‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 26 sur 52 · CHAPITRE dixième · texte numérisé non relu

CHAPITRE dixième

Réunion convoquée par Jambe-d’ Argent. — Bezier dit Moustache. — Le Petit Ça-ira. — Désarmement des Patriotes. — Agents républicains expulsés par Jambe-d’Argent. — Les Insurgés manquent de munitions. — Ils se retirent dans la forêt de Concise.

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J ambe-d’ Argent, en parcourant la campagne avec les Insurgés de Misedon qu’on lui avait confiés , fit connaître aux hommes de la Petite- Vendée que le moment de combattre de nouveau était arrivé, et qu'ils ne devaient pas rester cachés plus long-temps. Une réunion leur fut indiquée pour le deuxième dimanche de février , dans le bois de la Saudraie en la paroisse d’Astilié.

Là se rendirent Jean Bezier dit Moustache , Jumois (Place-Nette) } Quelen (Houzard) , Guinoiseau ( Le Blond) , les deux frères Herminié ( le grand et le petit Chasseur ) , etc. , etc. Moulins y vint aussi avec sa bande; Treton (J ambe-d’ Argent) s’y trouvait le premier avec les hommes de Misedon et une dizaine de sol-

DEUXIÈME ÉPOQUE. 2o I

dais vendéens qu’il avait recueillis dans ses courses à travers le pays. Ce rassemblement se composait d’environ soixante hommes. Tous avaient déjà porté les armes, et la plupart devinrent capitaines de paroisse. La suite du récit les fera connaître.

Celui qui , dès lors , se distingua entre tous par sa haute taille, sa force extraordinaire, sa physionomie martiale, c’était Moustache. Durant l’expédition des Vendéens, nous l’avons dit , il fut remarqué entre les plus braves. Eu ce moment, bien qu’il eût quarante-cinq ans, pas un des jeunes gens réunis là ne montrait plus de vivacité et d’ardeur. Moustache, fils de pauvres paysans de la paroisse de Grenoux près de Laval , était au service du marquis de Montecler quand la révolution commença. Il devint bientôt un des chefs les plus renommés parmi les Chouans manseaux.

Quand cette petite troupe de fugitifs , convoquée par Jambe-d’Argent , se vit réunie , l’impression profonde de crainte et de découragement que l’isolement avait entretenue s'effaça bientôt. On voulait croire que les temps les plus durs étaient passés et qu’on pouvait encore prendre espoir dans l’avenir. Les gens de Misedon parièrent de leur chef Jean

Chouan , des braves qu’il avait avec lui , des secours qu’il promettait à ceux qui voudraient chouanner à son exemple. D’autre part, les soldats de la Vendée affirmèrent que, sur la rive gauche de la Mayenne, beaucoup des leurs étaient restés cachés chez les paysans , et que, sans aucun doute , ils reprendraient les armes au premier signal. Jambe-d’ Argent se portant pour garant des assurances données par les Chouans et les Vendéens, les plus incertains achevèrent de se rassurer. Tous protestèrent de leur dévouement à la cause royaliste et promirent de s’entraider pour résister désormais aux poursuites des Républicains. Alors retentirent les cris de V ive le Roi ! Vive la Religion! et cet élan d’un zèle courageux redonna tout naturellement l’essor à la gaîté ; car, chez les Français, loin d être un effort pénible , une noble résolution apporte toujours un sentiment de plaisir. On se rappela les chants royalistes des Vendéens, et toute la troupe se mit en marche en les répétant.

