CHAPITRE SEPTIÈME
Jean Chouan multiplie scs attaques. — Les Patriotes se réfugient à Laval. — Le bois de Misedon devient inhabitable. — Les paysans donnent asile aux Insurgés. — La mère de Jean Chouan prend soin des malades et des blessés. — Les frères Coltereau retournent en Bretagne. — Mort de La Rouerie. — La Coalition royaliste se dissout.
1/A.Ns les jours qui suivirent l’affaire de la Papillionière , vers la fin de janvier 1793, les gardes nationales de tous les bourgs environnants furent tenus en alarmes continuelles, et, quand elles voulurent sortir dans la campagne, ce ne fut qu’au prix d’engagements meurtriers. C’est qu’à cette époque , Jean Chouan avait reçu les plus pressantes instances de la part des Comités royalistes de Bretagne pour qu’il inquiétât les Patriotes de son canton par des attaques sans cesse répétées. Afin de lui en faciliter les moyens , on lui avait fait passer plusieurs paquets de cartouches, mais , du reste, on ne lui donnait pas le motif de cette recommandation. Jean Chouan était toujours prêt
quand il fallait agir, et, tant que ses munitions durèrent, les Républicains des bourgs environnants furent attaqués sans relâche et sur plusieurs points à la fois. De ce moment donc l’épouvante se répandit parmi eux. Un grand nombre se décida alors à aller chercher un refuge à Laval où ils jetèrent la consternation par leurs terribles récits. Depuis cette époque, dans la Mayenne , les biens des Emigrés et du Clergé, dits biens nationaux, ne trouvèrent plus d’acheteurs. Cependant Jean Chouan vit bientôt sa provision de cartouches épuisée. Il lui fallait, avant tout, chercher les moyens de la renouveler , et , comme il voulait aussi savoir pour quelle raison on l’avait si subitement engagé à prendre l’offensive, il résolut de retourner en Bretagne auprès des Agents royalistes avec lesquels il était en relation. Il espérait que la coalition organisée par le marquis de La Rouerie s’était enfin décidée à entrer en campagne , et il jugeait important d’en être instruit positivement. Prévoyant que son absence pourrait être longue, il fit toutes les dispositions nécessaires pour garantir la sûreté de ses camarades durant son éloignement. Les pluies continuelles avaient depuis quelque temps rendu le bois de Misedon inhabitable;
il fallait donc de nouveau demander un asile aux paysans des environs. Tout naturellement les Insurgés du canton eurent un refuge chez leurs parents ou leurs amis; mais, dans ces jours-là où chacun se tenait en défiance contre l’espionnage , les hommes qui étaient venus des paroisses éloignées ne devaient pas s’attendre à trouver une hospitalité si périlleuse. Cependant Jean Chouan se chargea de la leur procurer ; car il importait de ne pas les laisser s'éloigner lorsque le moment d'agir semblait si proche. Il passa donc une journée à parcourir le Canton demandant aux Métayers etauxClosiers asile et assistance pour ses amis. Quant aux risques à courir , il ne les cachait pas : en cas de découverte des Patriotes, c’était la prison , 1 échafaud peut-être ! « Envoyez-nous vos « Gars, lui dit-on partout, il y aura de la soupe « pour eux , et, s'il plaît au bon Dieu, on « s’arrangera de sorte qu’ils n’aient pas de mal,
« ni nous aussi. »
Tous furent ainsi placés, et pas un seul ne fut trahi, pas un seul ne fut découvert. Parmi eux, trois étaient blessés assez grièvement et quatre autres attaqués de la fièvre. Jean houan leur dit : « Ayez bon courage , on « prendra soin de vous comme il convient. »
La nuit venue, il se rendit chez sa mère à la closerie des Poiriers. Comme il se trouve des maisons tout proche et qu’on se défiait des gens qui les habitaient , il fit en sorte d’arriver sans être vu et d’entrer furtivement dans l'étable aux vaches. Il savait que ses gens connaîtraient bientôt qu’il les attendait là.
