LES PRUSSIENS AUX ANDELYS
COMBAT DE YILLEGÀST, BOMBARDEMENT DE VERNON, LONGCHAMP, HÉBÉCOURT, ETC.
Le 14 octobre, tandis que les Prussiens faisaient du côté de Saussay et d'Ecouis l'importante démonstration dont nous avons parlé, un autre détachement moins considérable, te présentait aux AndQlys. Cette petite ville, des plus ouvertes, et tout à fait abandonnée à elle-même, ne pouvait faire aucune résistance. Les uhlans traversèrent le grand Andely sans s'y arrêter, et allèrent droit à la Seine. Us avaient pour mission de s'assurer de l'état du pont qui met en communication les
Andelys avec Louviers. Ils arrivèrent juste à temps pour assister à la destruction de ce pont, et repartirent en toute hâte pour rendre compte de cet incident.
Nous savons aujourd'hui, par les historiens militaires allemands, que la 4"® division de cavalerie prussienne, établie sur la ligne de l'Epie, avait reçu l'ordre de se mettre en communication avec la brigade Bredow de la 5°*® division, qui s'avançait par la rive gauche de la Seine. « Leur mission commune était de réquisionner à outrance, dans le plus large rayon possible, pour garnir et tenir incessamment garnis les magasins deCorbeîl, servant à l'approvisionnement des troupes employées au blocus de Paris (1). »
Le lendemain (samedi 15), les Prussiens reparurent aux Andelys Mais cette fois ils étaient au nombre de 600 hommes, avec deux pièces de canon. Ils venaient pour s'emparer des mobilisés qui devaient se réunir ce jour-là au chef-lieu, pour les opérations du conseil de révision. Les Prussiens avaient eu connaissance de cette convoquation par les affiches administratives, placardées avec une heureuse confiance dans toutes nos com-
(1) Rustow , Guerre de 1870-71 , IV ,- 1 08.
munes, comme si rennemi eût été à cent lieues. Heureusement, le sous-préfet, M. Dehais, prévenu à temps, s'était empressé do contremander la réunion. Ce fonctionnaire se comporta tout autrement que ne l'avait fait quelques jours auparavant, en pareille circonstance, un de ses collègues de Seine-et-Oise. Celui-là, élu pourtant aussi par les hommes du 4 septembre, avait disparu avant l'arrivée de l'ennemi, et ne fut retrouvé que le lendemain, plus mort que vif, blotti dans une guérite de cantonnier.
II. Dehais resta au contraire à son poste, conduite d'autant plris méritoire qu'il se savait déjà mal noté des Prussiens. Il fut en effet arrêté, gardé à vue, -tandis que deux officiers supérieurs exploraient ses cantons. L'un d'eux, qui paraissait le commandant supérieur du détachement, était le baron de Gorff, gendre de Meyerbeer et aide-decamp du prince Albrecht (1). L'autre officier était un neveu authentique de M. de Bismark. Le premier paraissait honteux de cette perquisition, peu
(I) L'année précédente, M. de Gorff avait passe , dit-on, un- mois do villégiature en Normandie. Il avait fait une touinée archéologique aux Andciys, et connaissait parfaitement les ruines du Château-Gaillard et la maison historique où est mort Antoine de Bourbon, père d'Henri IV.
digne d'un militaire. L'autre, au contraire, semblait avoir une grande habitude de ce genre d'opérations.
Ces messieurs réclamaient surtout des documents statistiques et topographiques. Ils disaient que les cartes qui leur avaient été remises lors de leur entrée en campagne ne comprenaient pas la Normandie, parce que Tétat-major général ne prévoyait pas alors que l'invasion dût s'étendre jusque-là. Us cherchaient aussi la liste des mobilisés de chaque commune. Mais on avait eu le temps de ' cacher ou d'anéantir tous ces documents, ce qui augmenta la mauvaise humeur de MM. les Prussiens.
Ils repartirent au bout de quelques heures, emmenant le sous-préfet en otage à Gisors, où il fut toutefois relâché la nuit suivante, après avoir subi l'honneur d'une assez longue conférence avec le prince Albrecht.
" Ce personnage, qui s'exprime assez facilement en français, se plaignit de ce que l'administration encourageait les populations à la résistance dans le pays qu'il occupait. Suivant lui, « c'était là une guerre déloyale, >► et il se proposait bien de châtier par l'incendie toul village où des actes hostiles seraient commis contre ses soldats.
