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CHAPITRE CINQUIÈME

Jean Chouan entreprend vainement de délivrer ses deux sœurs arrêtées par les Républicains. — Elles sont jugées et conduites à l’échafaud. — L’atnée montre un grand courage. — Pierre Cotlcreau est fait prisonnier. — On l’accable d’outrages. — 11 est condamné à mort. — Observations sur les deux jugements.

1 our suivre l’ordre chronologique dans l’exposé d es fa i ts rela ti fs à la Chouanner i e d u Ma ine, il conviendrait de rapporter ici comment, dans les premiers mois de cette année 1794, l’Insurrection royaliste commença à s'étendre sur les deux rives de la Mayenne. Mais les frères Coltereau , n’ayant contribué à ce soulèvement que par l’exemple qu’ils donnaient dans leur canton , j’ai cru , pour éviter la confusion, ne pas devoir interrompre le récit de ce qui les concerne. Retournant ensuite en arrière , j’établirai, autant que possible, la date des faits , en disant ce que fut cette prise d’armes , dont les débris de la Vendée formèrent le noyau, et qui, sous la conduite de Jambe-

d’Argent, Goquereau , Grand-Pierre, Saint- Paul, Taillefer , etc. , finit par se répandre dans toutes les campagnes du Bas-Maine. J’ai cru cette explication nécessaire, et maintenant je continuerai de faire connaître ce qui a rapport aux premiers Chouans.

Deux jours après l’affaire de Saint-Ouèn , un messager vint trouver le chef des Insurgés de Misedon. Il était chargé de lui faire savoir que des corps nombreux de Royalistes venaient de prendre les armes dans toute la Bretagne; ils allaient se réunir pour une expédition importante, et Jean Chouan devait aussi se tenir prêt à marcher avec toute sa division. On lui envoyait ce commandement de la part de M. de Puisaye, récemment nommé général en chef des armées royalistes de POuest par Monsieur , frère du Roi. Déjà plusieurs fois M. de Puisaye s’était efforcé de faire reconnaître son autorité par les Chouans de Misedon ; mais , comme ils ne l’avaient vu ni se joindre aux Vendéens , ni rien entreprendre pour délivrer le Prince de Talmont, ils restaient toujours en défiance à son égard. Leur chef répondit donc à l’envoyé qu’il s’était engagé à ne prendre aucun parti sans l’avis du Comité royaliste de Laval, et qu’il allait le

consulter. L’entreprise projetée ( une attaque sur la ville de Rennes ), savamment combinée, comme toutes celles de M. de Puisaye , manqua complètement dans l’exécution , suivant l’ordinaire. Jean Chouan n’y prit point part , détourné qu’il fut par les nouvelles afflictions qui vinrent l’accabler.

Les deux soeurs de Jean Chouan n’avaient point voulu quitter la Closerie des Poiriers. Elles ne pouvaient se résoudre à laisser dans un entier abandon la seule ressource que possédât leur famille. Se confiant dans leur âge , elles persistèrent encore à y rester sous la protection de quelques voisins , lors même que leur frère René jugea nécessaire d’en partir avec sa femme. Elles ne supposaient pas que ce fût sur des jeunes filles de dix-huit et de quinze ans qu’on voulût exercer des vengeances. Les Révolutionnaires du pays en jugèrent autrement : envoyer à la mort ces jeunes filles leur parut une bonne représaille de l’échec essuyé à Saint-Ouén. Le poste du Bourgneuf reçut donc l’ordre d’arrêter les deux soeurs. Craignant qu’elles n’eussent la pensée de se sauver à l’approche des Bleus , ceux-ci se rendirent aux Poiriers durant la nuit et emmenèrent les prisonnières à leur Cantonnement ,

204 SOUVENIRS DE LA. CHOUANNERIE, déclarant aux gens du village qu’elles seraient conduites le lendemain dans la prison d’Ernée.

Dans cette nuit même, Jean Chouan fut averti de l’événement. Il faut qu’il sauve ses soeurs ; il faut qu’il les délivre dans le trajet du Bourgneuf à Erne'e. Il n’a que peu de monde avec lui , mais il réunit vingt-six des plus braves , et il est assuré de leur dévouement : le Cantonnement tout entier, dùt-il servir d’escorte aux prisonnières , sera attaqué ; tout ce que des gens de cœur peuvent oser sera entrepris; tout ce qu’ils peuvent faire sera exécuté.

