‹ Souvenirs de l'invasion prussienne en NormandieChapitre 8 sur 11 · VERNON ET LES MOBILES DE L'ARDÈCHE · texte numérisé non relu

VERNON ET LES MOBILES DE L'ARDÈCHE

Dans les derniers jours d'octobre, le village de Mesnil-Yerclives, dont on avait enfin reconnu l'importance comme poste d'observation, avait été occupé à demeure par une compagnie de francstireiyrsfet par plusiei^rs compagnies du 2* bataillon de la mobile de la S&ine-Inférieure (commandant Rolin).

• Ce village couvre' le sommet d'un monticule isolé qui domine les plaiuQç. du Yexin. Aussi Ton y jouit d'un vaste horizon, principalement dans, la direction de Gisors et de Magny, celle qu'il importait le plus de surveiller.

Comme son nom l'indique, cette commune a été formée par la réunion de deux paroisses, le Mesnil et Verclives.Lesouvenir historique le plus important qui s'y rattache est celui de la journée de Brémule ou Brenne ville, dont nous avons déjà parlé à propos du combat d'Ecoais,

t Le vingtième jour du mois d'août (1119), dit Orderic Vital, le roi Henry d'Angleterre entendit la messe à Noyon-sur-Andelle (aujourd'hui Charleyal).... puis s'avança avec une brillante armée, fit couper les moissons à Etrepagny par la main dévastatrice de ses hommes d'armes, et ordonna d'en transporter de grands paquets sur le dos des chevaux au château de Lyons. (On voit que la pratique des réquisitions n'était pas moins fami* lière aux Anglais du XII® siècle qu'aux Prussiens

du XIX^)

« Quatre chevaliers avaient été postés par le roi sur la colline de Verclives... » Or, pendant que le roi Henry s'en allait vers Etrepagny, le roi Louis montait d'Andelys et se dirigeait vers Noyon à travers les bois, qui, à cette époque, se prolongeaient bien davantage dans la plaine. Les sentinelles anglaises aperçurent bientôt les cas^ ques français, étincelant au loin parmi les feuillées, et s'empressèrent de donner l'alarme. Henry revint aussitôt sur ses pas, et c la rencontre eut lieu non loin de la colline de Verclives, dans la plaine que les habitants nomment Bren^ mula. . . » A la suite du combat, qui ne lui avait pas été favorable, Louis-le-Gros alla se réfugier, se mucher^ comme on disait alors, dans lesboiâ qui se

reliaient à la forêt d'Andely. C'est rorigkie du nom de Musegros ou Muchegros, que portent encore ces bois» ou du moins ce qui en reste, et le hameau qui y touche, aujourd'hui réuni à la commune d'Ecouis.

Un chemin qui conduit dhrectement de Verclives à Muchegros à travers la plaine, porte le nom significatif de Coupe-'Gueule^ qui doit remonter à la même époque.

Au XW siècle, cette même colline fut le théâtre d'une sanglante escarmouche entre le possesseur d'un manoir qui subsiste encore en partie, et un seigneur de Gamaches dont il avait enlevé la femme ou la fille. Ce nouveau Paris n'eut pas un meilleur sort que l'ancien ; il fut pris et pendu aux créneaux de sa propre demeure.

Je ne sais si nos chefs militaires avaient fort présent à la pensée le rôle des sentinelles anglaises en 4 119. Toujours est-il que notre petite garnison avait l'ordre de suivre attentivement, de son point culminant, les mouvements de l'ennemi. Aussi nous avions toute la journée dans le clocher des mobiles ou des gardes nationaux sédentaires, s'écarquillant les yeux à sonder les profondeurs menaçantes de l'horizon. Ces observateurs nbvicei; nous donnaient souvent de fausses alertes» pre*^

nant pour des éclaireurs prussiens de paisibles vaches normandes au piquet^ et pour de rartillerie des voitures de charbon ou de betteraves.

Le 6 novembre, -au point du jour, nous entendîmes le canon et la fusillade de très-près. Les Prussiens, au nombre d'environ 1,200, attaquaient un bataillon des mobiles du Thil et envoyaient des obus sur ce village, qui, à vol d'oiseau, est tout au plus à 3 kilomètres de nous.

Ce désagréable réveil avait été destiné d'abord à Etrépagny. Les Prussiens en voulaient à cette localité, où leurs éclaireurs avaient reçu plusieurs fois des coups de fusil. Le but primitif de l'expédition du 6 était d'infliger une nouvelle rançon à ce bourg, et d'enlever quelques habitants soupçonnés de connivence avec nos troupes. Informé de ce projet dans la nuit, le commandant de la subdivisjon de Fleury avait « expédié des ordres » pour prévenir les différents corps de se tenir prêts à partir de bonne heure.

Un bataillon de mobiles de l'Oise, mis en mouvement le premier, avait déjà atteint le Thil au moment bù les Prussiens, partis de Gisors dans la nuit, arrivaient à Etrépagny. Là, d'après le rapport de leurs éclaireurs, ils se décidèrent tout à coup à poursuivr^e leur marche pour aile* surprendre les

mobiles, qui n'étaient qu'à une lieue de là. Etrépa^ gny en fut donc quitte, du moins pour cette fois.

L'affaire commença mal pour nous. Les mobiles, pris au dépourvu, essayèrent de tenir dans le village, mais ils en furent bientôt délogés par Tartillerie et battirent en retraite, laissant au pouvoir de l'ennemi une centaine des leurs, dont quelquesuns parvinrent néanmoins à s'échapper. Plusieurs maisons furent pillées, d'autres plus ou moins abîmées par des boulets. Des paysans furent gravement maltraités ; un vieillard d'Etrépagny, que les Prussiens accusaient de les avoir trahis^ et qui s'était sauvé de chez lui à leur approche, avait eu la malheureuse idée de se réfugier au Thil. Il y fut reconnu et fusillé sans miséricorde.

L'ennemi aurait dû payer cher ces beaux exploits. Tandis que les soldats prussiens, moins bien informés cette fois, et se gardant moins soigneusement que d'habitude, enlevaient des grains, du bétail, et mettaient largement les caves à contribution, la concentration de nos troupes s'opérait avec une célérité remarquable. Quatre bataillons de mobiles, la plus grande partie du 12^ chasseurs, plusieurs compagnies de francs-tireurs, s'avançaient à travers la plaine sur plusieurs lignes convergentes, vers le village occupé par l'ennemi. Six pièces de oanon

défilaient en mftrae temps sur la grande route» et venaient prendre position à 1,500 mètres du Thil. Des gardes nationaux de plusieurs communes voisines étaient venus se joindre à nos troupes avec un empressement d'autant plus méritoire, que la plupart de ces braves gens étaient en blouse, armés de méchants fusils à percussion, et quMls n'ignoraient pas comment Tennemi traitait les gardes nationaux pris sans uniformes. Vers dix heures du matin, on voyait distinctement de notre colline cette petite armée se déployer en éventail à la hau- ' teur de Saussay, à cheval sur la grande route.

Vers onze heures et demie, nos canons mis en batterie à l'intersection de cette route et du chemin de fer, ouvrirent le feu sur les pièces de l'ennemi, dont l'une fut démontée par un de nos premiers boulets. Ce fut une surprise désagréable pour les Prussiens, qui ne soupçonnaient nullement la proximité de forces aussi considérables, ni surtout celle de l'artillerie . Us se trouvaient absolument en l'air, à âO kilomètres de leurs cantonnements, hors de portée de tout secours, menacés et presque investis par des forces supérieures. Le temps était d'une sérénité rare à cette époque de l'annéf : la plaine était aussi sèche, les mouvements s'y opéraient avec autant de facilité que

dans la belle saison. Les mobiles, quoique partis à jeÛQ, montraient d'excellentes dispositions. La présence de l'artillerie française, qui, pour la première fois , répliquait dans notre pays à celle dé l'ennemi, nous remplissait tous de confiance. Nos jeunes soldats riaient de la maladresse descanonniers prussiens, qui, répondant précipitamment à notre feu, envoyaient leurs projectiles en deçà ou au delà du but.

Ces derniers coups, tirés comme au hasard, n'étaient évidemment qu'une démonstration destinée à couvrir la retraite ou plutôt la fuite de de l'ennemi. Parmi les témoins de cette rencontre, tous ceux qui avaient quelque connaissance, quelque instinct de la guerre, ont pensé qu'un mouvement offensif, vigoureusement prononcé de onze heures à midi, aurait amené des résultats importants, qu'il était en quelque sorte imposé par la situation. On aurait dû pousser vivement sur le Thil l'infanterie rassemblée autour de ce village, en la faisant appuyer par l'artillerie, et en môme temps lancer les chasseurs, qui, en opérant un de ces mouvements tournants si familiers aux Prussiens, auraient coupé ceux-ci d'Etrépagny. Cette manœuvre était d'autant plus facile à exécuter, qu'à notre extrême gauche plusieurs compagnies de

tirailleurs et desf éclaireurs de la Seine-Inférieure, débouchant de la forêt, n'avaient littéralement que quelques pas à faire pour intercepter la ligne de retraite de l'ennemi (1).

Il n'en aurait pas fallu davantage pour reprendre aux Prussiens leur butin, pour enlever de plus leur infanterie et très-probablement leurs canons. Cette dernière capture, surtout, eût été d'un effet moral incalculable sur nos jeunes soldats, sur les gardes nationaux sédentaires des communes voisines. Ces braves gens étaient venus là, en blouses, la- plupart avec leurs mauvais fusils. Ils connaissaient pourtant les meurtres de Bazincourt ; mais ce jour-là, un courant d'électricité patriotique circulait dans ces masses ; chacun implorait le combat, pressentait la victoire

Le signal de l'offensive était impatiemment attendu, sollicité de toutes parts ; il ne fut pas donné ! l.es troupes furent maintenues immobiles

(1) Ces éclaireurs , qui occupaient alors la petite ville de Lyons , étaient sous les ordres du capitaine d'étal-major Robert Le fort On sait aujourd'hui quel noble personnage se cachait sous ce pseudonyme historique. Pendant toute la durée de la guerre, son secret ne fut pas môme soupçonné. Il faisait, à ceUe époque, un service des plus pénibles avec ses cavaliers, pour éclairer et relier entre eux les divers postes qui défendaient les abords de la forêt.

dans leurs cantonnements jusqu^à trois heures, bien qu'il fût facile d'apercevoir de nos lignas, même à Tœil nu, les dispositions de retraite de l'ennemi.

— <c Jamais mes hommes n'avaient été mieux disposés, m'écrivait encore dernièrement un des officiers supérieurs qui ont assisté à cette affaire. Au moment où les premiers obus éclataient à leurs pieds ils criaient : en avant! à pleins poumons,

au point que le colonel X dut envoyer son

adjudant-major à ces < braillards » pour les faire taire, sous la menace de leur faire prendre la queue de la colonne.... Jamais nous n~avons eu une si belle occasion »

On laissa donc à rennemi tout le temps de charger dans ses voitures le butin, les gens de pied, de les faire filer sur Gisors avec les canons, même celui auquel il avait fallu adapter en toute hâte une roue de rechange, et qu'eux-mêmes, je l'ai su depuis, n'espéraient pas sauver! Puis, quand on se fut assuré, par une reconnaissance de cavalerie que le village était définitivement évacué, les troupes reçurent l'ordre de retourner dans leurs cantonnements !

Il faut avoir Ité, c. lame moi, témoin oculaire, pour se faire une juste idée de l'impression que

produisirent et cette longue inertie et cet ordre de retraite (1). Pendant plusieurs heures, on avait eu là, sous les yeux, sous la main, une bonne partie de ces pillards qui depuis un mois fourrageaient impunément toute la contrée, ces canons qu'ils promenaient de commune en commune pour servir à leurs exécutions, et on laissait cet ennemi pris en flagrant délit s'échapper, nous glisser littéralement entre les doigts ! On manquait ainsi, comme à plaisir, une occasion précieuse,' unique peutêtre, d'aguerrir nos jeunes soldats, d'encourager la population rurale à la résistance par un succès relativement considérable !

Pendant ce temps, les Prussiens fuyaient à toute bride, heureux d'en être quittes à si bon marché. Ils coururent ainsi tout d'une traite jusqu'à Gisors, et plusieurs officiers dirent en arrivant qu'ils l'avaient échappé belle !

