CHAPITRE NEUVIÈME
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Tretoü dit Jambe-d'Argent. — Son enfance. — Sa jeunesse.
U suit l'armée de la Vendée. — 11 soulève son Canton.
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Maintbnaht, j’entreprendrai de faire connaître une autre Chouannerie qui , à l’exemple de celle de Misedon, s’organisa dans plusieurs autres cantons de la Mayenne peu après le passage de l’armée de la Vendée. Je reviens donc à cette époque qui est le commencement de l’année 1794.
Nous avons vu comment une foule de paysans du Bas-Maine, animés d’un zèle religieux, étaient accourus à Laval pour se réunir aux Vendéens. Pleins de confiance, ils avaient cru accompagner des vainqueurs dans leur marche triomphante : l’héroïque dévouement de ces pieux Croisés produisait encore cette illusion , mais ce n’était plus que le suprême effort d’une multitude fugitive errant au hasard, et, après un mois écoulé, de tant de braves soldats il ne restait plus que de faibles victimes
qui sc laissaient prendre sans défense et qu’on égorgeait sans pitié. Ceux de nos Bas-Manseaux qui n’avaient pas payé de leur vie cette première épreuve de leur courage , frappés d’épouvante, étaient revenus vers leurs foyers, et, là encore, ils ne trouvèrent ni sécurité, ni repos ; la demeure de leur famille fut surveillée par des espions , et les Républicains vinrent sans cesse les y chercher. Ils réussirent cependant , pour la plupart , à se soustraire aux perquisi lions à l’aide de leurs parents et de la connaissance qu’ils avaient des localités; mais il n’en fut pas ainsi des Vendéens. Tous ces malheureux fugitifs , femmes, enfants , blessés, qu’on avait vus d’abord errer dans les champs, furent bientôt enlevés et entassés dans les prisons ; ils n’en sortirent que pour être menés à la mort. Ni l’âge , ni le sexe n’étaient épargnés, et tous les jours le sang coulait sur les échafauds. Quelques-uns néanmoins, mais bien peu , échappèrent aux bourreaux pour attester l’hospitalité des paysans du Maine. Durant ce temps , lorsque les troupes républicaines ne parcouraient pas la campagne, on aurait pu la croire absolument déserte. L’hiver était âpre et rigoureux; mais , plus encore que la saison, la terreur retenait chacun renfermé.
Ce fut à cette époque ( vers la fin de janvier 1794) que, dans les paroisses de Quelaines, de Nuillé et d’Astillé, on vit un jeune homme paraître vers le soir à la porte des fermes qui avaient fourni un soldat à l’armée de la Vendée. Pâle, malade, sans armes, il marchait avec peine, et toutefois sa contenance était assurée; il parlait d’une voix ferme, et disait aux paysans , inquiets à son approche : » Soyez « sans crainte; ne me reconnaissez-vous pas? « Je suis Jean Treton , le mendiant que vous « avez si souvent secouru dans son enfance; « je veux secourir les autres à mon tour. Moi « aussi j’ai été soldat vendéen , et je viens ici * pour dire à mes camarades que nous ne de- « vons pas nous laisser égorger comme des « lâches. Si nous avons bon courage, Dieu « nous aidera. Que tous ceux qui ont du cœur « se réunissent, et nous saurons peut-être sau- « ver notre vie. Quand j’aurai prévenu tous « les nôtres, on vous le fera savoir de ma port, « de la part de Jnnibe-d’ Argent : sous ce nom « vous me reconnaîtrez; alors, que les braves « se montrent et viennent me rejoindre. » Sans rien dire de plus , sans attendre de réponse, le jeune homme s’éloignait. En peu de jours , tous ceux du canton qui avaient combattu dans les
rangs de l’armée vendéenne furent ainsi avertis et se tinrent prêts.
Ge soldat , qui semblait avoir reçu d’une inspiration secrète la mission de réveiller le courage de ses frères d’armes , mérita bientôt en effet de prendre place parmi ceux que les Insurgés mirent à leur tête, et l’homme qu’on eût pu croire le plus loin du premier rang, le fils d’un pauvre laboureur , un malheureux estropié , qui avait passé toute son enfance à mendier son pain , se montra sans contredit un des plus dignes de commander. Aucun , plus que lui, ne se distingua par sa bravoure, sa loyauté , son désintéressement ; et celui à qui l’on n’avait rien enseigné eut , plus que tout autre, cette éloquence guerrière qui sait faire naître le courage dans le coeur des moinshardis.
Ce qui doit étonner davantage, c’est que ce fut dans son pays même, au milieu des paysans qui l’avaient connu dans l’abaissement de son premier état , que ce mendiant , a peine âgé de vingt-trois ans, sut , dès le commencement , obtenir la confiance de ceux qui se rangèrent sous ses ordres , l’estime de ses supérieurs et les éloges même des ennemis. Cependant , cet homme n’eut pour lui aucune de ces occasions brillantes qui mettent subitement en
évidence ceux qui s’y trouvent engagés; et il s’écoula à peine deux ans depuis l’époque où, soldat inconnu, il suivait l’armée vendéenne, jusqu’au jour où , chef de vingt-cinq paroisses, commandant deux mille soldats , il tomba frappé d’un coup mortel au moment où le seul bruit de son nom venait de décider la victoire.
