L'OCCUPATION
Cependant on nous annonçait de grands événements; la sortie da général Ducrot, le passage de la Marne, coïncidant avec un nouveau mouvement offensif de Tannée de la Loire. Dès le 30 au soir, le général Briand, en revenant d'Etrépagny, avait trouvé à Fleury-sur^Andelle une dépèche de Tours, lui enjoignant < de former immédiatement une colonne pour marcher sur Paris. » Le Iwdemain, un nouveau télégramme réitérait cette injonction d^une manière encore ptas pressante. Les stratégistes de Tours n'avaient alors en tète qu'une idée, faire converger sur Paris, sans distinction ni délai , toutes les ressources militaires disponibles. C'est ainsi que, dans un des moments les plus critiques de la seconde guerre punique, quand Annibal menaçait Rome, un certain membre du sénat voulait appeler toutes les armées de la République au secours de la capitale. Heureusement ce donneur d'avis n'était point un délégué emnipotent} sa motion lui valut le sobric^iiet
iVAsinay parce qu'elle fut considérée cortime une véritable dnerie.
D'un autre côté, il est vrai, nous avions appris que Manteuffel venait d'occuper Amiens à la suite d'une bataille vivement disputée, bien que les Prussiens fussent au moins deux contre un. De leur propre aveu, < l'armée française du Nord comptait alors 35,000 hommes à peine, était très-faible en artillerie, plus encore en cavalerie. (Riistow, V, 31.) » La résistance n'en fut pas moins vigoureuse, surtout du côté de Villers-Bretonneux. Un des officiers supérieurs prussiens présents à ce combat, se trouvant quelques jours après dans nos environs, et voulant donner à ses hôtes une idée de la solidité des troupes auxquelles il avait eu affaire, frappait contre un mur avec le fourreau de son sabre, en disant : Français, comme cela !
L'aile gauche des Prussiens, cqmposée d'une partie des troupes de leur premier corps, menaçait Vilicrs-Bretonneux; elle fut prise en flanc et fortement ébranlée par les troupes françaises débouchant de Corbie. Les généraux prussiens furent obligés de fairo intervenir toute une. division de cavalerie pour na pas être mis en déroute. Mais sur l'autre rive de la Somme, vers Boves et
fai>y ,
Dury, DoUre gauche plia sou& l'effort du huilti^me corps prussien tout entier. No,tre ligne de défende se trouva ainsi entamée, ce qui ej^traina la retraite de Tannée entière et l'éTapuation 4' Amiens^
Une partie de cette armée se repliait sur Arras, l'autre sur Abbeville. < Le ^9 e); le 30, Manteuffel fit suivre les Français daas ^es deux djirectious par de faibles détachements, ta^adis qu'il se préparait à marcher sur Rouen avef le grçs 4e son armée, divisée en deux colonn^s^ Ce mouvement commença le 1*'' décembre, l^e buitièime corps s'avança par Poix, Forges et Buchy; le premier, par Ailly, Breteuil, lifarseille et Gournay. » (Rustpw, V, 32.)^
Ce mouvement tournant 4lait iacile a prévoir depuis la chute de Metz. Il prenait à revers et allait rendre inutiJe^ tpus les tTav^mx de défense accumulés depuis guelquçis semaines sur les coteaux d^ l'AndiçUljç^ dans l'hypothèse invrats^whlahlf d'une attaque sérieuse de ce côté.
I^urmi ce? tr^van», dont j'ai oublié de parler, il y en avait de piarfaiteQen(.^up^flus^ et môm<e de ridicules. Ainsl^ ^r la route d'^ouis à Magny^. en av^nt du b^eau de Mus^grps , on avait fait
des barricades avec des arbres, sans remarquer
au'à droite et à g^uçb» 4e Tot^^A^e, le tarr^if» était
uni comme la main. On avait aussi pratiqué, aux diverses issues d'Ecouis, des coupures qui ne servirent qu'à détériorer quelques véhicules français. A quelques kilomètres en arrière, des chevaux de frise des tranchées, se reliant au poste de Cressenville et aux bois de Bàcqueville et de Radepont, défendaient l'accès de Grainville, village situé en avant et immédiatement au-dessus de la vallée d'Andelle. Cette position, bonne contre une armée débouchant de Rouen, n'est pas tenable en. sens inverse. Les troupes qui auraient essayé de s'y maintenir contre une attaque de front un peu sérieuse, auraient été infailliblement culbutées dans cette espèce de précipice. Au contraire, le rebord opposé de la vallée offre de grands avantages pour la défense contre une armée venant de Paris. Mais les travaux qu'on avait faits de ce côté n'étaient guère mieux entendus : les ouvriers qu'on y employait étaient les premiers à s'en moquer. Je me souviens qu'allant un jour à Rouen, je m'étais arrêté pour contempler une espèce de saut-de-loup que l'on creusait au-dessus de Fleury. L'un des terrassiers me dit : « Nous faisons là un trou, jusqu'à ce que l'ordre nous vienne de le reboucher. »
La manœuvre pourtant assez simple de Man-
iSdK3i
