CHAPITRE DOUZIÈME
Jambe-d’Argent attaque le poste de Nuillé. — Les Républicains s'enfuient. — Les Insurgés se portent sur Montigné et Àhuillé contre l’avis de leur chef. — L’ennemi se retire devant eux. — Déroute des Insurgés surprix dans le bourg d’Ahuillé. — Jambe d'Argent vient h leur secours. — Détails.
L'attaque du poste républicain, établi au bourg de Nuillé, fut fixée au dimanche des Rameaux ( 13 avril 1794 ). « C’est une honte « pour nous, avait dit Jambe-d’Argent, de « laisser les Bleus s’établir tranquillement « dans nos églises. Il faut voir s’ils nous ein- « pêcheront d’y porter des rameaux le jour « de la fête. » Tout le monde fut de cet avis. Dans la nuit du samedi au dimanche , environ cent hommes armés se rassemblèrent , et, avec eux , un pareil nombre de jeunes gens qui n’avaient que des fourches et des bâtons. Toute la troupe portail des branches de buis et de laurier. On se partagea en trois bandes. Avec la première , Treton se chargeait d’assaillir à l’improviste la sentinelle placée dans
le cimetiere , et tout aussitôt il devait se précipiter dans l’église avant que les Républicains pussent s’y barricader. Moustache , avec la seconde bande , s’était engagé a se montrer au premier coup de fusil , pour attaquer le poste par derrière, en plaçant des échelles contre les fenetres. Enfin, les nouvelles recrues avaient à garder la hauteur qui domine le pont du Vicoin à la sortie du bourg. De là on pouvait arrêter facilement l’ennemi s’il voulait se retirer sur Laval.
Le jour paraissait à peine, et, de plus, il faisait un brouillard fort épais, lorsque Jambed’Argent, sans armes et cachant sa cocarde et son plumet , s’avança seul vers l’église. Derrière lui, Herminié ( Le-Chasseur) suivait, se tenant prêt à faire feu sur la sentinelle dès qu elle se mettrait en défense. Le reste de la bande s’était arrêté à cinquante pas plus loin. Le chef, favorisé par l’obscurité, ne se trouvait plus qu à vingt pas du factionnaire lorsqu il en fut aperçu , et, comme il ne répond point a son qui vive } celui-ci le couche en joue, mais Herminié tire et le Bleu tombe mort. Alors J ambe-d’Argent s’élance à la porte entrouverte de l’église. Agitant son plumet blanc, il se montre aux Bleus, criant : « A
« Jambe-d’ Argent ! à Jambe-d’Argent ! » Et sa troupe accourt répétant * « A Jambe-d’Ar- « gent ! à Jambe-d’ Argent! » Au bruit du coup de feu , à ce cri de combat déjà redouté , à l’aspect subit de ce Chouan venant sans armes les braver, les Bleus, encore mal éveillés, prennent l’épouvante. A peine vêtus et laissant leurs fusils , ils s’enfuient par une petite porte placée au fond de l’église. Mais ils ont à passer devant la troupe de Moustache qui débouchait de ce côté; ils essuient^sa décharge, elle leur tue quatre hommes et en blesse six ; le reste, dans une pleine déroute, se sauve par le chemin de Laval. Bien peu se fussent échappés si les Insurgés nouveaux venus, postés sur la hauteur , eussent défendu le passage du pont; mais, tout à fait neufs au métier de la guerre, ils se laissèrent effrayer par la foule des fuyards accourant de leur côté, et se dispersèrent à travers les champs sans même essayer de les arrêter. Jambe-d’Argent, voyant son plan ainsi dérangé , arrêta la poursuite. Il avait hâte de s’assurer des armes et des munitions laissées par l’ennemi , craignant que le bruit de la fusillade n’attirât les Républicains des autres Cantonnements. Le butin obtenu par cette victoire si peu disputée passait toute espérance:
on trouva cinquante fusils et assez de cartouches pour en donner à tout le monde. Pendant qu’on en fit la distribution , les femmes du bourg, par l’ordte du chef, nettoyèrent l’intérieur de l’église dévastée; les Chouans s’y rendirent alors pour remercier Dieu du succès obtenu ; ensuite, marchant deux à deux , ils allèrent toucher avec leurs rameaux verts le Crucifix qu’on venait de suspendre au-dessus de l’autel brisé. Ces rameaux étant à la fois pour eux le signe de la solennité du jour et le trophée du triomphe remporté sur l’ennemi , ils voulaient leur donner une sorte de consécration , ne pouvant les faire bénir par un prêtre. Il est à remarquer qu’aux premiers temps de l’Insurrection, lorsque commartdants et soldats étaient des paysans, ils saisissaient toutes les occasions de témoigner leur respect et leur attachement pour les cérémonies religieuses : ils y trouvaient une distraction à leurs souffrances , et leur confiance et leur zèle en étaient ranimés. Mais, quand les Chouans eurent accepté d’autres chefs, quand ils admirent dans leurs rangs les déserteurs des armées républicaines , les pratiques de la religion furent négligées, et, par suite, ses préceptes furent souvent mis en oubli.
