‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 19 sur 52 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

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Les Insurgés manquent de munitions. — Jean Chouan va en chercher h Laval durant la nuit. — Le général Beaufort vient inopinément fouiller le bois de Misedon. — Les Chouans y demeurent cachés. — Le général Kléber établit des cantonnements dans tous les bourgs. — Jean Chouan disperse sa troupe. — Il se rend dans la forêt de Concise avec quelques hommes seulement.

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Les Chouans s’étaient complètement débandés dans leur fuite ; cependant, dès le lendemain, cinquante des plus braves se retrouvèrent avec leur chef dans le bois de Misedon. Ils y restèrent durant plusieurs jours sans se montrer. Les munitions qu’on devait leur envoyer de Laval n’arrivaient pas ; ils en manquaient absolument, et si les Républicains fussent venus les attaquer , ils eussent été égorgés sans pouvoir se défendre.

Telle était leur position lorsqu’un matin , au point du jour , Jean Chouan accourt et réveille tout le monde : «« A. l’ouvrage, disait-il, « voilà de la poudre et des balles; faisons des

« cartouches ! » Chacun croyait rêver, et l’on n’était pas loin de penser que les munitions se trouvaient là par un miracle. 11 y en avait assez pour approvisionner toute la bande. On n’eût pas su comment elles étaient venues si Jean Goupil ne l’eût expliqué. Cet homme, un des plus braves de la troupe , était bon marcheur et très-fort. Jean Chouan , décidé à tout hasarder pour se procurer des munitions , lui avait fait part de sa résolution en lui demandant son secours, et, ce soir-là même, tous deux s’étaient rendus à Laval. Grâce à une nuit noire, évitant les postes et les sentinelles, ils purent arriver chez les gens qui gardaient en dépôt la poudre et les balles; ils s’en chargèrent en toute hâte et sortirent comme ils étaient entrés. Un coup de fusil , qu’un factionnaire lira sur eux, ne les atteignit pas , et, sains et saufs, ils avaient regagné leur retraite bien avant le jour venu. Tel fut le récit de Jean Goupil. Grâce à cette téméraire expédition , véritable exploit de contrebandier , les réfugiés de Misedon eurent à fabriquer des cartouches durant toute la journée.

Au coucher du soleil, un cri aigu, répété par trois fois , se fit entendre dans le bois; cela signifiait qu’une nouvelle inattendue était ap-

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portée à la Place Royale. On y accourut. Une femme du village de Lorière, arrivée là en grand émoi , raconta qu’elle venait de la forge du Port-Brillet ; que , voyant s'y rendre de tous côtés des détachements de Bleus , elle était allée aux. informations. On lui avait dit : « Le général républicain Beaufort est en mai’che avec toute son armée ; il va tout a l’heure faire cerner Misedon ; la nuit durant il sera fait soigneuse gai*de à l’entour , et demain , au point du jour, les Bleus, entrant par plusieurs côtés, fouilleront le bois partout ! — « Priez donc le « bon Dieu et la Sainte Vierge qu’ils vous « protègent. Après cela , s’il le faut, tachez «• de mourir en bons chrétiens ! » Cela dit, la femme s’en alla , pleurant et gémissant. Mais Jean Chouan se montra calme et x'esolu. Le jour touchait à sa fin , il jugea qu’il n’était plus temps de songer à s’échapper ; on risquait d’aller se jeter au milieu des détachements ennemis , il engagea donc ses hommes à rester dans le bois, à tout risque. Avec les munitions apportées par lui , on était assuré , du moins, de ne pas périr sans vengeance. A l’exemple de leur chef, tous se montrèrent décidés a vendre chèrement leur vie, s il devenait impossible de se dérober aux recherches de 1 en

nemi. La nuil se passa à faire les dispositions nécessaires.

Les trous de la Gnind-f^ille, creusés au commencement de l’hiver, se trouvaient alors ou remplis d’eau ou éboulés. Un seul , resté intact , était occupé par des blessés ; mais les abris de branchages, recouverts de mousse et de gazon ( les Logis ) , avaient été soigneusement entretenus au milieu des plus épaisses broussailles. Ce fut dans ce fourré , qui semblait impénétrable , que Jean Chouan fit prendre position à tous ceux qui pouvaient combattre. Ils devaient rester là , couchés ventre à terre , sans bouger , et ne commencer le feu qu’au signal du chef qui se réservait de tirer le premier , s’ils venaient à être aperçus. Alors chacun , sans quitter sa place, devait ajuster ses coups en les dirigeant principalement sur les chefs. On s’en remettait du reste à la volonté du bon Dieu.

