CHAPITRE DEUXIÈME
Soulèvement des paroisses de la rive droite de la Mayenne annoncé par Trelon , dit J ambe-d' Argent. — Jean Chouan relient cachés dans Misedon l’élite de ses gens. — 11 voulait délivrer le Prince de Talmont, prisonnier h Rennes. — Son entreprise ne réussit point. — Mort de Talmont.
Les Chouans passèrent un long mois d’hiver rigoureux , sans autre abri que le bois de Misedon ; mais, vers la fin de janvier, ils recommençaient à se répandre dans la campagne et rappelaient auprès d’eux leurs camarades dispersés , lorsque tout-à-coup , au retour d’un voyage, Jean Chouan fit rentrer tout le monde dans les souterrains et prit de nouveau les plus grandes précautions pour ne pas donner l’éveil aux Républicains.
Dans ces jours-là, un brave soldat de la Peti te- Vendée , Treton dit Jambe-d’ Argent , vint pour se concerter avec Jean Chouan et lui annoncer qu’un soulèvement se préparait dans les paroisses qui bordent la rive droite de la Mayenne, entre Laval et Château-Gontier ; on n’attendait plus, pour prendre les ar-
mes, que detre assuré de l’assistance du chef des Insurgés de Misedon. Celui-ci la promit solennellement. Il connaissait le jeune homme qui s’adressait à lui, ayant eu, pendant l’expédition des Vendéens, plusieurs occasions d’apprécier son courage et son intelligence militaire. Mettant à profil cette circonstance, qui aidait à ses projets, Jean Chouan décida douze de ses gens à suivre J ambe-d’ Argent pour se montrer avec lui dans le canton où l’Insurrection s’organisait. Et il déclara qu’un tel acte d’audace, en attirant l’attention de l’ennemi , produirait une diversion qui pouvait amener un grand succès pour leur cause. Il ne voulait pas s’expliquer davantage, mais le zèle du soldat de la Petite-Vendée n’avait pas besoin d’être excité. Suivi de sa troupe, il se mit en route aussitôt, et, les jours suivants, il parcourut, en plein jour, les paroisses de Nuillé, de Quelaineset de Houssay, proclamant partout que les Royalistes allaient reprendre les armes.
Plusieurs malades restaient encore dans Misedon; ils eussent été un empêchement aux mesures que voulait prendre Jean Chouan ; il parvint à les placer chez les paysans qui , à sa demande, se montrèrent encore une fois secourables, au risque de leur vie. Il ne demeu-
rait plus dans le bois que vingt-cinq hommes, mais tous braves , agiles et dévoués. Le chef les ayant réunis, leur dit : « Nous avons à en- « treprendre une affaire de la plus grande im- « portance , mais aussi bien difficile Pour « qu’elle réussisse , il est utile qu’amis et en- « nemis nous croient loin du pays. Ainsi donc,
» pour quelques jours , défense absolue de « sortir, d’allumer du feu , de faire le moindre « bruit ; et aussi , que chacun se tienne tou- <* jours prêt à partir, à toute heure. J’ai compté « sur vous , mes camarades; obéirez-vous à la « consigne? » — «Que le chef soit tranquille, « répondit la troupe tout d’une voix , on lui « obéira. » — « Oui , il ny a pas de danger , « Gars Mentaux ! » ajouta Mielette, qui gar- « dait toujours son franc parler.
Jean Chouan alors visita minutieusement les fusils , les fit mettre en bon état et donna à chacun six cartouches. Ensuite , il distribua les rations de vivres , annonçant qu’il en avait en réserve suffisamment pour tout le temps qu’on resterait renfermé. La ration consistait en un morceau de pain d’environ deux livres avec un peu de beurre et quelques pommes. Un petit tonneau de cidre avait été amene récemment dans une des caches ; matin et soir,
chaque souterrain en eut une cruchée pleine. Cette ration était suffisante ; rarement avaitelle été aussi bonne , mais les jeunes gars regrettaient pourtant les galettes de sarrasin et la soupe aux choux verts.