Dès avant le jour , la petite troupe était en embuscade dans le bois de la Durondais, au bord de la route qui conduit à Ernée. Elle avait pris position dans un fossé profond, derrière une haie de Broussailles qui la cachait entièrement. Le chef seul se tenait en dehors, afin de voir arriver les Bleus et de régler son attaque sur leurs dispositions. « Priez le bon « Dieu, avait-il dit à ses gens, priez le bon « Dieu ! jamais nous n’avons eu plus besoin de « son aide. » Alors, suivant sa recommandation , un homme récita le chapelet , et tous le répondirent à demi-voix. Bientôt la pluie commença à tomber; il fallait, avant tout, en garantir les armes, ce que chacun fit aux de-

pens de ses vêlements, puis on se remit en prières. Jean Chouan s’était placé derrière un châtaignier, d’où il pouvait, sans être vu, apercevoir l’ennemi de fort loin. Lui aussi voulait prier , mais son anxiété , toujours croissante, ne le lui permettait guère. Il ne faisait qu’aller sans cesse de son arbre à l’embuscade, s’efforçant d’entretenir le courage de ses compagnons. « Le bon Dieu nous éprouve à cette « heure , leur disait-il les larmes aux yeux , « mais il faut espérer qu’il va prendre pitié de « nous, et surtout de mes sœurs. Les pauvres « enfants, si nous ne perdons point patience, « nous pouvons les sauver!... Mes amis, ne « perdons point patience ! » Quand on l’avait rassuré par quelques bonnes paroles, il retournait à son poste, puis il revenait de nouveau et recommençait ses exhortations. Un chef de parti, qui ne donne à sa troupe ni paye, ni vêtements, ni nourriture, qui, en outre, empêche les désordres et le pillage, ue se fait obéir qu’en se montrant le plus habile dans les entreprises , le plus audacieux dans le péril , le plus inébranlable dans le malheur, et, malgré cela encore, il est des circonstances où il lui faut avoir recours aux prières.

Les hommes de Jean Chouan furent admi-

râbles de résignation eide dévouement. Le jour s’écoulait, la pluie continuait de tomber, et les Bleus ne paraissaient point. Enfin , l’eau commença à se montrer dans le fossé où l’embuscade était placée. Jean Chouan s’en aperçut : on ne le lui faisait pas remarquer. « Vous « ne pouvez plus tenir ici, mes amis , tâchez, « dit-il, de vous mettre un peu à l’abri dans « le bois. Je vais rester en faction , et , quand » les Bleus arriveront , je vous appellerai. » On fit ce qu’il voulut ; on alla attendre dans le taillis. Les Chouans étaient accourus là si précipitamment qu’aucun d’eux n’avait songé à emporter des vivres; en sorte que, fatigués d’une pénible attente , mouillés, saisis de froid, il leur fallait encore endurer tous les tourments de la faim. Cependant, pas un ne fit entendre une plainte, et même, dès que Jean Chouan s’approchait, chacun s’empressait de témoigner sa bonne volonté. * Nous resterons tant « que tu voudras , lui répétait-on toujours , « quand nous devrions périr ici , nous ne te « quitterons pas. » Ils restèrent donc ainsi jusqu’à la nuit , et ce fut en vain : les Bleus ne vinrent pas. On voulut croire que le mauvais temps les avait retenus, et qu’ils passeraient le lendemain ; on se dispersa donc dans les

fermes voisines en se promettant de revenir au point du jour. Quant à Jean Chouan , ne sentant point sa fatigue# il courut aux informations , et alors il apprit que tout espoir de sauver ses sœurs était perdu : que déjà elles devaient être dans les prisons d’Ernée. Les Bleus , redoutant d’être attaqués dans leur Cantonnement, n’avaient fait que passer au Bourgneuf, ayant liâte de remettre leurs prisonnières entre les mains des autorités républicaines. A Ernée, on craignit également de les garder; on s’empressa de les diriger sur Mayenne, et, de là , amenées à Laval, elles furent aussitôt traduites devant la Commission révolutionnaire qui les condamna, comme complices de leurs frères, à subir la peine de mort dans les vingt-quatre heures. Celte sentence fut exécutée le 26 avril

Perrine , l’aînée des sœurs , montra beaucoup de fermeté; ses réponses courageuses étonnèrent plusieurs fois les juges ; eux-mêmes l’ont déclaré. Après avoir long-temps satisfait à leurs questions , elle finit par leur dire : « Vous nous traitez comme des Brigands, mais « le bon Dieu nous jugera , et vous aussi : il « fera la part de chacun. Je m’en remets à sa « miséricorde; car je n’attends de vous ni jus-

« tice, ni pitié. Je n’ai plus rien à vous dire,

« sinon que je me fais honneur d’être la sœur « de Jean Chouan. »

