‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 15 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ce fut avec une surprise mêlée de joie et d'inquiétude que je vis paraître le jour où je devais retourner à Bruxelles. =**

Monsieur de Vander - Vekena * jugea, dans sa

* he désœuvrement où j'étais dans la maison d'arrdt de Louvain fatiguait horriblement mes esprits ; on ne parlait point encore de m'euToyer à Bruxelles ; je résolus donc de trancher le nœud gordien : je témoignai à n^on concierge le d<ésir de conférer aTec le docteur Jaquelart. Monsieur, lui dis-je en le voyant, les bains me deviennent essentiellement nécessaires, trouvez-bon qu'on me les administre à l'instant ; veuillez en prévenir M. le procureur du roi ; je sortirai chaque matin de ma prison pour me rendre en ville accompagnée de la personne qu'il voudra bien me désigner. J'avais ce ton de franchise qui finit toujours par

très-haute sagesse , qu'il était à propos de me donner une forte escorte , pour me garantir de tout projet d'enlèvement ; ^ cet effet , j'eus pour capitaines des gardes deux gendarmes dans ma voiture ; aussitôt ime brigade entière reçut sans doute les ordres pour se trouver sur la route , et donner main-forte contre tout chevalier errant assez téméraire pour venir se déclarer le champion d'une étrangère opprimée.

Oh ! les beaux jours que ceux de la chevalerie ! s'écriait un de mes aimables écuyers ! la faiblesse trouvait toujours un appui , et la compassion et la générosité régnaient dans tous les cœurs ; on ne s'armait que pour redresser les torts , pour protéger l'innocence et pour résister à l'oppression. Oh ! les siècles heureux ! ( Telle était encore la force des vieilles mœurs féodales aux yeux des militaires : la bravoure prouve à la fois l'innocence et la vertu, ou en tient lieu.) Au reste , si Ton

persuader ; le docteur en référa sur-le-champ avec son oncle le substitut (en fayeur de mes intérêts). Un rapport sur Tétat de ma santé fut enyoyé de suite à M. le procureur général de la yille de Bruxelles ; ce magistrat donna des ordres en conséquence. Déjà on avait répandu le bruit à Louyain que j'ayais des agens secret» qui pénétraient mystérieusement dans la maison d'arrêt , pour me donner réyeil et me prêter main-forte ? En fallait-il davantage pour troubler les génies du second et du troisième ordre, aussi deux écuyers se présentèrent bientôt pour m'accompagner au terme du yoyage ; là , il m'était permis de faire un usage modéré des bains, et de boire à longs traits , pour me rafraîchir les idées , d'nne tisane de fondation , administrée journellement par M. Pur<«. son et compagnie.

( »5a) VOUS persécute, les magistrats ont donné des ordres pour vous recommander : c'est toujours quelque chose d'inspirer de l'intérêt ; peut-être rougiront-ils un jour de tant d'erreurs : on est bien près de pardonner , quand on convient de ses torts... Il faut espérer que la vérité finira par sortir dii nuage qui la recèle , et que vous pourrez mieux faire valoir vos ' moyens de défense à Bruxelles qu'à Louvain.

Le chemin parnt court, l*objet était changé ,

La douce iihision l'avait même abrégé;

Par le riant espoir vHàn âme est soutenue ,

Déjà Téprèuve est faîte et' la rbute est connue.

De pays en pays je vogue au gré du sort.

Ma compagne pourtant se désolait au port ;

Et quand nos tristes fronts se courbaient sous Forage >

La tare nous disait : Vous fuyez le naufrage.

