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CHAPITRE QUATORZIEME

Coquereau sc montre dans les environs de Château- Gontier.

— Détails îi son sujet. — Explication des succès qu'il obtient. — Les{rt:resLogcTn\s(Pimousse,Chassebleu,Petit-ChouanJ.

— Hoisnard (Branche-d'Or). — Pierre Joly (Petit-Prince).

— Chances diverses des expéditions de Coquereau. — Il va se réunir aux Insurgés de l’Anjou.

Tandis que le canionoù commandait Jambed’ Argent retrouvait pour quelques jours un peu de tranquillité, sur d’autres points du département de la Mayenne, de nouveaux Insurgés commençaient à se signaler par des agressions d’une incroyable audace. Dès le mois de février, un jeune homme qui avait été officier dans l’armée de la Vendée, vint à la tête d’une trentaine d’hommes se montrer dans les paroises de Loigné et de Quelaines, entre Château-Gontier et Laval, proclamant hautement son nom, ses projets, ses résolutions. Il faisait appel et promettait secours à tous ceux qui voudraient combattre pour la cause du Roi. » Je suis Coquereau, capitaine vendéen, di-

« sait-il ; à moi les Royalistes î Aux armes , » aux armes ! et guerre à mon aux Républi- « cains : point de grâce , point de pitié ; aux « armes ! aux armes ! » Cette violente proclamation resta d’abord sans effet dans le canton, et Coquereau n’obtint pas même de renseignements sur le soulèvement qui se préparait. Voyant la méfiance des paysans, il ne fit que traverser le pays, et alla s’établir sur la frontière du Maine et de l’Anjou, où il ne tarda pas à organiser l’Insurrectiou royaliste. U en devint un des chefs les plus redoutés, et se fit remarquer entre tous par son activité infatigable. Sa présence d’esprit lui suggérait toujours, dans les moments de crise , les moyens d’échapper à son ennemi , et jamais il ne se montrait plus audacieux , plus terrible , que lorsqu’on le supposait découragé et sans ressources.

Coquereau (Joseph-Juste ) était né en 1768 à Daon, bourg cousidérable , à trois lieues de Cbâteau-Gontier, prèsdes bordsde la Mayenne, sur la limite du département. Sa famille jouissait dans le pays d’une considération méritée, et faisait en grand le commerce du fil. Quant à lui , gai, vif, spirituel , mais aussi indocile , inappliqué et se rebutant aisément, il ne sentait que de la répugnance pour un état tran-

quille; de sorte qu’à la suite de quelques étourderies de jeunesse , il s’enrôla comme simple soldat dans le régiment du Maine qui tenait garnison en Corse. Il y resta deux ans. Les troupes étant sans cesse occupées à la poursuite des Brigands dans les montagnes, il put se familiariser là avec la guerre de partisans dans laquelle il devait se montrer si habile. Dans l’année 1790, des émeutes éclatèrent en Corse parmi les troupes. Coquereau fut du nombre des soldats qui furent renvoyés de leur régiment. Alors son père lui acheta son congé, et il revint dans son pays, où il ne tarda pas à se marier. A l’exemple de ses parents, il commença à s’occuper du commerce de fil, et , devenu père de famille, il prenait l’habitude d’une vie régulière quand les troubles de la Révolution vinrent à éclater. Dès l’origine, il protesta de son dévouement à la monarchie , et , lorsque la Vendée prit les armes, il chercha aussitôt dans les communes environnantes des jeunes gens animés du même zèle que lui. Il en eut bientôt réuni une cinquantaine qui , d’un commun accord , le nommèrent leur chef. A la nouvelle de la prise d’Angers par les Vendéens , il part avec sa troupe pour les rejoindre ; mais, en arrivant, il apprend que

l’armée royale vient de se porter sur Nantes. Coquereau fait mettre ses hommes sur deux rangs, et, marchant à leur tête, il traverse audacieusement toute la ville pour gagner les Ponts-de-Cé. Les troupes républicaines n’étaient pas encore rentrées, on ne s’opposa point à son passage, et il eut bientôt atteint le corps d’armée de Mr de Bonchamps, qui le nomma aussitôt capitaine. Il prit part à tous les combats des Vendéens jusqu’au moment où , au retour de Granville, ils vinrent assiéger Angers. Alors, étant attaqué de la maladie qui ravageait l’armée , il revint dans son canton avec la plupart des siens, malades comme lui.