Jambe-d’Argent s’étant rendu maître du poste de Nuillé dès le commencement de la matinée, on délibéra sur ce qu'il convenait de faire encorece jour-là. Le succès avait exalté les têtes; Place-Nette, Houzard et Larisque proposèrent d’aller attaquer le Cantonnement d’Ahuillé : c’était leur paroisse, et ils voulaient s’y montrer en vainqueurs; mais Treton ne fut pas de cet avis. Il pensait que le poste républicain devait être averti de l'affaire de Nuillé , qu’il se tiendrait sur ses gardes et qu’il était impossible de le forcer s’il restait retranché dans l’église qui avait été crénelée. On ne l’écouta point. Moustache lui-meme, animé par l’idée d’un nouveau combat , se rangea a l’avis île Place-Nette. Il fut donc décidé qu’on marcherait sur Ahuille. Mais Jambe-d Argent déclara qu’il n’irait pas. « Vous gâterez ce soir « le triomphe de ce matin, dit-il; cest une « mauvaise besogne, et vous la ferez malgré « moi et sans moi. » Les cris : « En marche ! « en marche! » couvrirent sa voix , et bientôt il se trouva seul. Toute la troupe était partie , chantant et tiraillant des coups de fusil comme si elle allait à 'une noce. Elle passa ainsi au bourg de Montigné, qui n’avait pas de garnison républicaine , et s’y arrêta long-temps a
DEUXIÈME Él'OQUE. 269
boire. Enfin , toujours criant et chantant, elle arriva en vue du bourg d’Ahuillé. L’ennemi était sur ses gardes. Dès qu’il aperçut les Chouans, il se retira par le chemin de Cosse , sans faire aucune démonstration hostile, mais toutefois marchant en bon ordre et sans précipitation. Quelques coups de fusil lui furent tirés de loin ; il ne riposta point. C'en fut assez pour les vainqueurs de Nuillé ; ils ne s’occupèrent plus des Bleus, ayant hâte d’entrer en triomphe dans le bourg. Là , pleins de confiance, ils se dispersèrent pour se faire donner à manger. Un seul d’entre eux , le Grand- Chasseur, avait vu avec méfiance la retraite de l’ennemi : il craignit quelque surprise, et deux femmes, à sa prière, se chargèrent de faire le guet.
Expliquons à présent la conduite des Républicains : ayant appris qu’un de leurs Cantonnements était attaqué, et se voyant peu nombreux, ils avaient envoyé aussitôt à Cossé demanderdu renfort. Au moment oùles Chouans se montrèrent, ils venaient d’être avertis qu’un fort détachement arrivait à leur secours. lisse portèrent donc à sa rencontre pour concerter l’attaque qu’ils voulaient livrer aux Insurgés. Ceux-ci , tout fiers de leurs faciles succès , s’a-
270 souvknuis de la chouanneiue.
bandonnaient à la joie, tandis que trois cents Républicains , partagés en deux troupes, s’avancaient pour cerner le bourg. Ils espéraient pouvoir dérober leur marche; mais les deux femmes , placées en observation , les aperçurent. Elles accourent, et, passant devant chaque maison , elles crient , « V la les Bleus ! à « la déroute ! V’Ià les Bleus !» A ces cris, la peur saisit nos braves. Ils ne pensent qu’à se sauver, et tout les premiers, Place-Nette, Larisque et Houzard qui , connaissant les lieux , surent aisément gagner la foret peu eloignee de là. Mais les autres, reprenant le chemin par lequel ils étaient venus , eurent à passer à travers une grele de balles , et des la première décharge , deux hommes tombèrent morts et plusieurs furent blessés. Cependant l’ennemi n’avait pas eu le temps de cerner le bourg. Les Insurgés auraient pu s’échapper sans grande perte s’ils n’eussent été retardés par des blessés qu’ils ne voulaient pas abandonner. Quelques uns des plus braves se dévouèrent a soutenii la fusillade pour rallentir la poursuite des Bleus ; ils les arrêtèrent ainsi long-temps, mais ce dévouement eût fini par leur être fatal si un secours inattendu ne fût venu les tirer de péril.