Dans ce i^ôment même un reste de ptudehce et de raison , qui ne m'ayait pas encore entièrement abandonnée, me conseillait secrètement de dissimula.... La suite de la conversation me prouva que ces bons militaires étaient dignes de confiance et qu'ils prenaient ùné part réelle à ma situation ; aussi employèrent-ils tous leurs soins pout chercher à l'adoucir et tâcher de me distraire

Tous mes désirs et tous mes vœux se réunissent à Bruxelles. L'espoir de m'y justifierj un pressentiment intérieur , je l'avoue , me disait : Eloigne de ton, es^

prit de douloureux souvenirs * soutenue par le

sentiment de ta bonne conduite , loin de t accuser , tu te défendras sans doute avec la noble fierté compagne de Imnocènce ; tu feras tomber cette accusation, fruit du mensonge et de la plus coupable ineptie , tu combattras les argumens fallacieux du ministère public. Mais pourquoi les lois ne s elèvent-elles pas entre lui et toi? s'il s'oppose à leur exécution , li est-ce pas une preuve qu'il les redoute? Que dira -t- il encore ce ministère public , si prévoyant , si tremblant ? ce qu'il dira ? une multitude de faits erronés , que les juges n'auront pas le temps de saisir , mais qu'il me sera facile d'anéantir. Je connais assez l'animosité qui l'excite, pour être convaincue d'avance qu'il ne prononcera pas un seul mot conforme à la vérité. Le grand inquisiteur s'est déclaré contre moi parce que j'avais* captivé la confiance de quelqu'un qu'il

* Il m*est doux de consigner ici qu'un ange, sous la figure d'une mortelle, daigna compatir à mes manx. Reçois, femme bienfaisante, un tribut d'éloges sur ta noble sensibilité? dans tons les temps, dans tous les lienx, je me rappellerai ces mots : Om ne pourrait être ulÊe à mo^emoiselle Le Normand y sans éprouver de grandes contrariétés ; son procès est une affiure d'état. Paroles uniques, et qui peignent bien l'intrigue des cours et la bassesse des courtisans (l'un descend, l'autre brille : admirable bascule). Ne faites rien pour moi , génie céleste des bords de la Neva!!! je dois me résigner à souffrir en silence : je m'en voudrais de venir vous troubler

Quand on enlève à la raison , à la modération , aux intentions pures toute sécurité , on donne une prime aux exagérations et au délire!

redoute , parce que j avais toujours ëte fidèle aux lois de la délicatesse et de l'honneur le plus rigide et le plus délicat.

Ainsi je me parlais à moi-même , tandis que mes gendarmes racontaient leiurs exploits. L'un d'eux avait servi sous les ordres du célèbre Dumourier , et s'était trouvé à la bataille de Jemmappes , etc. Cette circonstance me ramena aux premiers temps de la révolution ; que sont devenus ces hommes si fameux ? à les entendre , ils devaient opérer la régénération des mondes. Où sont -ils? la plupart d'entre eux ont succombé sous le poids de leur propre ouvrage La cruellc' anarchie , semblable à la foudre ,

les a frappés et les a fait disparaître de la face de la terre.

D'autres malheureux errent encore sur un sol étranger.... Les hommes , pour la plupart^ qu^ ^[urent aux époques mémorables, doivent nécessairement sortir de la scène du monde; il en est peu qui pourront recueillir les fruits de leurs veilles.... Il n'appartient pas aux mortels de murmurer contre cette incompréhensible Providence , ni d'interroger ses dlbrets : ils deviennent aussi mystérieux que les vo^es dans lesquelles s'avancent nos destinées. Tout politique par calcul doit être la victime de son imprévoyance, ou de l'erreur de son gouvernement... Je craignais à chaque instant de m'entendre dire : « Je devrais faire un rapport , t^ous

» êtes une femme dangereuse » Si près de la ville

de Louvain , je trouvais que mes gendarmes avaient un

jton et une politesse qui n étaient pas ordinaires *] il me semble qu'on ne doit jamais désespérer des fils d une

Française , ceux - ci Tétaient ?

Ma voiture roulait lentement; je respirais avec suavité Fair embaumé de la saison; le ciel était sans nuages, lair était rafraîchi par un léger souffle d'occident qui augmentait la sérénité de la nature : je contemplai le spectacle que j>vais sous les yeux. Mon âme se dilate , et mon cœur attendri se livre aux plus doux transports. A moitié chemin, à Cortemberg , ma situation était tout à là fois et tragique et curieuse ; je marchais sans escorte et j'attirais tous les regards ** ; mes conducteurs

* Cette offrande an malheur , qui n*est pour d'autres qae le gage d'un sentiment, deyient pour moi une dette sacrée.