Coquereau n'avait guère que vingt-cinq ans quand il prit part à l’Insurrection royaliste, mais il paraissait beaucoup plus âgé. D’une taille moyenne, d’une constitution robuste, il était néanmoins mauvais marcheur et manquait d’haleine : toutefois, la force de sa volonté lui faisait au besoin surmonter la fatigue. Son visage , fortement coloré , avait d’ordinaire une expression de gaîté; mais la moindre contrariété produisait un changement complet dans sa physionomie; alors ses sourcils noirs et épais venaient couvrir a moitié ses ■yeux enflammés ; sa voix sourde, ses levics

tremblantes, l’agitation convulsive de toutson corps lui donnaient un aspect effrayant. Dans les derniers temps de sa vie , cet état d’irritation lui devint presque habituel, quand, tourmenté de soupçons , trahi sans cesse , désespérant de l’avenir, il cherchait à s’étourdir sur sa situation en s’abandonnant sans réserve à son funeste penchant pour les liqueurs fortes. Alors son caractère, naturellement emporté et vindicatif, s’aigrit tout à fait. Il ne pensa plus qu’à rendre à son ennemi le mal pour le mal , et , par les plus cruelles représailles , devint l’effroi des Républicains.

Avant d’entrer dans les détails des succès si extraordinaires qu’obtint Goquereau dès qu’il parut en armes, je crois nécessaire de donner quelques explications qui puissent les rendre concevables : les faits , malgré leur invraisemblance, s’expliquent aisément. Toute la jeunesse des villes et des bourgs avait été enrôlée et dirigée sur les frontières ; les gardes nationales qu’on envoyait contre les Insurgés se composaient donc de pères de famille et de vieillards qu on faisait marcher malgré eux; ils ne demandaient qu’un pretexte pour prendre la fuite : un coup de fusil suffisait; et , au retour, pour ne pas être compromis et justifier leur

déroule , chacun , dans ses récits , grossissait le nombre des assaillants et les périls du combat.

On donna, dès l’origine, le nom de Chouans à la troupe de Coquereau, parce qu’on supposait que tous les Insurgés recevaient une même impulsion et agissaient d’après un plan convenu. Les Républicains dans leurs appréhensions , les Royalistes dans leurs espérances se laissaient aller à cette idée qui rendait la Chouannerie d’autant plus redoutable.

Tant que Coquereau fut malade , il se tint caché dans le bois du Coudray , près du bourg de Marigné qu’habitait sa femme ; il y resta jusque vers la fin de février. Trois de ses compagnons d’armes , les frères Logerais , ne le quittèrent point. Ceux-là combattaient la République dans la seule pensée de rétablir la religion. L’aîné , F rançois surnommé Pimousse , portait une telle exaltation dans ses sentiments de piété qu’il finit par se croire favorisé de révélations. Il se faisait lire la Bible et croyait fermement que Dieu lui permettait d’y voir ce qui devait arriver. Un homme frappé de telles idées marchait au combat avec une confiance inébranlable et ne reculait devant aucun danger. Ses frères, surnommés, l’un Chasse-Bleu , l’autre Petit-Chouan , étaient

également de fervents chrétiens et de braves soldats.

Avec ces trois hommes seulement , Coquereau , se trouvant presque rétabli , alla un soir donner une alerte au bourg de Marigné en tirant quelques coups de fusil et criant : k Vive le Roi ! » Alors, voyant que les Patriotes, saisis de peur, se tiennent renfermés, il pénètre jusqu’au milieu du bourg et coupe l’arbre de la liberté qu’on venait de planter. Le lendemain, une pareille expédition, faite sur le bourg de Cherré , obtint le même succès, et, le signal d’une reprise d’armes étant ainsi donné , Coquereau retourna dans le bois du Coudray pour en attendre l’effet sur les Vendéens qui se tenaient cachés dans le pays.