teuffel avait mis complètement en défaut la sagacité militaire de c l'homme de Tours. > Après la bataille de Villers-Bretonneux, il avait cru d'abord que ce général lançait toute son armée à la poursuite des troupes qui venaient de lui céder Amiens. Quand il apprit le mouvement rétrograde des détachements prussiens qui avaient simulé cette poursuite sur Arras et Abbeville, puis l'évacuation d'Amiens par le gros de Tarmée ennemie, il ne manqua pas de s'imaginer que ce changement de direction était déterminé par un 'ordre précipité de rappel sur Paris. En conséquence il s'empressa de télégraphier le 1 •" décembre, d'abord au commandant de l'armée de Rouen, puis à tous les préfets, qu'Amiens venait d'être évacué par suite des combats livrés sous Paris, que, de ce côté, comme de partout, les forces allemandes se repliaient précipitamment sur Paris (1). Le 3, il
(1) La longue dépêche, adressée aux préfets, est un doctiineDt de haute curiosité : « Etrépagny a été enlevé aux Prussiens, Amiens évacué j)ar suite de la bataille de Paris. ~ Qui donc douterait désormais de Tissue finale de cette lutte? Les Prassiens peuvent mesurer aujourd'hui la différence qui existe entre un despote et un peuple armé... Ce sera Féternel honneur de la République d'avoir rendu à la France le sentiment d'elle-même, de lui avoir ramené l'honneur, la discipline, la victoire. »
télégraphiait de Ifëôhef à sfes préfets, sans oublier eelui de la 9éme^<4nférrent«, que < le mouvement de retraite de rennettS dans le Nord paraissait se prononcer. * Ce t^fégramme , monument de fe Sincérité ou de 11 perspicacité du (fictateur, fût affiché à ftouen, la veilie^e Tentréie des Prussiens ! Tandis que iMmagiïiation de ^organisateur du désarroi national escomptait ainsi les s(uccès ^rôsumés de Ducrot et de d'ÀttrelléS; ses cascade^ stratégiques réagissaient d'une tâç(m désastreuse sur les dispositions de nos autorités militâ,ires. Ainsi, le f»* décembre, tandis que les Prussieûs quittaient Amiens cÉi etfét, mais pour maircfaer sûr Rouen et non sur Parte, le commandant Rousset receTait chez moi, veW ùMe heures du soir, un loft'è téiégratmme^ qui \\A 'prtsdrivait de requérir toiiteâ les- proche»^» prîtes et bnduétttes du pays, dé commencer et de poursuivre, sans- défsemparèr,des travaux de fortification de toute espèce, dMntercepter toutes les issues, ete. Des orâre& sem^ blables" étaiient adressés dans tous les eanton-^ nements voisins, comme si Ton eût redouté une furieuse attaque de Tennemi, en représailles de d« son éehec d'fitrépagny. En réalité^ ces prépa»ràtifs ostè^iisibtes de défeiise avaient pour but de dissimuler le très-prochain départ de troupes.
On songent. alors à les diriger sur Paris par la voie la plu? rapide, c'est-à-dire par le cheipiîi de rOiiest çm'i avait repris son service jusqu'à Vepnon, depuis qi?e nos troupes avaient réoccupé cette ville. Telles étaient réellement les dispositions prises et en cours d'exécutton^ coijforpjément ?tux ordres expédiés de Tours le 30 novembre, ordres que le dictateur Gambetta, avec sa h^utp intelligence de la guerre, maintenait encore trois jour^ après, malgré les instances réitérées des autprités militaires et civiles, et alors quç )es coloni]^es prussiennes touchaient déjà aux limitas de la Seine-Inférieure (1) !
Le 3 îiu matin, le ç.9.ipfla3.pdant Rouss^jt reçut donc l'ordre d'évacuer iiçp^é(Ji,atement Vefjcliv.es et de se diriger sur Fjeury, d'où sa troupe devait être transportée à Pont-de-l'Arcjj.e, et ensyi^, pensait-on alors, à V^rnon par la lign^ (îc rOuest.
Cette nouvelle nous causa d'abord plus ,^^ar tisfaction que d'inquiétude, bien que le dép^irt de notre petite garnison nous laissât à la merci des « maîtres tirûleurs » d'Etrépagny. M^is nous partagions encore pour quelques heyreç l^s illusion^
(0 On trouvera de plus amples détails à cç sjo^ei dans h chapitre suivant, consacré à Toccupation de Rouen.
officielles. Nous croyions, et cela était rrai à cette date, que ce mouvement se rattachait à Texécation des ordres pressants de rappel sur Paris. De plus, on affirmait que les Saxons venaient enfin d'être expulsés de Gisors. Je demandai en particjlier au commandant ce qu'il en pensait ; il ne me répondit que par un signe tristement négatif. . .
J'espérais pourtant, ou plutôt je m'efforçais d'espérer qu'on ne nous trompait pas tout à fait cette fois, que l'effort énergique, tentée par Tannée de Paris déterminait, dans ce moment même, un mouvement rétrograde des forces destinées à l'invasion de la Normandie.
Avant de donner le signal du départ, le commandant Rousset, montant un cheval pris à Etrépagny, parcourut les rangs de ses soldats rassemblés sur la place, et leur fit une chaleureuse allocution. Il les exhorta à se mettre, par la patience et le courage, à la hauteur des dangers de la patrie, à prouver aux envahisseurs que nous n'avions pas besoin, pour vaincre, de recouvrir comme eux à ces indignes moyens, l'incendie et l'espionnage ! Cette harangue vraiment militaire fut accueillie par des acclamations enthousiastes. Après avoir complimente M. Rousset de ce talent oratoire que je ne lui soupçonnais pas, j'accompagnai
les soldats dans la traversée du pays ; Téloge mérité du commandaut était dans toutes les bouches.
