‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 18 sur 52 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Mort de François Cottereau. — Les Chouans se retirent vers Saint-M’Hervé et fialazé en Bretagne. — Ils harcellent les gar nisons de Vitré , Fougères , etc. — Pierre et René Cottereau , échappés des prisons de Laval , se réunissent aux Insurgés. — Caractère des deux frères. — Jean Chouan désarme Andouillé et la Baconnière. — Rencontre des forgerons du Port-Brillet. — Jean Chouan sauve la vie h un jeune soldat. — Un des Chouans trouve son frère mort dans les rangs ennemis. — La garnison d'Ernée surprend et met en fuite les Royalistes auprès de Rouge-Feu.

Jean Chouan disait souvent : « J’espère qu’a- « près ma mort le bon Dieu me fera miseri- « corde, puisqu’il me fait expier dans ce monde « les fautes de ma jeunesse. » En effet , sans cesse de nouvelles afflictions venaient éprouver la pieuse résignation de l’ancien Contrebandier. Son frère François mourut cinq jours après l’exécution du Prince de Talmont. Ce frère qui , dès l’enfance , fut son compagnon , son conseil , son aide, Jean Chouan le vit expirer dans le misérable réduit qu’il avait creusé pour lui dans un coin du bois de Misedon.

Nous avons vu que François Cottereau ,

miraculeusement échappé dans la déroute du Mans, parvint à se rendre à la closerie des Poiriers ; mais il reconnut bientôt qu’en y restant il compromettait l’existence de tous les siens; alors il se retira dans Misedon. Toutefois , il ne se joignit pas aux autres fugitifs. Son frère lui arrangea une cache isolée non loin de la demeure de la famille Gauffre. Cette famille, n’écoutant que les inspirations d’une courageuse pitié, lui prodigua constamment les secours que son état réclamait. En cas d’alarme , il se réfugiait dans son réduit , mais , le péril s’éloignant , il venait prendre place au foyer des braves gens qui avaient soin de lui. Bientôt les Républicains firent des battues continuelles dans le pays ; alors François ne quitta plus son asile. Le séjour de ce lieu malsain aggrava son mal , et la mort ne tarda pas à mettre fin à sa douloureuse existence.

François Cottereau , atteint d’une blessure incurable dès le commencement de l’insurrection , ne put pas se faire un nom à l’égal de son frère. Cependant, il faut le dire, jamais les Chouans de Misedon n’ont parlé de leurs faits d’armes sans qu’aussitôt le souvenir du gars F rancin ne leur soit venu à la pensée. Ils le mettaient au premier rang , non-seulement

pour sa bravoure, qui, de fait, allait jusqu’à l’extrême témérité, mais, de plus, pour son intelligence et son habileté. « Toujours, di- « saient-ils , il était le premier à bien dire , « comme à bien faire aussi. » François Cottereau mourut dans les premiers jours de février 1794.

Après la défaite de l’armée vendéenne, le canton où la Chouannerie avait pris naissance devait être, et fut en effet, celui qu’on surveilla de plus près. Les Chouans ne se trouvaient pas alors en force suffisante pour s’opposer aux troupes dont le pays était couvert ; et ils reconnurent bientôt que, s’ils intervenaient, ils seraient immanquablement cause du pillage et de la dévastation de toutes les fermes où ils étaient accueillis. Leur séjour dans le canton ne pouvant donc qu’y attirer les persécutions des Patriotes, le chef décida qu’il fallait s’éloigner. Il alla se réunir à la bande que les frères Pinson commençaient à réorganiser dans la paroisse de Bourgon. Tous ensemble s’établirent vers Saint-M’Hervé et Balazé, en Bretague. C’était un canton de Royalistes dévoués. Partant de ce centre de réunion, les Chouans, partagés en petites bandes, tirent chaque jour des courses jusqu’aux por-

tes de Vitré, de Fougères et d’Ernée , fatiguant les garnisons par des alertes continuelles et interceptant les communications en attaquant au passage toutes les escortes et tous les courriers. Durant le cours de février, il ne se passa pas là un seul jour sans combat, et toujours sans que jamais les Républicains pussent atteindre leur ennemi. Quand ils le croyaient encore derrière la haie à l’abri de laquelle il avait commencé son attaque, ils entendaient, à demi-lieue plus loin , sa fusillade assaillant un autre détachement qui venait au bruit des dernières décharges. Cependant , voyant que des troupes nombreuses se portaient vers le canton où. il se tenait, Jean Chouan rentra dans son ancien refuge, le bois de Misedon. Il y trouva ses deux frères, Pierre et René, qui étaient parvenus à s’échapper de la prison de Laval. Depuis deux mois on les y tenait renfermés , bien qu’ils fussent toujours restés étrangers à l’Insurrection.

