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CHAPITRE SIXIÈME

Découragement de Jean Chouan. — Il refuse d’attaquer les gardes nationaux de Laval. — Irritation de René Cottercau. — Malheur qui en résulte. — Jean Chouan veut faire fusiller son frère. — Un envoyé de Jambe d'Argent vient réclamer le secours des Insurgés de Misedon. — Jean Chouan reste dans son canton. — Il met en fuite la garnison de Vitré qui conduisait des paysans en prison.

Jean Chouan se montra profondément affecté de la mort de ses soeurs et de son frère. Il tomba dans un profond découragement , ne cessant de répéter : « Il y a malheur sur les Cot- « tereau ; pas un ne s’en sauvera ; mon tour ne « tardera pas à venir , je m’y attends. Tout « ce que je demande à Dieu, c’est que ma fin « rachète mes fautes de jeunesse. » Son frère René était loin de supporter ses chagrins avec la même résignation. Aigri depuis long-temps par ses malheurs particuliers , il s’abandonnait à tous les emportements de la haine et de la vengeance, et une fois les conséquences en furent terribles.

L’avis ayant été donné aux Chouans qu’un détachement de Républicains parcourait la paroisse du Genest , il fut résolu d’aller leur livrer combat. Jean Chouan vint prendre position sur le chemin qu’ils devaient suivre, mais il défendit expressément que personne fît feu avant qu’il donnât le signal. L’ennemi ne tarda pas à se montrer , marchant sans défiance, sans précaution , tout au long de la haie derrière laquelle les Chouans étaient embusqués. Cependant , au grand étonnement de ceux-ci , le chef ne tira pas, et , au contraire, fit signe qu’on restât immobiles , laissant ainsi le détachement impunément s’éloigner. C’est qu’il avait reconnu la garde nationale de Laval , et, dans ses rangs , un grand nombre de Royalistes qu’on forçait de marcher contre les Insurgés. De plus, quelques-uns d’entre eux lui avaient rendu personnellement des services, et il voulait qu’en leur faveur tout le reste fût épargné. René Cottereau montra un vif mécontentement de ces ménagements. « Si ces « gens-là sont des nôtres , disait-il , pourquoi « ne se joignent-ils pas à nous ? La Républi- « que serait bientôt à bas, si tous ceux qui « n’en veulent point se tournaient contre elle, « et , s’ils ne le font pas , ils méritent punition.

« Ce sont ces bons amis- là qui ont aidé à ar- « rêter mes sœurs et mon frère ; n'ont-ils pas « à répondre de leur mort? Pour moi, ils « m’ont laissé emprisonner trois fois; il faut « que j’abandonne ma maison, mon ménage, » mes eufants , et que je prenne les armes « pour défendre ma vie; grâce à eux, voilà « ma femme , au moment d’accoucher, qui ne « sait pas où trouver un asile ; aujourd’hui « encore , je les vois venir me donner la chasse « comme à une bête sauvage , et on m’empê- « che de les en faire repentir î Je ne crains « pas de le dire, je traiterai en ennemis ceux « qui sont avec mes ennemis , et malheur à « qui se trouvera sur mon chemin ! »

La plupart de ceux qui entendaient René parler ainsi partageaient son opinion et se montraient disposés à suivre son exemple; mais Jean Chouan n'en persista pas moins dans sa résolution et ne permit pas qu’on allât attaquer le détachement qui était entré dans le bourg du Genest pour y passer la nuit. Seulement il resta dans les environs avec sa troupe pour être à portée de réprimer les désordres, s’il y avait lieu , et, pour s’en assurer , il envoya quelques-uns de ses gens en observation à l’entour du bourg. René Cottereau se joignit

à eux. Ils ne tardèrent pas à apercevoir un homme qui, prenant des précautions pour dérober sa marche , se dirigeait vers une ferme voisine. Il s’approchait d’eux 'sans les voir , parce qu’ils étaient cachés par des buissons. Bientôt Bené reconnut qu’il portait la cocarde tricolore. « C’est un Pataud qui va en maraude, « s’écria-t-il , il y trouvera son compte ! » En même temps il lui lâche son coup de fusil et l’étend mort sur la place. C’était la seconde fois que René se laissait ainsi aller à son emportement. Peu de jours auparavant il avait également tiré sur une femme qui lui parut être un espion, parce qu’elle s’était enfuie à son approche, et rien ne prouva ensuite qu’elle fût coupable. L’homme qui venait d’être tué n’avait pas d’armes ; il portait un petit paquet enveloppé et fermé avec beaucoup de soin. On le prit et on alla le porter au chef ; il se trouva qu’il contenait des cartouches et des pierres à fusil.