Nous ne pouvions voir, sans un sentiment pénible» s'éloigner nos derniers défenseurs. 11 y avait parmi eux de mauvaises tètes, des hôtes moins commodes que les mobiles. Mais plusieurs avaient figuré avec honneur dans les chocs terribles du début de la campagne ; ils avaient rapporté d'Etrépagny des témoignages assurés de victoires, avec eux nous nous sentions vraiment protégés ! Aussi, leur départ nous fit éprouver une sensation inexprimable de délaissement, de tristessse, comme si Ton eût senti s'en aller aussi quelque chose de la patrie.
Tandis que nous suivions du regard à travers la plaine, du côté d'Ecouis, les dernières ondulations de cette troupe en marche, d'autres habitants aperçurent, dans la direction opposée, une fusée s' élevant derrière la gare de Saussay. C'était évidemment le signal du départ de notre garnison, transmis par les éclaireurs ennemis. J'en conclus que nous ne tarderions pas à recevoir leur visite.
Le lendemain 9 en efTet, on signala, dès le point du jour, l'apparition de l'ennemi en force avec du caBOD. Un bataillon de mobiles de l'Oise, qui oc-
cupait encore Ëcouis, se porta aussitôt en avant avec un escadron de chasseurs et quatre pièces d'artillerie, et l'on échangea, pendant plusieurs heures , une canonnade et une fusillade assez vives, mais sans résultat. Le théâtre de cette escarmouche étant parallèle à notre village, nous n'en perdîmes aucun détail. Nous distinguions parfaitement la lueur des coups de canon, les nuages de poussière qui s'élevaient des sillons où les boulets venaient s'enterrer. De part et d'autre on tirait à peu près hors de portée. Nos troupes avaient l'ordre absolu de rester sur la défensive ; les Saxons, de leur côté, voulaient seulement s'assurer si Ecouis était encore occupé, et peut-être retenir, par cette démonstration, une troupe dont la retraite allait être sérieusement menacée.
Leur avant-garde s'était avancée jusqu'au village de Boisement, sur la route de Magny, et s'y était emJ3usquée de manière à faire au besoin un feu meurtrier sur les mobiles, qui, heureusement, n'allèrent pas jusque là. Mais elle eut elle-même à essuyer, sur sa gauche , la fusillade ,des francstireurs havrais, qui avaient monté du vallon d'Harquency par le coteau boisé de Léoménil, et qui tuèrent ou blessèrent une douzaine d'hommes.
L'artillerie ennemie avait pris pour point de
mire le yillage de Frénelles, entre Boisement et Ecouis. Une ferme, particulièrement signalée aux artilleurs saxons comme ayant été occupée plusieurs fois par nos troupes, reçut à elle seule huit
obus, qui firent plus de bruit que de mal. L'un de ces projectiles tomba sur le toit d'une élable à porcs, en effondra la majeure partie, brisa l'auge de pierre... Mais, par un hasard original, les habitants de cette étable, s' étant blottis d'instinct du côté opposé à l'explosion , furent retrouvés sains et saufs. L'un d'eux, toutefois, avait éprouvé une disgrâce analogue à celle de la jument de Tom O'Snanter. dans la fameuse ballade de Burns. Seulement , ce n'était pas une sorcière, mais un éclat d'obus qui avait radicalement supprimé la queue de ce quadrupède.
Le feu cessa de part et d'autre vers cinq heures de l'après-midi. .
Cette démonstration de l'ennemi ne s'accordait
guère avec la délivrance prétendue de Gisors, et
autorisait les plus fâcheuses conjectures. Mais
les événements suivaient leur cours avec une rapidité qui devançait toutes les prévisions. Dans la matinée du lendemain (5 décembre), nous apprîmes avec stupeur, non-seulement que nos troupes avaient quitté précipitamment Ecouis et .
tous les cantoonements voisiûs, mais que ToccupatioQ de Rouen par reunemi était imminente.
Elle eut lieu en effet le même jour vers deux heures de J'après-midi (1).
Ecouis avait été évacué la veille au soir. Ce départ immédiat avait été prescrit itérativement par deux télégrammes qui arrivèrent coup sur coup pendant qu'on se battait encore. L'ordre était si pressant, que ces jeunes soldats, après avoir passé toute la journée sous les armes, durent se mettre en marche sans dîner. Dans ce désaroi universel , le jeûne était à l'ordre du jour.
Ce brusque abandon de toute notre ligne de défense était le résultat inévitable de l'échauffourée de Buchy (4 décembre), et du mouvement tournant de l'ennemi par Forges et Gournay. La position de l'Andelle se trouvait ainsi prise à revers par des forces supérieures, et la retraite des nôtres aurait été bien autrement désastreuse si la division saxonne qui débouchait directement de Gisors, au lieu d'employer toute la journée dn 4 à tâter seulement nos avant-postes, avait poussé vigoureusement dès le matin sur Ecouis
(1) Cette occupation sera Tobjet d'un chapitre spécial.
et Grain ville. Tout ce qui se trouvait encore de troupes françaises dans la partie supérieure de la vallée eût été coupé et fait prisonnier.