Le résultat négatif de cette journée était dû à l'excessive circonspection de l'officier supérieur

(0 Comme tout le monde s*attendail à an engagement sérieux, j*étais venu avec une voiture d'ambulance, et je m'étais ensuite avancé à travers les rangs jusqu'à nos mobiles du Havre, qui formaient une partie de l'avantgarde. J'étais Ik depuis longtemps quand arriva Tordre de retraite, et je fus témoin du désappointement général.

chargé du commandement intérimaire* de k subdi- Tision. Cet officier, d'une bravoure incontestable, avait malheureusement l'ordre préds de rester sur la défensive. Il est évident qu'on se trouvait dans une situation tout-à-fait exceptionnelle, et que les autorités supérieures n'avaient pu prévoir. Jamais il ne s'est présenté une si belle occasion d'infliger une leçonsévère auxpillards, sans compromettre en rien notre ligne de défense, puisque le village envahi était beaucoup plus rapproché de cette ligne que des cantonnements prussiens.

Il parut sur cette affaire plusieurs relatiens qui rivalisaient d'inexactitude. Un télégramme mémorable du dictateur de Tours annonça que l'ennemi avait été mis complètement en déroute à Tillières, sur la rive gauche de la Seine (textuel), et rejeté sur Etrépagny (!) On remarqua aussi la narration fantaisiste du major d'une compagnie de francstireurs qui s'était arrêtée à deux kilomètres au moins de l'ennemi pour diriger sur lui un feu nourri « qui n'avait pas dû être infructueux, bien que la distance n'eût pas permis d'en. juger les résultats. Ces tirailleurs avaient montré dans Vaction un grand sang-froid et un courage à l'épreuve de tout reproche, etc. »

Le chef d'une autre compagnie franche écrivait

-diJL

plas judideusement, à propos de eette affaire : « Nous avons pris part aune exhibition de forces, en face de troupes bien inférieures en nombre, armées de deux ou trois canons, cachés dans le Thil,

à 1,^00 ou 1,500 mètres de nos positions

L'ennemi a délogé après un échange de quelques coups de canon. Naturellement, au lieu d'aller à Gisors de suite, l'ordre a été donné de rentrer chacun chez soi. Après un si beau jour et un déploiement aussi menaçant de forces que l'ennemi a pu compter, nous pouvions nous considérer comme satisfaits! » Jusque- la c'était bien; malheureusement il ajoutait: < Moi, quand, au lieu de déployer 10,000 hommes, je mets seulement en ligne quatre hommes et un caporal, j'en fais davantage et j'use moins de poudre. » Ce commandant était celui qui avait fait un prisonnier la semaine précédente (1) ; il trouvait qu'on perdait trop vite le souvenir de cet exploit.

Enhardis par l'impunité, les Prussiens poursuivaient le cours de leurs déprédations. Gomme le disait avec trop de raison un des journaux d'Evreux, « le Vexin avait à nourrir à la fois l'armée d'invasion et l'armée de défense, »

(1 ) V. ci-dessos, eh. 3.

Dès le lendemain de l'affaire du Thil, une autre troupe de fourrageurs, traînant après elle les trois canons de rigueur, désola plusieurs communes du canton d'Ecos : Moutflaines, Fontenay, mais surtout Guitry et Forêt-la-Folie.

Cette excursion n'ayait pas seulement pour but le pillage, mais aussi le châtiment de cette contrée, où quelques gardes nationaux sédentaires avaient commis, deux jours auparavant, le crime de se joindre à une compagnie de francs-tireurs pour tirer sur une patrouille de uhlans.

Le 7 novembre au matin, le territoire de ces quatre communes était envahi par plus de 1,200 hommes.

Un franc-tireur, envoyé en éclaireur du côté de Fontenay, et qui s'était égaré en chemin, fut rencontré et poursuivi par un uhlan qu'il abattit près de Guitry. On a prétendu aussi que deux habitants de cette commune avaient été faire le coup de feu sur les Prussiens ; mais ils l'ont toujours nié énergiquement. Sur ce simple soupçon, les Prussiens assassinèrent huit autres paysans, dont quatre pères de famille : les uns domestiques de ferme, les autres ouvriers de la sucrerie de Fontenay, Aucun de ceux-là n'avait bien certainement tiré; plusieurs n'avaient même jamais manié de fusil.

Plusieurs autres, non moins innocents, furent schiagués avec une telle furie, qu'ils pensèrent en mourir.

Le maire de Guitry, M. Besnard, aujourd'hui député, fut bloqué chez lui, pendant deux heures, par une vingtaine de ces furieux, et faillit même être tué d'un coup ^e hache par l'un d'eux, qu'il voulait empêcher de forcer la porte d'un bâtiment inhabité, où ils croyaient trouver des francs-tireurs. Plus tard, comme il donnait sa parole au colonel qu'aucun des gens du pays n'avait tiré, cet officier lui répondit brutalement : « Monsieur, il n'y a pas d'honneur chez les Français ! » Cet oflScier, ivre de colère et d'autre chose, était à tel point hors de lui, qu'il prenait pour des décharges de francs-ti reurs les coups de fusil de ses propres soldats. 11 voulait brûler le village tout entier ! Cet ordre ne fut exécuté qu'en partie ; beaucoup de soldats étaient heureusement moins animés que leur chef. Dans plusieurs maisons, ils mirent le feu avec assez de négligence pour qu'il fût aisé d y porter remède. On m'avait même assuré d'abord que quelquesuns avaient ensuite aidé les habitants à sauver leurs maisons ; ce fait a été nié depuis par d'autres témoins. « Les Prussiens, m'écrivait l'un de ces témoins, n'ont pas aidé à éteindre les incen-

(lies ; ils ne sont pas si bons que ça. » Toutefois, ce ne fut pas là une de ces combustions « opérées suivant toutes les règles de l'art {Kunslgerecht)y >» dont parle un historien allemanil de cette campagne, et dont la catastrophe d'Etrépagny allait offrirun exemple mémorable.

Les Prussiens sont, en effet, de grands maîtres, et ils ont formé de dignes élèves en fait d'incen^ dies !

Il y eut notamment à Guitry une scène affreuse, dans laquelle le curé de cette commune joua un rôle des plus honorables. On vient le chercher pour voir un blessé ; il y court et trouve étendu sur le carreau d'une chambre et baigné dans son sang, un homme non pas seulement blessé, mais mourant. Cet homme, l'un de ceux qui n'avaient jamais touché une arme, venait d*ètre assassiné chez lui par des soldats qui avaient cru remarquer qtw sa chaussure était humide. Ils n'en avaient pas demandé davantage pour frapper ! ! !

Autour de cet agonisant se tenaient une femme, des enfants, hébétés de douleur et d'effroi...,.

Soudain entrent deux soldats prussiens. S'adressant au curé, ils lui disent, dans le dialecte que Ton connaît, de ne pas toucher à cela, de s'en aller au plus vite ; puis ils allument une chan-

délie et ressortent précipitamment. Bientôt une fumée acre envahit la chambre ; le curé reconnaît Todeur infecte du pétrole : il enlève le mourant» entraine la famille éplorée, s'élance hors de la maison qui déjà s'embrase... Quelques instants après! le blessé rendait les derniers soupirs dans les bras du courageux ecclésiastique , à deux pas de sa chaumière incendiée (1)

A quand donc la vengeance ?

Non loin de là cependant, à Forét-la-Folie, quelques hommes courageux, francs-tireurs et gardes nationaux, faisaient déjà payer assez chèrement aux Prussiens leur barbarie. A l'approche des uhlans, nos gens avaient d'abord évacué précipitamment ce village pour se poster dans un taillis voisin, d'où ils ne tardèrent pas à être débusqués par l'infanterie ennemie et par le canon. Ils se rejetèrent sur Forêt, dont les abords sont protégés, comme l'indique ce nom, par des haies d'épines entremêlées de grands arbres. Abrités derrière ce rempart, quarante-cinq francs-tireurs et vingtcinq gardes nationaux ouvrirent sur les uhlans^

(1) Cet incident, inexactement rapporté d*abord, avait donné lieu de dire que le curé de Guitry avait été lui même insulté et menacé de mort. C'est d'après son propre témoignage que nous rétablissons les faits.

à une distance très-faible, un feu nécessairement meurtrier, surtout dans les premiers moments, où les ennemis n'étaient ' pas, dit-on, à plus de trente mètres.

< Les francs- tireurs brûlèrent chacun une cinquantaine de cartouches, et les gardes nationaux de Forêt tirèrent de douze à quinze coups (1). »

Toutefois l^artillerie des Prussiens, transportée et remise en position avec cette célérité terrible qui a été leur grand moyen de succès, rendit bientôt la position de ces braves gens insoutenable. Les francs -tireurs , dont un seul fut atteint, prirent leur course vers les Andelys, où le reste de leur compagnie les avait devancés. Les gardes nationaux, abandonnés à eux-mêmes, se cachèrent de leur mieux.

Le bombardement continua pendant près de trois quarts-d'heure, après que toute résistance eut cessé. Les soldats d'infanterie qui avaient envahi le village, tiraient indirectement sur tout ce qu'ils apercevaient, même sur les enfants et les vieillards, dont quatre furent légèrement blessés. Un seul des gardes nationaux qui avaient combattu fut saisi et fusillé sur place ; un autre habitant,

(< ) Lettre de M. Dégônétay , curé de Forêt, du 4 août Wi .

ii^

homme déjà âgé et inoffensif, fat abattu sur ] seuil de sa porte, au moment il l'ouvrait aux en* vahisseurs. Vingt-deux autres, soupçonnés à tort ou à raison d'avoir pris part au combat, furent relâchés, grâce à l'intervention de quelques notables du pays. L'une des inscriptions du calvaire commémoratif érigé depuis à Forêt atteste que ce fut le curé de cette commune qui, par. ses instances, obtint la cessation du bombardement.

On entendait distinctement la canonnade des Andelys, où se trouvaient alors momentanément quelques troupes, et les habitants de Forêt avaient, dès le matin, fait demander des secours dans cette localité, ainsi qu'un bataillon de mobiles cantonné non loin de là, à Fresne-l' Archevêque. Mais partout il fut répondu qu'on n'avait pas d'ordres, et il ne vint de secours ni ce jour-là, ni le lendemain, ni jamais!

Les Prussiens eu^-mêmes ont accusé, dit-on, une perte de soixante-trois hommes tués et quatre-vingt-deux blessés dans cette journée, et ce chiffre consolant a été inscrit sur le calvaire commémoratif. Cette perte, relativement énorme, semblerait néanmoins confirmée par le témoignage d'habitants des communes voisines, qui ont vu passer les voitures de morts et de blessés, et par

celui des paysans mis en réquisition pour conduire ces voitures. On a parlé de cinq chariots d'ambulance pleins de blessés et de morts ; plus deux grandes charrettes de ferme , dans lesquelles les morts étaient < entassés comme des gerbes de blé, 9 suivant l'énergique expression de l'un des conducteurs (1).

Nous n'ignorons pas que des doutes ont été élevés à ce sujet; mais, tout bien considéré, il nous semble difficile de croire qu'une fusillade imprévue, éclatant à très-courte distance contre un ennemi découvert, n'ait pas été tout d'abord assez meurtrière. Il y aurait donc eu, dans cette circonstance, moins d'exagération que d'habitude dans les rapports des francs-tireurs, quand ils affirmaient avoir iait sur l'ennemi un « feu nourri » (ils n'en faisaient jamais d'autre), qui, à chaque décharge, abattait des rcmgs entiers de uhlans. » Mais, les eussent-ils abattus jusqu'au dernier, l'opération ainsi engagé n'en eût pas été meilleure. En effet, derrière les uhlans venaient les fantassins, les canons. Force était alors à ces tirailleurs de se replier d'autant plus précipitamment, qu'ils s'étaient

(4) « Dans les pays environnants,- il sofOisait de parler de nous aux Prussiens pour les mettre en furie. » (Lettre de M. rabbé Degénétay.)

aventurés plus loin de nos lignes de défense. Les populations sédentaires, plus compromises qu'eux par ces escarmouches, restaient à la merci d'ennemis furieux qui, presque toujours, confondaient dans leur vengeance les gens les plus inoffensifs avec ceux qu'ils osaient qualifier de coupables.

Honneur à ces prétendus coupables, dont tout le crime fut d'avoir cédé à un entraînement patriotique, de s'être associés à tout risque aux efforts tentés pour disputer a Tennemi le sol delà patrie! Après tout, leur sort est plutôt digne d'envie que de pitié ; leur dévouement ne restera pas non plus inutile. Son souvenir, consacré par des monuments commeceuxde Forêt et de Bazincourt, entretiendra dans les générations nouvelles Tardeur d'une juste vengeance.

Sur la rive gauche de la Seine, l'invasion semblait avoir subi un temps d'arrêt depuis l'affaire du 22 octobre. Des mobiles et des tirailleurs, échelonnés dans la vallée de l'Eure, tenaient en respect les ennemis qui occupaient Mantes , et les y serraient même d'assez près. On recommençait à parler de leur démoralisation ; un journal prétendait qu'ils n'osaijent ni avancer sur Evreux ou ,Vernon , ni reculer sur Paris. Nous savons aujourd'hui que

Ke».».

cette immobilité était la conséquenee d'ordres supérieurs.