Ils comprenaient maintenant que leur seule ressource était de prendre aussi les armes. Cependant , Pierre ne s’y décidait encore qu’à grand’peine : son caractère doux et paisible , et surtout sa piété, lui donnaient une extrême répugnance à embrasser ce parti. « J’irai avec

« vous, disait-il à son frère , mais ce sera pour « prendre soin des blessés. »

Quant à René , d’un caractère bouillant et irascible, il se montrait impatient de combattre. Aussi était-il excité par un motif personnel. Lorsque ses frères prirent les armes, il était déjà marié et avait des enfants ; il déclara que, si on le laissait en paix dans son ménage, il ne prendrait point part à la guerre ; mais, lorsqu’il eût été mis trois fois en prison, qu'il vit sa maison livrée au pillage et sa vie sans cesse menacée , le désespoir enfin lui mit les armes à la main. Il partit , emmenant avec lui dans le bois de Misedon sa femme qui était enceinte. Quant à ses enfants , il se trouva des gens qui voulurent bien s’en charger quoi qu'ils sussent que leur charité, si elle était connue, serait punie comme un crime. Telle est l’explication , sinon l’excuse , des actes de haine et de vengeance auxquels René se livra. « Je voulais rester tranquille , disait-il , les « Patauds ne me l’ont pas permis; ils m’ont » poussé malgré moi à marcher contre eux ; « à présent, malheur à ceux qui se trouveront « sur mon chemin ! Ils ne m’ont point épar- « gné , je ne les épargnerai point. » René ne tint que trop sa promesse.

Jean Chouan , à son retour , apprenant que les troupes républicaines s’étaient retirées des environs de Misedon, résolut de profiler de ce moment pour faire une battue dans les paroisses d’Andouillé et de la Baconnière et en désarmer les habitants. Ces gens-là étaient tous fougueux Patriotes. Non contents de faire espionner les démarches des Chouans par leurs femmes et leurs enfants , ils servaient de guides aux troupes , combattaient dans leurs rangs et se montraient plus acharnés et plus cruels que les soldats. Comme d’ailleurs ils portaient le même costume que les Insurgés, qu’ils avaient une égale connaissance du pays et la même manière de combattre , ils étaient en réalité plus redoutables que la troupe de ligne à laquelle on pouvait presque toujours échapper facilement. Jean Chouan jugea donc nécessaire de mettre des empêchements à leur zèle belliqueux. Ayant réuni toute sa troupe pendant la nuit, il arriva au point du jour dans la paroisse d’Andouillé. Les Patriotes , pris à l’iraprovistes, se laissèrent enlever sans résistance leurs armes et leurs munitions. Aussi n’eurent-ils à souffrir ni violence , ni pillage , mais seulement des menaces de vengeance si , à l’avenir, ils ne restaient pas tranquilles.

Poursuivant leur expédition , les Royalistes entrèrent dans le bourg de la Bacoonière vers l’heure de midi. Le désarmement fait , ils se rendirent à l’église. Les cloches n’étant pas encore brisées , ils se mirent à sonner Y Angélus, et tous, dans le ravissement d’une pieuse joie, se jetèrent à genoux pour prier. Il leur semblait entendre une voix du ciel proclamant au loin le triomphe de la troupe chrétienne.

Ayant ainsi annoncé leur présence dans le canton des Patriotes , ils allèrent mettre en sûreté les armes et les munitions conquises. Le lendemain, ils se portèrent sur Saint-Ouën , Saint-Pierre-la-Cour , le Bourgneuf et Launay- Villiers. C’étaient des paroisses amies auxquelles on voulait faire connaître les succès obtenus.

Chemin faisant, les Insurgés se recrutaient sans cesse. Ils étaient environ deux cents quand ils furent avertis que les forgerons du Port- Brillet, soutenus par quelques soldats, venaient leur livrer combat On courut à leur rencontre et on les attaqua avec furie. Ils soutinrent bravement le premier choc. De part et d’autre , une ancienne animosité excitait les combattants : enfin les forgerons se découragèrent ; ils firent retraite, emmenant beaucoup de blessés

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ei laissant sept morts et deux prisonniers. L’un de ces derniers avait déjà une fois été pris les armes à la main ; il fut fusillé sur-le-champ. L’autre, un jeune soldat, presque un enfant, promettait , surw part de Paradis , de rester avec les Royalistes, de combattre avec eux , de ne jamais les quitter. Toutes ses supplications étaient vaines ; déjà plusieurs fois les Chouans en avaient exaucé de semblables ; mais leur pardon n’épargnait jamais que des traîtres. A présent leur cœur endurci s’irritait, même des prières. Au lieu de pitié, le pauvre jeune homme ne trouvait qu’une raillerie cruelle. « Puisque tu te connais une part de « paradis, lui disait-on, tu feras bien d’aller « la prendre; nous allons te mettre sur le « chemin. On te laissera une minute pour « prier Dieu , et puis , bon voyage ! » Cette scène se passait hors de la vue du chef; il était, assez loin de là, occupé à soigner un blessé. Enfin les cris du suppliant frappent son oreille ; il devine ce qui se passe , accourt en toute hâte et, du plus loin qu’il peut se faire entendre, il s’écrie: « Je défends qu’on le tue !... « Je lui donne sa grâce ! Malheur à qui le tou- « chera!...» Le chef employait rarement la menace, mais on savait que, dans un tel cas , il

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était dangereux de lui désobéir. On lui abandonna donc le prisonnier. Jean Chouan lui fit tourner à l’envers son habit de soldat, et lui

enjoignit de ne pas quitter ses côtés.