L'excessive circonspection de l'ennemi atténua quelque peu les conséquences de cette série d'hésitations, de malentendus, de fausses mesures, dont la responsabilité première incombe à « l'homme de Tours. *
Nous restâmes deux jours dans un état d'attente anxieuse, dont rien ne saurait donner l'idée à ceux qui n'ont pas subi les mêmes épreuves. Un incident, minime en lui-même, redoublait encore l'effroi des habitants de ma commune.
Dans la nuit du 5 au 6, deux cavaliers couverts de manteaux semblables à ceux de nos chasseurs, yinrent frapper à la fenêtre de l'un des fermiers du pays, et lui demandèrent des renseignements sur les différentes troupes qui avaient tour à tour séjourné chez nous , francs-tireurs , mobiles et troupes de ligne. Ces individus parlaient bien le français, mais avec un accent allemand des plus prononcés, si bien que le fermier, qui n'était pourtant pas des plus fins, commença à soupçonner le lendemain matin que ces prétendus chasseurs pouvaient bien être des ennemis. Nous sûmes en effet, quelques jours après»
que deux c&yaliers saxons s'étaient vantés, dans nos environs, du succès dô leur reconnaissance nocturne à Verclives.
Un autre incident, connu de très-péu de personneSj m'inquiétait plus sérieusement. J'avais appris de source sûre que plusieurs éclaireurs saxons avaient exprimé hautement, dans notre voisinage, l'intention de venir rendre une visite des moins amicales au village d'où était partie là troupe de ligné qui les avait si bien arrangés à Etrépagny. Si odieuses qu'eussent été de telles représailles, les antécédents de l'eniiemi autorisaient à les redouter.
Enfin, le 7, vers midi, je vois arriver quelques lanciers saxons conduits par un officier. Ils firent halte sous mes fenêtres, justement à l'endroit où avait stationné, quelques jours auparavant, un de leurs caissons pris à Etrépagny. L'officier me dit en allemand que notre commune n'aurait à supporter ni réquisitions, ni logements militaires, mais que tout acte d'hostilité commis contre des détachements isolés qui passeraient sur notre territoire serait putiie, au minimuni, d'une anlende de milte francs. Cette immunité spéciale des charges de la guerre nous était accordée, me dit-il, en exécution d'ordres supérieure. Es Ut
befohlen! Il m'annonça aussi pour le lendemain le passage, sur la grande route, d'une forte colonne dirigée sur Ecouis.
J'ai dû peut-être ces ménagements exceptionnels au souvenir d'un travail publié trois ans auparavant sur la campagne de Sadowa, travail fait sur des documents de source prussienne, et qui avait été; à ce qu'il parait, plus* remarqué en Alle^ magne qu'en France (1). Peut-être aussi s'étaiton rappelé que mon beau-père, le baron Bignon, chargé de l'administration générale de Berlin et d'une partie de la Prusse conquise en 1806, avait fait preuve, dans l'accomplissement de cette tâche délicate, d'une modération et d'un désintéressement auxquels les écrivains allemands ont rendu
(f) La guerre de Sepi-Jours, campagne de 4866 en Allemagne. Revue contemporaine^ nos des 45 et 30 juin, 45 août et 30 septembre 4867. La conclusion de ce travail était que, <c nonobstant un préjugé trop accrédité en France, la victoire des Prussiens devait être principalement attribuée, non k remploi du fusil à aiguille, mais aux causes morales, à la vigoureuse organisation de tous les services militaires, au mérite de la direction supérieure, et enfin à Topinion que la cause prussienne était celle de la nationalité allemande: » Je disais en finissant : « Toute autre interprétation des résultats de cette campagne est fausse et pourrait^ à un moment donné, devenir dangereuse. » Je ne croyais pas moi*mème si bien dire; mais bêlas ! VofecUmaMi* in desettol.,.,
hemfiiage. Quoi quMl en soit, je dois dire <}aè cette promesse d'exemption a été tenue fidMe^ ment jusqu'à la conclusion de paix.
NoB Yoisins n'eurent pits le même bonheur.
Le 8, Ecouis dut donner Thospitalité à 3,000 {^rmh siens de l'armée de Manteuffel. Le même jour, vers midi, nous vîmes défiler dans la plaine les troupes saxonnes Tenant de Gisors, qu'on m'avait annoncées la veille. On remarquait, à la queue de ]a colonne, une voiture à quatre chevaux, laquelle ^n tenait non pas Micmac (Bismark) en personne, tomme l'assurait une bonne femme du pays, mais ie général saxon Senft de Pilsach.
Au moment où la tète de cette colonne arrivait à l'entrée d'Ecouis, soudain nous vîmes, de notre coteau, toute la troupe faire volte-face et retourner en toute hâte sur ses pas. On fut d'abord tenté d'attribuer ce revirement à un ordre de rappel sur Paris, provoqué par quelque grand revers. Là tause était malheureusement toute différente. Les Saxons avaient trouvé, à leur grand désappointement, des Prussiens déjà installés dans Ecouis, et les chefs des deux troupes ne se souciaient pas de les loger ensemble, vu le peu de sympathie qui règne entre ces deux catégories d'Allemands*
Les Saxcms rétrogradent donc pour aller
s-installer dans les villages les plus proches sur les deux routes de Paris. Nous vîmes d'abord repasser au galop la voiture de Micmac; puis Tinfânterie, l'artillerie. Nous assistâmes enfin, vers trois heures , au défilé des fantassins, dont les chants joyeux arrivaient distinctement jusqu'à nous. Ces chants, plus harmonieux que ceux de nos soldats, n'en affectaient pas moins désagréablement des oreilles françaises.