Ils attendaient que l'armée de Manteuffel, rendue disponible par la reddition de Metz, fût en mesure d'agir contre Amiens et Rouen.

Ce fut seulement vers le milieu de novembre que l'ennemi parut se réveiller du côté de la basse Seine. Tournant cette fois la ligne de l'Eure, qu'il . avait attaquée sans succès le 22 octobre, il porta de Dreux un détachement de 3,000 hommes environ sur celle de l'Eure, où. il espérait trouver moins de résistance. Malheureusement il ne se trompait pas : Nonancourt, que gardaient des soldats trop novices, fut abandonné sans combat (17 novembre). Cet abandon eut de fâcheuses conséquences. Nos positions sur l'Eure se trouvèrent, ou du moins parurent compromises; la jnajeure partie de l'arrondissement d'Evreux fut infestée de nouveau par les fourrageurs. Evreux même faillit être enlevé le 19, par moins de 200 hommes, et ne fut préservé de cette humiliation que par la ferme attitude d'une poignée de gardes nationaux. Le général qui y commandait alors avait montré peu de vigilance, et ensuite peu de sang-froid et de ténacité, malgré un nom des plus bretons. Bien qu'il connût, comme tout le monde, la perte de

Nonancourt, il était resté, de son propre aveu, « seul avec dix gendarmes, quatre chasseurs et quarante mobiles «onvalescents,» et si peu informé des mouvements ultérieurs des Prussiens, que, moins d'une heure avant leur apparition à la gare où se trouvait un convoi de munitions et. d'armes, i} affirmait au chef de la station que rien n'était à craindre pour le moment. « Les Prussiens ayant tiré quelques coups de canon en se retirant, » le général se crut menacé par toute une armée, et s'empressa de quitter la ville, en déclarant au maire, pour le consoler, « qu'il n'y avait à compter ni sur son retour, ni sur la présence d'aucune troupe. » Il s'était hâté, en effet, de faire replier toutes les troupes qui se trouvaient dans la vallée de l'Eure et aux abords de Vernon, les croyant

prises à revers par des forces imposantes. Ce mou-

vement rétrograde, qui eût été nécessaire dans cette hypothèse, devenait infiniment regrettable, du moment où l'on n'avait affaire qu'à une simple démonstration, ce que le général aurait dû savoir. Il fut immédiatement et justement révoqué.

Les Prussiens, voyant qu'on leur cédait ainsi le terrain sans combattre, se portèrent aussitôt en avant, cl remplacèrent nos gens dans les positions delà vallée de l'Eure. Le 21, leurs éclaireurs

parurent àVernon; suivant leur coutume invariable» ils firent des réquisitions, s'informèrent des mobilisés, des mobilisables, et annoncèren que la ville serait occupée le lendemain à demeure. Mais, pendant ce Jemps, tout se préparait de notre côté par un revirement ofifensif. Les autorités militaires avaient reçu tout à la fois des demandes multipliées de secours ^t des informations certaines sur les forces de Tennemi. Dans la nuit du 21 au 22, le chemin de fer ramenait jusqu'à deux kilomètres de Yernon les 2® et 3* bataillons des mobiles de l'Ardèche, aij^xquels se joignirent spT)ntanément des gardes nationaux de la vallée et des environs. Les dispositions étaient prises pour envelopper la colonne prussienne dont la visite était annoncée pour le lendemain matin. La surprise, toutefois, ne put être assez prompte ni assez complète, et les Prussiens parvinrent à s'échapper, mais en abandonnant une partie de leurs équipages. Leur déroute fut encore accélérée par une vigoureuse charge à la baïonnette des mobiles de l'Ardèche, auxquels cette journée fit le plus grand honneur. A peine habillés, mal armés, d'apparence généralement chétivé, ces alertes montagnards du Yivarais, après quelques semaines dç campagnes, avaient déjà l'aplomb de vieux sol-

dats, joint à l'ardeur de la jeunesse. Taivu rarement, il estvrait des troupes mieux commandées. Un de leurs chefs, ancien officier instructeur dans la troupe de ligne, me disait après la guerre que jamais il n'avait rencontré d'aussi remarquables aptitudes que parmi ces jeunes gens pour toutes les évolutions des combats de tirailleurs. Ils savaient d'instinct, sur les terrains couverts, discerner à propos les moindres objets pouvant servir de protection et d'affût; en rase campagne, utiliser leurs sacs en manière d'abri, puis soudain se relever, bondir sur l'enjaemi. Nous nous souviendrons toujours de ces pauvres enfants de l'Ardèche, qui ont ainsi disputé vaillamment, pied à pied, le sol de nos riches campagnes à l'invasion partout où il leur fut permis de combattre, à Villegats, à Vernon, plus tard àElbeuf, à Moulineaux. Tout du moins n'aura pas été opprobre et malheur, dans ces tristes jours!

La fin de ce combat fut marquée par un incident caractéristique. La population vernonaise, spectatrice de l'engagement, finit par s'en mêler; on vit des femmes, des enfants, se lancer à travers les bois, harceler à coups de pierre les Prussiens dans leur retraite précipitée, s'atteler aux fourgons qu'ils abandonnaient. La même chose était arrivée

deux mois auparayant près de TIle-Adam, lors de la surprise d'un convoi par quelques gardes nationaux (24 septembre). Mais les exemples de semblables entraînements ont été bien rares dans le cours de cette guerre.

Les mobiles, avantageusement postés dans des terrains boisés, n'avaient eu que cinq hommes tués ou blessés. On a prétendu que les Prussiens avaient perdu au moins une centaine d'hommes. Ce chiffre peut être exagéré, mais ce qui est incontestable, c'est qu'ils abandonnèrent sur la place trois de leurs officiers morts, notamment un jeune capitaine de hussards, le comte de Kleist-Bornstœdt, très-estimé dans l'armée prussienne. On trouva sur lui une lettre de sa femme, qui se félicitait de le savoir jusque là sain et sauf. Cette lettre se terminait par quelques mots de souvenir d'une toute petite fille à laquelle la mère avait tenu la main (1 ) !

(0 y. DesoUins : Les Prussiens en Normandie^ p. 29 et suiv. J*ai en entre les mains plus d*une lettre semblable, lors du combat d'Etrépagny.

Quelque temps après, je lus, dans une Gazette de Berlin, les détails de Tinhumation de ce comte de Eleisl, dont le cadavre avait été rendu aux Prussiens, après Taffaire du 22 , en échange d'un habitant de Yernon enlevé comme otage. Ses restes avaient été transférés dans sa patrie. Ce journal lui consacrait une longue notice néorologîqiie, qui

A la suite de ce combat, les trois bataillons de TArdèche furent concentrés sur Yernoo, et les ayant'postes reportés en amoi^t, à Textrème limite du département de TEure. Le 26, les mobiles repoussèrent victorieusement une nouvelle attaque des Prussiens, cette fois plus nombreux du double, et conservèrent leurs positions. La sixième compagnie du troisième bataillon, placée au poste le plus avancé^ se distingua particulièrement en ce jour. Ces jeunes soldats, auxquels Tun des premiers obus avait tué leur capitaine, ne songèrent qu'à le venger et non à fuir. Déployés en tirailleurs, ils soutinrent à eux seuls, pendant une heure et plus, le choc de l'ennemi jusqu'à l'arrivée des secours. Notre perte, dans ce nouvel engagement, fut de vingt-six hommes tant tués que blessés; celle de l'ennemi, attaquant des troupes postées sur un terrain couvert, dut être plus considérable.

Ces deux succès avaient ranimé toutes les espérancbs; la surprise, là consternation n'en furent que plus profondes quelques jours après, quand

le désignait comme un sujet d*un mérite exceptionne]. Seulement on prétendait faussement qu'il avait péri dans une embuscade de francs-tireurs. Il avait été tué, en plein combat, d'un coup de feu tiré par le commandant du 3e bat^iHiiderArdàqb^.

le département de TEare tout entier dut être abandonné à Tennemi, par suite des événements de Rouen. Mais Vernon gardera le souvenir des intrépides jeunes gens qui l'avaient délivré, défendu jusqu'à l'heure fatale où s'effondra toute possibilité d'une plus longue défense. L'une des avenues de cette ville a reçu et gardera, quoi qu'il arrive, le nom d'avenue de VArdèche.

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COMBAT NOCTURNE D'ETRÉPAGNY.

(30 novembre 1870.)

Le combat d'Etrépagny, l'un des succès relativement les plus considérables que nous ayons obtenus dans cette malheureuse guerre, a été. livré dans mon voisinage et pour ainsi dire sous mes yeux. Les troupes qui y ont pris la meilleure part venaient de la commune que j'habitais alors (Mesnii-Verclives) ; elles retournèrent aussitôt après dans ce cantonnement^ et y séjournèrent encore plusieurs jours. Je crois donc être en mesure de

donner, sur cette affaire trop peu connue^ des ren* seignements exacts et complets.

Notre commune était occupée d'une façon permanente, depuis le 28 octobre, par plusieurs compagnies du 2® bataillon des mobiles de la Seine- Inférieure. Le reste de ce bataillon demeurait entassé à quelques kilomètres en arrière, dans le hameau de Gresenville, sauf une compagnie qui avait été retenue à Rouen. Quelles considérations avaient (ait adopter, sur une grande échelle, ce système de fractionnement ? On n'a jamais pu le savoir. Toujours est-il que le commandant, M. Rolin, ancien etbrave militaire, réclamait vainement par chaque estafette l'autorisation de concentrer son bataillon tout entier à Mesnil-Verclives, où il n'eût pas été de trop en cas d'attaque nocturne.

En effet, cette commune, alors l'un des points saillants de notre ligne de défense, se compose de deux anciennes paroisses juxtà-posées : elle occupe un vaste espace de terrain, beaucoup plus long que large. Il aurait fallu au moins 1,500 hommes pour s'y garder convenablement, et nous avions à peine la moitié de ce nombre. Les ennemis, qui rôdaient incessamment aux environs, auraient pu facilement enlever quelques-uns de nos postes avancés, peut-

être même la garnison entière, s'ils avaient eu un guide bien au fait des localités. Or, je savais de bonne source qu'un mauvais sujet, qui avait longtemps travaillé dans le pays, avait été vu parmi des uhlans, revêtu de leur uniforme. Aussi je fus fort soulagé, en apprenant quelque temps après que Ton avait trouvé e( positivement reconnu le cadavre de cet honnête homme, tué dans une embuscade.

Ces mobiles installés chez nous y remplissaient un rôle purement passif, au grand déplaisir de la plupart d'entre eux, et surtout des oflSciers, jeunes gens chez lesquels Tintelligencp et la bonne volonté suppléaient à ce qui pouvait leur manquer du côté de Texpérience. Leur mission était de garder le village, d'observer les mouvements de l'ennemi et d'en rendre compte, de se défendre s'ils étaient attaqués. Mais il leurétait expressément défendu de faire des sorties, d'aller secourir les communes que l'ennemi venait piller sous leurs yeux. Aussi nous avions presque tous les jours l'ennui de voir les éclaireurs ennemis caracoler impunément dans la plaine à un kilomètre de nous, et venir arracher dos poignées aux meules, pour vérifier la qualité du grain.

Chez nous comme partout^ cette inaction imposée

avait fini par réagir d'une manière fâcheuse sur le moral des jeunes soldats.

Enfin, dans la seconde quinzaine de novembre, on se décida à prendre des mesures plus efficaces pour protéger le pays. Le bourg d'Ecouis, jusquelà visité alternativement par les patrouilles des deux partis, fut occupé à demeure par un bataillon des mobiles de l'Oise. Ils étaient en communication avec les forces cantonnées à Fresne, Cressenville, Gaillardbois, Grainville, Mesnil-Verclives, Puchay. L'ensemble de ces positions formait la ligne des avant-postes qui couvraient, de ce côté, la forêt de Lyons et la vallée d'Andelle.

Dans la nuit du 19 au 20 novembre, nous eûmes une alerte des plus vives. De tous les poses avancés on accourut nous dire, vers dix heures du matin, que des habitants des communes voisines arrivaient effarés, annonçant l'approche de l'armée ennemie.

Comme cette nouvelle nous parvenait de plusieurs côtés à la fois ; comme, d'autre part, on nous avait affirmé la veille la présence du général Manteuffel à Gisors, nous crûmes un moment à une attaque générale. Le commandant des mobiles et plusieurs autres officiers logeaient chez moi; j'étais donc averti en même temps qu'eux. Je courus au poste

établi à Tune des extrémités du parc, dans la direction de Gisors, et j'y arrivai fort à propos pour empêcher une sentinelle d'occasionner un redoublement d'alarmes, en faisant feu sur un pommier inoffensif, que sou imagination transformait en Prussien.