** La Teille de mon jugement à Louvain , j'obtins la faveur de me rendre au greffe du tribunal pour prendre des notes sur ma procédure. Le greffier mit sous mes yeux une énorme liasse de papiers ; je les compulsai scrupuleusement , et copiai avec soin les dires et témoignages. Le bruit courut bientôt par toute la yille que je faisais l'énumération de toutes les pièces dont on prétendait s'étayer contre moi ; un nombre considérable de personnes circulèrent pendant plusieurs heures à mes côtés ; elles m'examinaient griffonnant à la bâte les chefs-d'œuvre de la délation. An moment de quitter le greffe, j'entendais bourdonner à mes oreilles : Tout Louvain lavent coir. Effectivement, les escaliers, le portique du tribunal se trouvaient encombrés d'une foule de curieux ; il m'était devenu impossible d'avancer d'i:p pas ; ni l'huissier de service , ni One garde imposante qui se déploya , ne purent parvenir à écarter cette multitude. Je tenais à la main un petit télescope , je l'élevai spontanément : Voilà la loupe magique , disaient les uns ; d'autres s'écriaient : Mademoiselle Le Normand commande au génie : et tous

étaient polis, ils m'offrirent d'entrer dans un jardin : bientôt ils me laissèrent libre de m y promener, et se tenaient à une certaine distance. J'admirai Télégante léonorus, dont la pompe, presque royale, insulte à la simplicité de ses autres sœurs. En effet, qui pourrait croire, lorsqu'on touche ses conques dor et leur duvet soyeux, qu'ils appartiennent à la modeste famille des labiées? Pour fixer mon attention sur de nouvelles merveilles, je m'amusai à parcourir tour à tour toutes les fleurs, l'anémone, la renoncule, la nation des œillets, le lys superbe, 1a rose odorante, la campanelle azurée : toutes inondaient Fair de leurs parfums et enchantaient mes regard. Je souris un instant à ce nouveau peuple des champs , et m'arrêtai pour le contempler ; bientôt je remarquai une plante qui ne prévenait point en sa faveur ; et toi , pauvre joubarbe !

s'empressaient de m'ouvrir le passage ; les gens sages me souriaient avec bienyeillance ; les petits esprits ne voyaient en moi qu'une femme accusée de magie ; Us avaient peur des sorts. Dix mille personnes au moins m'escortèrent jusqu'à ma prison ; une double haie de peuple me formait un cortège. En vérité, jamais on ne fut téraoiO) dans ce pays, d'un pareil spectacle ; les idiots sont en pedt nombre à Louvain ; mais il y avait là des acclamations commandées.... Je tournais et retournais malicieusement mon télescope ; aussitôt les femmes et les enfans s'enfuyaient à mon approche ; si j'élevai» la voix , les superstitieux se sigftaient, tant la force du préjugé on da merveilleux est invincible, tant l'amour pour l'incroyable est inné, pour ainsi dire , avec la triste humanité. J'avoue que je m amnsai bea ucoup de ce tableau ; aussi je nuançai sur mes tablettes l'esquiss* de la lithographie des acteurs principaux figurant sur la scène.. .

toi , remblème de la nullité ! dans ta triste végétation tu m'offres l'image de ces êtres malheureux qui sont condamnés à demeurer toujours dans la même position : mais, détournant mes regards de cette plante abandonnée de Flore j je regagnai tristement ma yoî« ture ^ et continuai mon voyage tout en cherchant à oublier que je quittais une prison pour revenir dans une autre.

Une naée de papillons vcdtigeait autour de moi; ib s'échappaient du -calice des fleurs des champs dont ils avaient pompé le nectar, pour venir se reposer sur des tubéreuses que je venais de cueillir ; je saisis tm de ces papillons par son aile eii disant :

Pour toi la vie est sans nuages , Aucun diagrin ne la flétrit :

Toujours un ciel pur te sourit , C'est moi que frappent les orages.