Plusieurs communes de la vallée, notamment Touffreville, Ménesqueville, Charleval, Pont- Saint-Pierre, eurent beaucoup à souffrir du passage des troupes prussiennes du premier corps, qui se répandaient comme un torrent dans la vallée d'Andelle. Le froid était des plus vifs, et les soldats transis se procuraient du bois per fas et nefas. Quand on ne leur procurait pas du combustible à indiscrétion, ils y suppléaient avec les portes, les chaises, les lambris, les tonnes de cidre défoncées. A Lyons et Rosay, de grands malheurs furent évités, grâce à l'intervention de la famille V...n ; elle se vengea dignement ainsi des calomnies qui avaient longtemps circulé sur son compte. A Rosay, malgré la retraite des troupes françaises, quelques gardes nationaux avaient été fifailler dans la forêt contre l'avant-garde prus-
tienne ; sans madame de V...i:, cet acte de té-* mérité patriotique allait être châtié par rincendiê de tout le village. Le lendemaia^ les Prussiens, prenant pour une révolte un imprudent appel de tambour qui n'était que le signal du désarmement, faillirent renouveler les exécutions de Bazincourt. Ils se préparaient à fusiller, comme pris les armes à la main, plusieurs habitants, arrêtés au mon^nt où ils rapportaient leurs armes à la mairie, lis durent la vie aux prières et aux explications allemandes de M"* de V...n. Pendant ce temps, sa fille, M"® de C..., contrainte de recevoir à Argueil (Seine-Inférieure) le général de Manteuffel, s'en dédommageait en lui arrachant un contreordre au bombardement de la petite ville de Lyons, dont tout le crime était d'avoir servi de quartiergénéral à des corps francs.
Le premier passage des Prussiens à Ecouis fut signalé par deux épisodes : l'un burlesque, l'autre pathétique. Des soldats logés chez un des principaux habitants, ayant bu avec excès jusqu'à une heure fort avancée, et ne s'en trouvant que plus altérés naturellement, forcèrent la cave et vidèrent avec enthousiasme deux bouteilles au casque argenté qu'ils tinrent de confiance pour champenoises, et qui contenaient. . . de l'eau de sedlitz!!!
D'autres eurent là chance d'héberger des gens du duché de Posen , des Polonais qui semblaient aussi affectés de l'invasion que les Français eux-mêmes. Ils racontèrent dans un français in* correct^mais expressif^ que leurs sentiments étaient bien connus des Prussiens ; qu'en conséquence, les soldats d'origine polonaise étaient répartis dans des compagnies composées en majeure partie d'Allemands ; que néanmoins ils s'efforçaient toujours» en chargeant, délaisser couler la cartouche à terre, ayant horreur de tirer sur des Français. Ils se firent conduire à l'église, et y prièrent longtemps prosternés, suivant leur coutume nationale, « pour la Pologne et pour la France. » Enfin, en partant, ils laissèrent à leurs hôtes plus de provisions qu'ils n'en avaient eux-mêmes consommées.
Plus d'une scène semblable a eu lieu dans les départements envahis. En prêtant leurs concours aux saturnales de la Commune, quelques Polonais indignes ont refroidi, dans ces derniers temps, la sympathie qu'on portait à leur malheureuse patrie. Mais ces égarements ne sont que le fait d'un petit nombre, et les Polonais seront^ toujours, malgré tout, les Français du nord. La désertion de leur cause est un des crimes qne nous expions aujourd'hui.
( Les Àndelys eurent à supporter à leur tour, le
f iO et le 41, un passage considérable de troupes.
[ Plus de 12,000 hommes, appartenant les uns au
premier corps (prussien), les autres au douzième f (saxon), étaient concentrés sur ce point pour
' franchir la Seine. On vit là se manifester avec
éclat cette antipathie persistante entre les deux peuples, ce particularisme ^ qui aurait pu devenir pour nous un puissant auxiliaire, si la guerre avait été mieux conduite au début. De nombreuses rixes eurent lieu, principalement dans les cabarets. Prussiens et Saxons se renvoyaient, souvent avec raison de part et d'autre, l'épithète de voleurs. Les chefs avaient jugé à propos de laisser dormir la discipline d'un sommeil assez lourd : des débits de tabac et de boissons, des magasins d'étoffes et de chaussures furent à peu près mis au pillage. Dans un hôtel, les officiers trouvant sur la table des couverts d'étain, les firent voler par la fenêtre et réclamèrent de l'argenterie. Vœ victis!
Ces troupes passèrent le lendemain sur un pont de bateaux pour aller renforcer l'armée du duc de Mecklembourg, en marche sur Evreiix et Louviers. Ce pont, jeté tout près des débris de celui du petit Andelys, fut terminé en moins de trois heures,
ji
Les Prussiens attachaient une grande importance à ce mouvement, car le général Manteuffel était venu de Rouen pour assister au passage* Les officiers firent foire une vue de leur pont^ dominé par le château Gaillard. On sait qu'ils ont emporté aussi un grand nombre de photographies de nos monuments. Ils recherchaient aussi les portraits, surtout ceux de jeunes et jolies femmes, sans doute pour faire croire, au retour, qu'aucun genre de succès ne leur avait manqué. . .
Espérons que nos fils, au moins, iront leur re-*prendre ces souvenirs !