Jean Chouan voulut que ses vingt-quatre compagnons prissent place dans les trous en sa présence, et s’assura qu’ils y pouvaient tenir à l’aise. Il leur renouvela encore la défense de sortir, promit de revenir à la nuit, et recommanda qu’on priât le bon Dieu en l’attendant. Alors , les trappes se fermèrent, Jean Chouan s’éloigna sans bruit, et le bois reprit son aspect de morne solitude.
Disons maintenant pour quels motifs ce chef, d’ordinaire si aventureux, s’astreignit , dans ces jours-là, à prendre tantde soins et de précautions pour ne pas se laisser voir. Le Prince de Talmont, ayant vainement essayé de réunir sous son commandement les débris de l’armée vendéenne qui n’avaient pu passer la Loire , eut la pensée de rejoindre Jean Chouan et ses fidèles Manseaux. Suivi seulement de quatre cavaliers, il se dirigea vers leur canton; mais, trompé par des renseignements inexacts, il vint les chercher dans la forêt du Pertre. Il ne trouva là qu’une bande peu nombreuse de
Bretons enrôlés par M. de Puisaye. Ceux-ci, n’ayant pas entendu parler de Jean Chouan, supposaient qu’il avait péri dans la déroute du Mans. Alors le Prince renonça à le chercher davantage. Il resta quelques jours dans la forêt, attendant le retour du messager qu'il avait envoyé à M. de Puisaye pour lui demander une entrevue; mais, d’après la réponse peu empressée de celui-ci , il se détermina à essayer de gagner les côtes de la Normandie pour passer en Angleterre. Déguisé en paysan, ainsi que sa suite, il voyageait sans autre précaution. Etant arrivé dans le bourg de la Bazouge-du-Désert , au-delà de Fougères, il excita les soupçons des habitants, qui, zélés Révolutionnaires , et organisés en garde nationale , demandèrent les passe-ports des voyageurs. Ils n’en avaient point, on les arrêta. Cependant, le Prince restait inconnu; mais, quand on amena les prisonniers à Fougères , la servante de l’auberge de Saint-Jacques, les voyant passer , s’écria , peut-être involontairement : « Ab! voilà le Prince de Talmont! » Elle le connaissait bien ; il avait sauvé la vie à son maître lors du passage des Vendéens. Se voyant découvert, le Prince ne se contraignit plus : « Oui, je suis Talmont, s'écria-t-il , je
« ne mentirai pas par crainte de la mort ! » Il fut immédiatement conduit à Rennes où, malade , presque mourant , il fut renfermé dans un cachot.
Des Royalistes de l’ancienne coalition de La Rouerie parvinrent à faire savoir à Jean Chouan la captivité du Prince; l’avis lui vint d’Ernée où il avait toujours entretenu des intelligences. Il se hâta de s’y rendre dans la nuit, bien qu’il n’ignorât pas qu’une forte garnison occupait la ville. Il voulait prendre des informations pour savoir ce qu’il devait faire , résolu qu’il était de tout tenter pour délivrer le prisonnier. Il apprit là que le représentant du peuple Esnue Lavallée poursuivait avec acharnement la condamnation du Prince. Il devait dans peu de jours le faire juger à Vitré et conduire ensuite à Laval pour y être exécuté. Sur cette donnée , un plan de délivrance fut arrêté aussitôt entre les Royalistes d’Ernée et Jean Chouan.
A Vitré, des gens affidés avaient fait savoir qu ils connaîtraient d’avance le moment du départ du prisonnier pour Laval. Us furent chargés d’envoyer alors , en toute hâte , avertir Jean Chouan. Une correspondance , déjà établie sur la route , leur donnait le moyen de
le faire prévenir en quelques heures. Tout aussitôt celui-ci devait placer une embuscade sur le chemin entre Vitré et Laval , et l’escorte du condamné , brusquement assaillie à son passage, ne résisterait pas, sans doute, à cette attaque d’autant plus imprévue qu’on croyait les Insurgés éloignés du pays.