Le premier qui se rendit à cet appel fut Hoisnard dit Branche-d’Or. A l’attaque de Granville il avait reçu une blessure à la tête et n’en était pas encore guéri, mais il ne voulait pas qu’on recommençât à combattre sans lui. Pierre Joly dit Petil-Prince arriva quelques jours après avec cinq Vendéens qui s’étaient mis sous sa conduite. Ce jeune homme devait le surnom qu’il portait à sa taille svelte et peu élevée, ainsi qu’à ses traits agréables et délicats. Au commencement de la Révolution

292 souvENins de la chouannerie.

il était batelier et pêcheur sur la Mayenne. Les Républicains, connaissant ses opinions religieuses, brisèrent sou bateau : c'était tout ce que lui et sa mère possédaient pour vivre. La mère alla mendier son pain , et lui , qui n’avait que seize ans , partit avec Coquereau pour se réunir aux Vendéens. Après la campagne d’outre-Loire , il revint dans son pays, exténué par la fatigue et la maladie. Il erra quelque temps d’asile en asile ; enfin , perdant ses forces et ne trouvant plus personne qui osât le cacher, il fut réduit à prendre pour refuge le tronc creux d’une émousse qu’un paysan lui indiqua ; mais , pour dernier malheur encore , l’arbre se trouvait placé à quelques pas d’un sentier assez fréquenté. Le pauvre malade s’introduisait là par une étroite entrée ouverte au haut de l’émousse , que des touffes de lierre couvraient entièrement. C’était au plus fort de l’hiver, il lui fallait rester tout le jour sans bouger et dans la plus pénible position , puisque , faible et souffrant , il ne pouvait se tenir que debout. La nuit venue , il se tirait, tout transi de froid, de cette espèce de cercueil, et allait quêter sa nourriture et une place au foyer dans les fermes du voisinage , puis , de grand matin , il retournait dans

sa retraite. Des jours et des nuits se passèrent de la sorte. Ce ne fut pas tout : il vint à tomber de la neige qui couvrit la terre. Alors le jeune homme n’osa pas quitter son arbre, craignant que la trace des pas ne le fit découvrir , car il passait fréquemment sur le sentier des détachements de Patriotes en quête des fuyards vendéens. Cependant, le paysan qui avait le secret de son asile , ne le voyant pas paraître comme à l’ordinaire , en devina la raison et vint à son aide. Il fallait que, lui aussi, ne s’approchât point de l’émousse ; il se munit donc d’une fourche emmanchée d’une longue perche et parvint ainsi à faire passer au captif quelques provisions et une peau de chèvre qui le garantit de la neige. Enfin, les Républicains cessèrent leurs perquisitions, le malade put quitter son réduit, et, soigné chez le paysan qui l’avait protégé , il ne tarda pas à se rétablir.

Petit-Prince avait appris que quelques soldats vendéens erraient dans les environs. 11 alla se réunir à eux et leur servit de guide à travers le pays. Les éloignant des maisons suspectes , rassurant sur leur compte la charité craintive des paysans, il trouvait ainsi, au milieu de ses infortunes , l’occasion de secou-

rir des malheureux. Dès quJil apprit que Coquereau reprenait les armes , il accourut pour offrir ses services et ceux de ses compagnons, tous empressés de combattre sous un chef qui promettait vengeance des maux si long-temps endurés. Ce jour-là , le capitaine vendéen se trouva avoir douze hommes sous ses ordres , mais la moitié n’avait pas d’armes. N’importe, il se met à leur tête et, au cri de « Vive le « Roi! » il force l’entrée des bourgs de Chenillé, de Sœurdres et de Marigné. Partout, devant lui , les gardes nationaux s’enfuient presque sans combattre, et partout quelques hommes tués ou blessés lui laissent des armes et des munitions. Là encore , les arbres de la liberté sont coupés, et une guerre, une guerre à mort est déclarée aux Républicains.