Je me plaisais à voir sur ma route les pâquerettes grimper au pied des arbres ; les oreilles d'ours disputaient aux primevères leur éclat, à la violette son parfum ; partout , sur cette terre , la nature est admirable , les gazons offrent une verdure aussi brillante que eeUe des gazons d'Arigleterre.

Nous connaissons votre noble courage ; nous espérons bien qu'il ne se démentira jamais Nous voici

arrivés à la maison d'arrêt de Bruxelles ; les grilles vont s'ouvrir et se refermer sur vous

La réflexion doit ici combattre vôtre douleur, au lieu de laugmenter; il est certain qu'une femme de votre caractère ne montrera jamais un lâche découragement. Vous avez à vous occuper de votre nouvelle défense, vous conviendrez que jamais aucun moment ne fut plus favorable pour les faire valoir. Ainsi s'exprime le maréchal-des-logis. En observant mes papillons, j'avais montré le sentiment de la tristesse; je semblais nourrir un chagrin profond qui m'anéantissait; ce chagrin n'avait point échappé à nies honnêtes surveillans. Chaque souvenir^ chaque l^éflexion, pour tout autre que moi, ouvrait une source de larmes ; mais je me représentai que le temps use le marbre et le diamant ; il éteint la colère et les haines cruelles ; il tarit toutes les sources des vertus et des crimes ; il finît par éteindre les plus vives douleurs. Aussi je surmontai aussitôt un instant dé faiblesse, et dis : Là crainte est un tourment plus cruel que le désespoir; ce^^ lui'ci a des bornes ou peut en aç^oir, la crainte n'en connait point ; mais j'ai une trop avantageuse opinion dé messieurs les juges de Bruxelles, pour ne pas nte reposer sur toute espèce d'épreuve; d'ailleurs, le vrai courage consiste à sentir les atteintes de la peine y et à savoir en même temps trouver des consolations; la confiance est encore dans cette âme calomniée par des

gens qui ne sont pas faits pour l'apprécier ; aussi

mon cœur se montre tel qu'il est, parce qu'il n'y a rien «n lui qui m'oblige à le cacher.

Eh ! quel grand crime ai-je donc commis ? de qudi

( i59 ) torhit me suis^je rendue coupable^lorsque j ai fait con^ naître partout les marques honorables d encouragement que j avais reçues pour mes écrits ? Je le déclare , c est la source de tous les malheurs qui m*ont accablée..^. Pourquoi , cette seconde fois, m avoir accueillie à Bruxelles.... Belges ! ô Belges ! pour avoir été fidèle au culte de la reconnaissance , serai-je récompensée par une longue détention ?.... Dieu me conduise, ténu* raire Française 3o /

Déjà je suis au greffe de mon ancienne maison d'arrêtr Le greffier lève la tête, son sourire est même gracieux; bientôt survient le sieur Fontanassa. Quoi! c^est vous. Mademoiselle? vous revenez de Lous^ain ? j^au^

rais préféré d^ apprendre Dotre mise en liberté* Je n*aimje point les écrivains dans ma prison; il faut établir une surveillance actiye et continuelle ; pour cette fois , je vous destine une chambre a lapistole , "vous serez parmi nous. Ma destinée me semblait adoucie par l'avantage de correspondre ouvertement avec les prisonniers.

Bientôt je me trouvai au milieu d'un cercle de gens de lettres.... Là, je pouvais charmer mes douloureux loisirls; mais où trouver les consolations de l'amitié ? A peine, dans ce séjoiu*, quelques rayons obliges peuvent-ils tomber sur moi. Le jour était-il orageux ? je l'apercevais sans cesse du même œil. Dans cette triste solitude, on ne jouit du retour du beau temps que lorsqu'on peut le voir passer. J'ignore si mes affaires sont désespérées ou dans la position la plus favorable; au reste, je l'avouerai, l'attente est

longue et cruelle pour qui espère, qui désire et qui souffre. Que tous les autres maux qui peuvent affliger rhumanité sont légers , en comparaison de ceux qui affectent le cœur !