Assurément, si quelque jour une gloire méritée doit se joindre au souvenir de la piété courageuse des Chouans, le nom de Jambed’ Argent sera proclamé entre les premiers de ces braves. Mais , avant de dire les exploits de sa vie guerrière, je crois devoir donner quelques détails sur la misère et les souffrances qu’il eut à endurer pendant ses premières années. Les mêmes motifs qui m’ont déjà porté à raconter la jeunesse de Jean Chouan me déterminent encore ici. Dans celte occasion surtout, pour rendre pleine justice à l’homme, il faut connaître de quelle obscurité il a su se titei , et ce sera rehausser d’autant la gloire de Jambe-d’Argent que de montrer la triste position où le sort semblait l’avoir attaché.
Il était le second fils d’un pauvre paysan qui habitait la Closerie des Petits-Aulnais, dans la paroisse dAstillé, à trois lieues de Laval. Cet homme avait douze enfants, et , comme il
246 SOUVENIRS DK LA CHOU AHNEIUEne pouvait les nourrir tous, Jambe-d’Argent, dont le nom était Jean-Louis I reton, fut éleve par charité chez des parents de sa mère. A douze ans , on le plaça comme berger dans une métairie; mais un jour, s étant jete courageusement pour séparer deux taureaux qui se battaient, il fut blessé grièvement à la jambe. Alors il fut renvoyé à son père, parce qu’il ne pouvait plus suivre les bestiaux dans les champs. Sa blessure, mal soignée, s’envenima, et pourtant le pauvre boiteux était obligé d’aller , de métairie en métairie , demander, pour vivre, un morceau de pain que son père n’avait pas à lui donner. Sa figure pâle , son air soulfrant , intéressaient tout le monde. Il essayait toujours de reconnaître l’aumône qu’on lui faisait en s'efforçant de rendre quelques services dans la ferme où il était accueilli, et il s’acquittait avec une rare intelligence des commissions dont on le chargeait. Les dames de Souvré, qui habitaient un château dans le canton , connurent bientôt le jeune mendiant. Les réponses qu’il fit à leurs questions annonçaient déjà un esprit réfléchi et un discernement peu commun; elles le prirenten amitié et lui obtinrent une place à l’hôpital d’Angers pour y faire guérir la plaie de sa jambe. Il resta six mois
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dans cet hôpital; mais, ce temps écoulé, les médecins jugèrent sa blessure incurable, et il fut renvoyé de nouveau à son père.
Il se trouvait dans ce temps-là, au bourg de Cossé, un charlatan qui, chaque dimanche après la messe, vendait son baume pour tous les maux; on lui amena le jeune Treton. Il déclara qu’il le guérirait gratis, si, pour prix de ses soins, l’enfant paraissait à côté de lui sur les tréteaux , exposant sa jambe à tous les regards pour servir de texte aux harangues et prouver la vertu des remèdes par les progrès de la guérison. J1 fallut consentir à tout et endurer cette nouvelle humiliation ; mais , au bout de quelques mois , le succès , ne répondant pas aux promesses , l’empirique jugea convenable d’aller ailleurs essayer d’autres cures. Il partit, abandonnant son malade à la Providence , et l’enfant retourna de nouveau mendier son pain. Il parait que ce fut dès ce temps qu’on le surnomma J ambe-d 'Argent par allusion aux aumônes que lui valait sa jambe blessée.
Quand il fut devenu plus âgé, il eut l’idée de se faire colporteur , et se mit à vendre quelques menues merceries; mais il n’avait pas l’esprit de calcul et d’économie nécessaire pour
réussir: il donnait toujours sans profit sa marchandise aux paysans qui Pavaient si souvent secouru; son commerce ne prospéra pas, il fallut l’abandonner. Le jeune homme était alors grand et fort, quoiqu’il fut toujours souffrant; il lui sembla honteux de rester oisif. Pendant son séjour a Angers, il avait souvent observé quel était le travail des bateliers sur la Mayenne : il lui vint à l’esprit qu’un tel métier ne fatiguerait point sa jambe ; il se décida donc aussitôt à embrasser cet état , et partit pour Angers II avait alors dix-neuf ans. Sa famille cessa d’avoir de ses nouvelles jusqu’au moment où il revint à Laval avec l’armée de la Vendée.
Dès que le batelier entendit parler de combats, il sentit qu’il était né soldat, et il alla joindre les Vendéens à Candé; mais , lorsqu’il se présenta aux chefs pour avoir des armes > on refusa un fusil au boiteux. Notre brave ne se rebuta point ; il suivit l’armée , arriva avec elle à Château-Gontier , et, au premier engagement , s’élançant sur l’ennemi , il dut à son courage l’arme qu’on avait refusée à son infirmité. Il ne quitta point les V endéens tant qu’ils restèrent en corps d’armée ; il les suivit jusqu’à Savenay , où il fut blessé , et il ne revint
dans son pays qu apres avoir vainement essayé de passer la Loire.
Les Insurgés inanseaux avaient remarqué son intrépidité aux affaires de Pontorson et de Granville; aussi eut-il bientôt la certitude que les jeunes gens de son canton reprendraient les armes dès qu’il marcherait à leur tête ; mais il voulut, avant de les réunir, aller s’entendre avec Jean Chouan. Il l’avait vu à l’armée de la Vendée, et, connaissant son zèle infatigable et la haute estime que ses compagnons lui témoignaient , il jugeait que le chef des Chouans méritait d’être le chef de tous les Insurges. Nous avons rendu compte de son voyage a Misedon et de l’engagement qu’il prit alors d attirer sur son canton l’attention des troupes républicaines.