeter ventre à terre. Leur chef seul était resté debout et s'en tira pourtant sain et sauf, confirmant ainsi de nouveau l'exactitude d'un proverbe fameux.
Nous avons déjà dit que les francs-tireurs supportaient mal la critique; j'en sais quelque chose pour mon compte. Le récit d'une des aventures qui précèdent, publié il y a quelque temps dans un journal local, me valut une longue
et vive réplique, signée, « au nom de tous les francstireurs, » par un de leurs chefs. On m'y reprochait de faire sur leur compte des plaisanteries d'Allémandj de ne pas rendre justice à leur mérite d'organisation, de discipline spéciale, de ridiculiser des faits d'armes qui avaient consterné l'ennemi. Enfin, on me demandait quels étaient les mobiles qui avaient pu me pousser à cette attaque ? » L'auteur de cette lettre s'imaginait que j'avais été, dans cette circonstance, l'organe des ressentiments de quelques officiers de mobiles contre certains francs-tireurs. Il est bien certain que la plupart de ces officiers ne voyaient pas avec un très-rvif plaisir, dans nos cantonnements, leurs jeunes soldats en contact avec des gens auxquels leur « discipline spéciale » n'interdisait pas, paraît-il, des propos fort contraires aux règles générales de la subordination militaire. Mais l'insinuation en question n'en était pas moins inexacte. C'était bien de moi-même, et uniquement dans l'intérêt de la vérité, que j'avais raconté fidèlement ce que j'avais vu, et dit tout haut ce que bien des hommes sensés se contentaient de se dire tout bas.
Ce petit incident fit grand bruit pendant quelques jours. On tenta même de faire circuler dans une des villes les plus importantes de la Norman ^
die une pétition pour obtenir la croix au signataire de la lettre dont il s'agit, lequel eut toutefois le bon esprit de décliner formellement cette démarche. De mon côté, je recevais en même temps des lettres conçues dans un esprit tout à fait opposé. Ne voulant pas prolonger cette polémique locale, je m'abstins alors de publier ces lettres, bien que j'y fusse autorisé. Je joins ici l'une des plus curieuses, à titre de document historique et de conclusion :
« Monsieur,.
« Je regrette vivement, pendant mon séjour au Havre, de n'avoir pas été assez heureux pour voir la compagnie de ^ francs-tireurs que commandait M. X..... C'était, à ce qu'il dit, une merveille comme organisation, instruction militaire et discipline spéciale.
« N'ayant pas été à même de pouvoir admirer ce corps si bien commandé, je ne puis modifier mon opinion, qui est exactement conforme à la vôtre au sujet des franc-tireurs.
t Je ne sais combien la pétition qui circule.,., réunira de signatures ; ce dont je suis sûr, c'est qu'il faudrait un épais registre, si l'on voulait réunir les noms de tous les habitants de l'arron-
I. dissemeut du Havre qui ont eu à souffrir et à S0 ' plaindre des francs-tireurs. Pour ne citer qu'an exemple, permettez-moi de vous dire que mon bataillon occupait en dernier lieu, dans ta commune de Gonfreville-rOreher, une ferm^ exploitée par M. Farcy. Les francs-tireurs, qui nous y avaient précédés, non contents d'abattre plus de 500 arbres..., avaient tout brûlé dans la ferme : inst rumen ts, portes, échelles, tout, jusqu'à la manivelle du puits. En quittatit ia ferme, ils mirent là feu à un bâtiment plein de foin -, c'était leur manière de faire leurs adieui
« BARON DE BOSfilELET,
« Maire d'Auffay (Seine-Inférieure). »
On sait maintenant que ce système de compagnies franches a donné lieu, presque partout, à des reproches semblables. Dans celles qui avaient été formées à Paris, il. se trouvait, sans aucun doute, de fort braves gens, mais aussi beaucoup d'autres qui n'étaient braves dans aucune des acceptions du mot. Dans l'historique du premier bataillon de l'Indre, qui a figuré honorablement lors du preinier siège, le lieutenant-colonel Dauvergne parle plus que froidement de certaine gué* rilla parisienne^ qu'il eut quelque temps sous ses f ' ordres. < Ils étaient indisciplinés, ils s'eaivraient.
Tolaient et étaient accompagnés de cantintères se conduisant mal aussi. On dut désarmer et renvoyer une partie de ces guérillas. » Plusieurs troupes de ce genre n'ont jamais fait autre chose que piller, concurremment avec l'ennemi, les habitations de la banlieue; D'autres ont combattu, mais seule* inent après le 18 mars (1).
Dans ses intéressantes Ephétnérides du département de l'Aisne, M. E. Fleury cite des faits qui concordent trop bien avec ceux que nous avons signalés en Normandie. Nous y voyons pareillement d'odieuses représailles sur les personnes et les biens, provoquées par les manœuvres excentriques de quelques francs-tireurs.
Enfin, il n'est pas inutile de rappeler que la délégation de Tours elle-même avait fini par récon-
({) Le régime de la Commune était bien propre à développer, parmi ces milices, Tesprit d'indiscipline et Famour du pillage. Aussi les commissions militaires et les com* missaires de police communeux, qui volaient sous prétexte de désarmement, trouvèrent de dignes auxiliaires dans les Vengeurs de Paris, Eclaireurs de Bergeret, Lascars, etc. Dans les derniers jours, on avait eu l'ingénieuse idée de confier à Tun de ces corps la surveillance du Garde- Meuble, dont Texplosion de la cartoucherie Rapp avait effondré les.toitures et les clôtures. Il fallut congédier bien .vite ces étranges gardiens ; émules des Prussiens, ils s*oceupaient déjà de déménager les pendules.