Depuis Toccupation totale du Yexin et celle de Rouen, nos journées s'écoulaient dans une lugubre uniformité. Toutes les communications postales furent interrompues pendant la première quinzaine. Nous en étions réduits aux conjectures les plus hasardeuses sur ce qui se passait en France, et notamment à Paris. Dans cet isolement, toutes les tètes étaient en travail : les rumeurs les plus absurdes étaient accueillies afec une confiance aveugle. Naturellement, l'imagination populaire n'admettait que des légendes de victoires ; c'était aux plus prodigieuses, aux plus insensées qu'on croyait de préférence. Il semblait impossible que
la fortune continuât de s'acharner à ce point sur la France» que tout ces désastres ne fussent pas suivies d'une revanche foudroyante.
Quelques habitants du pays pénétraient de temps à autre jusqu'à Rouen, et en rapportaient aussi d'étranges histoires. Tantôt des francs-tireurs étaient aux portes de la ville ; leur chef y avait pénétré sous un déguisement, et commandé le diner de sa troupe pour le lendemain. Tantôt c'était toute une flottille prussienne à vapeur qui avait été coulée à fond par notre artillerie. C'était l'incident, bien connu depuis, des navires dé commerce anglais détruits par des torpilles prussiennes, qui nous arrivait sous ce bizarre travestissement. Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit que du prétendu désastre de 6,000 ennemis, qui auraient péri du côté du Havre, submergés par suite de la rupture d'une écluse. Une autre fois, on nous affirmait qu'à la réception d'un télégramme, le général de Manteuffel, déjeûnant avec son état-major, s'était brusquement levé, avait brisé sa chaise- et son épée dans un paroxysme de rage ; qu,e les officiers consternés avaient quitté précipitamment la table, laissant le déjeûner inachevé et le Champagne intact !
Le nec plus ultra du genre était un soi-disant
télégramme sans date, qui, malgré roccupation, a circulé pendant plus de quinze jours, imprimé ou manuscrit dans la Seine-Inférieure et l'Eure. Il y était question de 160,000 Prussiens tués ou blessés sous Paris, outre 63,000 noyés dans la Marne, et 450 canons pris ou encloués. M. de Bismark était prisonnier ; Guillaume en fuite, Frédéric-Charles coupé en deux et son armée aussi. Trochu, d'Aurelles et Garibaldi s'étaient donné la main, expression que certaines gens interprétaient au pied de la lettre. Toute l'armée bavaroise avaient demandé des habits civils ; les Prussiens encore en vie avaient levé la crosse en l'air en criant : Vive la République ! En apprenant ces nouvelles, ceux qui occupaient Rouen avaient mis de suite bas les armes, etc. Le tout était signé : Gambelta ; aussi des patriotiques fougueux regardaient les incrédules d'un fort mauvais œil. On nous soutint encore sérieusement, pendant assez longtemps, que des éclaireurs français avaient paru à Magny. Cette fausse joie avait été occasionnée par l'apparition de nouveaux uniformes, non moins allemands que les autres, hélas ! Enfin, le bruit de l'arrivée du corps de Vinoy à Elbeuf avait pris une telle (SynSistance, que les autorités françaises crurent devoir le démentir officiellement.
Tandis que cos bulletins apocryphes circulaient, les journaux d Evreux recommençaient à nous parvenir de temps à autre, quand les Prussiens ou l'état de la Seine le permettaient (1) ils nous apportaient des nouvelles bien différentes, et malheureusement plus authentiques : l'échec des armées de Paris et de la Loire, et la retraite si maladroitement expliquée de la délégation de Tours sur Bordeaux. Cet incident qui, suivant un historiographe gambettiste, aurait dû rassurer (2), produisit un effet absolument contraire.
L'occupation de Rouen avait déterminé la retraite immédiate des troupes échelonnées dans la vallée de la Seine, au moment où elles s'attendaient à marcher sur Paris, et de celles qui protégeaient Evreux. Il y avait dans ce chef-lieu quelques milliers de mobilisés, qui furent dirigés en grande partie sur Bernay et Lisieux. Là, quelques-uns, auxquels on reprochait à tort d'avoir abandonnné leur poste sans combattre, prétendirent « qu'on avait tout fait pour les
{h)OvL sait qae les journaux de Rouen avaient patriotiquement suspendu leur publication , malgré les injonctions prussiennes. Ils ne reparurent qu'après la conclusion de Tarmistice.
(2) De Freycinet, la Guerre en province.