Dans les jours qui suivirent, Coquereau eut une troupe de trente hommes. Maintenant il ira au loin provoquer le soulèvement royaliste et montrer que l’Insurrection a engagé le combat. Il part donc du bois du Coudray et passe la Mayenne vis-à-vis le château de la Rongère ; de là il se rend sur les paroisses de Loigné et de Quelaines , proclamant , comme je l’ai dit en commençant ce chapitre, une guerre impitoyable à la République. Il par-

court ainsi six lieues de pays , puis il se présente dans le bourg de la Ferrière où il entre de vive force. Les postes des Anges et de l’Hôtellerie ensuite essaient vainement de l’arrêter» rien ne lui résiste , partout il coupe les arbres de la liberté , saccage les mairies , désarme les habitants , déchire les drapeaux tricolores. Quand la nuit vint , Coquereau était dans la paroisse de Ménil; un champ planté de hauts genêts se trouvait là , il y fait entrer sa troupe et lui accorde quatre heures de repos; ensuite il la mène à deux lieues plus loin attaquer à minuit le Cantonnement de Chambellay. La garnison surprise se sauve en désordre ; elle a trois hommes tués et laisse son drapeau , son tambour et ses armes. Coquereau fait tout briser , repart sur-le-champ, et , sans s’arrêter, il repasse la Mayenne au point du jour. Depuis vingt-quatre heures il avait parcouru dix-huit lieues de pays , toujours marchant et combattant. Tous ses gens, accablés de fatigue, se dispersèrent alors, et, quand il rentra dans la paroisse de Marigné , il ne restait avec lui que les frères Logerais , Hoisnard (Branche-d' Or) et un Vendéen.

Cependant l’alarme régnait dans tout le pays : les Républicains de Daon , de Marigné,

de Cherré , de Sœurdres se demandaient réciproquement des secours pour se défendre contre Coquereau , et en même temps des messages, venant de l’autre rive delà Mayenne, réclamaient aussi assistance , et toujours pour combattre Coquereau. De là une épouvante générale. Partout on sonne le tocsin , de tous côtés le tambour se fait entendre , et des troupes , demandées dans la nuit , partent au pas de course de Cbâteau-Gontier , de Sablé, de Châteauneuf, de Morannes, etc. : tout à l’heure la campagne en sera couverte. Cependant , tandis que les Républicains se disposent ainsi à combattre ce Coquereau tant redouté , lui et ses cinq compagnons , exténués de lassitude et de besoin, ne se sentaient pas même la force de fuir. Ils étaient arrivés près d’une métairie: la Maison-Neuve de Marigné ; ils la prendront pour refuge, mais ce sera à l’insçu même des paysans qui , en cas de visite de l’ennemi , pourraient les décéler par leur frayeur. Donc, sans se laisser voir, ils se glissent dans une grange, se cachent dans le foin dont elle est pleine et restent là vingt-quatre heures , sans sortir, sans bouger, mais aussi sans prendre de nourriture. Pendant ce temps, trois détachements républicains vinrent dans la ferme,

mais ils n’y firent point de recherches. Enfin, Pimousse, mourant d’inanition, se hasarda à faire connaître aux gens de la maison l’état dans lequel lui et ses camarades se trouvaient. On s’empresse de leur donner quelques aliments, mais en les conjurant de s’éloigner en toute hâte. Ils partirent sans savoir seulement où ils allaient porter leurs pas. Coquereau avait perdu tout courage. « Allons chacun « d’un côté différent, disait-il ; quand les Bleus « auront tué un ou deux de nous ils se tien- « dront peut-être satisfaits, et le reste échap- « pera. » Mais Pimousse , que sa piété soutenait toujours, lui répliquait : « C’est offén- « ser le bon Dieu que de perdre confiance en « lui ; s’il le veut , nous ne périrons point, « Recommandons-nous à lui et ne nous dé- « sespérons pas. » Le chef, sans répondre, continuait de marcher à l’aventure. Dans un moment où les tambours se faisaient entendre plus rapprochés , les fugitifs se trouvaient près d un pont jeté sur une petite rivière couverte de joncs et de roseaux. « Mettons nous dans « 1 eau sous le pont , reprit Coquereau , les « roseaux nous cacheront , et , quand la nuit “ sera venue , nous quitterons ce canton mau- « dit. « — « Gardons-nous-en bien, répliqua