L'intérieur du poste, installé dans la maison du concierge, offrait un spectacle lugubre. On essayait vainement de rassurer, de faire parler plusieurs fugitives affolées, tenant dans leurs bras ou sur leur dos des enfants déjà rendormis. Les dents claquaient encore de terreur à ces pauvres femmes auprès d'un foyer auquel nos moblots n'épargnaient pourtant pas le combustible. Nous eûmes bien de la peine à leur arracher quelques explications. Réveillées brusquement au milieu d'une nuit des plus noires, elles avaient fui à travers champs, se dirigeant au juger vers la forêt. Elles avaient fait ainsi plusieurs lieues, et ne savaient où elles étaient venues s'échouer.

C'est ainsi que les choses ont dû se passer, dans de plus vastes proportions, lors des grandes invasions normandes et hongroises.

Je parvins enfin à comprendre que ces femmes n'avaient par elles-mêmes rien vu, rien entendu. L'alarme avait été donnée dans toute la contrée.

vers minuit, par des ouvriers de la sucrerie d-Etrépagny, qui avaient colporté le bruit que Tarmée ennemie était en marche, qu'elle enlevait sur son passage les mobilisés, les mobilisables, quiconque pouvait manier un fusil. Cette nouvelle avait passé comme un souffle de terreur sur tout le pays, et déterminé un sauve-qui^peut général.

Le lendemain, nous apprîmes que la grande masse de ces émigrants s'était jetée sur Ecouis, qui était encore encombré de véhicules de toute espèce et de fugitifs, dont plusieurs avaient décampé dans le plus simple appareil. D'autres avaient poussé jusqu'aux Andelys et même passé la Seine, croyant déjà l'ennemi à leurs trousses. •

Il parait que des uhlans, venus la veille à Etrépagny, avaient parlé, en effet, de l'enlèvement général et prochain des mobilisés du Vexin. Telle était la cause de cette alerte. Il est probable qu'en effet cet ordre était parvenu aux troupes ennemies établies sur TEpte , car on sut quelques Jours après que celles qui, de l'autre côté de la Seine, venaient d'occuper les lignes de l'Eure et de l'Avre, avaient reçu des instructions semblables et commencé à les exécuter. Aussi la panique n'avait pas été

moindre dans les arrondissements de Louviers et d'Evreux que dans celui des Andelys. Mais la

réoccupation d'Evreux par une forte avant-garde française , et le succès obtenu à Vernon , dans la journée même du 19, par les mobiles^ de TArdècbe , avaient donné à réfléchir aux Prussiens . et amenèrent un temps d'arrêt dans leurs démonstrations sur les deux rives de la Seine.

Quelques jours après, nous eûmes la satisfaction d'entrevoir la déroute d'un détachement, qui était venu audacieusement faire des réquisitions dans la commune de Coudrai, la plus voisine de nos avant-postes. Ces messieurs avaient voulu cette fois emporter trop de butin; ils n'étaient repartis qu'à la fin du jour, ce qui gâta leurs affaires. Des gardes-nationaux et des francs-tireurs avaient eu le temps d'aller s'embusquer sur leur passage, et les saluèrent au retour d'une fusillade qui les fit déguerpir à toute bride, laissant là bestiaux et voitures.

Les ennemis qui venaient d'éprouver cette mésaventure n'étaient plus des uhlans prussiens, mais des lanciers saxons. En fait, l'armement et l'équipement de ces deux catégories d'éclaireurs sont identiques. On a seulement laissé subsister quelques différences dans l'uniforme, pour faire un peu d'illusion aux « particularistes » . La division de cavalerie du prince Albert, qui avait occupé

jusque-là Gisor^ et les environs, appartenait à la troisième armée allemande, dont l'un des principaux corps, celui de von derTann (bavarois), venait d'être rudement éprouvé à Coulmiers et de perdre Orléans. Appelée en toute hâte dans cette direction, elle venait d'être relevée sur l'Epte par des troupes

saxonnes arrivant de Beauvais (1).

Ces soldats ne valaient pas ceux qu'ils remplaçaient. Plusieurs avaient été employés au siège de Paris et y avaient beaucoup souffert, ainsi que j'ai pu m'en assurer par les correspondances recueillies quelques jours après à Etrépagny. Ils semblaient déconcertés de la prolongation des hostilités, las d'une guerre qui ne pouvait profiter qu'à la « grande patrie » allemande ou plutôt prussienne, au détriment de la « petite patrie » saxonne. Cette mauvaise humeur réagissait sur la discipline, comme s'en apercevaient trop bien les populations envahies. Enfin, nous eûmes bientôt la certitude que le service se faisait chez eux avec plus de négligence que chez les Prussiens ; qu'il était possible et même facile de les surprendre.

(1) Le douzième corps d'infanterie (contingent saxon) et la division de cavalerie saxonne appartenaient à la deuxième armée , celle de notre Fritx (prince royal). Les documents prussiens nous apprennent que cette mutation était définitivement opérée le 95 novembre.

Ceux qui venaient d'occuper dans nos environs le poste des Tbilliers n'y allaient pas de mainmorte, en fait de réquisitions. Une de leurs patrouilles avait visité, le 20, la commune de Yillersen-Yexin et commandé, pour le lendemain, cent sacs d'avoine (200 hectoljtres) à un seul cultivateur, qui avait déjà reçu plus d'une visite de ce genre (1). Mais nous avions été prévenus à temps» et les 200 cavaliers, qui arrivèrent le lendemain au point du jour pour enlever ce butin , furent tenus en respect par nos chasseurs à cheval , des mo-* biles, des francs- tireurs et de l'artillerie. C'était bien du monde pour se borner à contenir un ennemi si inférieur, mais l'ordre de rester strictement sur la défensive subsistait toujours.

Vingt-quatre heures après, les Saxons reparurent en force dans cette direction. On s'y attendait; nos troupes sortirent aussitôt de leurs cantonnements, et nous entendîmes, toute la

(4) Quelques jours auparavant, ce cultivateur avait dû déférer à une réquisition semblable, et Tun des uhlaos avait poussé la brutalité jusqu'à lancer violemment à la tète de la fermière le reste du peloton de ficelle qu'elle avait dû lui donner pour fermer les sacs. Nous citons ce fait pour montrer qu'il y a bien quelque chose à rabattre de ce qu*ont dit quelques écrivains, de la douceur et des égards particuliers de ces bons Allemands pour les femmes.

journée , le canon et là fusillade. Les Allemands occupaient, sur la route de Magny, le village de Richeville, et faisafent mine de s'avancer jusqu'à celui de Boisemont, le dernier qu'on rencontre sur cette route avant Ecouis, en allant vers Rouen. Quelques-un^de leurs éclaircurs ayant été atteints aux abords de Boisemont par nos tirailleurs embusqués, ils y t mirent, » suivant leur locution favorite, quelques obus qui firent plus de bruit que de dégât. Toutefois, l'un de ces projectiles pénétra dans un premier, et mit en pièces des chaises sur lesquelles dec-à femmes étaient assises quelques minutes auparavant. Les • lanciers » continuaient à caracoler autour du pays, mais à distance res-. pectueuse.^ Ils entrevoyaient, à travers les arbres et les plants d'épines déjà dépouillés en partie, lés uniformes des mobiles à Taffût. On brûla beaucoup de poudre de part et .Vautre, en évitant de s'engagera fond.

Cependant l'autorité militaire française, ♦ émoustillée par les journaux , » suivant l'expression d'un des chefs, avait résolu de montrer qu'on était f bon à quelque chose , » en tentant un coup de inain sur Gisors. De nouvelles mesures furent prises en conséquence. Nos mobiles du Havre furent brusquement relevés le 28 novembre au

soir, à leur grand déplaisir, par uu bataillon de marche dans lequel avaient été refondus les débris de deux des régiments de ligne qui avaient le plus souffert au début de la campagne, le 41* et le 94®, complétés par Tadjonction d'engagés volontaires, dont la plupart avaient déjà servi. Ce bataillon (2® de marche), dont l'effectif était alors de 1,-170 hommes, avait passé en peu de temps par bien des péripéties. Après avoir figuré honorablement dans les combats malheureux qui avaient amené la première occupation d'Orléans , il avait été envoyé en Normandie. Les avocats et les ingénieurs civils, qui s'étaient arrogé la direction suprême des opérations, s'apercevaient un peu tard de la nécessité d'appuyer la défense de notre côté par quelques soldats de la ligne. Depuis deux mois bientôt, ceux-ci avaient fait bien des étapes sur les deux rives de la Seine. On s'efforçait ainsi de faire illusion sur leur nombre, de montrer autant que possible, aux populations aussi bien qu'à l'ennemi, ce vieil uniforme de la troupe régulière, dont le prestige surviva^it et survit encore à tous nos désastres. Ce bataillon de marche avait donc été successivement envoyé dans divers cantonnements de la vallée d'Andelle, à Gaillon, en dernier lieu à Evreux, où sa présence et l'alti-

tude froidement énergique de 8on commandant avaient singulièrement raffermi le moral de la population. Transféré ensuite à Rouen, il y avait reçu Tordre de se porter immédiatement, en une seule journée de marche , sur Mesnil-Yerclives , c'est -à-dire à l'extrême limite de nos avant-postes du côté de Gisors (1).

Ce bataillon était commandé par un officier trèsdistingué, M. Rousset, ci-devant capitaine instructeur à Saint-Cyr (2). Je n'ai été avec lui en rapport suivis que pendant huit jours, mais^ dans de ces circonstances, où Ton est promptement édifié sur la valeur des hommes. Autant la contenance de celui-là était réservée, modeste jusqu'à la< timidité dans les circonstances ordinaires , autant sa bravoure était entraînante , son sang-froid inaltérable dans les moments difficiles. On remarquait encore chez lui une qualité essentielle qui ne se rencontre pas toujours chez nos meilleurs officiers, une sollicitude constante , paternelle pour le bienêtre du soldat, sollicitude que les négligences

(1) Verclives est à 35 kilomètres de Rouen.

(2) Aujourd'hui rentré & SaijQt-Cyr iivec \^ grade 4e lieutenant-colonel et les fonctions de directeur des exercices d'infanterie.

incessantes de l'intendaDce mettaient à de rudes épreuves. On en jugera par les faits s aidants, qui se passaient sous mes yeux.

Les vivres de campagne étaient alloués à cette troupe, à partir du l**" décembre. Le l®' décembre arriva, mais non les vivres. Il fallut, pour y suppléer, le lendemain du combat que nous allons raconter , requérir des bestiaux chez les fermiers du pays. On dut procéder également par voie de réquisition pour les fournitures de pain. Malgré toutes les diligences des officiers , ces fournitures n'arrivaient que très-tard. Il fallait les tirer d'Ecouis, où Ton avait à pourvoir aux besoins de plusieurs milliers d'hommes cantonnés soit dans ce bourg môme, soit aux environs. Aussi nous avions le chagrin de voir, dans Taprës-midi, de pauvres soldats quêter de porte en porte un morceau de pain , se plaignant de n'avoir rien mangé depuis la veille. C'étaient comme toujours les meilleurs sujets, ceux qui se faisaient scrupule de marauder, qui souffraient le plus des négligences de l'administration militaire!

Le paiement de la solde subissait des retards non moins déplorables. Les officiers avaient été souvent obligés d'en faire l'avance de leurs propres deniers ; et , pour subvenir au prêt pendant les

deux derniers jours, il fallut faire un emprunt forcé au sac d^un capitaine tué à Etrépagny.

L'emménagement de ces soldats, arrivant par une nuit des plus obscures dans une localité inconnue, ne put se faire sans beaucoup de confusion et de tumulte. L'encombrement était d'autant plus grand que nos mobiles ne reçurent qu'après l'arrivée de la troupe de ligne leur ordre de changement, et ne purent partir que le lendemain matin. Le maire (de fabrique républicaine) était sujet à perdre la tête ; mais ce soir-là, il se surpassa en fait de perturbation d'esprit. On entassa des soldats dans les cours des fermes, sur la place et jusque dans l'église. J'en eus, pour ma part, quelques centaines qui bivouaquèrent dans le parc. La nuit était froide, mais heureusement sereine. On procéda tant bien que mal à l'installation des tentes, à celle des cuisines en plein air. Cette dernière opération était d'autant plus urgente que les soldats, partis à jeun de Rouen avant le jour, n'avaient pour la plupart rien pris depuis la veille, et qu'il leur fallait encore faire cuire la viande qu'on venait de leur distribuer. Tous les détails de cette organisation, entrevus à la lueur des feux étincelant çà efc là parmi les arbres, produisaient des effets de clairobscur* dont j'aurais encore mieux apprécié le

charm6 pittoresque, sans certain bruit inquiétant de branches cassées. Toutefois, le dégât fut minime en définitive; je n'eus pas besoin de recourir à Tintervention des officiers pour faire comprendre à nos braves troupiers qu'ils pouvaient se dispenser de couper du bois vert, puisqu'on leur en fournis^ sait de sec à discrétion. J'en fus quitte pour quelques stères sacrifiés sans regret à la défense nationale, et pour une certaine quantité de branches fourchues, affectées au grand œuvre de la suspension des marmites.