éloigner. » Cette excuse, évidemment absurde, n'en fut que plus avidement recueillie et colportée par de ces prétendus patriotes qui n'aiment à voir partout que trahison et lâcheté. Toutes les villes envahies ont eu à supporter, par surcroît, ces assauts de calomnie ; les Rouennais en savent quelque chose... A Evreux, comme ailleurs, la question n'était pas de savoir si certaines personnes dormaient plus ou moins tranquilles, si leur timidité ne trouvait pas son compte dans l'impossibilité absolue de se défendre. Une pareille recherche dénote plus de fiel que de vrai patriotisme; elle ne sert qu'à troubler et irriter profondément les esprits, dans les temps où l'union serait le plus nécessaire. La vérité est que l'évacuation de Rouen imposait celle d'Evreux ; que cette ville, ouverte de toutes parts, réduite à sa garde nationale sédentaire, menacée par des. forces relativement considérables, ne pouvait plus opposer de résistance. Dans la soirée du 6, un escadron prussien y fit une première apparition, et l'occupation définitive eut lieu le 8 dans l'aprë^s-midi. L'administration préfectorale, qui n'avait rien fait depuis le commencement de l'invasion, s'était transportée à Bernay, où elle continua à déployer la même activité, jusqu'à sa retraite définitive hors
du département. La municipalité du chef- lieu restait donc seule en face de l'ennemi ; elle remplit honorablement une tâche difficile. L'histoire d'Evreux, pendant ces jours néfastes, ressemble à celle de toutes les villes envahies : elle n'est plus qu'une lutte sans relâche contre les exigences croissantes du vainqueur. L'épisode le plus curieux de cette occupation est la signification faite, le 5 janvier suivant, au maire d'Evreux, à propos de quelques articles d'un journal de la localité. Le maire était prévenu «qu'à l'avenir il serait considéré comme responsable du contenu de ce journal ; qu'il aurait ou à le faire cesser, ou à livrer le rédacteur...; enfin, qu'en cas de récidive, la ville d'Evreux serait fcomfcard^a !... » Cette menace de bombarder une ville à propos d'articles de journaux est un des incidents les pins caractéristiques de l'invasion. Quelque temps après, le journaliste ébroicien qui avait provoqué cette tempête eut à subir des vexations personnelles qu'il a racontées en grand détail dans un pamphlet intitulé : « Histoire héroï-comiqué d'un journaliste français et d'un préfet allemand. » Il eut à héberger pendant cinq jours seize garnisaires, choisis parmi les plus voraces et les plus malpropres du régiment qui occupait alors Evreux.
C'était ainsi q.u'on châtiait souvent les vaincus trop peu résignés.
Cet opuscule contient aussi quelques renseignements utiles sur les violences exercées dans l'arrondissement d'Evreux, aune époque où toute résistance avait cessé. Ainsi, plusieurs hs^bitants du canton de Couches et le curé de la Bonneville eurent à subir un emprisonnement rigoureux, « pour avoir refusé de livrer des francs- tireurs qui peut-être n'existaient pas. »
Pendant cette première période de l'occupation prussienne, je trouvai quelques informations intéressantes dans des journaux allemands, oubliés chez des habitants de communes voisines. Je pus voir ainsi, à diverses reprises, des numéros de différents journaux de Cologne, de Dresde, du Eladderhaddatsch et des Guêpes de Berlin, de là Gazette unh erselle illustrée du Wurtemberg, contrefaçon de notre Illustration parisienne. L'une des gravures de cette gazette illustrée représentait l'entrée d'un convoi de prisonniers dans la salle € de restauration » de la gare de Berlin. Des zouaves, des turcos, déjà attablés, font honneur aux chopes et aux cigares que leur prodiguent les Berlinoises. Le rédacteur du texte allemand entrait à ce sujet dans une grosse colère j il qua-
lifiait de curiosité dépravée l'empressement charitable des Allemandes, et les rappelait au patriotisme et à la pudeur...
Dans un autre article, écrit vers la fin de novembre, il était dit textuellement « que le but de la guerre serait manqué si TAllemagne n'obtenait pas, non-seulement l'Alsace et la Lorraine en entier, mais une partie de la Bourgogne et de la Franche-Comté, indispensables pour la sécurité des frontières du nouvel empire germanique ; qu'il fallait que la France demeurât affaiblie au point d'être hors d'état de recommencer la guerre, même avec le concours d'autres puissances...» L'auteur de ces élucubrations gallophobes était un nommé Hacklander, un romancier douceâtre dont quelques productions ont pourtant été traduites en français, notamment plusieurs volumes de € Scènes de la vie militaire en Prusse. » Cette vie ne nous est maintenant que trop connue ; nous nous passerons désormais de ces informations germaniques.
Parmi les caricatures les plus supportables du Kladderkaddatsch, le Charivari prussien, nous en avons remarqué deux qui ont trait à l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Toutes deux prouvent qu'on ne se fait aucune illusion en Allemagne sur
les sentiments des populations annexées. Dans Tune, deux enfants représentant ces provinces s'effraient de l'apparition d'un gouverneur qui s'efforce de prendre un air aimable, et n'aboutit qu'aune affreuse grimace. Cette figure est, dit-on, la caricature fort ressemblante du gouverneur actuel, M. de Bismark-Bohlcn. L'autre dessin nous montre le grand Bismark luf-mème, tenant un enfant au maillot qui se raccroche en piaillant à sa moustache, « Voilà, dit la h'^^onde, l'effigie du premier Alsacien qui se ratta hera volontairement à nous. Vivant sequentes t » Ainsi, de l'aveu des Allemands eux-mêmes, cette fusion serait une œuvre longue et pénible. La laisserons-nous s'accomplir ?
Une autre caricature représc: lit encore l'inévitable Bismark, dans une attitude de méditation anxieuse {In Sorgenstuhl vor Parh)^ entouré de différents personnages et emblèmes figurant tous les gouvernements passés, présents et possibles en France, et se demandant « avec qui il va traiter de la paix ? »
Les Prussiens consentaient bien quehiue fois à communiquer d'anciens journaux, surtout ceux qui contenaient les choses les plus désagréables pour la France, mais ils dissimulaient soigneu-
sèment ceux d'une date récente, où l'on aurait pu trouver quelques renseignements sur des mouvements militaires en cours d'exécution. II y avait évidemment sur ce point une consigne rigoureuse.