A cette heure , la mère Cottereau , ses deux filles et sa bru filaient au rouet à la lueur d’une petite torche de résine, et René Cottereau tressait un panier près du foyer. (C’est de celui-ci que je tiens ces détails.) Tout-à-coup le chien se mit à pousser un ou deux petits glapissements; les quatre rouets s’arrêtèrent : « Voilà Jean ! » s’écrièrent les femmes ; mais la mère fit signe de ne pas interrompre le travail, et, quand le bourdonnement des rouets eût recommencé, elle se leva sans empressement, sortit de la maison , referma soigneusement la porte et se rendit dans l’étable. Dix minutes s’étaient à peine écoulées lorsqu’elle revint. Elle reprit son rouet et , durant le reste de la soirée , pas une parole ne fut prononcée.
Le lendemain matin , la mère Cottereau alla à la ferme de la Besnerie trouver Madame Olivier , dont Jean Chouan avait géré les affaires. Elle rapporta de là du vin, du bouillon , du
linge , de la charpie , et elle chargea Renoue , la plus jeune de ses filles, d’aller porter aux malades et aux blesses les secours dont ils avaient besoin. Renoue, âgée de quatorze ans, semblait n’en avoir que douze ; ses allées et venues devaient donc peu exciter l’attention. Elle se faisait accompagner du chien de la maison qui , dressé à la contrebande , savait flairer de loin l’approche des gens suspects. Dès qu’il venait à gronder sourdement, l’enfant comprenait quelle devait se cacher, et elle se jetait dans un fossé à l’écart jusqu’à ce que le danger fût passé. Dix fois elle fit ainsi sa tournée charitable sans qu’il lui arrivât aucun accident.
Jean Chouan, ayant tout réglé pour le temps de son absence, partit avec son frère François. Son but principal était de rejoindre le Prince deTalmont qu’il croyait trouver en Bretagne. Il voulait lui faire connaître l’insurrection commencée, et il espérait déterminer le Prince à se mettre, sans plus de délai , à la tête des Royalistes manseaux , se tenant assuré que si , sous un tel chef, le drapeau blanc était arboré dans le pays, toute la jeunesse royaliste se lèverait aussitôt. Mais le marquis de La Rouerie n’avait pas considéré la situation du même
point de vue que le pieux aventurier , et il ne lui était pas venu à la pensée de se confier absolument à l’élan de la population religieuse des campagnes. Au reste , le vaste plan de Coalition royaliste qu’il avait conçu fut suivi d’abord avec une habileté qui semblait promettre un succès infaillible; mais, chacun ayant commencé par prodiguer les efïbrisde son dévouement dans l’audace des résolutions, dans le péril des démarches, dans la fatigue des préparatifs, il se trouva qu’au temps fixé pour l’exécution, les plus déterminés se sentirent pris d une grande lassitude qui, para lysant leur courage , fit admettre la nécessité de nouveaux délais. Les choses en étaient à ce point quand la trahison de quelques affidés vint achever de tout compromettre. L’héroïque persévérance de La Rouerie fut ébranlée par tant de chocs imprévus; il tomba dangereusement malade, et , lorsque dans cet état il vint à apprendre que Louis XVI avait péri sur l’échafaud, il ne put soutenir ce dernier coup. Il mourut le 30 janvier 1 793 , au château de la Guyomarais , où, depuis quelque temps, il se tenait caché. La plupart des autres chefs de la Coalition furent dénoncés et livrés aux Républicains. C’était pour opérer une diversion qui
facilitât leur fuite qu’on avait fait donner avis à Jean Chouan d’inquiéter les postes ennemis par de continuelles attaques; mais il n’avait ni assez d’hommes ni assez de munitions pour produire tout l’effet qu’on en attendait. Telles furent les tristes nouvelles que les frèresCottereau eurent à apprendre pendant ce voyage entrepris dans une autre espérance. Alors ils comprirent que tout soutien , toute ressource allaient leur manquer à la fois; car l’Association royaliste, frappée de consternation, ne songeait plus qu’à effacer la trace de son existence, et elle leur avait fait connaître qu’ils ne devaient pas désormais compter sur son secours. Néanmoins ils ne perdirent point encore courage. Ils savaient que le Prince de Talmont avait échappé aux poursuites et s’était réfugié dans l’île de Jersey. Ils pensaient qu’ils pouvait, au premier jour, venir réclamer le secours de leur dévouement ; ils se résignèrent donc à rentrer dans leur asile de [Vlisedon. Ils y étaient impatiemment attendus.
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