Jambe-d’ Argent , après qu’on l’eût quitté, s’était rendu k la métairie de Ligonnière. Il voulait s’entretenir avec le colon qui, la veille, lui avait dit être mandé k Laval par son maître pour affaire concernant les Chouans. Le Paysan n’étant pas encore de retour, Treton l’attendait, assis k la porte de la maison , quand le bruit lointain d’une fusillade frappe son oreille. Il écoute : les coups sont peu fréquents , ils partent de plusieurs points k la fois. C’est donc une poursuite de fuyards, et, de plus, ces fuyards sont les Chouans; car les Bleus , en déroute, se sauvent toujours sans se disperser. Il faudrait courir au secours , mais que peut faire notre boiteux ? En ce moment arrive le métayer de Ligonnière monté sur son cheval.— « J’ai quelque chose k vous remettre, « dit celui-ci. » — « C’est ton cheval qu’il me « faut, réplique Jambe-d’Argent. » Et, tout aussitôt, le voilà en selle. Franchissant les haies et les fossés, il se dirige vers le lieu où l’on se bat ; piquant sa monture de la pointe de son sabre, le novice cavalier la lançait mieux que ne l’eût su faire le plus habile écuyer; il eut bientôt atteint la route de Cossé à Laval. Là , il s’arrête , les coups de fusil se faisaient entendre à peu de distance, et il ne tarde pas
à voir cinq fuyards qui , traversant la route , viennent vers lui. Ils le reconnaissent et lui crient : « En déroute, Jambe-d’Argent ; en dé- « route, sauve-toi! sauve-toi ! » Mais lui les arrête : « J’amène du renfort , dit-il , courage « donc, courage! Avec moi les braves ; nous « allons tenir ici! » Deux des fuyards, Durau-Feu et Montgazon , avaient été grièvement blessés; l’un atteint à la jambe ne se soutenait qu’à peine; l’autre, frappé à la tête, était aveuglé par son sang. Jambe-d’argent, en grande hâte, les fait placer tous les deux sur son cheval. Il leur dit : « Laissez-nous vos « fusils, allez à Ligonnière, on vous y soignera ; « et vitement partez ! «Cela fut dit et fait en un instant. Trois autres fuyards se montrent encore , on les appelle : « A Jambe-d’Argent ! à « Jambe-d’ Argent ! » Ils viennent, et voilà six hommes , tout à l’heure épouvantés, qui , à la voix du boiteux , se retrouvent pleins d’énergie et vont combattre de pied ferme. (Je dois dire les noms de ceux que j’ai connus : Priou, Cœurde-Roi , et les deux Herminié. )
La petite troupe alla prendre position en deçà de la route, à l’abri d’une haie. Les fusils étant chargés, il ne lui restait que dix-sept cartouches ; mais , ainsi embusquée , elle
pouvait barrer le passage à l’ennemi tandis que les blesses se sauveraient. De là on découvrait au loin les Re'publicains. Us s’avancaient, mais lentement , et en continuant leur fusillade sur le même point. Qui les arrêtait donc ainsi? On le sut bientôt. La voix rugissante de Moustache se fit entendre. C’était lui qui soutenait seul le feu , et jusque-là , pas un Bleu ne l’avait encore approché impunément. On ne tarda pas à l’apercevoir : il faisait face à l’ennemi , reculant lentement en prenant pour rempart chaque arbre, chaque buisson. A sa vue , Jambe-d’Argent saute dans la route, disant à ses hommes : « Ne bougez pas, gar- « dez votre poste, c’est à moi de dégager « notre vieux camarade. » Alors, traversant deux champs sous les yeux des Bleus , il arrive a Moustache qui chargeait son fusil de sa derniere cartouche. Us s’entendent d’un mot et tous deux , au pas de course , viennent se rallier à l’embuscade. Cependant l’ennemi les a suivis de près, et bientôt la route seule les séparé d’une troupe de cinquante Républicains. Jambe-d’Argent s’écrie : Lais- « sons approcher! Ne tirons qu’à bout por- « tant! » Lt , se montrant à découvert, le fusil en joue , il reste là , immobile , en face des
Bleus qui s’arrêtent. Ils jugent qu’ils vont trouver sur ce point une défense sérieuse, et, comme la nuit s’approche , ils se décident à faire retraite ; mais, en partant, ils envoient leur décharge sur l’homme qui les brave ainsi. Une seule balle frappa juste; elle coupa son plumet blanc. Moustache veut alors brûler sa dernière cartouche; il tire, mais son fusil, que la poudre a encrassé , ne part pas. Il prend celui d’un camarade et allait poursuivre l’ennemi , Jambe-d’Argent l’arrête : « Finissons « là notre journée, dit-il, la besogne a étéas- « sez rude; gardons nos balles pour une autre « occasion. » — .l’obéis, répond Moustache, « tu as le droit de nous commander; car c’est «. toujours toi qui nous mets hors de peine. « Oui , et tu dois être notre chef, et tu le se- « ras : j’en fais mon affaire. »
Dès que les Bleus se furent retirés, une dizaine d’hommes , qui s’étaient tenus cachés dans les fossés et les broussailles, vinrent rejoindre nos braves. Ceux-ci les accueillirent par des reproches et des moqueries, et une querelle allait s’en suivre. Jambe-d’Argent l’apaisa : « Tout le inonde a eu des torts au jour- « d’hui , dit-il , moi le premier : je ne devais « pas vous quitter ce matin. A présent, n’en
« parlons plus, et faisons mieux désormais. » La nuit était venue , on se sépara pour aller chercher un gîte dans les métairies du voisinage.
Les Chouans avaient eu là une dure journée ; ils comptaient environ trente blessés et plusieurs morts.