Il était facile de deviner que l'installation de cette troupe, dans le poste le plus avancé de notre ligne de défense, présageait un coup de main sur les cantonnements ennemis. Nous venions d'apprendre que la garnison de Paris se préparait à un vigoureux effort (la sortie du côté de la Marne, qui s'opérait dans ce moment même). Bien que la nouvelle moins agréable d'un mouvement offensif prononcé du côté d'Amiens par Manteuffel nous fût également parvenue, nous nous laissions aller à croire qu'un premier succès, obtenu sous Paris, déterminerait la retraite de ce général, permettrait à nos troupes de Rouen de nettoyer enfin le Vexin, et d'aller concourir aux triomphes prématurément annoncés des armées de Paris et de la Loire.

Aussi, nous ne fûmes nullement surpris de voir dès le lendemain, vers deux heures de Taprès-midi, nos soldats de la ligne se mettre en marche, avec armes et bagages, du côté de Gisors.

Ils étaient partis avec cet empressement, joyeux jusqu'à la turbulence, qui caractérise les troupes françaises dans l'offensive. De notre observatoire, nous suivions à travers la plaine le mouvementée cette colonne, et ceux d'autres masses convergeant dans la même direction. Il y avait là plusieurs bataillons de mobiles , des francs-tireurs , des chasseurs à cheval, de l'artillerie; toute une petite armée interposée désormais, croyions-nous, entre notre contrée et l'ennemi. Cette illusion heureuse ne dura que l'espace d'une nuit.

Le plan de cette expédition avait été combiné assez judicieusement. Gisors devait être attaqué de trois côtés à la fois. Avec la marche directe de la colonne principale par Etrépagny, se combinait le mouvement de deux autres troupes qui devaient converger de droite et de gauche sur Gisors, l'une par les Thilliers et Dangu, l'autre par la vallée de la Lévrière. La colonne de droite se composait du bataillon des éclaireurs havraîs ( commandant Jacquot) ^t de trois bataillons de mobiles. Elle devait enlever le poste qu'on savait établi à Dangu,

franchir TEpte sur ce point, contourner Gisors et intercepter la retraite de Tennemi sur Chars et Pontoise. La colonne de gauche, où se trouvaient les éclaireurs Mocquart et d'autres francs-tireurs et mobiles , avait pour mission de couper l'autre ligne de retraite, celle de Beauvais. Elle devait, en conséquence, se diriger sur Trie-Château, par Saint-Denis- le- Ferment et Bazincourt.

Mais, par une de ces coïncidences fréquentes à la guerre, et dont la possibilité doit toujours entrer dans les calculs d'un général habile, l'ennemi avait songé, de son côté, à prendre l'offensive. Nous avons trouvé à ce sujet des renseignements curieux dans une lettre d'un officier saxon, datée du 8 décembre suivant, et insérée quelques jours après dans les gazettes allemandes.

Ces Saxons avaient reçu, en venant occuper la ligne de l'Epte , l'ordre « d'empêcher les Français, passablement nombreux du côté de Rouen , de mettre à exécution leur projet, de jour en jour plus manifeste, de prendre à revers les troupes qui bloquaient Paris. » En conséquence, ils avaient disposé, pour le 1*' décembre , une attaque concentrique contrei^Ecouis sur deux colonnes, partant, l'une des Thilliers, l'autre d'Etrépagny, où elle devait être et fut effectivement rendue dans la

journée du 29. Cette dernière colonne était forte d'un bataillon de grenadiers (i ,000 hommes) et de deux escadrons de cavalerie (300 chevaux). Elle était accompagnée de deux pièces de canon (1).

Il est plus que probable que le général français, s'il avait eu le moindre soupçon de ce projet, aurait modifié son plan et attendu l'ennemi dans une immobilité apparente. Nous avons acquis depuis la certitude que le 29 novembre, au soir, les Saxons ignoraient encore l'arrivée de la troupe de ligne à Verclives. Ecouis étant leur objectif principal, il eût été facile de les laisser s'enfourner dans cette direction, en feignant de se replier sur Grainville, puis de les enfermer dans un cercle de feu, en débouchant à la fois en force de Verclives et des bois de Mussegros. Bien peu de ces Saxons auraient pu regagner Gisors.

Mais c'eût été trop de bonheur! Nous n'avions pas plus deviné les projets de l'ennemi qu'il n'avait deviné les nôtres, et le hazard eut la plus grande

(*) La force de celte troupe a été l'objet d'appréciations fort diverses*. Mais les prisonniers faits à Etrépagny, et interrogés par les officiers français, ont toujours parlé d'un batâiUon et de deux escadrons. O'r, on sait que l'effectif réglementaire dans l'armée allemande est de \ ,000 hommes par balaillon, 150 par escadron, et que cet effectif est constamment tenu au complet.

part aux événements de cette nuit. Notre colonne de droite, celle qui s'avançait du côté des Thilliers, vint précisément s'y heurter, vers neuf heures du soir, contre les vedettes de la colonne ennemie, qui devait marcher le lendemain sur Ecouis, par la route de Magny. De ce côté, les Saxons étaient malheureusement sur leurs gardes; « les chevaux sellés, l'infanterie groupée par compagnies comme au bivouac; les feux allumés et des patrouilles circulant de tous côtés ». L'officier allemand auquel nous empruntons ces détails, faisait précisément partie de celte troupe.

Malheureusement aussi, la colonne française était composée en grande partie de soldats des plus novices, peu préparés aux épreuves d'un combat nocturne. En arrivant aux Thilliers, l'avant-garde fut saluée de quelques coups de pistolet qui tuèrent un homme et en blessèrent quelques autres. Il n'en fallut pas davantage pour faire replier, à pas non comptés, le gros de la troupe jusqu'à Boisemont et Frenelles. Un incident tristement comique augmenta encore la confusion. Le général avait recommandé de faire principalement usage de la baïonnette dans l'attaque projetée. Pour déférer à cette injonction, ija avait eu l'idée ingénieuse de faire mettre d'avance la "baïonnette au bout' du

fusil. Il en résulta que, dans cette retraite précipitée, beaucoup d'hommes se blessèrent entre eux en se bousculant et tombant les uns sur les autres. Quelques ofificiers, pour excuser cette panique, prétendaient que l'ennemi avaient tiré avec des mitrailleuses. Heureusement, les Saxons, assez effrayés eux-mêmes, restèrent immobiles, attendant une attaque qui n'eut pas lieu, et qu'ils se vantèrent ensuite d'avoir repoussée.

La colonne de gauche éprouva une mésaventure à peu près pareille. Parvenus aux dernières maisons du village de Saint-Denis, des soldats qui marchaient sans précaution essuyèrent de quelques ennemis embusqués une fusillade qui fit tomber quelques hommes et rétrograder brusquement le reste. Cette retraite entraîna celle de l'avant-garde, composée des ilfocgwart, qui avaient déjà franchi l'Epte.

« Par malheur, dit l'auteur de la relation allemande déjà citée, les choses ne se passèrent pas si bien pour les Saxons, qui avaient été passer la nuit à Etrépagny. »

Notre colonne principale, qui s'avançait vers ce bourg, était commandée en chef par le général Briand, en second par un capitaine de frégate qui venait d'être nommé à la subdivision de Fleury.

Cétait la cinquième fois que ce poste changeait de* commandant depuis six semaines.

Le général Briand entendait surprendre l'ennemi à Gisors et l'en expulser, mais nullement s'y maintenir. S'il avait fait plus d'attention aux renseignements qui affluaient des pays occupés ou infestés, il aurait reconnu qu'on n'avait pas besoin d'aller si loin pour rencontrer en force ceux qu'il allait chercher. Dans la matinée du 29, pendant que le commandant Rousset et plusieurs de ses officiers déjeunaient chez moi, il nous était parvenu, de bonne source, des informations intéressantes. Des éclaireurs étaient venus à Etrépagny au point du jour ; suivant l'usage invariable des Allemands, ils avaient marqué à la craie sur les portes des maisons le nombre d'hommes et de chevaux qui devaient y loger la nuit suivante. Quelques-uns avaient poussé jusqu'au Thil, et annoncé qu'ils viendraient le lendemain, avec du canon, châtier les communes qui se permettaient de recevoir des francs -tireurs et des mobiles. Ces indications furent confirmées à^la dernière heure, par de nouveaux renseignements qui parvinrent , dans la soirée du 29 , au conseil de guerre réuni à Ecouis. Plusieurs officiers supérieurs, notamment le chef des tirailleurs havrais, émirent alors l'avis

de faire plutôt converger sur Etrépagny les forces que Ton avait sous la main, de cerner et de fouiller ce bourg avant de pousser plus avant. Le général ne se crut pas suffisamment autorisé à rien modifier aux dispositions arrêtées précédemment. Les détails venus d'Etrépagny lui semblaient exagérés; suivant lui et d'autres incrédules, il ne pouvait y avoir là qu'un poste avancé, qui ne manquerait pas de se replier à notre approche. Il parait aussi qu'on prit en sérieuse considération le danger de compromettre, par un changement de plan, la colonne de gauche qui devait être déjà en marche, et ne pouvait plus recevoir de nouveaux ordres en temps utile. En conséquence, le général maintint l'ordre de marcher sans désemparer, droit sur Gisors, où l'on entrerait « comme dans du beurre, > en faisant principalement usage de la baïonnette.

A neuf heures du soir, la colonne du centre se mit en mouvement. Monté sur un cheval blanc, le général courait en avant avec son escorte. Le bataillon Rousset formait l' avant-garde ; derrière lui s'échelonnaient les mobiles de la Loire-Inférieure, des Hautes-Pyrénées, des Landes, une douzaine de pièces d'artillerie. Enfin, nos anciens hôtes, les mobiles de la Seine-Inférieure, étaient en réserve avec deux escadrons du 12^ chasseurs qui for-

maient la marche. Le froid était vif, l'obscurité profonde; ces jeunes soldats aTançaient en bon ordre et dans le plus religieux silence.

Vers minuit, la tête de Colonne arriva au-dessus d'Etrépagny.

Ce bourg, que traverse la route de Rouen à Paris par Gisors, est situé dans la petite vallée de la Bonde, l'un des affluents de l'Epte. Les habitations sont groupées sur les deux pentes du coteau.

Quand on arrive du côté de Rouen, on descend sur une chaussée pavée jusqu'au pont, d'où l'on remonte aussitôt par une rampe assez douce. Sur cette artère principale s'embranchent, à droite et à gauche, diverses communications. Cet ensemble de voies bordées d'habitations , comprenant plusieurs fermes, des bâtiments d'exploitation, des clos donnant sur la campagne, couvre une vaste étendue de terrain, et valait bien la peine d'être exploré soigneusement. Les Saxons y étaîent, en effet, installés depuis plusieurs heures. Ne s' attendant aucunement à être attaqués, ils avaient négligé presque toutes les précautions militaires et soupe copieusement. Les chefs avaient mis en réquisition tous les pianos de la localité, et fait de la musique jusqu'à une heure avancée. Au moment où nos troupes abordèrent Etrépagny, la plupart

des soldats ennemis étaient plongés dans un lourd sommeil d'ivresse, dont plus d'un ne devait pas se réveiller.

Cependant l'alarme fut donnée par des vedettes postées à 200 mètres des premières maisons.

Ces cavaliers tirèrent quelques coups dé pistolet et s'enfuirent à toute bride. Le général français fit aussitôt repasser les chasseurs en avant, et s'é* lança à leur tète avec une ardeur juvénile. Il traversa à son tour Étrépagny au galop, et continua sa course à fond dé train dans la direction de Gisors.

Pendant ce temps, la troupe de ligne, faisant tête de colonne, descendait à son tour dans Etrépagny. Elle y était déjà engagée en entier, quand soudain une vive fusillade éclata dans la Grande-Rue. Ces coups de feu étaient tirés par les soldats d'une des compagnies d'infanterie sajLoni^, installée dans le bâtiment de la mairie, à l'angle de la rue principale et de celle qui conduit à la place de la Halle. Cet incident interrompit la marche d'une partie du bataillon. Les dernières compagnies, qui se trouvaient à la hauteur du bâtiment dont partait cette fusillade, rétrogradèrent de quelques pas, ,et commencèrent â riposter Elles se trouvèrent aussi momentanément séparées

des deux premières compagnies et du commandant, qui avaient dépassé ce^ point avant qva le feu ne commençât.

