CHAPITRE CINQUIÈME
Moulins le Gabeleur. — Il est l’effroi des Patriotes. — Il procure des vivres et des munitions aux Insurgés dans la forêt de Concise. — Les Chouans réunis mettent en fuite le cantonnement de Sainl-Ouën-des-Toils. — Altercation de Morière et de Jambc-d’Argenl. — Les Chouans n’ont point eu de duels. — Motifs qui engagent les Insurgés à se séparer et h prendre position h la lisière des bois.
Une petite troupe d’Insurgés fugitifs, sous la conduite de Moulins, un ancien Gabeleur, s’était depuis quelque temps établie sur la lisière de la forêt de Concise. Comme ils restaient inoffensifs, les Républicains, trop occupés ailleurs, les laissaient tranquilles. Jean Cbouan, l’ayant appris , s’était décidé à venir trouver auprès d’eux quelques jours de repos , ou bien à s’aider de leur secours s’il lui fallait repousser de nouvelles attaques. La forêt lui était parfaitement connue et , d’après les renseignements qu’il avait reçus, il lui fut facile de trouver Moulins qui l’attendait , ayant été prévenu de son arrivée pqr Jambe-d’ Argent ,
le soldat de la Petite-Vendée dont nous avons déjà parlé. Celui-ci avait quinze hommes avec lui , et il en avait envoyé deux pour donner avis à Jean Chouan de cette réunion d’Insurgés.
Le Gabeleur , tout fier de voir qu’on venait réclamer son assistance, annonça qu’il se faisait fort, tant qu’on resterait près de lui, de fournir les vivres et les munitions dont le rassemblement aurait, besoin. Marcheur infatigable , connaissant tomes les routes, et son ancien état l’ayant mis en relation avec des gens de toute espèce, Moulins avait bien des ressources qui manquaient aux Chouans. Si cet homme eût été aussi courageux qu’entreprenant, aussi réglé dans sa conduite que fertile en expédients, nul doute qu’il ne fût devenu un des chefs de l’Insurrection ; mais , comme l’audace de ses discours était sans cesse démentie par ses retraites précipitées dès qu’il rencontrait l’ennemi ; que , de plus , ses débauches et ses cruautés le rendaient méprisable et odieux , il perdit bientôt toute autorité. Cependant , comme, dans les commencements de la prise d’armes , il se montra dans une grande étendue de pays, et qu’il ne craignit pas de se faire connaître, son nom devint l’épouvante des Patriotes, et
sa tête fut mise à prix. La crainte qu’il inspirait était extrême : sa femme , ayant été surprise par un détachement républicain et amenée dans la prison de Laval , il écrivit au Tribunal révolutionnaire pour lui signifier de la mettre sur-le-champ en liberté, menaçant, en cas de refus, d’allumer le feu aux quatre coins de la ville. On n’osa pas la retenir; mais, comme Moulins ne réclamaitpasle paysan chez lequel elle avait été arrêtée, le tribunal le fit conduire à l’échafaud , se dédommageant ainsi de la perte de la victime qui lui était soustraite.
Jean Chouan , Jambe-d’Argent, Moulins et leur suite, voulant prendre quelques jours de repos , établirent leur bivouac dans une lande de la paroisse de Loiron , sur la lisière de la forêt qui leur offrait un refuge en cas d’attaque. La femme de Moulins s’était chargée des approvisionnements. Portant un grand bissac , elle s’en allait de ferme en ferme, a une lieue à la ronde , demandant la charité pour ses gars de la Vendée. Les pains lui étaient apportés durant la nuit dans un endroit convenu ; elle se chargeait du reste. Quand elle en avait reçu suffisamment pour la journée , elle refusait le surplus. « Merci, mes bonnes gens , disait-elle,
et ne nous donnez qu’au jour le jour : qui sait « si nous serons encore en vie demain ! » A son retour elle faisait sa distribution à toute la troupe, qui, assise sur l’herbe, ses chefs en tête , prenait son repas sur le revers d’un fossé. La journée des Insurgés se passait, pour les uns , à suivre les longues prières que récitait Pierre Cottereau ; pour d’autres , à se redire les hauts faits de la guerre vendéenne ; Moulins jouait aux cartes avec ses affidés; Jean Chouan , devenu taciturne et triste , restait seul à l’écart quand il ne s’entretenait pas avec Jambe-d’Argent; celui-ci, s’enfonçant dans la forêt, s’essayait, durant des heures entières, a jouer de la flûte. La nuit, tout le monde rassemblé se couchait dans des tas de bruyère coupée dans la lande.
Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi dans une complète tranquillité. Enfin Moulins , suivant sa promesse, revint , après une absence de quelques heures, chargé de plusieurs paquets de cartouches. Tout glorieux, il en fit le partage , et chacun se trouva suffisammen t pourvu. On lui demanda comment il avait pu s’en procurer une telle quantité. Il répondit : « Elles « ont été faites pour nous ; mais , si je n’étais « pas allé les prendre , on ne nous les aurait
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envoyées qu’à coups de fusil. Il n’en voulut pas dire davantage. On peut supposer que cet envoi venait du Comité royaliste de Laval, et l’achat en aura été fait à quelque chef républicain ; car il s’en trouva qui ne rougirent pas de se livrer à un tel trafic.
Aussitôt que Jean Chouan eut des munitions , il pensa à recommencer les hostilités et partit dans la nuit même, accompagné seulement de Jean Goupil, afin de prendre des informations sur la force des postes établis dans son canton. Jambe-d’ Argent et Moulins, s’étant engagés à lui prêter main-forte , il leur donna rendez-vous pour la nuit suivante dans la paroisse du Genest. On devait se trouver , près de la Closerie du Plessis, dans un grand champ d’ajoncs au milieu duquel les Insurgés avaient fait pratiquer une clairière , où ils pouvaient se tenir réunis sans être vus.
Revenu dans le bois de Misedon , Jean Chouan apprit là que les Bleus du Cantonnement de Saint-Ouën se livraient aux plus grands désordres. Les habitants avaient à endurer toutes sortes de vexations , et lui seul pouvait les sauver d’une ruine complète. On lui dit encore que, s’il voulait attaquer le poste au coup de midi , il trouverait les Bleus
dispersés daos les maisons pour dîner, et que le corps de garde , où beaucoup de fusils étaient déposés , ne serait alors défendu que par un seul factionnaire.
Tandis que Jean Chouan complétait ses informations et réunissait quelques hommes des paroisses voisines, Goupil, envoyé par lui au lieu du rendez-vous , amenait les Insurgés dans les environs de Saint-Ouén. On délibéra sur ce qu’il y avait à faire : le Cantonnement républicain comptait quatre-vingts hommes; les Royalistes étaient seulement soixante ; néanmoins l’attaque du poste fut résolue. Moulins , toujours prévoyant, s’était fait prêter un cheval dans une ferme et l’avait chargé de toutes les provisions recueillies la veille par sa femme ; grâce à celte précaution , on eut à déjeuner en attendant l’heure du combat.
Avant de se mettre en marche, le chef partagea sa troupe en quatre bandes. Avec la première, Pierre Cottereau, Morière et Mielette commenceront l’attaque sur le corps de garde des Bleus , en s’avançant sans bruit par derrière l’église; avec la seconde, à la première décharge , Jean Chouan entrera dans le bourg par le côté opposé; la troisième, avec Moulins, aura à défendre le passage de la chaussée
de letang de Saint-Ouén, conduisant au Bourgneuf; enfin, Jambe-d’Argent, à la tête de ses quinze Vendéens , est chargé d’arrêter les fuyards qui voudront se sauver par la route de Laval. La chose ainsi réglée , il fut de plus convenu que l’affaire s’engagerait au dernier coup de l’horloge sonnant midi.
Les gens de Pierre Goltereau, arrivés les premiers , s’embusquèrent dans les bâtiments du presbytère, non loin de l’église. Personne, dans le bourg , n’eut connaissance de leur approche, et le factionnaire du corps de garde, sans méfiance, vint, en sifflant, s’arrêter, appuyé sur son arme, à demi-portée de fusil de l’embuscade. En attendant l’heure sonnante , Pierre récitait son chapelet. Un des hommes de sa bande voulut changer une amorce ; il laissa échapper la détente, le coup partit, et l’alarme fut donnée. Il n’y avait plus à attendre ; la sentinelle tombe atteinte de dix balles ; les Chouans s’élancent vers le corps de garde pour s’assurer des fusils qui y sont déposés , et ils s’y jettent avec un tel emportement que 1 un d’eux y est tué d’un coup tire par les siens. Les Bleus, accourus trop tard pour prendre leurs armes, ne voient plus de salut que dans la fuite , mais partout ils rencontrent l’ennemi
qui leur ferme le chemin. Cependant un de leurs officiers parvient à réunir une trentaine d’hommes armés. Sans s’inquiéter du reste, il se met à leur tête et, la baïonnette en avant , il se porte de pleine course sur la route de Laval. L’attaque ayant été précipitée, Jambed’Argent ne faisait alors qu’arriver à son poste avec les Vendéens. Il ne put soutenir l’impétuosité du choc des assaillants et fut forcé de leur laisser passage. Toutefois, le plus grand nombre des fuyards ne se dirigea point de ce côté. Courant au hasard dans les rues du bourg, il semblait qu’ils venaient chercher les décharges sous lesquelles ils tombaient foudroyés. Leurs cris de désespoir ne trouvèrent nulle pitié. On voulait faire un exemple , et, comme ils n’avaient point mis de bornes à leurs violences et à leurs pillages, on n’en mit point aussi dans la vengeance. Enfin, il s’en trouva plusieurs que l’excès de la frayeur rendit téméraires. Us se prirent à courir à travers une grêle de balles pour gagner le chemin du Bourgneuf; mais, pour cela , il fallait suivre la chaussée de l’étang, longue et étroite; la plupart y furent tués. Trois seulement, comme par miracle, arrivèrent jusqu’au bout, et, de plus , passèrent au milieu même de la
