CHAPITRE TREIZIÈME
Jambe-d’ Argent donne des secours k la famille d’un paysan tué à Ahuillé. — Les paysans mariés ne prirent pas les armes. — Les Insurgés se réunissent pour nommer Jambe-d’Argent leur chef. — Il envoie des émissaires pour s’entendre avec les Royalistes des divers cantons de la Mayenne. — Les soldats du bataillon républicain , dit de la Montagne, entretiennent des intelligences avec les Chouans.
Au nombre des Insurgés qui furent tués à l’affaire d’ Ahuillé se trouvait un pauvre paysan , père de famille. Les Bleus avaient dévasté sa closerie , accablé de mauvais traitements sa femme, ses enfants et lui-même. Quand il vit les Chouans se porter sur Ahuillé, poussé du désir de se venger, il leur demanda un fusil et marcha avec eux. Lorsque les Bleus vinrent livrer combat , il ne voulut pas fuir avant d’avoir au moins immolé un ennemi, mais son espoir de ven-
geance fut déçu ; il tomba mort à la première décharge. Tout le monde plaignit la famille du malheureux paysan, et Jambed’Argent ne se contenta pas de la plaindre , il ne cessa, tant qu’il vécut, de lui envoyer des secours.
Une remarque doit être faite ici : c’est que bien peu d’hommes mariés prirent les armes avec les Chouans. Dans nos campagnes, le père de famille se regarde comme entièrement lié à son ménage. Il doit délaisser la compagnie des gars } se ranger à la maison et être détenu sur son lieu. Le travail et les soins de chaque jour, qu’exige l’exploitation des terres, ont établi et maintenu ces habitudes regardées presque comme un devoir religieux.
Dès le soir même de l'affaire d’Ahuillé, Jambe-d’ Argent retourna avec Moustache à la métairie de Ligonnière. Il se souvenait qu’au moment où il s’était emparé si brusquement du cheval du métayer , celui-ci avait à lui remettre un paquet envoyé par les Royalistes de Laval. Il voulait en outre savoir l’état des blessés Dur-au-Feu et Priou, qui devaientêtre restés dans la ferme. C’étaient deux de ses plus vaillants camarades, soldats, comme lui, de la Petite-Vendée. D’ailleurs, il se faisait lou-
jours une obligation d’aller visiter les malades, et souvent il les soignait lui-même , ayant acquis quelque connaissance du traitement des blessures au temps de sa jeunesse , durant son long séjour à l’hôpital. Les deux jeunes gens n’avaient été atteints que légèrement ; néanmoins ils reconnaissaient devoir la vie à Jambed’ Argent , puisque , sans son secours , ils fussent tombés aux mains des Républicains. Quant à l’envoi , expressément adressé à celui-ci par les Dames royalistes de Laval , il consistait dans une ceinture de mouchoirs à carreaux rouges, comme les portaient les Vendéens. Elle contenait des Cœurs de Jésus en broderie, une profusion de rubans blancs portant des devises pieuses ou guerrières , et enfin une paire d’épaulettes de capitaine. A la vue de ces épaulettes , le Boiteux , d’ordinaire si grave et si réservé , ne put retenir une exclamation de saisissement. « Ah î mon Dieu! on m’envoie « cela, à moi, au pauvre Jambe-d’Argent ! « Qui l’eût dit ? » Mais bientôt, reprenant son sang-froid, il déclara que, si en effet ses camarades le jugeaient digne d’être leur chef, il en ferait bravement et loyalement le devoir. Les deux blessés et Moustache l’encouragèrent dans cette détermination , et ce dernier se
chargea, pour terminer l’affaire, de convoquer sans retard les plus influents parmi les Insurgés.
La réunion se tint dans la paroisse de Nuillé, au bois de Mont-Chevrier , le mardi de Pâques, 22 avril 1794. Fleur-d’Epine, Sépher, Brise- Bleu, les deux Chasseurs, Le Blond, Va-debon-Cœur, Girard, Cœur-de-Roi , Court-il vinrent avec Moustache. Ces jeunes gens, d’une valeur déjà éprouvée, avaient, pour la plupart, quelques hommes sous leurs ordres; mais ils comprenaient qu’il fallait une autorité supérieure à tous, et ils jugeaient que Jambe-d’Argent, par ses services, sa bravoure et sa fermeté , méritait d’être chargé de ce commandement. Cependant il y en eut d’autres , également appelés à l’assemblée, qui se montrèrent d’abord opposés à cette mesure. Place-Nette, Moulins, Ilouzard , La Risque, Mousqueton demandaient que les choses restassent comme elles étaient ; que chaque brave fût libre d’agir à sa guise, à la tête des camarades qui voulaient bien se mettre sous sa conduite. Il faut dire que ceux qui émettaient cet avis pouvaient avoir quelques motifs pour désirer que leur conduite ne fût pas surveillée; mais l’opinion du grand nombre se déclara contre eux ; ils s’y soumirent, et il fut arrêté que, désormais,
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chaque bande , tout en gardant son chef particulier, obéirait aux ordres de Jambe-d’Argent. Au reste , cet arrangement ne prit que plus tard une forme régulière , lorsque la jeunesse de chaque paroisse fût appelée à nommer son capitaine.