Jambe-d’ Argent ayant fait comprendre l’utilité de se laisser voir dans la campagne pour répandre la nouvelle de la prise d’armes et recruter ainsi ceux qui restaient encore cachés , on se dirigea vers le bourg de Quelaines. A

un tournant du chemin on se trouva tout-àcoup en face d’un homme qui chassait; celuici, prenant les Insurgés pour des gardes nationaux , s’avança gaiment vers eux. « Bonjour, « Citoyens, leur dit-il; vous voyez en moi « l’Agent de la commune, et un bon Patriote, « c’est moi qu’on appelle le Petit Ça- ira ; « vous courez après les Brigands ? Bon cou- « rage î je vous aiderai si je peux. Allons , vive « la République et ça-ira! — « Et moi , je te « dis : Ça n’ira pas ! répliqua Moustache. » Son coup de fusil part, et l’homme tombe mort. Moustache savait que le Petit Ça-ira , révolutionnaire forcené , avait dénoncé et fait fusiller plusieurs Royalistes; il allait reconnaître quelques-uns des Insurgés et n’eùt pas manqué de faire emprisonner leurs parents. Cette exécution parut nécessaire. Ainsi , dès ce premier jour, il fallut que la guerre civile se révélât dans ses plus terribles conséquences.

Après s’être montrés de loin aux habitants de Quelaines, les nouveaux Chouans se séparèrent , et les jours suivants , partagés en plusieurs bandes , ils allèrent désarmer tous les gens du pays connus pour Républicains. Le bois Brochard , dans la paroisse de Nuillé, et le bois de la Saudraie , près du bourg d’As-

25 i SOUVEMItS DE LA CHOUANNERIE, tille, furent choisis dès lors pour lieux de réunion quand on se rassembla pour combattre les détachements envoyés à la recherche des fugitifs vendéens. Les Insurgés obtinrent presque toujours l’avantage dans ces engagements, parce qu’ils n’eurent le plus souvent affaire qu’à des gardes nationaux fort peudisposésà résister.

Avant que la Chouannerie se fût ainsi manifestée dans ce canton , les autorités révolutionnaires avaient commencé à envoyer des agents pour mesurer le grain dans toutes les fermes , afin de ne laisser à chaque ménage que ce qu’il lui en fallait strictement jusqu’à la récolte , et empêcher par là les paysans de fournir des vivres aux Brigatids de la Vendée. Jambe-d’Argent résolut d’arrêter désormais celte entreprise . et, voulant néanmoins éviter les voies de fait , il se rendit seul dans une métairie où se trouvaient les envoyés. « .le « viens vous déclarer, leur dit-il , qu’il vous « arrivera malheur si vous ne renoncez pas à « votre projet. Vous n’ôterez pas impunément « le pain aux Vendéens, et vous n’enleverez « les grains qu’au péril de votre vie. » Il n’en dit pas davantage, mais cela suffit; les agents partirent et ne revinrent pas.

On voit que Jambe-d’Agent se regardait déjà

comme charge des intérêts de ses compagnons; cependant , avant qu’on lui donnât le droit de tout diriger, il fallut que l’expérience vînt prouver plusieurs fois combien ses avis étaient sages.

Les Insurgés, dans leurs escarmouches continuelles avec les détachements républicains, eurent bientôt épuisé le peu de munitions qu’ils avaient pu se procurer. Aussi, malgré les succès obtenus , se trouvèrent-ils dans la nécessité d’interrompre leurs attaques. Alors la plupart retournèrent chez les paysans qui déjà leur avaient donné asile; Moulins se retira avec sa bande dans la forêt de Concise, sa retraite habituelle, et Jambe-d’ Argent, ne voulant pas demeurer caché, finit par s v réfugier aussi avec les Vendéens auxquels il servait de guide. Quant aux Chouans de Misedon , qui rie lavaient pas quitté, il les renvoya à leur chef en les chargeant de lui faire connaître l’état des choses. Ce fut sur leur rapport que Jean Chouan se détermina , comme je l’ai dit, a se rendre également auprès de Moulins, voulant voir quel parti il pourrait tirer des hommes qui s’étaient mis sous la conduite du Gabeleur, et alors se fit l’attaque du bourg de Saint-Ouën dont j’ai donné les détails.

SOUVENtltS DE LA CHOUANNERIE.

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