Enfin, il voulait obtenir du sous-préfet la promesse d'engager désormais les populations rurales à ne pas se défendre. Celui-ci répondit naturellement qu'en concourant aux mesures de défense il pensait' n' avoir fait que son devoir, et qu'il ne pouvait mettre son influence au service des Prussiens.... « Votre influence ! s'écria le prince, que je ne la rencontre plus devant, moi !... Vous êtes libre, mais que l'avertissement vous profite ! » Il s'imaginait sans doute user d'indulgence en n'expédiant pas de suite dans quelque forteresse allemande ce fonctionnaire récalcitrant.
Les actes sauvages de représailles accomplis dans la seconde quinzaine d'octobre à Vernon, à Longchamp , à Hébécourt , prouvèrent que les Prussiens n'entendaient pas s'en tenir à de vaines menaces 'contre les localités dans lesquelles ils trouvaient quelque résistance; Dès le 44, un de leurs détachements s'était présenté à Vernonnet ; mais il était trop tard pour passer outre, le pont venait de sauter. Ils revinrent en plus grand nombre le 22, et tentèrent vainement d'établir une passerelle sous le feu des gendarmes et des mobiles qui occupaient l'autre rive. Ils s'en vengèrent en faisant pleuvoir sur la ville des obus qui abîmèrent plusieurs maisons et contraignirent les
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habitants à se réfugier du côté de Bizy. Suivant leur jurisprudence barbare, ils faisaient retomber $ur la population inoffensive la responsabilité d'une ïaesure de défense très-légitime, mais qui contrariait leurs opérations. Dans le mois de janvier suivant, eux-mêmes ne se firent aucun scrupule de rompre les ponts d'Elbeuf dans des circonstances semblables.
. Au retour de cette expédition de Vernon ils essuyèrent, en longeant la forêt, une fusillade de gardes nationaux des environs, qui leur fit éprouver quelques pertes.
Cette jouraée du 22 octobre constituait pour les Prussiens untjiéritable échec. Ce mouvement contre* Vernon, avec celui qu'exécutait en ce moment même du côté de Pacy, sur la rive gauche, la brigade Bredow contre le camp du boi» d'Hêcourt défendu par deux bataillons des éclaireurs Mocquart et plusieurs compagnies de la garde mobile de TArdèch^. Si les Prussiens de la rive droite avaient
pu franchir la Seine, ils auraient marché de Vernon sur Pacy 5 les éclaireurs et les mobiles pris à revers auraient été contraints de se replier sur Evreux. Celte fois, du moins, le fameux mouvement tournant n'avait pu être opéré, et, d'autre part, l'attaque de front par la rive droite avait complète**-
meot échoué. Pendant toute la journée, nos gens se maintinrent avec avantage contre des forces trèssupérieures et munies d'artillerie, et conservèrent toutes leurs positions. Cet engagement, connu sous le nom de combat de Villegast, nous coûta une vingtaine d'hommes tués ou blessés, et plus du double aux Prussiens II fit particulièrement honneur aux mobiles de TArdèche, qui montrèrent une solidité et un entrain remarquables, bien qu'ils ne fussent armés que d'anciens fusils à piston et que la plupart d'entre eux n'eussent pas encore vu le feu. Vf^rs la fin du jour, quand les Prussiens commencèrent . à rétrograder, ces braves jeunes gens s'élancèrent d'eux-mêmes à leur poursuite, et s'en vinrent tirer sur eux à 200 mètres de distance, ccmpensârit ainsi, à force d'audace, l'infériorité d'armement. Que ne pourra-t-on pas faire avec de tels Français, quand sonnera l'heure de la revanche !
Vernon avait déjà été visité et réquisitionné, le 5 et le 6 octobre, par les fourrageurs de Bredow ({). Ils firent main-basse sans scrupule sur
(1) Dans les premiers jours qui suivirent roccppalion de Mantes , ces fourrageurs avaiept exploré les vallées ie la Seine et de TEure , occupé momentanément Pacy et poussé jusqu'à quelques kilomètres d'Evreux. Ne trouvant à cette
le bétail aristocratique du beau domaine de Bizy, qui pourtant appartient à un de leurs corn] M. F. Schikler. Celui-ci, que des alliance mille et d'importants intérêts rattachen longtemps à la France, ne saurait être ( avec ces Allemands indignes qui ont t notre hospitalité confiante pour nous t n'en subit pas moins les inconvénients blés d'une fausse position, et (ut qiielqu eu butte à d'odieux soupçons, qui n'épa pas non plus son beau-frère, fils d'un i illustres marécbaux de l'Empire. On sait d'hui, et l'on ne saurait trop répéter, qu Schikler, en dépit de sa nationalité , a français, qu'il l'a bien prouvé par les soi reux qu'il ne cessait de prodiguer en Allt nos blessés, à nos prisonniers. « Exilé par les malheurs des siens, écrivait demi l'un de ces prisonniers, M. Schikler nom crait ses loisirs ; tantôt courant à Leipzig,
épogae que irës-peu de résistance, ils ayaiest eu l'arrondissement d'Evreux, d'amples approvisio de grains et de bétail pour Tarmée qui investis (V. Rustow,IV, 104.) Calait pour mettre obsls déprédations que l'autorité militaire française avi sur l'Eure les éclaireurs et les mobiles qui rep( le 23 , une attaque en règle de l'ennemi.
