CHAPITRE ONZIÈME
Rassemblement des jeunes gens du canton de Jambe-d’Argent. — Combat de la Bodinière. — Cantonnements des Républicains établis dans le pays nouvellement insurgé.
Jambe-d’Aiigent vint reprendre son poste dans le bois de la Saudraie après avoir quitté Jean Chouan. Ce fut là que les jeunes gens du canton lui firent savoir qu’ils n’obéiraient point au décret de la république qui ordonnait encore des levées d’hommes , et que , s il voulait se mettre à leur tête , ils étaient décidés à prendre les armes. Alors celui-ci convoqua de nouveau un l’assemblement général de ceux qui se montraient résolus à faire partie de l’Insurrection. Le rendez-vous fut indiqué pour le dimanche de la Passion ( 6 avril 1794 ) dans la châtaigneraie de la Bodinière, près du bois Brochard, dans la paroisse de Nuillé.
Bien avant le lever du soleil arrivèrent là Jambe-d’Argent et ses Vendéens^ Moustache, amenant les jeunes gens de Houssay, de Saint-
Sulpice et d’Origné; Place-Nette conduisait ceux de Montigné etd’Ahuillé; Sepher, Fleur d’Épine et Girard étaient suivis des gens d’Astillé. Il en vint aussi de l’Huisserie avec Mongazon (Brise-Bleu) ; de Nuilléavec les deux I lerminié (le Grand et le Petit-Chasseur); de Quelaines avec Guinoiseau (Le Blond), et Pigeon, ancien soldat : c’était toute la jeunesse du pays qui voulait se dérober au tirage de la réquisition. La réunion se composait d’environ trois cents hommes, mais le plus grand nombre n’avait pas encore fait la guerre et n’était pas même armé. Jambe-d’ Argent commença par envoyer quelques-uns d’eux en observation, de crainte de surprise. Ensuite , se plaçant sur une éminence et élevant la voix, il dit : « Cama- « rades , il faut d’abord nous adresser au « bon Dieu ; pensons à lui si nous voulons « qu’il pense à nous. Quand nous aurons rem- « pli notre devoir de chrétiens , nous verrons « ensuite ce que nous avons à faire comme « soldats. »
On se mita genoux, la prière se fit à haute voix comme chez les Vendéens , avec un recueillement religieux. Elle n’était pas encore finie lorsqu’un des jeunes gens chargés de faire le guet accourt donner l’alarme. : il a vu un
homme s’avancer furtivement en se cachant de buissons en buissons. Assurément c'est un espion qui veut s’assurer du nombre et de la position des Insurgés , et sans doute l'ennemi le suit de près. Jambe-d’ Argent envoie Place- Nette et Fleur d’Epine, deux des plus lestes et des plus déterminés , vers l’endroit où l’homme a paru. Ils prennent un circuit pour dérober leur marche, arrivent sur lui à l’improviste, le saisissent et l’amènent au milieu du rassemblement.
C’était en effet un espion bien connu pour un des plus ardents Patriotes du bourg de Quelaines. « Je vois bien que je suis perdu, dit-il, » sans se montrer effrayé; mais ma mort, « avant peu , sera vengée. » Place-Nette lui répliqua : « Si nous sommes attaqués, tu peux » te recommander à Dieu, c’est toi qui tombe- « ras le premier. » Cependant Jambe-d’ Argent, de sa voix retentissante, s’écrie : « Camarades, « faisons voir que nous avons du cœur ; nous « sommes en force pour combattre les Bleus; « tenons-leur tête hardiment , c’est ici qu’on « va reconnaître les braves ! » Dans le moment même , et de plusieurs points à la fois , des coups de fusil partirent et les Républicains se montrèrent. Ils étaient au moins cent
hommes et chargèrent vigoureusement. L’espion, que Place-Nette gardait de près, devint la première victime du combat; il fut sabré sur la place. Comme on devait s'y attendre , toute la jeunesse qui était venue là sans armes ne songea qu’à se sauver et partit à travers champs. Quant à Moustache , incapable de crainte et s’abandonnant à toute sa fureur belliqueuse, il rugissait comme un lion, s’élançant toujours vers le côté où les Bleus pressaient davantage , il lirait sans relâche , et ses coups manquaient rarement le but. Pendant ce temps, le Boiteux , élevant son plumet blanc, rassemble ceux qu’il voit disposés à combattre. D’une voix qui domine le bruit des décharges, il les appelle : « A Jambe-d’Argent ceux qui « ont du cœur !... Laissons fuir les poltrons ; « à moi les braves ! Cinquante hommes seulement restèrent dans la châtaigneraie , mais c’étaient des gens aguerris et déterminés ; ils se placent d’abord à l’abri derrière les châtaigniers , et de là , entretenant une vive fusillade, ils soutiennent le premier choc de l’ennemi; celui-ci s’arrête, étonné de cette résistance inattendue : bientôt même son feu se ralentit. « Les Bleus ont peur , s’écrie alors Jambe- « d’ Argent, chargeons, ils ne tiendront pas !