Nous vivions dans un état d'isolement absolu, bloqués à la fois par la neige et par l'invasion. Nonobstant les fameuses instructions de Igi préfecture, on savait bien que les habitations désertes étaient les moins ménagées, et personne n'osait bouger de chez soi. Il y avait encore un autre motif pour ne pas s'exposer à rencontrer, par ces mauvais temps, des détachenients ennemis en marche, surtout des fantassins. Ils ne se gênaient nullement pour réquisitionner, séance tenante,
les chevaux et voitures qui se trouvaient sur leur passage. Les propriétaires avaient le droit de suivre à pied, avec la chance de rattraper leurs clievaux quand ils ne pouvaient plus se tenir. Je pourrais citerdesexemplesincroyablesdevexationsdecegenre. Ainsi d eux cultivateurs de ma connaissance, revenant ensemble de Gisors à Doudeauville, furent arrêtés par des cavaliers qui forcèrent l'un des voyageurs de descendre, de ramasser un des leurs qui avait roulé ivre-mort dans un des fossés de la route, de le coucher en travers du cabriolet sur les genoux de
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Tautre voyageur, enfin de rebrousser chemin à pied, tenant le cheval par la bride, pour rapporter à la ville le « pauvre camarade malade. »
Un incident des plus tristes des premières semaines de l'occupation, dans notre contrée, fut le passage des mobilisés de Yernon prisonniers. Ils étaient redevables de cette mésaventure à une dernière bévue de l'administration préfectorale réfugiée à Bernay. Au moment même où la plus grande partie du département était envahie, ces mobilisés, répondant à l'appel précédent de l'autorité, venaient se mettre à sa disposition. Au lieu de les diriger sur le prochain dépôt pour y être équipés et armés, on s'avisa de les renvoyer chez eux , décision absurde de tout point dans de telles circonstances. Ainsi qu'on aurait dû le prévoir, en s'en retournant ils tombèrent aux mains de l'ennemi. Nous eûmes le chagrin de voir passer une centaine de ces prisonniers, épuisés de fatigue et de faim. Par suite d'une fausse direction donnée à l'escorte, ils avaient fait ce jour-là plus du double du chemin, et n'arrivèrent à Ecouisqu'à une heure fort avancée, n'ayant rien pris depuis la veille. Leur capture ayant eu lieu tout près de Vernon, plusieurs avaient été rejoints par leurs femmes et leurs enfants. Tous ces pauvres gens
étaient daos un état de désolation iiâéxprimable ; pourtant ils espéraient encore être dispensés de la translation en Allemagne. On sut bientôt que leur espérance avait été trompée ; mais ils revinrent dès le mois de mars suivant. Leur captivité avait été adoucie et abrégée, grâce aux soins généreux et aux démarches du châtelain de Bizy, M« F.
Scbikler.
Pendant cette période obscure et douloureuse de rinvasion, plusieurs centaines de véhicules grands et petits, furent mis en réquisition dans le Vexin normand, pour les terrassements du siège de Paris. Parmi les conducteurs de nos attelages, plus d'un a regretté de n'avoir pas plutôt péri les armes à la main. Quelques-uns moururent d'épuisement où de nostalgie ; d'autres parvinrent à s'échapper, laissant-là chevaux et voitures. J'ai interrogé plusieurs de ceux qui avaient passé quelques semaines dans cet enfer de glaces et de flammes. Leur vie avait été, pendant tout ce temps , comme un cauchemar continuel ; la plupart n'avaient pas même conservé une idée bien nette des localités où ils avaient passé ou séjourné. Les uns avaient été retenus entre Pontoise et Saint-Denis ; d'autres entraînés fort loin du côté du sud. Une fois rendu» à destination» ces
Toituriers français étaient réduits à rofflce de palefreniers. Les Prussiens se montraient, jusque dans ces menus détails, fidèles au système général de dissimulation qui leur a sitbien réussi : fous leâ soirs, ils faisaient atteler, et ensuite em« menaient eux-mêmes voitures et chevaux, qu'ils ramenaient avant le jour dans un état pitoyable. Tout ce qu'il était possible de deviner de cet œuvre de ténèbres, c'est qu'ils se servaient de ces équipages non-seulement pour la terrasse, mais pour l'enlèvement des morts et des blessés, car souvent les voitures revenaient pleines de sang.
Ces voituriers réquisitionnés étaient traités aussi durement que des prisonnîersde guerre. On ne leur donnait, aussi bien qu'à leur bêtes, que strictement ce qu'il fallait pour les empêcher de mourir de faim. Le jour, il leur était expressément défendu de s'écarter des maisons qui leur servaient de refuge , lugubres demeures, veuves de leurs habitant?, auxquelles manquaient les portes, les lambris arrachés pour alimenter les feux. Là, le bruit du canon retentissait incessamment à leurs oreilles Parfois, trompant la surveillance de quelque sentinelle, ils sortaient, parvenaient à gagner un point culminant d'où ils apercevaient, à travers la fumée et le brouillard, la silhouette encore mena-
çaDte d'un de nos forts. De temps en temps, des ouragans de mitraille française arrivaient jusqu^aux lignes ennemies. Alors, on voyait au loin s'agiter, se déplacer dfes noires fourmilières* prussiennes, reculant de tanière en tanière pour se garer de nos projectiles...
* Et voilà comme ils ont vaincu !
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