La guerre était déclarée à messieurs les journalistes en Belgique ; le nombre des détenus augmente progressivement : les uns sont retenus au secret le plus rigoureux, dans un quartier isolé ^ d autres se voient entre eux sans moyen de correspondre avec leurs collaborateurs ; un très - petit nombre est dans mon voisinage *. On se rassemble ordinairement le soir pour se communiquer ses découvertes; on cherche à se transmettre ce que Ton a vu , ce que Ion a entendu ; c'est en quelque sorte le Panorama du Brabant, où

* Ma nouvelle chambre donnait sur le» remparts de Bruxelles. L'élévation d'un bâtiment m'empêchait de distinguer les promeneurs. Je cherchais f^ remédier à cet incon-vcnient. Je grimpais sur l'embrasure de ma fenêtre , et , au moyen d'une lorgnette qi^e mes gardiens croyaient magique , je distinguais quelques aiiiis qui erraient çà et là. On me faisait des signes, me laissant entrevoir que l'instant de ma délivrance semblait approcher. Tout Bruxelles savait que j'étais innocente ; mais on reconnaissait le rare talent de mon ennemi principal pour embrouiller la meiUeiu^ affaire. Je continuais à braver ce paissant. Il oie retenait de par et pour son bon plaisir. Je dépendais de son moindre caprice. Le premier jour que je commençais à écrire mes souvenirs , nies yeux se fixèrent sur un volume des lettres du fameux Mirabeau. îl connut aussi le régime des prisons d'état. Son cœur , fait pour aimer , s'ouvrit à la vengeance , et une révolution sans exemple lui offrit les môyeûs de satisfaire son amour^propre dutratré. Il put errer cooMnetaii^

( '6i ) 1 on passe en revue les nouvelles intérieures et mênie extérieures ; Ion explique avec adresse le sens des moindres mots échappés aux gardiens. La pénétration , cette fille de Tiiitérêt ^ rapproche souvent les extrêmes , et je me répétais isans cesse à moi-même : Je m'étais fait une toute autre idée de la Belgique!!! Je passais en revue l^s lieux superbes de cette contrée, sans m occuper deshabitans, des ministres qui les gouvernent; et tout en rendant justice aux princes qui ont bien voulu applaudir à mes écrits , aux Belges qui m ont témoigné' de la bienveillance, je ne puis, en conscience , en dire autant de Thomme qui change à tout moment de manières et d'opinions, et de son premier adjoint : ils sont souples, complaisans^ fins, adroits; ils savent saccommoder aux temps et aux circonstances. Ces g^s ont un grand crédit à la cour, et ce serait ten-

d^atttres ; il affaiblît la puissance de ses accusateurs ; il terrassa les plus redoutables , et l'on connut trop tard qu'un homme d'une trempe d'esprit aussi extraordinaire était à ménager. Des plus petites causes naissent souvent les événemens les plus singuliers , les plus incalculables , et le ministre qui contresigna une lettre de cachet pour priver de sa liberté ce député du tiers, cet orateur du peuple, fut peut-être heureux en 1789 d'abjurer ses torts et de se ménager une réconciliation avec lui.... De même, si je voyais mon ennemi vaincu, abandonné , méprbé , que ferai-je?lui accorder un pardon généreux , lui éviter mémie de voir passer au creuset de la justice ses bonnes ou mauvaises actions , dans la crainte que le ministère public ne scrute de trop près la légalité de certains arrêts , et n'en demande impérativement la révision aux dépens de qui de droit , après avoir confirmé le bien ou le mal jugé !!!

ter rimpo&sible que d'essayer de leur faire perdre les places dont ils sont revêtus. ,

Mais ils apprendront un jour quelle est 1 étendue de mon pouvoir ; ils ne s'aperçoivent pas que je ressemble

aux génies^ qui peuvent faire tantôt beaucoup de mal, et tantôt beaucoup de bien. Laissons-leur aujourd'hui le triste plaisir de l'insecte grossier qui flétrit la fleur qu'il caresse ! laissons-les m'accuser de délits que je

n'ai jamais commis! L'arrêt de Louvain présente

l'assemblage monstrueux des contradictions les plus révoltantes ; je sais qu'ils ont dit , en me fixant dans leur ivresse;: Chante maintenant , dangereuse Circé? chante , tu n^ échapperas pa^ à notre Juste ^vengeance ? Le sentiment de ces messieurs est la baioe; et la haine s'exprime toujours par la colère.