198 SOUVENIRS DK LA CHOUANNERIEbande de Moulins, qui ne parvint pas à les arrêter.
Quand enfin il ne resta plus d’ennemis à immoler , les Chouans vinrent se réunir au milieu du bourg , se félicitant d’une victoire si complète, et qui ne leur avait coûté que la perte d’un seul homme. Mais le chef des quinze Vendéens, Jambe-d’ Argent , s’approcha lentement et le dernier de tous, montrant un visage sombre et un air contraint, mécontent qu’il était d’avoir laissé échapper les fuyards. Morière remarqua son embarras, et, comme il aimait à railler , il éleva la voix. « Sais- « tu bien, Jambe-d’Argent , qu’on nous avait « dit que tu étais le brave des braves; que « tu ne reculais jamais, et voilà qu’aujour- « d’hui on prétend ne t’avoir vu faire que « des pas en arrière. » Jambe-d’Argent dédaigna de se justifier , il dit : « Tu peux te « vanter aujourd’hui, Morière, si tu as fait « mieux que moi; car jamais, un autre jour , « tu ne pourras dire avoir aussi bien fait que « Jambe-d’Argent. » — « Nous verrons cela « un autre jour , » répliqua Morière. » — « Nous le verrons tout à l’heure, » s’écria Jambe-d’Argent, en mettant le sabre à la main. Jean Chouan eut besoin de tout son ascendant
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pour apaiser celle querelle ; elle n’eui cependant aucune suite , ei c’est ici l’occasion de remarquer qu’on ne trouve pas un seul exemple de duel entre les Chouans. Si, dans un premier moment de colère, il y eut des défis portés , toujours la réflexion en arrêta les suites ; d’ailleurs , personne ne supposait qu’on pût mettre en doute son courage, quand , à chaque instant, il avait occasion d’en donner la preuve.
Il était à craindre, après le succès obtenu, que les Cantonnements voisins, avertis par la fusillade , ou par les rapports de quelques fuyards, ne vinssent pour venger leurs camarades. Jean Chouan fit faire les préparatifs du départ. On recueillit avec soin les munitions des Bleus qui remplacèrent et au-delà celles qu’on avait dépensées ; on rechercha également tous les fusils, et l’on en réunit quarante-cinq qui furent mis en réserve dans un lieu sûr. Quant aux bagages et aux dépouilles des morts, excepté Moulins qui ne se refusa point de charger son cheval de ce qu’il trouva à sa convenance , chacun déclara regarder comme souillé ce qui avait appartenu à de tels brigands. Le tout, apporté au milieu d’un champ, fut mis en tas avec quelques fagots et l’on en fit
aussitôt un brillant feu de joie. Alors les chefs jugèrent qu’il était temps de s’éloigner, et, comme ils voulaient éviter d’être trop à charge aux paysans pour leur nourriture, ils prirent le parti de se séparer. Jambe-d’Argent alla s’établir auprès du bois de la Saudraie dans la paroisse d’Astillé ; Moulins retourna dans la forêt de Concise, et Cottereau rentra dans le bois de Misedon.
On doit remarquer que les Insurgés allaient presque toujours prendre position sur la lisière des bois taillis qui se rencontrent fréquemment dans le Bas-Maine. En cas d’attaque , ils trouvaient là un refuge assuré , les Républicains ne se hasardant guère à les y poursuivre, parce qu’ils savaient par expérience que leurs adversaires , étant tous habiles tireurs , reprenaient alors l’avantage sur eux. D’ailleurs, la crainte de s’égarer ou de tomber dans des embuscades arrêtait même les plus hardis. Vers la fin de la guerre, lorsque les Chouans ne furent plus commandés par des hommes sortis de leurs rangs , on négligea de suivre cet usage, et l’on eut souvent à s’en repentir.