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~ 81 — naître que, < tout en respectant l'autonomie et lei
libres allures des corps de francs-tireurs, il convenait cependant d'établir des garanties de disci* pline (non spéciale), et de prévenir des actions isolées qui pourraient, en certains cas, préjudicier à l'action commune. En conséquence, un décret du 10 novembre « rattachait d'office tous les corps francs en campagne aux corps d'armée ou aux divisions militaires dans le territoire desquels ils opéraient, les mettait dans la dépendance absolue des chefs de ces corps d'armée ou divisions, et ce sous peine de désarmement et de dissolution immédiate. *
Ce décret sage, mais tardif, autorisait les chefs de corps à s'immiscer, plus qu'ils n'avaient cru devoir le faire jusque-là, dans la conduite des corps francs. Le 10 novembre, le général commandant à Rouen mettait à l'ordre de la division les dispositions suivantes, qui, prises quelques semaines plus tôt, nous auraient évité bien des désastres inutiles :
€ MM. les colonels commandant à Fleury et à Forges prescriront aux francs-tireurs qui tendent des embuscades au-delà de la ligne des avant-postes, de s'établir de prdiérence dans les bois et les pays couverts, d'éviter d'opérer dans les hameaux, fermes ou villages qui sont trop loin pour être oc-
cupés d'une façon permanente, ou pour être secourus à temps contre les repréiailles que l'ennemi ne manque pas d'exercer contre des propriétés sans défense. •
Ces mesures soulevèrent de nombreuses récla-
mations. Il n'est pas facile de contenir des passions que l'on a soi-même déchaînées ; les hommes du 4 septembre en ont su quelque chose. On prétendit que cet assujettissement à la discipline vulgaire sapait par la base l'institution des francs-tireurs, laquelle avait besoin d une autonomie absolue. On disait aussi que cette assimilation aux soldats ordinaires était blessante pour ces compagnies, composées en grande partie de « pères de famille, » exempts du service militaire, ayant droit par conséquent à des immunités particulières, quand ils voulaient bien se déranger pour concourir à la défense du pays. S'il y avait autant de pères de famille que cela dans les compagnies franches, ils le savaient bien cacher; sauf quelques ho^norables exceptions, leur langage et leurs mœurs n'avaient absolument rien de patriarcal. Malgré ces doléances, les nouvelles dispositions furent maintenues en principe ; elles donnèrent lieu à des démissions nombreuses, et même à la dislocation complète de plusieurs compagnies. Mais, dans le tumulte des
derniers désastres, ces dispositions ne furent qu'im^ parfaitement exécutées, et le temps inianqua pour en recueillir le fruit.
Nous rendons pleine justice, comme tout le monde, à la bravoure qu'ont montrée certains corps francs en diverses rencontres. Le nom du commandant Franchetti, l'un des plus héroïques défenseurs de Paris, restera justement populaire. On parlera longtemps de la chasse aux Prussiens, faite dans les Vosges par le fgimeux exterminateur de bêtes fauves, Bonbonnel et ses quatorze compagnons, qui abattirent, en moins de deux jours, quarante-trois ennemis. Il faudrait citer encore les francs-tireurs Hildebrand, de l'armée de la Loire, qui secondèrent diguement les volontaires de Charette dans la charge mémorable de Loigny (2 décembre). Enfin, nos fastes militaires offrent peu d'exemples de coups de main aussi hardis, aussi bien exécutés que la destruction du pont de Fontenoy, auprès de Toul, par le commandant Bernard, destruction qui aurait pu devenir bien funeste aux Prussiens, s'ils avaient essuyé un échec sous Paris. Il est vrai que les éclaireurs Franchetti n'étaient plus, à proprement parler, un corps franc, puisqu'ils s'étaient volontairement placés sous la dépendance immédiate absolue de l'état-
major général. Quant au commandant Bernard « il se trouvait dans les conditions idéales de la guerre de partisans. Le pays où il opérait était montueux, la saison rigoureuse : ce chef intrépide ne pouvait être suivi que de gens d'une énergie exceptionnelle, ne reculant devant aucune fatigue, devant aucun péril, pour nuire le plus possible à l'ennemi (1).
Mais il n'en reste pas moins vrai que, dans les pays de plaine en général, et spécialement dans nos contrées, les entreprises isolées des corps francs n'ont exercé aucune influence sérieuse sur les grandes opérations, sur la marche des événements. Le tort qu'ils ont pu causer à l'ennemi a été compensé et au delà par les représailles que
(4) On sait que les Prussiens ont jugé à propos de se venger de la surprise du pont de Fontenoy parla destruction complète de ce village. D'après la lettre d'un officier, insérée en février 1871 dans la Gazette de Cologne, il ne subsistait plas alors de Fontenoy que trois maisons voisines du pont en réparation, et occupées par la troupe allemande. L'auteur de cette lettre, bien qu'essentiellenient gallopbobe, n'avait pu voir sans émotion les femmes et les enfants errant au milieu des ruines, cbercbant dans les décombres encore brûlants quelques débris de leur mobilier. Quant à la population masculine , elle errait dans les bois , traquée par les Prussiens comme complice de ce coup de main....
celui-ci s'est arrogé le droit d'exercer sur les populatioos sédentaires, et par Timpression fâcheuse que produisaient dans nos campagnes les agissements de ces milices par trop irrégulières, dont la discipline spéciale semblait consister trop souTent dans l'absence et la négation de toute discipline véritable.
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