Cette avant-f arde poar&uîfiif sa marche ; elle a?a3t'dé|à franeki le pont, et remontait la pente opp08fée« quand^ nos. soldats entendirent résonner brn^Mdment derrière em^ sur le pavé qu'ils quittaient à peine, Je galop d'une troupe dé cavalerie. Gomme toute la nôtre était en avant, le eemmandant comprit do suite que ces autres cavaliers ne pouvaient être que des ennemis risquant «ne trouée. Avec une présence d'esprit très-méritoire dans un engagement nocturne, le corn* mandant fit faire aussitôt volte-face à sa troupe, puis ouvrir les rangs et former la haie des deux côtés du chemin. Puis^ quand les cavaliers saxons ftirent engagés entra ces lignes de soldats immobUes et silencieux dans les ténèbres, il com^ nanda le feu.

L'e&t da cette décharge à bout portant fut terrible. Soixante ou quatre-vingt chevaux tombèrenti et la plupart des cavaliers qui se débattaient encore furent aussitôt criblés de coups de baïon- Bette&r Nos soldats avaient tiré de si près, en face les uns des autresi que plusieurs furent atteints, etquelques-uns mortellement, par des^ hsjles qui

avaient d64ra¥^ser de part en part les chevaux enoemiBi

liQ conmûD^âot sa hiih de reforoMF sa troupe^ ei^ opéra judiQieiMementi une contre-marchei enrepassant le poat. et remontant la Grande-Rue^ o(r dea coups^ de^ feu* par^ient^çà^ eMà des fenètses. L'on d'eoiL atteignit mortellement^ le capitaine^ de la/ pvemiire compagnie, M. Ghrisost^me, au moment oïl ikse^retour^nait v^rs ses hommes pour le^'eneoujrager. LabaUe^ partie évidemment* d^en haut et de^trësepcès^ Tatteigat^ par; derrière audesstt^ de. l^épaule dcoite et pénétra jusque dans dane la- région^ du non^bril, d'où lej chirurgienmajor parvint à4a* retirer •quelques moments après, aieei qu^un- bouton de l'uniforme qu'elle avait' entraîné. J'avais recueilli, et j'ai pu transmetlpeà saveuve ce>sou¥enk«fiiniMM;e d'un v4tér^A sexagéMîre de nes^ gidenreS' d'Italie et d'A/rique, qui avait repris, vaillamment l'uniforme^ apr^s Sedan. Quelque» beupee aupao^avaçt^ pendant' le délHé de satfoupet ce bravée homme^ qtû avait été' l'un de^ mes* hidtes^ était, sorti dea rangs pour* ViMir^ meaeiiceii encore une Sois la main. ILaj»ai( conser^ t04t^la vigueur^, toute l'ardeurj de» la Jeunesse^ ek semblaiiplusheureu&>que.personnei de ce rejîce»* ment offensif... C'était à la mort qu'il marebaît«

Le bruit courut daus le pays que cet officier avait été tué d'un coup de feu parti de nos rangs; que des hommes de sa compagnie, quMl avait punis quelques jours auparavant, avaient promis de s'en venger à la première occasion. J'ignore si un pareil propos a été tenu par quelque mauvais sujôt, comme il s'en trouvait un certain nombre dans cette troupe, parmi d'excellents soldats. Mais ce qui est positif, c'est que la balle fut immédiatement extraite par le chirurgien-major, M. Michot, qui me la confia quelques heures après. C'était bien une balle de fusil à aiguille et non de chassèpot, et les détails que le chirurgien nous donna sur la direction qu'elle avait suivie, prouvaient que le coup avait été tiré de haut en bas et non horizontalement.

Les habitants d'Etrépagny ont conservé un souvenir ineffaçable de ce carnage nocturne, de cette obscurité profonde, que sillonnaient (à et là des lueurs de coup de feu pareilles à des éclairs, de ces détonations semblables à la foudre et plus meurtrières, de ce tumulte continuel d'imprécations, de plaintes, de chocs et ^de piétinements sourds, sur lequel planait de temps à autre l'appel énergique et réitéré des officiers français : En avant ttt

En remontant la Grande-Rue, nos soldats entrevirent une masse qui semblait faire tache dans l'obscurité. C'était l'artillerie ennemie , auprès de laquelle ils avaient passé sans le savoir, car elle était remisée sur une petite place qui se trouve derrière la halle, et n'est séparée de la Grande-Rue que par une seule rangée de construction. Réveillés par la fusillade, les artilleurs saxons se mettaient à leur tour en mouvement pour fuir. Aucune réponse n'ayant suivi notre Qui vive ! nos gens firent une nouvelle décharge, qui aballit chevaux et artilleurs, et s'emparèrent de deux caissons et de Tune des pièces. L'autre avait fait demi-tour par une rue latérale, et put s'échapper en descendant tlu côté de la gare. Toutes deux étaient chargées ; l'affaire aurait pu devenir bien autrement meurtrière pour nous, si ces artilleurs, qui se trouvaient placés entre l' avant-garde et le reste de la petite armée française , avaient compris l'avantage de cette situation, et balayé la grande rue par une double décharge, en amont et en aval. Cependant on commençait à se reconnaître.

L'affaire s'était engagée d'une façon si imprévue , si bizarre, que le centre de la colonne française et l'artillerie avaient dû d'abord s'arrêter à l'entrée du bourg. De plus, il faut bien le dire, les échauf*

fourées neetames deee geare'^sotitt^m r«éoutSble épreuve pour les troupes les plus^ solides. Aussi, le fracas des premières décharges avsfit ckccasiorlné une vive émotion parmi < les pi as novices d'entre nos jeunes soldats. Gependaut les mobiles 'de la Loire «et de la Seine-Iftférieirreîfireôtfeoilae contenance. Les premiers ne tardèrent pas à pénétrer dans Tintérieur du bourg,' et se remîretit éti*do«munication avec les soldats de la ligne. Les uns et les autres commencèrent :à fouiller les tnavsoAs , à faire des prisonniers. Nos soldats étaient' seeamiés dans cette recherche »par/M. Lecouturier, entrepreneur • de travaux à ^ Flcury-^sar^AfiéeUe , qui accompagnait la troupe» €omme volontaire, <et par des francs^tireurs dW'pays voistn , '^Hinnâis&ant également bien les tonalités t(l).BlU6leiirs Allemands, qui essayaient encore 4e i^é^terdanis les maisons» furent passés 'par4es1armes*,^^lm d'eux,

.(1) Ces- francs-tireurs, ,qui d'^y^ord . faisaient partie des troupes envoyées du côté des Thilliers, avaient ensuite rejoî^t'la «Colonne prltfcipkle. 'Plti^ears t-éâdirèiit de * bons services,: notammentie t»mindfiââat$ dfSiàtrés'giférFfiljrèrent principalement contre-les ^reliefs dasonper de' r«nneiiiil..lln capitaine de la Seine-Inférieure, chargé d'explorer une maitson éitaée dans une ruelle écartée , y trouva, au lieu de Saiôûs,:des frâncsJtireûrs^^felstoy^tit délk.'iTaer pocûia H

un officier, fut tué par M. Lecouturier, quUl aiait blessé à la main d'un coup de sabre. Ce citoyen a élé justement décoré à cette occasion , mais des journaux se pressèrent trop de citer son nom, et, quelques jours après, le vandalismB des Prussiens lui fit chèrement expier sa belle conduite.

Le nombre des prisonniers eût été bien plus considérable, si Ton avait pris la précaution de cerner le pays, ce qui eût été facile avec le nomljre de troupes dont on disposait. Mais personne n'avait encore une idée bien nette de la situation des choses, non plus que de la force de Tennemi. On craignait qu'il ne se produisît, par quelque voie transversale, un revirement offensif dont l'effet aurait pu être terrible au milieu de la cohue qui encombrait la rue principale.

Cependant \e général avait enfin reparu. Après avoir couru fort loin dans la direction de Gisors , il avait fini par s'inquiéter de ne recevoir aucune nouvelle de ses deux colonnes auxiliaires, et da voirque la principale ne le suivait pas. Aussi .tl commença par se plaindre de ce qu'on l'iavait abandonné. Il fut bientôt au courant de la situation, !Qt dirigea lui-même l'attaque définitive da la. mairie et d'une auberge située en fece, où était, disait-OQ, installé l'état-major saxon. Tout ce qui se trouvait

dans ces deux maisons fut tué ou pris. Le général fil alors entrer dans le bourg les mobiles de la Seine-Inférieure qui formaient l'arrière-garde. C'était la seule troupe qui fût encore « dans la main » de ses chefs. L'exécution de cet ordre , transmis au milieu de l'obscurité et d'un tohubohu indescriptible, ne s'opéra pas sans difficulté. Le capitaine de frégate qui commandait en second, homme d'ailleurs intelligent et brave, mêlait par habitude des termes maritimes à ses commandements ; ses tribord et bâbord ! diversement interprétés, ajoutaient encore à la confusion. D'autre part, le commandant de Tartillerie, resté en dehors de tout ce mouvement, immobile à rentrée flu bourg avec une longue file d'équipages , était fort inquiet de voir s'éloigner la seule troupe qui pût lui servir de soutien au besoin , et s'efforçait de la retenir. Enfin, différents officiers d'étatmajor prétendaient régler la marche, sans se mettre d'accord dans leurs injonctions. L'un des capi* taines de la Seine-Inférieure m'a raconté que pendant cet imbroglio il avait reçu coup sur coup de vives objurgations , d'abord parce que sa compagnie se trouvait en avant de l'artillerie, ensuite parce qu'elle se trouvait derrière, sans pouvoir démêler, dans les ténèbres, de qui émanaient ces

~ IftS .

prescriptions eontradictoires , ni par conséquent

à laquelle il fallait déférer.

Tout a une fin dans ce monde « même le désordre. Une partie.de ce bataillon de réserve prit part à Texploration des maisons, et ramassa encore des prisonniers. « Le reste traversa le bourg dans toute sa longueur, franchissant de véritables barricades d'attelages renversés et de chevaux tués ou mourants (1)' »

Cette troupe se trouvait donc reportée à Tavantgarde, et ce mouvement semblait annoncer l'intention de continuer la marche sur Gisors. Aussi le désappointement fut extrême parmi ces jeunes soldats, quand, un instant après, le signal de la retraite fut donné. Un des officiers demanda à haute voix « quel était l'imbécile qui avait donné ce ordre? — C*est moi, dit tout auprès de lui un< voix, c'est votre général. » Celui-ci s'abstint avec raison de relever ce propos malséant. Il convenait d'user d'indulgence pour ceux qui aspiraient à aller en avant, alors que d'autres manifestaient des dispositions toutes différentes.

Le général ne prenait ce parti qu'avec une vive répugnance. A vrai dire , la poursuite de l'entre-

(1) Historique du î» bataiîfôn de la Seine-Inférieure,

prise sur Gisors était devenue bien difficile , sinon impossible. L'avantage de ia surprise était absolument perdu, non-seulement parce que les fuyards d'Etrépagny avaient déjà dû donner Talarme, mais à cause de Téchec complet de' notre colonne de droite du côté des Thilliers , échec dont on venait précisément d'avoir la nouvelle. De plus, nos troupes , bien que victorieuses , se trouvaient dans une étrange confusion; on n'avait sous la main aucune réserve dans l'hypothèse d'un retour offensif de l'ennemi. Dans cette situation, il parut nécessaire, non-seulement de renoncer à se porter en avant, mais d'abandonner de suite Etrépagny et de faire rentrer les troupes dans leur» cantonnements.

La plupart des relations publiées d'abord sur ce combat rivalisent d'inexactitude. Mais, à tout dictateur tout honneur! La palme revient à l'auteur d'un ouvrage écrit sous l'inspiration de M. Gambetta. Dans ce livre, qui a la prétention d'être sérieux, nous avons lu avec stupéfaction les lignes suivantes : « Le 29 novembre... une colonne venue de Rouen... rencontra l'ennemi retranché dans le village d'Etrépagny. La lutte fut très-vive. Nos soldats, en grande partie des mobiles, montrèren

■ ^■•^mm

une grande intrépidité. Malgré la qualité m- . férieure de leurt armes, il$ dirigèrent un tir trèsefficace... Mais ce succès ne put prévenir de fâcheux événements dans la direction de Rouen à Amiens (!!!)»( La guerre en province, p. 2 10.) Il y a là plus d'erreurs que de mots. Bien loin d'être retranché, l'ennemi ne se gardait même pas. Les soldats de la ligne, qui seuls furent sérieusement engagés, étaient munis d'excellents chassepots, dont le tir était d'autant plus efficace, qu'iLavait lieu à bout portant... C'est en écrivant ainsi l'histoire que M. Gambetta et ses auxiliaires se consolent de leur disgrâce, comme Napoléon promettait de le faire en 1814. Pourvu que ceuxlà n'aient pas aussi leur retour de l'île d'Elbe !