. Une chose digne de remarque , c'est qu'il paraît certain aujourd'hui que j'ai pu me créer des ennemis en publiant mon ouvrage sur les congrès , et les Mémoires historiques et secrets de Joséphine; ils sont devenus d'autant plus redoutables , que j'ai moins de torts envers eux , et que mes intentions ont été plus pures. Le ressentiment d'un amour-propre blessé, d'une intrigue découverte , ne se pardonne jamais ; quelle que soit la vengeance que paraisse^t se procurer certains.individus, ils n'en rejettent aucune ; qu'elle leur soit offerte par les circonstances ou le hasard, ils la saisissent; trop heureux s'ils ne sont pas en position de la faire naître , et d'en développer tous les moyens.

Ma fermeté courageuse avait résisté à tous les ef-

forts de la tyrannie g étais brisée comhié un mstrument dangereujt parce qu'il rie pouvait leur être utile *. Je restais oubliée dans lombre d'une prison. La malveillance de ceux qui me poursuivaient avec un si rare acharnement aurait voulu me réserver de plus grandes humiliations.

Je commençais à subir utt traiteitient rigoureux , et j avais à craindre l'effet des menaces ^^ , mais le péril né pouvait ra'efïrayer ; ma conscience m'offrait un asile contre les remords! l'amitié veillait autour de moi. Sainte amitié! toi que j'avais cru à jamais bariniè de la terre!!!

Cette mêmt amitié sut gagner la rohtîance de M. l'avocat général,par un innocent artifice. Elle pénétra dans ma

* Chaque jour je compulsais le code des lois , moi qui n'en consultai de ma vie ; je cherchais à m'identifîer , pour ainsi dire , avec les intentions du législateur ; il m'était facile de voir que Ton avait fait à tnon égard justement le contraire de ce que prescrivait lajustice. Je devais gagner en appel parce que c'était juste , et que tout ce qui est juste doit être encouragé dan^ lé royaume des Pays-Bas. Si Téténement n'avait point conr^dnné mon attente , il me restait la voie de me pourvoir en cassation ; déji je brochais ma requête et j'oubliais de faire valoir mes moyens. V Astrolabe d'Uranie est plus familier aux auteurs que le Digeste \ "oiie muse légère trouve difficilement à s^enflammer en parcourant Farticle 4q5 ; il serait dangereux d'employer ta rime quand il faut rappeler ou Merlin oti Siréy. Bref , fêtais décidée à laisser aux légistes le soin d'embrouiller on de débrouiller les articles du Co€le des délits et des peines. Quant à moi , enfermée sous les verrous, il me suffisait de préparer ma défense d'une manière claire, concluante , et surtout très-précise.

prison. Jeroudrais voussauver^me dit-*elle maisTipstaiit est peu favorable; votre caractère a conjuré la foudre , pourra-t-elle Fempécher d éclater ? que nepuis-je tous arracher de ce triste séjour ! vous méritez un meilleur sort que celui de vivte au milieu des méchans... Vous éloigner de Bruxelles serait le parti le plus sage; votre réputation exige de leclat; Toffense est publique, la réparation doit letre de même, sans cela j'aurais sollicité le roi.

A sa moindre recommmandation , Tinnocent jeté dans les fers recouvre sa liberté, si elle dit un mot en sa faveur ; cette amitié a pour lui les résultats les plus heureux; ces remarques ne pouvaient échapper à lattention. Mais quels étaient les fondemens de son crédit.^ sur quels principes reposaient sa force et son autorité? elle n occupait aucune place; elle n était revêtue d'aucune dignité; elle recherchait peu la faveur des grands, et vivait sédentaire et tranquille; quoiqu'elle pût jouir d'une supériorité flatteuse, elle mettait tous ses soins à la dérober.

