‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 24 sur 52 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

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Derniers détails sur la famille Coltereau. — Explications

données par René Coltereau.

Avant de passer à d’autres récits je crois devoir terminer ce qui me t'este à dire touchant la famille des Coltereau. lorsque je formai le dessein d’écrire sur la Chouannerie, je pensai d’abord à voir René le Chouan, seul survivant de cette famille. J’allai le trouver à la Closerie des Poiriers ; je visitai avec lui le bois de Misedon, la lande de la Brossinière, St-Ouën, le Bourgneuf, tous les lieux où les premiers combats furent livrés. Il me mit aussi en relation avec Michel Cribier, Jean Goupil, Modère, Chatenay dit Nobi,Trillon dit Mielelte, et tous ceux des soldats de Jean Chouan que la guerre avait épargnés. Ce fut ainsi que je parvins à prendre une connaissance positive des faits que je voulais raconter. Dans les longs entretiens que j’eus avec René , je lui parlai des reproches qu’on lui faisait d’avoir été emporté,

▼indicatif, cruel. Il ne me cacha point qu’il les avait mérités; » mais, ajouta-t-il, ceux qui « me blâment tant ne se sont jamais trouvés «« en de telles malechances et ne savent pas ce « qu'ils feraient dans des rencontres pareilles.» Alors il entreprit de me dire toutes les peines qu’il avait eu à endurer.

Ni le nombre des années , ni les fatigues de la guerre, ni le rude travail auquel il lui fallait encore se livrer n’avaient usé toutes les forces du vieux Chouan , et, pour retracer le tableau de ses longues souffrances , son esprit retrouvait sa vivacité et son énergie. Rappelons en peu de mots ce que j’en ai dit jusqu'ici : — La mère des Cottereau , suivant l’armée de la Vendée pour soigner son fils, est écrasée au Mans sous les pieds des Chevaux; François, après avoir langui durant six mois , vient mourir dans un souterrain du bois de Misedon ; les deux sœurs, coupables seulement d’être de la famille des Chouans, périssent sur l’échafaud ; Pierre , le frère aîné , subit le même supplice après avoir été traîné avec ignominie dans les rues de Laval et accablé d’indignes traitements; enfin, Jean Chouan est atteint d'un coup mortel en sauvant la femme de René. Quant à celui-ci, nous allons voir à quel

prix il a pu se soustraire à un sort pareil. J'ai dit comment, échappé de prison, trouvant son ménage pillé, sa Gloserie dévastée , il se décida enfin à prendre les armes. Alors sa femme enceinte dut le suivre, et , en cet état, elle se trouva plusieurs fois au milieu des combattants. « Mais, me disait René, jamais elle ne « put s’en faire une accoutumance , et elle se « signait de la Croix à chaque décharge, comp- « tant toujours que c’était le coup de la mort.»

Quand le temps des couches de celte malheureuse arriva, elle n’osa choisir d’autre asile que le bois de Misedon, et n'eut d’autre lit qu'un paquet de fougères ; encore ne lui fut-il pas accordé de rester là en repos.

Les secours que vinrent lui apporter quelques femmes qui habitaient dans les environs donnèrent l’éveil aux espions. Les Patriotes furent avertis et se mirent aussitôt en route, espérant surprendre la malade dans un moment où la fuite serait impossible. Il y avait seulement quelques heures qu’elle était accouchée lorsqu’on accourut lui dire que les Bleus s avançaient vers le bois ; heureusement que déjà sou enfant avait été emporté par les femmes qui étaient venues à son aide. Son mari la détermina à essayer de marcher pour se rendre a

une lieue de là chez des amis qui lui offraient un asile. Il la soutint par-dessous les bras, et, avec son aide, elle parvint à sortir du taillis au moment où les Républicains y entraient par le côté opposé. Ceux-ci avaient des guides qui eurent bien vite découvert que leur victime était en fuite , et , comme cette malheureuse ne pouvait s’éloigner que lentement, ils ne tardèrent point à arriver sur ses traces. René les aperçut quand déjà ils n’étaient plus qu’à deux portées de fusil , mais des buissons le cachaient encore à leur vue. Alors il prend sa femme sur ses épaules, et, quittant le sentier qu’il suivait, il va à cinquante pas à l’écart se jeter dans un fossé. Là, protégé par une haie épaisse, il put suivre de l’œil son ennemi qui , se croyant assuré d’être sur la piste des fugitifs, passa rapidement et perdit ainsi leur trace.