Quand vint le matin, le temps était brumeux et sombre, une petite pluie froide commençait à tomber , et l’on voyait à peine à vingt pas devant soi. Tout-à-coup des tambours battent le rappel, et environ six mille Bleus, qui avaient bivouaqué à l’entour de Misedon, courent se mettre en ligne sous le commande-

ment du général Beaufort. C’était la réunion de tous les cantonnements républicains disséminés dans le pays. Un cordon d’enceinte, formé au moyen de postes placés à de courtes distances, gardait toutes les sorties du bois; le reste des troupes fut partagé en quatre corps. Une décharge se fait entendre. A ce signal convenu, les détachements, tambours en tête, battent la charge et pénètrent dans Misedon par quatre côtés à la fois. Us s’avancent de concert en se dirigeant vers le centre, mais ils se bornent à suivre les sentiers en gardant leurs rangs et l’arme au bras. Ils arrivent ainsi au carrefour de la Belle-Étoile. Réunis là , ils s’arrêtent un moment et font une nouvelle décharge pour avertir de leur retour le général qui était resté en dehors du bois ; ensuite ils reprennent le chemin par lequel ils sont venus.

Les Bleus s’en tinrent à celte évolution. Croyant en avoir assez fait, Beaufort renvoya chaque troupe dans son cantonnement, et luimême s’en retourna à Ernée pour adresser au gouvernement un pompeux récit du succès obtenu.

Les Chouans, couchés sous les broussailles, avaient pu, sans être vus, suivre de l’œil la marche des colonnes ennemies. L’une d’elles

était venue passer à dix pas d’eux. Us remarquèrent que les Bleus avaient à peine jeté à travers le taillis un regard craintif. Saisis d’appréhension , ils suivaient leur route en toute hâte ; on eut dit qu’ils croyaient la terre minée sous leurs pas. Quand ils se furent éloignés, les Chouans, ne pouvant pas croire qu’ils en seraient quittes à si bon marché , restaient encore sans bouger de leur retraite. Enfin , ils entendirent accourir à la Place Royale les femmes du hameau voisin. — « Enfants , vous « voilà sauvés, s’écriaient-elles, les Bleus sont « partis ! Remerciez le bon Dieu qui leur a « fasciné la vue , sans cela vous ne pouviez pas « échapper ! » A cette nouvelle , transportés de joie , les Chouans se hâtent de sortir du fourré , et tous, se jetant à genoux, remercient le Ciel qui les a protégés. Cependant le chef croit devoir s’assurer que l’ennemi n’a pas dressé des embuscades. Avec quelques éclaireurs, il parcourt tous les alentours, et envoie reconnaître les diverses routes qu’ont suivies les Bleus. Il acquiert ainsi la certitude que le départ de l’ennemi est bien réel. Alors les uns se mettent en quête pour avoir des vivres , les autres allument un grand feu pour sécher leurs vêtements et se réchauffer, et bientôt

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toutes les familles des fermes voisines envoient là ce que leur pauvre ménage peut fournir de provisions. Ainsi , contre toute attente , dans cette journée d’alarme , il se trouva que les Chouans eurent la jouissance , si rare pour eux , d’une heure de sécurité , autour d’un bon feu, avec un repas abondant.

Mais, pendant ce temps-là, l’avis fut donné au chef que, dans cette soirée même, par l’ordre du général Kléber qui venait d’arriver à Laval , des Cantonnements républicains allaient être établis à la fois à Saint-Ouën , au Bourgneuf, à Ollivet, au Genest, à Launay- Villiers. Le canton allait cesser d’être tenable pour les Royalistes. D’après cela, Jean Chouan se décida de nouveau à s’éloigner sans délai , et tout aussitôt il annonça sa résolution à ses gens , les laissant libres de ne pas le suivre, vu qu’il devait, disait-il, quitter pour toujours le pays. René Cottereau , qui avait avec lui sa femme , se décida à aller se réunir aux frères Pinson qui étaient rentrés dans la paroisse de Bourgon; il fut suivi de douze hommes; sept autres, la plupart malades ou blessés, voulurent se hasarder à rester cachés dans les environs; mais vingt des plus braves déclarèrent qu’ils ne quitteraient pas leur chef, allât-il au

bout du monde. Alors Jean Chouan conduisit ceux-là dans la métairie de la Babinière, ayant eu le soin de faire partir tous les autres avant lui. Les métayers de la Babinière , liés d’amitié avec la famille Cottereau , offraient de grand cœur tout leur avoir. Il accepta seulement un morceau de pain pour chacun de ses hommes et cinq ou six gourdes remplies de cidre.

La nuit était déjà avancée quand le chef donna l’ordre de partir. — « Sans adieu et au « revoir bientôt ! » lui dirent les gens de la métairie. — « Priez donc le bon Dieu pour « qu’il nous conserve, répondit Jean Chouan , « c’est sa volonté qui nous mène. » Prenant les plus grandes précautions pour ne pas être suivis à la trace, et, grâce à la nuit , n’ayant été vus de personne, nos vingt braves, après trois heures de marche, se trouvèrent au milieu de la forêt de Concise. Leur chef ne voulait pas les conduire plus loin; mais, pour que l’ennemi cessât de le poursuivre, il avait jugé utile, en partant, de donner à penser qu’il abandonnait tout à fait le canton.

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