Hle m'observe encore : « Là cour supérieure du Brabant méridional se gardera, sans doute, de suivre les mêmes principes adoptés par le tribunal de Louvain ; le pouvoir dont elle est inve'stie devrait cesser si elle consacrait des erreurs qui mineraient peu à peu les prérogatives du monarque, et violeraient ainsi le code sacré des lois qui forment sa sécurité, sa force et sa puissance. »

Et moi je dis : On ne peut se dissimuler les périls

( 165 ) dont bientôt tin état se trouverait environné si le pou* voir des juges amoi^Mes ne pouvait être révoqué. Non, le souverain des Pays-Bas est un sage ; il rétablira 7%é- Fnis dans tous ses droits, dans son existence primitive ; ainsi lautorité légale sera consolidée.

Jajouterai : O Prince ! vous avez une occasion de £iire triompher ces vérités protectrices. Une violation prolongée de Tabus du pouvoir pourrait ébranler la fidélité due au monarque , et lui ravir cette gloire dont il est si digne , et que des perfides ont juré de lui enlever.

C'est au moment où le protégé de mon persécuteur ^ guidé par un zèle irréfléchi, s'efforce de m'entourer dun éclat peut-être indiscret, mais à coup sûr impolitique, que je lui conseillerais, à cause de la tendance actuelle des esprits, vers le merveill€HBfr<^.d0 ne pas donner un grand développement à l'ouvrage sur les congrès. M. l'avocat généi*al , dans son réquisitoire , devrait , ce me semble , se borner non à faire un éloquent plaidoyer (ce ne sont point des saillies recherchées que la justice demande), mais des preuves claires et positives. La vérité ne doit point être remplacée par les prestiges du talent ou par de brillantes impostures; il faut joindre à une imagination féconde l'habitude de la réflexion , qui fait rentrer dans les limites de l'immense sagesse un génie trop vaste. La prudence doit prémunir un magistrat contre les rapports insidieux... ; il doit non seulement s'en, pénétrer , mais encore s'écrier avec Plante :

Quand on ^stégaté dans un^ fausse routa y UfauteS' sayer de s ^en retirer; iljaut obéir auao lois y parce qu^eUes sont instituées pour encjuuner les injustes prétentions y ou pour punir les crimes de la société^ qu^eUes outragent.

Mais j'aurais dû , avant de faire Vbir le jour à mon œuvre de la Sibylle oux congres d* AiX'-la^ChapeUe et de, Çarlsbad ^ soumettre ce livre à un rigide examinateur belge ou hollandais, ^t le supplier den approfondir toutes les pbrases et toutes les expression^

Mon livre, imprimé en France y ne pouvait ni ne devait être^ sctumis à la censure du royaume des Pays-Bas. Bien plus , dédié et agréé par leurs altesses impériales et royales le prince et la princesse d'Orange, il sortait nécessairement des attributs ordins^ires; et c'était ime erreur ( si Ton ne veut dire hardiment un manque de respect) d'avoir osé le mettre en cause , et d'avoir persécuté son auteur , assez confiant pour venir le déposer lui-même dans les mains de ces augustes personnages. C'est le çhe^f-d'œuvre de rironiejudiciaire des Van Maanena et des Yaiiderfoss^ et consorts. N'est-ce. pas la preuve la plus certaine que tout Français est étranger dans la Belgique, On redoute ce que Von craint. Ceux qui m'ont frappée croient peu,t-être avoir employé les armes de la justice; et quand ils verraient enfin le contraire, ils se ti*ouveraient humiliés d'en convenir, et voudrfi^ient m'offrir en holocauste à leur vengeance.

Il faut ranger leiu^ accusation^ parmi ces projets

( 1^7 ) clandestins que Fambition médite , que la peur ac cueille, et dont la publicité fait justice.

Quant à moi , il serait indiscret de vouloir m'imputer les fautes du destin opiniâtre , et de vouloir me rendre responsable de& caprices de la fortune.

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