La plupart des Insurgés avaient leurs vêlements salis, déchirés et à peu près hors de service. Quelques-uns se décidèrent , bien qu’avec répugnance , à les remplacer par ceux des forgerons tués. Ils faisaient ce triste échange, quand tout-à-coup l’un d’eux se prit à pousser un cri déchirant , et soudain , avec des exclamations et des gestes de désespoir, il s’enfuit à travers la campagne. Cela s’expliqua aussitôt: dans le cadavre qu’il dépouillait , cet homme avait reconnu son frère, engagé depuis peu comme ouvrier à la forge. On comprend l'effet produit par cette fatale rencontre ; et tout le monde, devant ce terrible exemple des chances funestes qu’amène la guerre civile , demeura frappé d’épouvante. Enfin Jean Chouan s’arracha à cette stupeur générale et il s’écria : « A « genoux, mes amis, à genoux ! Prions Dieu « pour qu’il fasse miséricorde aux deux mal- « heureux frères, et prions-le aussi pour qu’il « ne nous mette plus au hasard de voir une « chose pareille. » Tous s’agenouillèrent avec leur chef et prièrent avec lui. Ensuite, on se

hâta de quitter ce lieu de malheur. Le frère survivant ne reparut point dans les rangs des Insurgés. Il mourut peu après des suites d’une blessure mal soignée.

Après un quart d’heure de marche , durant lequel pas une parole ne fut prononcée , les Chouans arrivèrent à Rouge-Feu. C’était une de leurs stations habituelles. Ils s’y arrêtèrent pour délibérer sur l’endroit où l’on irait passer la nuit. Pendant qu’on tenait conseil, le bruit d’une fusillade se fit entendre tout-à-coup du côté de Bourgon. On conjectura que c’étaient les frères Pinson qui avaient un engagement avec le cantonnement établi à la Croixille. On se consulta sur ce qu’il y avait à faire. Jean Chouan fit observer que, si les frères Pinson ne se trouvaient pas en force suffisante pour résister, la nuit les aiderait bientôt à se tirer d’embarras; que, quanta eux-mêmes, ils en avaient assez fait dans leur journée pour se croire dispensés de s’engager dans une nouvelle affaire. Cet avis était sage ; mais la troupe entière demanda à aller prendre part au combat. Sans ajouter un mot , Jean Chouan marcha vers le lieu d’où partait la fusillade. Un chef de parti sent bien qu’il doit son autorité à la confiance qu’inspire son audace, et, s’il juge

quelquefois devoir conseiller la prudence , il ne se croit jamais le droit de l'ordonner.

On venait à peine de quitter Rouge-Feu quand un coup de fusil , tiré derrière une haie, frappe un homme au milieu des rangs , et l’on voit en même temps trois Bleus qui s’enfuient. On se lance à leur poursuite, on veut les prendre, on est près de les atteindre ; mais, quand, sur leurs pas, on arrive à la lande de la Brossinière , on se trouve tout-à-coup en présence de quinze cents Républicains. Toute la garnison d’Ernée, avertie par ses espions du retour des Chouans, accourait pour leur livrer combat. C’était pour les attirer à découvert sur la lande que des coups de feu avaient été tirés. Maintenant, que pouvait faire Jean Chouan? Il appelle près de lui les plus braves pour faire retraite en bon ordre , mais personne n’entend son appel. Alors , voyant que les Bleus se partagent en trois colonnes pour envelopper sa petite troupe, il renonce à toute résistance. La déroute fut complète. Il y eut huit hommes tués et une vingtaines de blesses ; point de prisonniers , les Bleus n’en faisaient pas.

Le jeune soldat , à qui Jean Chouan avait sauvé la vie , le suivit long-temps pas à pas. Tout-à-coup ses genoux fléchissent, il tombe

et s'écrie : « Je ne saurais aller plus loin ; luez- « moisi vpus voulez. Je’ne suis pas un traître' « mais la fatigue m’accable , je ne puis plus « marcher. » . — « Pauvre enfant , rassure-toi, « dit le chef, demeure ici, et, quand les Bleus « te rejoindront, dis leur que nous t’avons « emmené de force ; cela te sauvera une fois « encore. Adieu donc , que le ciel te protège î « Un jour tu pourras porter témoignage en « faveur de Jean Chouan quand tu entendras « dire que c’était un Brigand. » Le jeune soldat resta là ; les Républicains vinrent et le ramenèrent avec eux à Ernée. Il y raconta son aventure, et c’est ainsi qu’elle a été connue.

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