Jambe-d’Argent, voulant laisser une entière liberté à la délibération, ne s’était pas rendu à la réunion du bois de Mont-Chevrier. Il était resté à la métairie du Grand-Bordage , sa retraite habituelle.
Après la défaite de l’armée vendéenne, Treton était parvenu à regagner son canton, mais il y arriva blessé et malade. Craignant de compromettre sa famille en allant lui demander un abri, il se rappela que , dans son enfance, le pauvre mendiant recevait toujours au Grand- Bordage un bon accueil et des soins empressés, il crut pouvoir y aller encore demander un refuge. On le lui donna de grand cœur , et , depuis ce temps, ce fut toujours là qu’il vint se reposer de ses fatigues et des souffrances de sa jambe blessee. On avait pratiqué dans l’intérieur de la ferme un réduit où cinq ou six hommes pouvaient rester cachés dans les moments de danger. L’entrée en était si habilement dissimulée que les Républicains, malgré
leurs perquisitions réitérées , ne la surent jamais découvrir. Plusieurs prêtres y demeurèrent pendant le temps de la Terreur, et nos paysans pensaient que c'était par un miracle du bon Dieu qu'ils échappaient aux recherches. Ges détails m’ont été donnés par le métayer du Bordage qui , dans ce temps , était un enfant de treize ans , mais déjà on se fiait à sa discrétion, et continuellement il fut chargé ou de porter les messages, ou de faire le guet aux abords de la maison.
Moustache devait venir là rendre compte à Jambe-d’Argent de la résolution adoptée au sujet de son élection. Toute l’assemblée voulut y aller avec lui. Elle trouva celui auquel on venait de donner le commandement assis seul à l’écart , contre un tas de chaume, dans un coin de l’aire de la métairie. Suivant son habitude , il s’essayait à jouer sur la flûte « des « airs, toujours si tristes, disaient ses cama- « rades, qu’à les entendre on se sentait l'âme « tout en peine. » Quand Jambe-d’Argent vit de loin la bande entière venir vers lui , il comprit que sa nomination était faite. En tout autre pays , sans doute , on aurait abordé le chef élu avec des vivat et des démonstrations bruyantes, mais le paysan manseau , quand
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l’ivresse ne l’anime pas , se tient toujours réservé et sérieux : la troupe s’avança donc en silence et sans empressement. Moustache seul prit la parole ; il dit : « Nous avons décidé « entre camarades de te prendre pour notre « chef, Jambe-d’Argent; si cela te convient,
« tu peux, dès à présent, nous commander,
« nous obéirons à tes ordres. » Jambe-d’Argeni répondit : « S’il convient aux cama- » rades que ce soit moi qui commande, je ne « les en dédirai pas. Je ferai en sorte de leur « donner bon exemple et de tout régler selon « la justice. » L’assemblée répondit par un murmure d’approbation, et , l’élection ainsi confirmée, on mit aussitôt en délibération ce qu’il y avait à faire désormais.
On était informé que, dans plusieurs cantons éloignés, des bandes d’Insurge's commençaient à se montrer. Jambe-d’Argent décida qu’il convenait de s’entendre avec eux, et il chargea de ce soin ceux des siens qui avaient des relations dans les paroisses où il se faisait quelque soulèvement. Moulins , toujours empressé quand il ne fallait que faire preuve d’activité et d’adresse, se rendit sur la rive gauche de la Mayenne; Moustache se chargea de parcourir les environs de Château-Gontier;
Place-Nette se dirigea vers le canton de Craon; d’autres encore se mirent également en route, chacun promettant de déployer tout son zèle pour former une coalition sans laquelle on ne pouvait rien entreprendre d’important.
Quant à Jambe-d’ Argent, il fut convenu qu’il resterait à la métairie du Grand-Bordage jusqu’au retour des envoyés. Dès lors, cette ferme, qui dépend de la paroisse deQuelaines, devint un lieu de rendez-vous qu’on désigna par le nom de Quartier-du-haut-des- Prés , afin que , si , par quelque trahison , les Républicains venaient à en entendre parler, il leur fut difficile de savoir au juste de quel endroit il s’agissait. Par cette même raison , les Chouans de tous les cantons donnèrent des noms de convention aux lieux qu’ils choisirent pour point de réunion. Us les appelaient des Camps , bien qu’ils n’y fissent ni établissements, ni séjour. Il y avait le Camp de la Vache-Noire , le C amp- Vert , le Camp de l’Avoine , le Camp des Fourmis , etc. , etc.
Jambe-d’Argent fit suspendre les hostilités pendant l’absence des chefs de bande; mais leur éloignement ne fut pas le seul motif de cette détermination. Les postes républicains des environs se trouvaient alors occupes par
284 SOUVENIRS DE LA. CHOUANNERIE, des détachements du bataillon dit de la Montagne. Cette troupe, en contradiction avec le nom qu’elle portait , avait manifesté des opinions anti-révolutionnaires , et s’était mise en communication avec les royalistes de Laval . ceux-ci avaient donné avis a Jambe-d Argent que les Montagnards s’engageaient à ne faire aucune attaque contre les Chouans ; en outre, ils promettaient de livrer des munitions , et plusieurs d’entre eux déclaraient qu’ils étaient prêts à venir se joindre aux Insurgés dès qu ils auraient l’assurance d’en être bien reçus. Il convenait donc, pour le moment, d’attendre le résultat des pourparlers avant de reprendre l’offensive.