« encore Pimousse, le froid nous prendrait et « nous serions perdus. » — « Eh bien donc , sois « notre chefaujourd’hui, etcharge-toi de nous « conduire ! « — « Avec l’aide de Dieu , je veux « l’essayer, répond Pimousse, et, si je vous « mène à la mort , je vous y mènerai en vail- « lant soldat.» — « Allons, tu es un vrai brave, « s’écrient ses camarades , nous ne te laisse- « rons pas , tu peux nous commander. » Ils arrivaient sur le bord du chemin de Daon à Cherré , dans un endroit d’où la vue s’étend au loin. Là se trouvait une croix renversée et brisée par les Patriotes. « C’est ici notre « poste, dit le pieux soldat , un vrai poste de « chrétien pour combattre et pour mourir. » Il place ses hommes dans un fossé recouvert de broussailles, à dix pas les uns des autres, et ordonne d’y demeurer en repos , lors même qu’on entendrait approcher l’ennemi, ensuite, chacun imitera ce qu’on lui verra faire. Bientôt une troupe se montre , elle suivait tranquillement son chemin, on la laisse passer. Une autre paraît; celle-ci avait des éclaireurs sur chaque côté de la route ; un d’eux se dirigeait vers les Insurgés. Voyant les broussailles s’agiter , il crie : «Qui vive ! » et se replie vers les siens qui n’étaient plus qu’à trente

pas de l’embuscade. Voyant qu’ils s’arrêtent , Pimousse élève la voix : « Soldats du Roi, garde « à vous! Une colonne à droite , une colonne « à gauche, et le centre en avant ! » Nos six braves répètent : « En avant ! en avant! » Et, se montrant au travers des buissons par six endroits différents , font leur décharge tous ensemble. Dans ce détachement de soixante Patriotes , il ne s’en trouva pas un qui pensât à résister: tous s’enfuirent en désordre. Ce succès inespéré rendit à Coquereau et à ses compagnons de la force et du courage ; un second détachement se présenta , il fut attaqué en répétant la même manœuvre qui obtint le même résultat. Cependant, tout éclatante que fût la victoire , il fallut penser à sauver les vainqueurs. On trouva dans une métairie une cache pour trois hommes ; on tira au sort pour savoir qui l’occuperait. Coquereau n’avait point voulu de privilège , il eut la chance contre lui , ainsi que Pimousse et son frère Petit- Chouan. Déjà ils s’éloignaient de la ferme quand le métayer les rappela. Il leur dit que, pour mettre ses provisions à l’abri du pillage des Patriotes , il avait creusé une fosse au milieu de son champ nouvellement labouré. L’entrée , close par des madriers recouverts de

mottes de terre, ne se laissait point voir, et il était sûr qu’on ne viendrait pas chercher là des Chouans. Ceux-ci acceptèrent ce refuge ; mais, quand ils y furent entrés, le paysan en boucha l’ouverture si soigneusement , qu’ils ne tardèrent pas à se sentir près d’étouffer. Alors ils essaient de soulever les madriers. C’est en vain , ils n’en ont pas la force. « Nous voilà « enterrés vivants, dit Coquereau , nous al- « Ions mourir ici. » — « Recommandons notre « âme au bon Dieu , dit Pimousse, et soumet- « tons-nous à sa volonté. » — « Quand on se « loge comme les taupes , dit à son tour Petit- « Chouan, il faut travailler comme les taupes.» Alors il cherche, en tâtonnant, l’entre-deux des madriers , en grattant la terre avec son couteau ; il réussit bientôt à donner un peu d’air dans la fosse , puis, avec le canon de son fusil pour levier, il parvient à soulever une planche , la terre s’éboule , et une ouverture est faite , suffisante pour que nos enterrés puissent sortir de leur tombe. Les voilà donc hors de peine pour l’instant. Non loin de là était la misérable hutte d’une mendiante. Ils allèrent d’abord s’y réfugier; mais le clair de lune leur ayant fait voir un gros tas de bourrées et de copeaux que des bûcherons avaient dé-

