CHAPITRE SEPTIÈME
Les Chouans sont surpris a la ferme de la Babinière par un détachement de Républicains. — Cottereau est blessé mortellement en venant au secours de sa sœur. — On remporte dans le bois de Misedon. — Sa mort.
-Le dimanche 27 juillet, tous les habitans de Misedon, même la femme de René, sortirent du bois. On leur avait fait savoir que les Républicains avaient quitté leurs cantonnements
depuis deux jours ; ils voulaient profiter de ce moment de sécurité pour changer de linge et de vêtements , chacun ayant en dépôt quelques effets dans les fermes du voisinage. La plupart étaient encore réunis quand ils vinrent à passer près de la ferme de la Babinière. Le métayer, ayant reconnu de loin Jean Chouan, s’empressa d’aller au-devant de lui
et 1 invita à entrer dans sa maison pour y prendre quelques rafraîchissements. Celui-ci ne céda qu’avec peine à des instances réitérées ; enfin , il consentit à s’arrêter dans un verger proche de l’habitation du métayer, et l’on ap-
porta là des cruches de cidre, indispensable accompagnement d’une réunion amicale de paysans manseaux.
Un homme de la bande avait été laissé en observation sur le chemin qui conduit à la métairie; mais, ainsi que cela arrivait presque toujours , il ne resta pas à son poste , et , tandis que les Chouans, rangés en cercle, se passaient les cruches de main en main en causant gaiment avec leur hôte des nouvelles du pays, tout-à-coup la femme de René , qui se tenait un peu à l'écart , se met à crier : * IVIiséri- « corde , voilà les Patauds ! nous sommes per- « dus ! » C’était effectivement les Républicains de la forge du Port-Brillet. Leurs espions, ayant vu Jean Chouan sortir du bois, avaient couru les avertir, et ils arrivaient sur ses traces.
A peine la femme eût-elle poussé son cri d’épouvante que de tous côtés partent des coups de fusil , et les Chouans , étourdis de cette attaque imprévue, s’enfuient précipitamment. Le chef seul pensa à résister ; mais , se voyant abandonné, il s’éloigna après avoir déchargé sa carabine sur un Républicain auquel il cassa la cuisse. René était parti un moment auparavant pour aller voir un de ses enfants qu’il avait confié à une famille du voisinage.
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Sa femme voulut suivre la foule des fuyards; elle arriva avec eux jusqu’au bout du verger; mais, empêchée quelle était par sa grossesse avancée , elle ne put franchir une baie épaisse que les autres venaient de traverser. — « A moi , Jean, s’écria-t-elle , à moi ! Je suis « perdue si tu ne viens à moi ! » Jean Chouan était déjà à couvert du feu de l’ennemi , mais il a entendu l’appel de sa soeur; il revient, monte sur la haie , écarte les broussailles , donne la main à la malheureuse femme et parvient à la faire passer saine et sauve au milieu d’une grêle de balles. Ensuite , voyant quelle n’est pas encore hors de péril, il veut, pendant qu’elle s’éloigne, arrêter les plus acharnés à sa poursuite. Dans le pré où il se trouvait alors était une petite élévation près d’une fontaine; il va s’y placer en rechargeant sa carabine. Sans doute il se mettait ainsi en évidence pour attirer l’attention de l’ennemi et laisser à sa soeur le temps de se sauver. 11 ne réussit que trop dans son projet: tous les coups se dirigent sur lui ; une halle le frappe , brise sa tabatière dans sa ceinture, et les éclats, lui entrant dans le corps, lui déchirent les entrailles. Jean Chouan se sent blessé grièvement; mais,
surmontant la douleur , il recueille ses forces,
parvient à quitter la place, et une châtaigneraie voisine lui aide à se dérober à la vue des Républicains; cependant cet effort a épuisé tout ce qui lui restait de vigueur. Déjà ce n’est plus qu’à grand’peine qu’il se soutient en s’appuyant sur sa carabine , et néanmoins il cherche encore à diriger ses pas vers le bois de Misedon ; car il sait que les siens doivent y revenir, et, jugeant sa blessure mortelle, il veut leur parler encore une fois.