II est à remarquer aussi que, dans les premiers récits de ce combat, on parla très-peu de la troupe de ligne, probablement parce que c'était elle qui avait fait presque tout. Sic vos non vobis ! Cependant, le général lui-même a proclamé, un peu plus tard, dans une lettre écrite à l'occasion de la fameuse polémique sur l'occupation de Rouen, < qu'il avait enlevé Etrépagny à la tête du bataillon UoMS^ei (lettre du 3 janvier 1871). Cette assertion est rigoureusement exacte; seulement il con-

— we -

Tieadrait d'ajoater qiu Id {psnérel précMsit si troupe d'un peu loin (1).

La Grande-Rue, encombrée decadatres d'hdolraes et de chevaux, présentaH, aux premièeec lueurs du jour, un spectacle dont nos sâïdats einmêmes furent éouis. Quelques heures après, le cbirurgimde la troupe de ligne, qui avait assise à la bataille de Seâan et à Mea d'autr», me disait n'avoir jamais rien tu de slhid«uK qu« cette boucherie d'Etrépagn}'. Rarement, en effet, on a l'occasion de contempler une pareille accumulation d'horreurs dans un espace aussi resserré. Sur les deux pentes, dans toute la longueur du bourg, le sang coulait littéralement par ruisseaux. Le» devanture» des maisons étaient aussi criMées ào balles et de coups de baïonnettes qiie l'o4it été, au mois de mai dernier, certains quartiers de Paris. Les habitants, encMe pâles des émotions de la

(I) J'ai eu connaissance du rapport particutier d'uA des principaux aCleurs de ce combat. Son langage était celai d'un soldat qui, comme le Burrhus de Racine, sait mal farder la vérité. Tout en insistant aree raison sur la fonguense valeur du géuéri^, on ne pouvait disiimular ^ne ceUe fougue, toute naturelle chez un ancien eolonel d* spahis, l'avait entraîné trop loin tout d'abord, si bien que U mineure p&rtie dé rengagement avEcK ea lieu en boo et à son insu.

nuit, s§^ réjouissaient pourtant de la victoire. Ils étaient loin de prévoir les représailles que leur préparait lara^o desTàincus.

Les premiers rapports évaluaient la perte des Saxons à 200 hommes tués, blessés et prisonniers ; mais, quelque temps après, des officiers prussiens qm ne semblaient pas trop affectés de la mésaventure de leurs bons alliés, m'ont assuré que ceux-ci avaient souffert bien davantage (1). Outre le canon et les deux caissons, nos soldats firent une ample récolte d'armes, de munitions et de che^ vaux.

Parmi les officiers blessés et prisonniers figurait le comte de Relier, officier supérieur dans le régiment de cavalerie dont deux escadrons venaient d*ôtresi maltraités.

Nos mobiles eurent un homme tué et quelques blessés. Quant au bataillon de marche, sa perte officiellement constatée fat de 1 2 hommes tués et 39 blessés. Mais elle dut être plus forte en réalité, carTeffectif de cette troupe, qui était de 1,170 hommes avant le combat, était tombé à 1^069 quelques jours après, et habituellement, ce ûf^est

UJt Vinkgt-cteux offlciers et sous officiers saxons » toâs i Etrépagny, forent enterrés le surlendemain dans le cime* tf9f9 A Oftors.

pas à la suite d'un combat heureux quMl sa produit des désertions.

On dut laisser à Etrépagny plusieurs blessés non transportables, notamment le capitaine Ghrisostôme. Pressentant le retour des ennemis, il conjurait ses camarades de Tenlevar, dût-il eipirei* pendant le trajet Il ne mourut que le surlendemain, et la maison où il agonisait faillit être incendiée, malgré la protection du drapeau de Genève. Comme bien d'autres Français dans cette année néfaste, l'infortuné a dû regretter d'avoir trop vécu de quelques heures !

En résumé, l'ennemi, encouragé par une longue impunité, était venu, sans aucune précaution, faire étape tout près de nos cantonnements qu'il comp* tait insulter le lendemain. Cette entreprise se croisait avec celle, absolument semblable, du généralfrançais. Celui-ci ne s'attendait pasplusà trouver les Saxons en force à Etrépagny, qu'eux-mêmes à l'y voir venir. La surprise fut donc réciproque ; elle aurait pu être autrement désastreuse pour les Allemands, si l'on avait pris de meilleures dispositions de notre côté, où pourtant les avertissements n'avaient pas manqué. Elle aurait pu, au contraire, tourner à notre détriment si l'ennemi avait eu plus de présence d'esprit, et si notre

avaDt-garde avait été moins solide et moins bien commandée. Enfin, la retraite trop précipitée des vainqueurs eut, comme on va le voir, des suites désastreuses.

»'VMAA/WM

INCENDIE D'ÉTRÉPAGNY,

Le 30 novembre, nous éprouvâmes quelque désappointement en voyant reparaître , vers sept heures du matin , nos soldats de la ligne que nous croyions maîtres de Gisors. Cependant nous fûmes un peu consolés par le récit de leurs prouesses. Ils rapportaient des témoignages non équivoques de victoire : lances, casques, sabres de cavalerie, fusils à aiguille souillés de sang. On nous amena même, dans la journée, un des caissons d'artillerie capturés.

Parmi ces dépouilles opimes , figurait un volumineux paquet de lettres trouvées sur les morts de la nuit , et dont on me pria de faire le dépouillement. La plupart étaient écrites par des femmes.

naturrilement inquiètes de leurs maris, impatientes du retour. L'une d'elles se plaignait naïvement de la fraîcheur dés nuits solitaires, mich friertt Pauvre veuve ! Une autre avait envoyé la photographie de sa petite fille. À ce portrait était jointe une liasse considérable de lettres de la même écriture. Eveillé par la fusillade, le mari achevait de s'habiller quand un sergent de la ligne était entré dans la chambre. Le Saxon serrait d'une main le précieux paquet sur sa poitrine et saisissait de l'autre son revolver; un coup de baïonnette l'avait cloué à la muraille

Une certaine Augusta, très-romanesque, racontait longuement à son mari un rêve qui la harcelait depuis plusieurs nuits. Comme la Lénore de Burger, elle assistait au retour du» régiment et guettait de rang en rang, avec une impatience fiévreuse, et toujours vainement, hélas! le visage du bien-aimé. Puis, au beau milieu de cette effusion poétique , intervenait brusquement l'annonce d*un envoi respectable de victuailles , jambon , sucre , confitures, etc. Voilà bien les Allemandes, faisant volontiers marcher de front , au pas gymnastique , Tappétit et le sentiment!

D- autres épouses accusaient réception der missives chargées. Cet argent leur avait fart grand bien.

va la misère qui régnait dans le pays. Je trouvai, en effet, des reçusde UFelàpost^ qui prouvaient que ces braves Saxons envoyaient très-règulièrement à leurs familles le montant de leur solde et même quelque chose de plus , sans doute une partie du butin . Ce détail refroidit quelque peu mon intérêt pour ces victimes de la guerre.

Je trouvai aussi des livres de prières protestants et catholiques, quelques-uns tout ensanglantés, et plusieurs de ces livrets réglementaires intitulés < guides dû soldat allemand en France », imprimés à Berlin en 1870. Ce livret contient les phrases nécessaires pour formuler les injonctions relatives au Jogement, a la nourriture, aux réquisitions, etc. En regard de chacune des phrases françaises figuraient, en lettres allemandes, des indications souvent bizarres de prononciation. Plusieurs de ces interpellations franco-tudesques n'avaient rien de gracieux. Dans le chapitre intitulé ■ chez le maire » (pron. mâr), je remarquai celle-ci : « Ne mentez pas, ou tout de suite je fais fusiller vous. »

Les premières feuilles du carnet d'un sousofficier, contenant des indications de montres à reporter, de pendules, à régler dans le quartier des Halles, m'apprirent que cet individu était employé avant la guerre chez un horloger de Paris. Proba^

btement, ^es camarades comptaient sur lai pour fes renseigner' sur les bonnes occasions, en fait de pendules! Enfin, je trouvai dans le portefeuille d'un des canonniers la copie d'un horoscope annonçant quMl échapperait à tous les périls et reviendrait sain et sauf, avec une /lonn^t^ fortune.

Je fus frappé d'une circonstance qui a de Tintérêt pour Thistoire générale de la guerre. Ces soldats, tués à Eîtrépagny, avaient fait partie des troupes employées dans les premières semaines à Tinves^ tissemenl de Paris. Plusieurs femmes, répondant à des lettres qui remontaient à ce temps-là, s'apitoyaient beaucoup sur les privations que leurs maris avaient à endurer, notamment la rareté et la mauvaise qualité des vivres. Ces correspondances étaient antér^ures à l'occupation de la ligne de l'Epte et, par conséquent, à l'époque où les assiégeants avaient commencé à s'approvisionner dans nos* campagnes normandes. On voit par là quelle faute on avait commise en leur abandonnant si facilement la clef de ce grenier d'aborfdance !

Danstoutes ces lettres, il n'était question ni de politique, ni de la marche des opérations, mais seulement d'affections intimes et d'affaires de famillo. Quelques tendres épouses se permettaient seulement de dire, de temps à autre, que € ces

FrffiSçais étÀièAt un bî«n affreux pettple ! fabMcheU" Kche$ vdkj. » Leurs aïeules ne disaient pas tout à fait la même chose après léna, quand un contemporain irrévérdntieux compatait les belles Saxonnes à des fruits mûrs tombaùt d'eux-mêmes dans les bras du vainqueur! Toutefois, il était facile de voir que la guerre aurait déjà été finie depuis longtemps, si cela n'avait dépendu que des Allemandes.

On voyait bien, cette fois, qu'il ne s'agissait pas d'exploits fantastiques, comme ceux de certains francs-tireurs. Les soldats se flattaient d'avoir infligé à l'ennemi une leçon qui l'empêcherait de revenir de longtemps dans nos parages. Cette illusion ne dura que quelques heures. Dès la chute "du jour, ^ lions vîmes, l'atmosphère s'éclairer daiis la direction d^Etrépafgny, et cetteréverbération lugubre de l'inuendie m prolongea pendant; la nuit entière.

La débâcle des Saxons avaît é<é complète, tîeux qui 'avaîent-osquïvé • les Techerches de'Tiûs soîdats s'étaient éparpillés dans toutes les directions. Plusieurs, fofyaftt'à travers champs et toutià^faît dédorientés, vinremt dans des communes voisines demander la route de Gisors ou celle des Thilliers, Quelques-uns furent remis 'bénévolement dans: le bon chettnn, d'autres poursuivis et arrêtés par les

paysans. Ceux qui avaient pu gagner directement Gisors y donnèrent Talarme, vers deux heures du matin. Ils croyaient que toute l'armée française les suivait de près, et que son attaque allait être secondée par la population de la ville. Plusieurs coururent chez le curé, le contraignirent à venir lui-même leur ouvrir Téglise, où ils s'imaginaient trouver du monde embusqué. Ils coupèrent les cordes des cloches, de peur du tocsin , et gardèrent le curé pendant plusieurs heures comme otage. On sait trop bien que le renouvellement du système des otages est d'importation aîleipande, de même que celui de Tusage incendiaire du pétrole...

Mais quand parut le jour; quand les vaincus eurent acquis la certitude, non-seulement qu'on ne les poursuivait pas, mais qu'on leur abandonnait le bourg témoin de leur défaite , ils ne songèrent plus qu'à la vengeance.