Quand il fallut marcher à la mort. Renée, la plus jeune, se prit à pleurer; elle défaillait à chaque pas ; mais Perrine resta inébranlable. Elle voulut être seule à soutenir sa sœur, ne cessant, durant tout le chemin, de l’exhorter à une pieuse résignation. Il fallut qu’elle la portât sur l’échalaud , et elle demanda à mourir la dernière pour lui épargner la vue de son supplice. Quand son tour vint, elle se tourna vers la foule, lit deux fois le signe de la croix, puis s’écria d’une voix forte : « Vive « le Roi !... Vive mon frère Jean Chouan !... « Que Dieu les protège et me fasse miséri- « corde ! » Tous ces détails furent recueillis par un jeune homme de la troupe même de Cotlereau ( un des frères Gaufre) ; il entra ce jour-là dans la ville, habillé en femme. Il s’était fait un devoir d’être le témoin du supplice, des jeunes filles, et il voulait aller teindre un mouchoir dans leur sang pour remettre au frère ce gage de leur martyre ; mais on le repoussa rudement de l’échafaud, et ou l’eût arrêté s’il ne se fut échappé au travers de la foule.

Frappé de ce coup terrible, Jean Chouan eut bientôt à en supporter un autre non moins douloureux. Son frère Pierre, ayant été fait prisonnier, fut aussi traîné à l’échafaud après avoir subi toutes sortes d’outrages.

L’aîné des Cottereau ne montra point d’abord le même esprit guerrier que ses frères , mais, lorsqu’enfin, pour défendre sa vie, il fut contraint de se joindre aux Insurgés, sa tranquille intrépidité étonna les plus bouillants courages. Néanmoins, son naturel humble et modeste l’empêcha toujours de prendre aucune influence sur les Chouans. Depuis quelque temps , il avait même quitté son canton : ses camarades d’enfance ayant conservé l’habitude de le railler sur son bégaiement, ces plaisanteries, qu’il ne savait pas repousser, lui devenaient insupportables, et, pour s’y soustraire, il était allé se réunir à la troupe de Jambe-d’Argent. Se trouvant donc à un rassemblement sur la paroisse de Cosmes, il fut se mettre en faction , de crainte de surprise. C’était une précaution à laquelle les Chouans songeaient bien rarement, et Pierre, qui s’y dévouait avec tant de zèle , ne sut pas y apporter une égale vigilance. Suivant son usage, il employa ce temps à prier. Ce jour-là, d’ailleurs, se

trouvait être le dimanche de la Pentecôte, et, tout absorbé dans ses méditations, le pieux factionnaire se laissa entourer et saisir par les Bleus, avant de s’apercevoir de leur approche. Pierre ne savait pas mentir ; quand on l’interrogea , il dit son nom. Alors on l’amena à Laval en grand triomphe. Là on voulut donner le prisonnier en spectacle à la risée publique. On se plut à salir de houe et à déchirer ses vêtements ; on lui lia les mains avec de grosses cordes et on attacha sur ses épaules un écriteau sur lequel on lisait : Cottereau le Chouan , général en chef des Brigands, Promené en cet équipage à travers la ville , il ne cessa pas de prier Dieu, restant en quelque sorte étranger à la scène qu’on lui faisait jouer. Enfin, on le jeta dans un cachot, et, le lendemain, la Commission révolutionnaire l’envoya à la mort. 11 y marcha avec la fermeté paisible et la résignation d’un vrai chrétien.

Pour compléter le triste récit des exécutions que je viens de raconter, il me reste a faire connaître les actes du jugement de Pierre Cottereau et de ses soeurs. Ils sont dignes de remarque, surtout parce qu’ils nous montrent l’opinion des Révolutionnaires du pays sur les motifs qui avaient fait prendre les armes à Jean

Chouan ei aux Insurgés inanseaux. Celte opinion était absolument la même que celle des Représentants du peuple et des Généraux dont j'ai cité les rapports. J’ai copié textuellement le registre de la Commission révolutionnaire qui est déposé au greffe du tribunal civil de Laval.

Séance du 6 floréal an 2. — La Commission révolutionnaire établie dans le département de la Mayenne a rendu le jugement suivant :

Vu les interrogatoires subis ce jour par Perrine Cottereau , âgée de dix-huit ans, et Renée Cottereau, sa sœur, de la commune de Saint-Ouën , prévenues d'avoir retiré des Brigands , entretenu une correspondance qui ne respirait que le fanatisme et tendait au rétablissement des Prêtres et de la Royauté , et d’avoir servi les Brigands dans leurs projets perfides , la Commission militaire et révolutionnaire déclare Perrine Cottereau et Renée , sœurs des Cottereau dits Chouans, chefs des rassemblements de Brigands , convaincues de leur avoir servi d’espions , de les avoir alimentés et approvisionnés , et , enfin , d’avoir endossé la cuirasse et participé à leurs massacres ; vu les procès-verbaux d’arrestation et les actes d’accusation ; l’auditoire invité h parler pour ou contre les accusées ; vu les conclusions de l’accusateur militaire ; vu la loi, condamne Perrine Cottereau et Renée Cottereau à mort ; ordonne qu’elles seront livrées au Vengeur du peuple pour être mises à mort dans les vingt-quatre heures.