DEUXIÈME Él’OQUE.

posés en cet endroit, il leur vint à l’idée qu’ils pouvaient, au milieu de ce monceau, pratiquer un réduit où ils seraient en sûreté durant le jour. Us se mettent aussitôt à l’ouvrage , et, avant le soleil levé , une petite loge soutenue par des étais était établie sous les copeaux. On y apporta un peu de paille , un pain et une cruche d’eau , puis nos trois hommes se coulèrent dessous par une étroite ouverture que la pauvre femme recouvrit soigneusement avec des bourrées. Ainsi fut fait le campement de la redoutable armée de Coquereau. Nos hommes se tinrent là durant quatre jours , ne sortant que la nuit pour se procurer des vivres. Enfin, ils apprirent que les Républicains cessaient de parcourir la campagne , et ils surent également qu’une troupe d’Insurgés se levait du côté de Segré sous les ordres d’un Vendéen, Ménard dit Sans-Peur. On décida qu’il fallait se joindre à ce chef en rassemblant tous les hommes qui avaient déjà pris les armes.

A l’appel fait au nom de Coquereau , quarante jeunes gens, déjà aguerris , se réunissent Ils sont sans armes, mais on fera en sorte de leur en fournir; on veut d’ailleurs qu’une victoire signale le jour du départ. Un poste

nombreux était établi au port Jouslin pour défendre le passagedela Mayenne; c’est là qu’on ira la traverser en culbutant les Bleus. On part donc aussitôt et l’on se précipite à l’attaque du poste. Mais il était tenu par un détachement de troupes de ligne; elles soutinrent résolument l’assaut des Chouans et ripostèrent à leur fusillade par un feu bien nourri qui , dès l’abord, leur mit trois hommes hors de combat, et , de ce nombre , Branche-d’Or grièvement blessé à la jambe. Coquereau avait pour principe de ne jamais s’obstiner dans ses attaques; il se retirait toujours dès qu’on résistait à son premier choc, et ainsi ne perdait jamais que peu de monde. Il commanda donc brusquement la retraite , et les Bleus , craignant une embuscade , ne le poursuivirent point. Mais ce n’est pas assez pour lui d’avoir évité un échec, il ne veut partir du canton qu’en vainqueur. Il se porte donc sur le bourg de Daon. Là , par une fuite simulée après une faible escarmouche, il attire la garde nationale en pleine campagne, et alors il l’attaque et la met dans une telle déroute qu’elle lui laisse presque tous ses fusils. Il en arme les jeunes gens nouveaux venus et complète ensuite son succès en s’ouvrant de vive force le passage de la

Mayenne, vis-à-vis du bourg de Ménil. Enfin, après trois engagements successifs avec des gardes nationaux qui s’enfuient aux premiers coups de feu, il arrive sur la paroisse de Saint- Quentin, où Sans-Peur, qu’il avait fait prévenir, était venu l’attendre. De là tous deux allèrent se réunir à Mr De Scépeaux. Cet officier vendéen , reconnu chef de l’Insurrection du Bas-Anjou , tenait alors la campagne vers Candé et ralliait à lui les bandes d’Insurgés qui commençaient à se former dans tout le pays.

J’ai appris des frères Logerais, de Hoisnard (Branche- d’ Or) et de Pierre Joly les faits si souvent invraisemblables de la prise d’armes de Coquereau. Plusieurs des habitants du canton m’en ont attesté l’exactitude . et j’en ai rapporté les détails parce que j’ai pensé qu’ils donneraient une juste idée de ce que fut l’existence aventureuse des Royalistes qui se décidèrent à chouanner.

J’interromprai ici le récit de ce qui concerne Coquereau , n’ayant point eu de renseignements suffisants sur ce qu’il fit durant son séjour en Anjou. Je le reprendrai plus tard pour raconter les combats qu’il revint livrer dans la Mayenne.

304 SOUVENIItS DE LA CHOUANNERIE.

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