Jean Chouan, dès qu’il vit ce que renfermait le ballot , se rendit précipitamment sur le lieu où l’évènement était arrivé. Là , il reconnaît que le mort était un de ses amis dévoués , un homme qui sans cesse bravait tous les dangers pour lui rendre service; en cette

occasion même, il ne s’était joint au détachement républicain que pour avoir la facilité d’apporter des munitions; et cet homme venait d’être tué, et c’était encore René, dont les emportements inconsidérés causaient ce nouveau malheur ! A cette idée , Jean Chouan s’abandonne à toute cette impétuosité de caractère qu’il avait su dompter pendant si long-temps. Tout hors de lui, il court au lieu du rassemblement , donne l’ordre qu’on arrête René et qu’on le fusille sur-le-champ ; mais il voit que personne ne se dispose à lui obéir; alors, transporté de colère , ne se connaissant plus, il se saisit d’un fusil : « C’est donc moi qui en ferai « justice, » s’écrie-t-il ; — et il allait tirer sur son frère, si Michel Cribier ne lui eût arraché son arme. — « Tu oses m’arrêter; oublies-tu « que je suis ton chef? Ta vie me le paiera. » Mais Cribier, retenant toujours le fusil, répondit avec sang-froid : « J’oublie peut-être « que tu es mon chef, Jean Chouan ; mais je « n’oublie pas que je suis ton ami , et tu m’en « remercieras tout à l’heure ! » René avait profité de ce débat pour se mettre hors de la vue de son frère , et il ne fallut à celui-ci qu’un moment de réflexion pour rentrer en luimême. Il se retira à l’écart, et là, sans s’in-

220 SOUVENIRS DE LA. CHOUANNERIE, quiéier s’il était observé, on le vil se jeter à genoux et se prosterner contre terre. Il s’accusait devant le ciel de sa violence, et le remerciait aussi d’avoir arrrêté sa fureur. Au bout de quelques instants , Jean Chouan se rapprocha et donna l’ordre de partir aussitôt ; sans doute il voulait, en quittant ce lieu, écarter autant que possible l’idée de ce qui venait de se passer. Il fit rentrer d’abord sa troupe dans le bois de Misedon ; puis, partageant ses gens en bandes peu nombreuses , il les dispersa de différents côtés. Il en agissait toujours ainsi pour faciliter aux Chouans les moyens de se nourrir sans être trop à charge aux paysans.

Ce fut dans ces jours-là que Jamois, dit Place-Nette > un des premiers compagnons de Jambe-d’Argent , arriva au bois de Misedon. Il venait annoncer que le rassemblement général de tous les Insurgés de la Mayenne, depuis si long-temps projeté , allait enfin se faire; on voulait attaquer un Cantonnement établi au bourg d’ Affilié , mais le vrai motif de ce rassemblement était de donner occasion aux Insurgés des divers cantons de se connaître et de se concerter pour l’avenir. Place-Nette venait, au nom de tous, demander si le brave qui , le premier , avait pris les armes , si celui

qu’on voulait regarder comme le chef de tous les Chouans , ne viendrait pas se montrer à leur tête et les commander en cette circonstance qui devait les réunir. Mais Jean Chouan, abattu par ses chagrins, sentait fléchir son courage. Il déclara qu’il n’irait point. « J’appor- « terais plutôt du malheur que du secours , « dit-il ; je n’ai jamais eu que malenconire « dans tout ce que j’ai entrepris : il ne m’ap- « partient pas de conduire les autres. » Il donna à Délière du Bourgneuf le commandement des Chouans de Misedon et les fit partir avec Place-Nette. Je raconterai plus tard les détails de l’attaque du poste d’Astillé. Délière en revint quelques jours après , ramenant sa troupe sans avoir perdu un seul homme.

Durant ces jours-là, Jean Chouan, découragé, ne s’était pas montré dans son canton , de sorte que les Patriotes se persuadèrent que l’Insurrection était anéantie sur ce point, et ils crurent alors pouvoir recommencer leurs vexations sur les paysans. Ceux-ci accoururent au bois de Misedon, réclamant protection contre les Bleus , ou tout au moins vengeance des persécutions endurées. La garnison de Vitré venait de se porter dans les paroisses de Saint- M Hervé et de Balazé ; elle arrêtait en masse

tous les fermiers, et allait les conduire en prison parce qu’ils avaient refusé d’abattre les haies sur le bord des chemins. En apprenant cela , Cottereau , pour cette fois encore , retrouva toute son énergie. Une heure lui suffit pour réunir une partie de ses gens ; il se met à leur tête, va en toute hâte prendre position sur le chemin de Saint-M’Hervé à Vitré, et, quand le convoi des paysans arrive, il attaque l’escorte avec furie. Vainement veut-elle résister , elle est bientôt mise en fuite , dispersée et poursuivie jusqu’aux portes de la ville. On fit quelques prisonniers, on leur coupa les cheveux , puis on les relâcha en les chargeant de déclarer aux autorités républicaines que, si les gens de la campagne étaient encore inquiétés , les Chouans ne laisseraient entrer à Vitré aucunes provisions. Les Patriotes se le tinrent pour dit , et pendant quelque temps restèrent tranquilles. Après ce succès, Cottereau retomba dans son abattement ; il congédia la plupart de ses gens et rentra dans Misedon. René s’y était établi avec sa femme qui arrivait au neuvième mois de sa grossesse. Ce qui s’était passé dernièrement entre les deux frères ne fut point rappelé.

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