Séance du 23 prairial an 2. — Vu l’interrogatoire subi cejourd’hui devant nous par Pierre Cottereau dit Chouan , couvreur , âgé de trente-sept ans , né à Brains , district de Craon , et domicilié commune de Saint-Ouën , prévenu d’être un des chefs de la horde de Brigands qui ravagent plusieurs

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communes de ce département depuis environ deux ans ; Pierre (Jottereau dit Chouan , atteint et convaincu d’être l’auteur des rassemblements des Révoltés connus sous le nom de Chouans, qui , depuis deux ans environ , fraternisent avec les Brigands de la Vendée , et commettent, comme eux, toutes les cruautés qu’inspire le fanatisme des Rois et des Prêtres ; en conséquence , l’auditoire, invité à parler pour ou contre les accusés, etc. ; vu , etc. , condamne a la peine de mort Pierre Coltereau dit Chouan ; ordonne qu’il sera livré au Vengeur du Peuple pour être mis h mort dans les vingt-quatre heures.

Dans ces actes, les Chouans sont désignés par le nom de Brigands, ainsi que les Vendéens. Pour apprécier la valeur de cette qualification, il suffît de rappeler que Madame de La Rocliejacquelein se plaît à rapporter dans ses Mémoi res qu’on la nommait la pauvre Brigande. C’est ainsi que , dans les temps de révolution, l’injurieuse dénomination imposée par l’enneini change de signification et devient comme un litre d’honneur dont on se fait gloire. Revenons aux jugements. Que dire des formes de rédaction usitées dans ce temps-là? De cet appel à l’auditoire, invité à parler pour ou contre les accusés? Du Bourreau appélé le V sngeur du peuple P De la cuirasse endossee par les jeunes filles?... Toutes ces absurdités cessent d’être trouvées ridicules, quand on songe combien elles étaient cruelles ; mais, dans le jugement si circonstancié des sœurs Coltereau ,

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pourquoi cette omission de l’âge de la plus jeune? Etait-ce un oubli? Non : c’eslque Renée n’avait pas encore seize ans , et qu’il fallait taire son âge pour ne pas perdre le droit de la condamner à mort.

Venons à présent au fait même de l’accusation de Pierre Cottereau et de ses soeurs. Voilà un homme regardé comme un des chefs de cette horde dont le nom est devenu le synonime de voleur et d’assassin; voilà les deux sœurs de cet homme reconnues complices de tous ses crimes. On les amène devant des juges, et ces juges sont pris parmi leurs ennemis , et c’est un ennemi encore qui va porter la parole contre eux. Ainsi donc , tout ce qu’ont fait le chef et ses complices, et le parti entier, nous sera dévoilé dans toute son horreur; on va mettre au jour tous leurs attentats , constater tous leurs forfaits. Maintenant, que nous dit l’accusation, que nous prouve le jugement? Pierre Cottereau a fraternisé avec les Vendéens. U est, comme eux, coupable de toutes les cruautés qu’inspire le Janalisme des Rois et

des P r-e très Il mérite la mort. Ses sœurs ont

entretenu une conespondance fanatique qui tendait au rétablissement de la Religion et de la Royauté; elles ont soigné, alimenté leurs

frères 5 elles ont veillé à leur sûreté ; elles méritent la mort. Voilà toute l’accusation , voilà tout le jugement. Ces vols, ces assassinats, qui ailleurs seront imputés aux Chouans, ici il n’en est pas question. Pierre Ccttereau et ses soeurs ont voulu rétablir le Roi et les Prêtres , et , pour cela , ils ont fraternisé avec les Vendéens. Voilà tout : ce fait seul est constant. Ce fait seul motive leur arrêt de mort. Eh bien donc, que cet arrêt prononcé contre Pierre Cottereau et ses sœurs soit porté à la postérité en témoignage sur les Chouans, ce sera leur titre de justification; que dis-je, ce sera leur titre de gloire ! Et, en effet, qu’aurait-on à dire à leur louange qui valût mieux que ce jugement , sorti de la bouche de leurs ennemis : Ils ont été coupables d’avoir voulu rétablir la Religion et la Royauté.

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