Les Chouans, en effet, n’avaient pas lardé à rentrer dans le bois, qui est fort peu distant de la métairie de la Babinière ; et René, dès qu’il avait entendu le bruit de la fusillade, s y était également réfugie. Quand ils lurent tous réunis , qu’ils ne virent point leur chel au milieu d’eux, lui qui, durant le danger, ne quittait jamais ses gens , ils commencèrent à à s’inquiéter et partirent pour aller a sa recherche. René, non moins ardent à se précipiter au secours des siens qu’à se livrer à ses emportements , eut bientôt pris l’avance sur les autres. Il arriva auprès de son frère dans le moment où celui-ci, déjà défaillant, n’avait plus même la force de parler. René, en le soutenant sous les bras , essaya de le faire avancer quelques pas encore ; mais ce fut en vain , ses
jambes ne le pouvaient plus porter. Ses camarades étant alors venus, on courut chercher un cheval dans le voisinage; mais, quand le blessé fut placé dessus, il lui fut impossible de rester dans cette position. Cependant la nuit approchait, et l’on voulait le tirer au plus tôt de cet endroit trop voisin de celui où l’on avait rencontré les Bleus ; on imagina de se procurer un drap de lit sur lequel on le plaça, et quatre hommes l’emportèrent ainsi dans le bois de Misedon , non sans crainte de le voir, à chaque instant , expirer pendant le trajet.
On alla déposer Jean Chouan jusque dans le milieu du bois, à l’endroit appelé la Place Rojale; là chacun se dépouilla de ses habits pour lui faire une couche moins dure sur la terre; puis son frère s’assit derrière lui, et, s’appuyant contre un arbre, le soutint entre ses jambes et ses bras, pour qu’il restât à demisoulevé: c’était la seule position dans laquelle il ne se sentît pas suffoqué.
Lorsqu’il fut ainsi placé, le blessé éprouva quelque soulagement et recouvra l’usage de la parole. Tout aussitôt il réclama l’assistance d’un prêtre qu’il nomma en indiquant le lieu où il espérait qu’on pourrait le trouver, et, suivant son désir, des hommes partirent en
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toute hâte pour le chercher. Cependant, ceux qui restaient près de lui voulaient se livrer à l’espoir que sa blessure serait moins grave qn’on ne l’avait cru d’abord, mais il les désabusa. « Je suis frappé à mort, je le sens bien , « leur dit-il, et je n’en ai plus pour long-temps. « Puisque le bon Dieu m’accorde la grâce de " vous parler encore une fois, je veux rem- * plir mon dernier devoir envers vous: c’est « de vous engager à rester fidèles à .votre Roi « et à votre Religion ; vous avez de rudes mo- « ments à passer, mais l’heure de la récorn- « pense viendra ; si ce n’est pas dans ce monde « ce sera dans l’autre. Celle récompense , je « l’espère pour moi-même si j’ai pu mériter « le pardon de mes fautes passées ; je vous de- « mande vos prières pour me l’obtenir : nou- « bliez pas votre ancien camarade ! » Tous ne surent lui répondre que par leurs larmes; il comprit ce langage et parut lui-même attendri en voyant l’aflliction de ceux qui l’entouraient. C’étaient ou d’anciens amis d’enfance, ou des jeunes gens qui , depuis le commencement de la guerre, ne l’avaient pas quitté; tous lui étaient attachés par le lien si puissant d’une longue communauté de peines et de dangers. Quelles paroles donc pourraient donner une
juste idée de la consternation de ces malheureux regardant mourir leur compagnon fidèle, le chef de leur choix , leur unique protecteur. Je voudrais pouvoir retracer , comme les Chouans me l’ont dépeint , le spectacle qu’offrait celte scène de désolation.
La nuit était venue sombre et pluvieuse. Dans le fond d’un bois , à la lueur vacillante d’un feu de boussailles, gisait, étendu par terre sur quelques vêtements jetés en désordre, un mourant dont un homme s’efforcait de le-
nir la tête soulevée ; autour de lui, une troupe de paysans, à demi-dépouillés de leurs habits, mais gardant encore leurs armes, écoutaient, avec un recueillement douloureux, les dernières paroles que leur adressait le moribond. Ces paysans sont des proscrits, sans asile et sans ressources; ce mourant, c’est leur chef, celui qui jusqu’ici, malgré mille périls, assura leur existence, pourvut à leurs besoins , soutint leur courage. Maintenant, le voilà qui expire sous leurs yeux ; et , pour compléter cette réunion d’infortunes , cet homme, qui soutient le corps défaillant du blessé , c’est son frère , seul reste maintenant d’une nombreuse famille, tout entière immolée à la cause qu’elle voulut défendre. Voilà le résultat de tant de
zèle et de peines! Eh bien cependant, au milieu de ces douleurs sans remède, malgré tout un avenir prévu de malheurs et de souffrances, les malédictions du désespoir ne se font point entendre ; c’est qu’au-dessus de tant d’adversités domine une pensée consolante : tous ces infortunés sont chrétiens , chrétiens pleins de foi ; ils se rendent témoignage que ce fut le cri de leur conscience, le sentiment du devoir qui les amena sur cette route périlleuse, et, au milieu des maux qu’ils endurent, ils se tiennent assurés que, dans une autre vie du moins, toutes leurs afflictions en ce monde seront comptées ; que toute généreuse intention aura son prix, tout pieux dévouement sa récompense.