« En avant ! en avant! et vive le Roi ! » A son appel , tous ses hommes s’élancèrent à la fois. Les Républicains ne les attendirent pas et battirent en retraite. Ils furent vivement poursuivis pendant plus d’une lieue, et commençaient à se débander tout à fait, lorsqu’enfin la troupe du poste de Cossé , qui avait entendu la fusillade , arriva à leur secours. De chaque côté l’on s’arrêta : ni l’un ni l’autre parti ne voulut tenter la chance d’un nouvel engagement. Cependant J ambe-d’ Argent ne se retira que lentement. Il revint jusqu'à la châtaigneraie de la Bodinière, où il fit recueillir dix-sept fusils laissés par l’ennemi , ainsi que quelques cartouches et un sabre d’officier. Ce sabre devait être pour lui le trophée de la victoire ; mais peu après il le brisa sur la baïonnette d’un Bleu.
Notre boiteux , guidé par un sentiment instinctif de supériorité , pensait toujours devoir donner aux plus intrépides les éloges qu’ils avaient mérités, et savait trouver pour chacun une parole d’approbation. Ce jour-là, ce fut à Place-Nette et à Herminié ( le Petit-Chasseur) qu’il fit d’abord la bonne part de louanges. « Quant à celui-ci , qui arrive à cette heure « le dernier , ajouta-t-il en montrant Mousta-
« che , tant que le feu a duré il a toujours été « le premier en avant. » — « Le premier, ça « peut-être, reprit Moustache; oui, je sais « faire le coup de fusil ; mais, pour conduire « une affaire, parmi nous, Treton seul en est « capable , et il vient de le prouver. » Tout le monde en convint, mais personne encore ne proposa de proclamer chef le pauvre estropié.
Ce premier combat , soutenu dans le pays qui venait de s’insurger, fut glorieux pour les nouveaux Chouans. Bien qu’ils eussent été attaqués à l’improviste, ils avaient mis en fuite un nombre d’ennemis double du leur , n’ayant que quelques blessés , tandis que onze Bleus étaient restés sur le terrain. Dès le lendemain on fut informé à Laval du combat livré dans la châtaigneraie de la Bodinière. Les Républicains apprirent avec effroi que le signal de la guerre venait d’être donné dans un canton dont la population entière était ennemie de la Révolution. Quant aux Royalistes, quoiqu’ils vissent la hache des bourreaux suspendue sur leur tête , ils purent à peine dissimuler la joie qu’ils ressentaient d’un succès si inattendu. Chacun d’eux , oubliant le danger , chercha le moyen d’établir avec les Insurgés des relations suivies , afin de pouvoir
262 SOUVENIRS DE LA. CHOUANNERIE, leur faire donner des avertissements et leur procurer des munitions et des armes. Les Dames, en même temps, s’empressèrent de broder des Cœurs de Jésus et de pieuses devises sur des rubans blancs pour les envoyer aux vainqueurs. Elles n’ignoraient pas que la mort pouvait être le prix de ce témoignage d’intérêt ; mais, chez les femmes , l’enthousiasme ne tient jamais compte du danger.
La nouvelle de l’avantage obtenu par les nouveaux Chouans pénétra jusque dans la maison de détention de Laval. Plusieurs prisonniers vendéens y étaient détenus. Sachant bien qu’ils étaient condamnés d’avance, ils attendaient leur sort dans un complet abattement; mais, à la nouvelle delà victoire des Insurgés, ils sentirent leur énergie se réveiller, et , dès la nuit suivante , ils trouvèrent le moyen d’escalader les murs de la prison et gagnèrent la campagne. Ils se sauvaient, non pour fuir la mort, mais pour Palier chercher glorieuse au milieu des combats.
Cependant les Républicains ne laissèrent point l’Insurrection se former sans essayer de l’arrêter avant qu’elle prît de l’accroissement. Des postes furent établis dans les bourgs voisins du lieu où l’affaire s’était passée. Quelai-
nés, Nuillé, l’Huisserie, Ahuillé reçurent des garnisons. Elles s’établirent dans les églises dont les murailles furent crénelées. Les Bleus pouvaient croire cette mesure nécessaire puisque la population entière leur était bostile , mais ils ne s’en tinrent par là ; faisant parade d’ii'réligion , ils profanèrent et brisèrent avec outrage tous les objets de la vénération de nos pieux paysans. Alors les Insurgés, animés par l'indignation et ne doutant point que le Ciel irrité ne leur livrât ces impies , entreprirent aussitôt de chasser tous les postes républicains.
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