En dix autres occasions encore , René et sa femme furent sur le point de tomber sous les coups des Patriotes. Une fois , et c’était durant une trêve, on vint pour les surprendre et les assassiner dans leur maison. Quand on vit qu on ne pouvait en forcer l’entrée , on tira plusieurs coups de fusil à travers la porte et la fenêtre. Une balle atteignit René à la tête,

238 SOUVENIRS DE I.A CHOUANNERIE, mais, parce qu’elle ne l’avait frappé que par contre-coup, elle était aplatie, et s’arrêta contre l’os derrière l’oreille. Elle est toujours restée là comme pour lui servir d’avertissement continuel de se tenir sur ses gardes.

Quand vint la pacification, René consentit à prendre l’engagement de demeurer en repos dans ses foyers ; mais il ne voulut jamais entendre parler de rendre ses armes. « C’est la « seule sauvegarde en qui je puisse me confier, « disait-il ; j’y tiens comme à ma vie. » On essaya de lui faire entendre qu’il suffisait de donner quelque mauvais fusil pour satisfaire au moins à l’apparence. « Non , non , répon- « dit-il, il faut qu’on sache que celui qui vien- « drait m’attaquer pourrait s’en mal trouver.» Il promit du reste de ne jamais rien entreprendre si on le laissait tranquille. On finit par lui accorder sa demande, et il obtint une permission par écrit de conserver ses armes pour sa défense personnelle.

La mort de ses frères et de ses soeurs laissait René Cottereau seul héritier de la Closerie des Poiriers. Il vint rétablir son ménage dans la maison à demi-ruinée; mais , quand il fallut se fournir d’instruments de labourage , remettre en culture ses champs dévastés, et ,

avant tout encore, acquitter les obligations contractées par sa famille dans les jours d’infortune , ce Brigand , qu’on a voulu représenter comme enrichi de vols et de pillage , fut réduit à vendre une partie des terres de sa Closerie. Ce qu’il en conserva pouvait à peine valoir deux cents francs de revenu.

Il ne lui fut pas même accordé de cultiver en paix ce pauvre héritage. Un assassinat ayant été commis dans le canton quelque temps après la pacification, on chercha à faire porter les soupçons sur René. Il fut aussitôt arrêté et conduit en prison. Cependant, comme on n’avait d’autre charge à alléguer contre lui que celle d’avoir été naguères un Brigand roy aliste, il n’y eut pas moyen de le condamner, et on le remit en liberté. Mais sa détention avait achevé d’épuiser ses ressources. Ses enfants étaient nombreux et la plupart trop jeunes pour gagner leur vie. Le malheureux père ne trouva d’autre expédient , pour fournir à leur subsistance, que d aller travailler à prix d^argent chez les métayers voisins pendant le jour, et d’employer la nuit à la culture de ses terres. En travaillant ainsi sans relâche, en s’imposant les plus dures privations, René parvint à se procurer le strict nécessaire pour nourrir sa

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famille. Enfin la Restauration lui accorda une pension de quatre cents francs qui lui a été payée jusqu’à sa mort (en 1846). On s’est étonné qu’elle n’ait pas été supprimée sous le gouvernement de Louis-Philippe. Serait-ce parce qu’on redoutait encore le vieux Chouan?

René est mort âgé de quatre-vingt-trois ans. Marié deux fois, il eut dix-sept enfants. Onze lui ont survécu. Tous vivent dans une condition obscure et n’ont pas même gardé ce surnom de Chouan que leur famille a signé de son sang sur une des pages de notre histoire.

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