Ils prétendaient avoir été trahis par les habitants, ce qui était absolument faux. Ils n'épargnèrent pas les mensonges pour accréditer cette opinion parmi leurs camarades qui n'avaient pas assisté à l'affaire ; et, pour se disculper aussi du reproche de négligence, ils affirmèrent « que, nonobstant les précautions les plus minutieuses,

toutes les issues avaient été instantanémeot occn" pées : qu'au même moment , de toutes les maisons, qui, contrairement aux habitudes, se trouvaient éclairées, un feu des plus nourris avait été dirigé contre eux, dans les rues, dans les cours et les écuries... » Ils racontaient aussi que « tous leurs logements avaient été envahis à la fois, ce qui prouvait clairement que les ennemis ne venaient pas seulemeût du dehors, mais se trouvaient en partie dans le village même, où on les avait cachés; qu'il y en avait même dans Téglise, enfin, qu'aietant qu'on avait pu en juger, les habitants avaient pris part au combat. ^

Voilà ce que croyaifou affectait de croire , dans les premiers moments, TofiBcier du 12® corps que lîous avons déjà cité. Il tenait ces détails apocryphes de Tun de ses collègues échappé au désastre. « Aussi, ajoutait-il, c'est ajuste titre que ce bourg a été brûlé le lendemain ! »

En effet, il y avait à peine deux heures que notre arrière-garde avait évacué Etrépagny, quand les cavaliers saxons y rentrèrent, au nombre d'environ cent cinquante, pour accomplir leur odieux projet. Ils saccagèrent et incendièrent en entier cinquante- trais maisons , celles dont ils soupçon n'aient plus particulièrement les habitants d'aVoir

sigi]ialé;rarTivée de laitrpuive saunoe, pri&^partaa CGivibat . ou. CQACQwa à. faire des prisonoler^

P]Vi^ieors.de.ces« habÂtaats,, parmi lesquels il sa trO^Y^.dçg .viçUlards,pIui$ que septuagénaires, îxx^ reut, conduits en ra^9 c^ipo^agne et tçau^,ep;rie$-» peçt, le sajjr^e ou le.pistplef.. suit I^ Spr%Bp, tw4i»î qoJoA, s5iGc^geait tout, cbe^ eujf^e^t. qp'ou y ni^it; le feu. On nele§ Ij^içsa, libreis q^'a^rès; que Tei^r . l^ra^ejoent eut . acquis . une force irrésiistible. Il y. eut des maisons, où les incendiaires reprirent jus-, qu'àr trois, fois leur œuyre de. desjtructiop. Uae^ f^rme, située à TexU^émité du faubotirg dq^cdtté dj^ Gisors, fut brûlée avec tout, squ: b^t;aiil, son§ \^ yeux du fermier, tenu en, joue par Qe3.f^rie^x. Dans une autre, ils,S:efi^pc^rèr^Qt d^. huit chc^YA^^i et tuèrent le nçu,yi^%e.. Le pillage,, ei^, efl^l, noi^ur-T, chai^t de.p9:ir ayec l^destr^ptipn : opi brjsait les. glaceS(Scel)ées, les lambrjis, les^ gro^ mQ^ibles^ qi^is on accaparait soigneusement les objets, j'ort^ifs», €^t, cômn^e, bien on pe^nse, les pendules, n'étst(ip);j^as oul?liées, EupR,. plusieurs notables furent, ma^rtraités^, emmenés commue, ol^ges et, durent , ra^h^çf.. chèrement leur liberté.

Parmi lesi ma^p^s.cpn(}aii\tté.es figura^it, wnQ.aUftj. bulance coAte^ant des. bles^^j^s dvi eomba^. 4ç^.la^ nuitjt celle,où se mourait. Iç.cipitaiaq Chrispsl^pift.

Elle fui prjésenée,, grâce au dévoûtûent d'uM religieuse dont l'attitude et les. insljtnoas éjwirent ces forcenés. Ils eprent tout. lieu dlèjre satisfs^its,, car le désastre surpassa lejurs espéra,nces. Une véritable tempête concourait aux progrès de. l'embrasement , obte^iu , suivant l'usage; de: ce?. djg,nc$ initiateurs de nos commuueui^, aç i^oy.en de paille, imbibée. de pétrolp. An^si pluçieurs^ maispqs^ qui ne figuraient pas sur le progran^ne^de destruction ,. furent consumées ou gravement endppamagées.I^ feu se communiquait par les.bàtiinents d'exi)l9Jt2ir lion, par les fournils, les celliers, les bûchers. Un. mois après, une épaisse fumée se dégageait encore çà et là de ces décombres ensevelies, sous la neige

Les pertes subies par les habitapts de ce bourg de 1,600 âmes ont été évaluées ofiicieUement , après mûr examen , à près d'un million (941,016 fr.).

Jamais je n'oublierai le spectacle sinistre que nous offrit, pendant la soirée du 30 novembre et la nuit suivante, ce malheureux pays brûlant à Thorizon. Nous distinguions parfaitement, dans une vaste auréole, quantité de foyers ardents, dont les flammes ondoyaient au souffle d'un ouragan glacial.

Le lendemaiD , un télégramme officiel doqs apprenait que M. Gambetta avait triomphalement annoncé, du balcon de THôtel-de- Ville de Tours, la délivrance d'Etrépagny !

Cet acte de vandalisme ne tarda pas à être sévèrement jugé par les Allemands à jeun . Un des chefs saxons, le comte de Keller, paraissait sincèrement affecté de la conduite de ses soldats. II est vrai que cet officier, grièvement blessé , était alors en^ notre pouvoir. Peu de jours après la conclusion de la paix, des officiers supérieurs prussiens, de passage chez moi, m'avouèrent que plusieurs de leurs compatriotes improuvaient ce qui s'était passé à Etrépagny. Ils ajoutaient que, depuis ce temps, on avait infligé aux Saxons, dans Tarmée prussienne, le sobriquet significatif de Meisterzenger (maîtres brûleurs). Il y a là un jeu de mots facilement compréhensible pour les personnes qui connaissent la langue allemande. Le mot meisterzenger se confond presque, dans la prononciation, avec celui de meister singer^ titre d'un opéra non moins célèbre qu'incompréhensible du maestro de l'avenir, Richard Wagner.

Nous croyons utile de rapporter, à cette occasion , le jugement qu'a porté sur les exécutions

de ce genre f un des meilleurs écrivains militaires de rÂIlemaghe, le colonel Rustow, dans son histoire de là guerre de 1870. Ce jugement est ^'autant plus remarquable que toutes les prédn Sections de cet officier sont pour la Prusse, bien quMI n'appartienn^pas à Tarmée prussienne.

M. de ïlustow a exprimé son opinion à ce sujet à propos de caqui s'était passé à Âblis, du côté de Vendôme. Dans la nuit du 8 octobre, un escadron de hussards avait été pareillement surpris et détruit dans cette localité. < Le lendemain 9, dit M. de Rustow, le bourg d'Ablis, dont les habitants étaient présumés complices, fut incendié de sang froid, et suivant toutes les règles de Tart (des incendies), KunstgerecM. Ce fut la première application du système de terreur dans la conduite de cette guerre fSchreckenskrîeg) » .

Après avoir essayé de justifier ou du moins d^excuser quelques actes antérieurs de môme nature, commis dans ^effervescence de la lutte, comme les horreurs de Bazeilles, M. Rustow poursuit ainsi :

c Quant àTincendie d^Ablis et autres exécutions semblables ordonnées» accomplies à tête reposée, alors que toute résistance avait cessé, c'est tout àutrô chose, et notre appréciation ne saurait être

la même. Ces exécutions n'ont été que trop fréquentes pendant cette guerre. On a pratiqué sans scrupule un système de répression qui n'est pas sans analogie avec celui qu'avait adopié César dans la conquête des Gaules, alors que, 'çar climence^ il se contentait de faire coup or la main droite à dçs milliers d'homme?, coupables .d'avoir combattu pour défendre leur liberté. '

«*J'ai cherché dans l'histoire militaire quelque circonstance où Ton aurait obtenu des résultats satisfaisants par l'emploi de tels moyens. Je n'en ai trouvé aucune. Dû temps du premier Empire,

le fameux général Manhès lui-même ne réussit

qu'imparfaitement en Calabre, et pourtant il opérait sur un théâtre restreint, œntre de véritables brigands. Napoléon n'a pas été plus heureux en Espagne . . .

» Jt suis profondément convaincu que les soldats allemands, chargés de pareilles exécutions, n'ont obéi qu'à contre-cœur ? En incendiant de sang-froid des villages désarmés, plus d'un a dû penser à sa chaumière natale. . .

c Je 6rois même que les officiers supérieurs qui avaient à donner de ces ordres, ne l'auront fait qu'avec. répugnance. On s'imaginait que ces mesures produiraient un effet salutaire , c'était

une profonde erreur. D'abord, il est prouvé que ces actes de vandalisme exercent une influence funeste sur le moral des meilleures armées. Les hommes s'habituent aisément au mal, et le soldat pourrait bien recommencer de lui-même en Allemagne ce qu'on lui a commandé de faire en France... En second lieu, un,système pareil suscite des haines irréconciliables ; il ne saurait conduire à une paix durable, mais seulement à un armistice forcé... Non, un peuple civilisé ne saurait jamais trouver son profit à en détruire un autre ! »

Les Allemands, grands maîtres en fait de surprises, agissent au rebours du précepte de l'Evangile ; ils ne souffrent pas qu'on leur fasse ce qu'ils font volontiers aux autres. Quand ils occupèrent la vallée d'Andelle, huit jours après l'affaire d'Etrépagny, ils montrèrent combien cette échauffourée leur tenait au cœur, par l'odieuse vengeance qu'ils tirèrent de M. Lecouturier, cet entrepreneur de Fleury qui avait pris part pomme volontaire au coup de main du ^9 novembre. Les premiers soldats qui entrèrent dans cette localité demandèrent tout d'abord la maison Lecouturier, menaçant de brûler le pays entier si on ne la leur indiquait pas. Dans cette habitation, récemment et richement meublée, tout fut brisé, lacéré, incendié. Les sol-

dats procédaient à cette opération avec le plus grand sang--froid ; ce n'était plus un acte d'aveugle emportement comme à Etrépagny, mais une consigne impitoyablement exécutée.

Quelques jours plus tard, l'un des officiers supérieurs qui avait présidé à cette belle oeuvre, en racontait stoïquement les détails à l'un de mes voisins do campagne, dont il était l'hôte. C'avait été, disait-il, un grand crève -cœur pour lui de faire détruire un si beau mobilier ; mais il avait des

ordres J'ai cependant quelque lieu de penser

que £e chef avait fait à son profit une exception à cette destruction générale^ en faveur de quelques-uns des meilleurs vins de la cave.

Il est bien à remarquer que ces derniers incen- ^ diaires n'étaient plus des Saxons, mais bien des | Prussiens de l'armée de Manteuffel, dont aucun ne se trouvait au combat d'E^répagny. Cet acte de vendalisme, conçu et exécuté de propos délibéré, était une nouvelle application du système de mise hors la loi édicté dès la fin d'août contre les Français non milHaireSy coupables d'avoir concouru à, la défense de leur pays. (Proclamation royale du| 28 août.) Nous avons déjà cité cet étrange docu-j ment à propos des exécutions de Bazincourt. Nous avons montré qu'il était en contradiction flagrante

avec les antécédents historiques de la Prusse elle-même, notamment avec les principes qui ont servi de base à l'organisation de cette fameuse landwehr de 1813, dans laquelle l'empereur d'Allemagne actuel a fait ses premières armes.

La catastrophe d'Etrépagny a été l'un des épisodes les plus déplorables de l'invasion. La conduite du commandant en chef français, dans cette occasion, fut Tobjet de reproches en partie mérités; on peut l'excuser d'avoir renoncé à poursuivre la marche sur Gisors, qui n'était plus à surprendre, mais on ne saurait que blâmer le brusque abandon d'Etrépagny. C'est en vain qu'on allègue, pour justifier ce mouvement malencontreux, le désordre dans lequel se trouvaient les troupes à la suite de cette mêlée nocturne, l'appréhension d'un revirement offensif qui les aurait surpris dans cet état. D'abord, des troupes se rallient, se reforment bien vite sous l'impression d'un succès. En second lieu, un retour immédiat n'était nullement à craindre. Les événements de la nuit avaient jeté d'abord l'ennemi dans un tel effarement, que, loin de songer à revenir immédiatement sur Etrépagny, il renonçait à nous disputer Gisors ! Rien n'aniorisait donc cette reculade précipitée de ' soldats victorieux, qui, d'un seul coup, rassura

les vaincus, et leur permit d'exercer d'atroces re-> présailles.

On pourra trouver singulier que leur conduite ait été improuvée par les Prussiens, qui u^e se faisaient pas faute de telles peccadilles. Mais' il importe de remarquer que les surprises d'Âblis, du pont de Fontenay, près deToul, étaient considérées par eux comme des actes de brigandage, parce qu'elles étaient l'œuvre de corps Jrancs. Celle d'Etrépagny, au contraire, avait été. opérée par une troupe de ligne : elle rentrait incontestablement, même au point de vue prussien, dans la catégorie des faits de guerre réguliers. Aussi l'incendie avait été allumé ah iralOj et sans ordres, par une poignée d'individus réchappes du combat. Si l'on s'était moins pressé de faire replier nos troupes dans leurs cantonnements où elles restèrent inutiles pendant trois jours, la réoccupation d'Etrépagny par l'ennemi, que la marche générale des événements rendait inévitable , aurait eu lieu du moins dans des conditions moins^iolentes. Une population inoffensive n'aurait pas été réduite à déplorer l'un des rares succès de nos armes.

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