tin, àKœnigsberg, à Dantzig, à Posen, pour étudier nos besoins ; tantôt (à Berlin) assis au chevet 4es malades, écrivant des lettres sous leur dictée ; et, pour les officiers, ayant toujours dans sa poche quelquejournal français, écho lointain de la patrie. Que de fois j'ai entendu les Prussiens proférer contre lui des injures (1 ) ! »
Nous entendîmes distinctement, le 24 octobre, le bombardement infligé au village de Longchamp. Une ferme et deux chaumières furent incendiées, et un boulet perdu alla frapper mortellement deux pauvres diables occupés pacifiquement à recueillir leurs pommes. Ils expiaient les prouesses inopportunes de quelques francs-tireurs qui, la veille, avaient tué un uhlan dans les environs. Ceux-là du moins essayèrent de défendre ceux qu'ils avaient compromis, mais ils durent bientôt se replier devant des forces très-supérieures appuyées par de llartillerie.
D'après le rapport d'un des francs - tireurs engagés ce jour-là, quatre-vingts des nôtres avaient tenu en échec, pendant quelque temps,, toute la colonne prussienne, nonobstant d'effroyables décharges « de boulets, d'obus et ^^miirax\\eu%e% (?)^
(1) Neuf MOIS de captivité en Allemagne, Revue ije France , 1. 1 , p. 596.
qui toutefois ne leur avaient tué qu^un seul homme, et blessé trois autres, donï Vétat n'était pas aggravant (sic) . » Quant à l'ennemi, il avait plus de cent morts !
Quelques jours après, le bruit du canon retenu tit de nouveau à nos oreilles, mais à une plus grande distance, et nous vîmes, à la chute du jour, l'horizon embrasé dans la direction d'Hébécourt. Là surtout, la provocation avait été véritablement insensée. Ce village touche presque à Gisors : il se trouvait donc alors sur la lisière des cantonnements prussiens, et fort loin de nos postes les plus avan-r ces. Néanmoins, certains francs-tireurs s'en vinrent, tirailler dans ce pays sur une patrouille d'éclaireurs, dont un resta sur la place. Ils s'empressèrent ensuite de rétrograder, sans s'inquiéter autrement du sort des gens qu'ils avaient compro-»-
mis et qui payèrent chèrement cet exploit, auquel ils n'avaient pris aucune part. Quatre maisons furent entièrement détruites par Tincendie^plu-: sieurs habitants gravement maltraités. Le curé, homme âgé et d'une mauvaise santé, fut emmené en otage à Gisors, et forcé de gravir aur pas de course une côte fort escarpée. On prétend gpie Igs uhlans qui l'emmenaient poussèrent la brutalité
jusqu'à le piquer de leurs lances poui'.^wir^
marcher plus vite. Ce qui est malheureusement trop certain, c'est qu'il mourut peu de jours après. Ces représailles étaient iniques, abominables ; les Allemands eux- mêmes en conviennent aujourd'hui. Mais quand on ne pouvait ni y mettre obstacle, ni en tirer vengeance, n'était-il pas insensé de les provoquer (1).
(1) On lit dans Topuscule de M. Desollins , intitulé : f.es Prussiens en Normandie, que les francs-tireurs, qui avaient tué un uhlan la veille, avaient ensuite mutilé son cadavre, qu'ils passèrent en jugement à Toccasion de ce fait inqualifiable et faillirent être fusillés. D'un autre côté , on nous affirme que cet acte de barbarie avait été commis , non à Hébécourt, mais la veille ou Favant-veille de Toccupation de Gisors^ à Eragny , village situé en face de Baxincourt, sur la rive gauche de FEpte, et qui fut incendié en représailles dans la journée du 9. En tout cas, M. D... fait preuve d'impartialité en ne dissimulant pas ce fait, car il admire singulièrement les francs-tireurs, et regreUe « qu'il n'y en ait pas eu dapautage t »
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