Les choses ainsi convenues, Jean Chouan partit en grande hâte, et se rendit d’abord sur le terrain où il voulait placer son embuscade; puis, son choix arrêté, il revint au bois de Misedon. Nous avons dit les disposi dons qu’il fit alors pour assurer le succès de l’entreprise. Tout était prêt pour agir à l’arrivée du messager. Plusieurs jours s’écoulèrent dans une vaine attente. Seulement une femme du hameau de Lorière vint apporter un papier sale et mal plié qui lui avait été remis pour être donné à Jean Chouan. Elle le tenait d’un mendiant inconnu qui, sans vouloir s’expliquer, s’était éloigné précipitamment. Sur ce papier se trouvaient tracées, comme au hasard , quelques lignes d’une écriture informe. Jean Chouan, ne sachant pas lire, demanda à Julien Godeau , l’un des hommes qu'il avait gardé près de lui , ce que disait cette écriture. Celui-ci, qui se donnait pour habile, ne voulant pas avouer son ignorance, déclara
que ce n’était qu’un barbouillage sans signification , et probablement une ruse d’espion pour savoir si Jean Chouan se trouvait dans le pays. La chose ainsi expliquée, il n’en fut plus question. Cependant, après trois autres jours passés sans nouvelles, Jean Chouan, fort inquiet , reporte sa pensée sur le papier qu’on lui avait envoyé. Il le prend et va, pendant la nuit , le montrer à un fermier qui savait lire. Alors il apprend que ce papier barbouillé à dessein par une craintive circonpection, l’avertissait que, dans vingt-quatre heures , le Prince de Talmont serait amené à Laval. Or, depuis la réception du billet, trois jours s’étaient écoulés. Il ne restait donc plus aucune chance de délivrer le prisonnier. Ainsi, tant de précautions prises, tant de peines, tant de fatigues endurées n’aboutissaient qu’à un fatal mécompte !
Jean Chouan en conçut un tel désespoir que , tout hors de lui , il voulait faire fusiller l’homme dont l’ignorance avait causé ce malheur, Il ne cessait pas de se désoler. — « Que « Dieu me pardonne si je pèche, disait- il, mais « il est sûr qu’en apprenant la mort de ma « mère je n’ai pas ressenti une peine aussi « vive. La mort de ce seul homme, c’est la
« mort de nous tous , c’est la ruine du parti i » Il est probable en effet que , si le Prince de Talmont eut été délivré et qu’il se fut mis à la tête des Insurgés qui commençaient à prendre les armes de tous côtés , il eût donné de l’ensemble à leurs opérations ; et leurs efforts , mieux combinés , auraient pu avoir de tout autres succès.
Suivant les prévisions des Royalistes , le prisonnier, amené devant le tribunal de Vitré et condamné à mort, avait été conduit aussitôt à Laval pour y subir son jugement. Accablé par la fatigue et la maladie, il gardait encore tout son courage , et quand , lassé d’inutiles questions , il répondit au Comité révolutionnaire ; « J’ai fait mon devoir, faites « votre métier. » Il se leva avec une si noble assurance qu’une des femmes qui venaient repaître leurs yeux des angoisses des victimes condamnées , ne put s'empêcher de s’écrier : « Quel dommage que ce soit là un brigand « de noble ; nous n’avons pas un sans-culotte « qui le vaille ! » La tête du Prince de Talmont fut placée sur une pique à la porte du château de Laval, patrimoine de sa famille. Il y avait pris son logement lors du passage de l’armée vendéenne , et ce fut dans la cour
de ce château qu’il fit délier devant lui , et mettre en liberté quatre-vingts prisonniers républicains que les Insurgés allaient fusiller.
Antoine-Philippe de la Trémoille , Prince de Talmont , avait à peine vingt six ans lorsqu’il fut exécuté k Laval le 28 janvier 1794. Il était resté environ un mois dans les prisons de Rennes.