Cottereau conserva assez de force toute la nuit pour s’occuper de ce que les Chouans de Misedon avaient à faire dans les conjectures présentes. Il leur désigna Délière , qui commandait déjà les gens du Bourgneuf , comme celui qui paraissait le plus capable de les guider , et continua ainsi long-temps de parler à ses compagnons d’armes. Tour à tour , il les exhortait à la résignation, leur donnait d’utiles avis, ou se recommandait à leurs prières; et , dans ce moment suprême , une éloquence
nouvelle animait ses discours. Plusieurs fois il exprima le regret de ne pas voir arriver le prêtre qu’il avait demandé. On hésitait à lui apprendre qu’on ne l’avait pas trouvé dans son asile ordinaire; mais, quand il le sut, il resta calme et résigné. « Dieu me tiendra compte « de mon intention, dit-il; il sait ma bonne « volonté. » A l’approche du jour il s’affaiblit visiblement, et bientôt il éprouva de la difficulté à parler. Alors il fit signe qu’on le laissât en repos ; il croisa ses mains sur sa poitrine et se mit à prier à voix basse. Il resta ainsi pendant plus de deux heures, continuant toujours de prier, ainsi que tous les assistants, agenouillés près de lui ; enfin , il parut sommeiller : il rendait les derniers soupirs.
Jean Chouan était à la tête des Insurgés de Misedon depuis environ deux ans quand il reçut le coup mortel en se dévouant pour sauver la femme de son frère. Il mourut le 28 juillet 1794. Ce même jour, Robespierre était traîné à l’échafaud. Ainsi furent appelés ensemble au jugement de Dieu le Chouan royaliste et pieux et le Révolutionnaire régicide et impie.
Dès que les Chouans reconnurent que leur chef avait expiré, ils furent frappés de l’idée
que, si sa mort venait à être connue des Patriotes, ils voudraient , à tout prix , s’emparer de son corps, afin d’insulter à ses restes et en faire d’indignes trophées. L’appréhension de ces outrages fit qu’on se bâta de s’acquitter des tristes devoirs qui restaient à remplir Un emplacement fut choisi dans le plus épais du bois , et , avant de commencer à creuser la terre , le gazon , enlevé avec soin , fut mis de côté. On fit la fosse très-profonde , puis , le corps y étant déposé , on plaça dessus un chapelet afin de consacrer ainsi la tombe qu’un prêtre n’avait pu bénir et qu’une croix ne devait pas protéger. Alors on rejeta la terre peu à peu en la foulant à mesure , de crainte que plus tard le sol , en s’abaissant , ne fournit des indices aux Patriotes ; ensuite les gazons furent soigneusement replacés et arrosés, afin qu’il ne restât aucune trace de l’enterrement. Les malheureux Chouans mettaient toute leur sollicitude à cacher la sépulture de celui qui leur avait été si cher, par ce même sentiment de respect religieux qui d'ordinaire nous porte a indiquer , par un monument , la place où reposent les amis que nous avons perdus.
Je me suis efforcé de faire connaître l’exacte vérité sur tout ce qui concerne l’homme qui a
donné son nom à la Chouannerie, j’ai recueilli jusqu’à ses discours, tels qu’ils m’ont été rapportés par ses compagnons d’armes , et je crois avoir donné une juste indication de ce qu’il était, de ce qu’il avait entrepris et de ce qu’il eut à souffrir. Sans doute ses services ont été sans éclat et n’ont pas amené de grands résultats ; néanmoins, sa fidélité inébranlable, sa résistance héroïque donnèrent un noble exemple, et son bras aussi ne fut pas inutile à la cause pour laquelle il combattit; mais d’ailleurs, dans un moment où tant de devoirs étaient méconnus , tant d’obligations oubliées , lorsque la vertu même, muette de terreur, semblait complice des triomphes du crime , dans un tel moment, Jean Chouan n’eût-il fait qu’élever la voix pour dire , comme autrefois cet enfant dans Israël : « Je reste pur de ce sang « qui est versé. » Cela seul eût suffi pour qu’il importât à son pays de n’en pas laisser perdre la mémoire. Au reste, si Cottereau commença en Aventurier, il finit comme jadis ces pieux Croisés qui, pour l’expiation de leurs fautes, allaient chercher la mort en combattant les infidèles , et les torts du jeune Contrebandier ont dû être rachetés par le dévouement du soldat chrétien.