‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 31 sur 52 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Prise d’armes de La Ralirie. — Il s'empare de St-Georgesle-Fléchard et s’y laisse surprendre. — Sa résistance héroïque. — Il tombe couvert de blessures. — On l'amène à Laval. — Son jugement et sa mort.

Dans la partie de l'arrondissement de Laval située sur la rive gauche de la Mayenne ce fut le jeune La Raîtrie qui donna le signal de l’Insurrection. J’ai dit qu’âgé seulement de quinze ans, il avait suivi l’armée de la Vendée à son passage à Mayenne. Après la déroute du Mans, il se tint caché dans une ferme qui appartenait à son père dans la paroisse de Bazougers Dès qu’il apprit, par les émissaires de Jambe-d’Argent , le nouveau soulèvement des Royalistes, il s’empressa de sortir de sa retraite, et, en quelques jours, il parvint à réunir vingt-huit jeunes gens parmi ceux qui avaient déjà porté les armes. Un plus grand nombre encore promettait de se joindre à lui et de le reconnaître pour chef dès qu’il pourrait se procurer des fusils et des munitions.

Déjà le jeune Insurgé se tenait assuré d’avoir ce qu’on lui demandait. Les habitants deSaint- Georges-le-Fléchard , presque tous ardents Patriotes , s’étaient organisés en garde nationale ; La Raîtrie avait résolu de les attaquer à l’improviste et de les désarmer. Il attendit la chute du jour, afin qu’on ne pût voir le petit nombre des assaillants, et fit entrer ses hommes par plusieurs côtés en poussant le cri de Vive le Roi! Les habitants, qui n’étaient point sur leurs gardes, prirent l’épouvante et s’enfuirent en laissant leurs armes au pouvoir des Insurgés. Ceux-ci fouillèrent les maisons, s’emparèrent des fusils, et, les réunissant dans un faisceau au milieu du cimetière qui est au centre du bourg , ils placèrent au-dessus un mouchoir blanc et se mirent à danser à l’entour. Le jeune chef, animé par son succès, oublia alors toute prudence : il faisait un beau clair de lune, il donna l’ordre qu’on apportât là à boire et à manger aux vainqueurs ; puis, voulant montrer sa science militaire, il rangea sa petite troupe en ligne et se mit à lui commander des évolutions.

Cependant les fuyards avaient couru réclamer le secours des Patriotes de Vaiges , de

Saint- Jean-sur-Erve et de Soulgé. Les gardes

nationales et les gendarmes de ces bourgs se réunirent et marchèrent en toute hâte sur Saint- Georges. Ils y arrivèrent sans bruit et cernèrent le bourg sans être aperçus. La Raîtrie , qui n'avait pas placé de sentinelles , qui n’avait pris aucune précaution, n’apprit la présence de l’ennemi qu’en se voyant attaqué de tous côtés. Mais, si sa négligence fut une faute sans excuse , au moins voulût-il la racheter par tous les efforts du courage et du dévouement. Du premier coup d’œil, il a vu quel est le péril et n’a plus qu’un seul but , celui de se sacrifier pour faciliter la fuite de ceux qu’il a compromis par son étourderie. Dédaignant donc tout soin de sa vie, il cherche à attirer l’attention de l’ennemi sur lui seul. « C’est moi , « crie-t-il , aux Républicains , c’est moi qui « suis le chef des Royalistes. Venez m’arrêter, « si vous l’osez, je vous en défie, et je vous « attends. » Il jette alors son fusil , tire son sabre et fait face aux assaillants dont la foule accourt , provoquée par ses cris. Sa généreuse résolution atteignit le but qu’il s’était proposé ; ses hommes parvinrent presque tous à s’échapper. Quant à lui , animé d’une héroïque fureur, il se défendit long-temps, criant tou jours : « Je vous défie ! je vous défie! » Les

Bleus l’entouraient de telle sorte qu’ils n’osaient tirer sur lui de peur de s’entre-tuer; à la fin , cependant , il fut si vivement pressé de toutes parts qu’il dût succomber sous le nombre. Il tomba tout haché de coups de sabre; des femmes du bourg le dépouillèrent de ses vêtements, et il resta ainsi durant la nuit étendu sur la terre. Le lendemain matin , les gendarmes qui devaient conduire à Laval trois des Insurgés qu’on avait arrêtés, eurent la curiosité d’aller voir le cadavre du jeune homme qui s’était si vaillamment défendu la veille. Ils le trouvèrent respirant encore , et , tout dépouillé qu’il était, ils le jetèrent dans la charrette des prisonniers. Alors, du milieu de la foule qui criait:» Mortau Brigand! «quelqu’un vint jeter sur le corps du moribond un misérable lambeau pour lê couvrir : un tel acte était , en ce moment , un témoignage de la charité la plus courageuse.

La pluie tombait à flots quand la charrette, qui amenait le malheureux La Raîtrie, entra à Laval. L’eau avait lavé le sang figé sur ses blessures; elles saignaient de nouveau et marquaient d’une horrible trace les rues qu’on lui faisait parcourir. Il fut ainsi conduit jusqu’à la porte du tribunal révolutionnaire pour

vérifier s’il était bien La Raîtrie, chef des Insurgés. Cependant les juges, ayant fait constater que ses blessures pouvaient n’être pas mortelles, décidèrent qu’on devait essayer de le guérir. Voici le motif de cette compassion inattendue. Le jeune Brigand n’avait pas encore seize ans accomplis, âge exigé par la loi pour encourir la peine de mort; il fallait donc prolonger sa vie et surseoir à son jugement pour avoir le droit de donner aux Patriotes le spectacle de son supplice. Ainsi, au lieu d’instruire l’affaire dans les vingt-quatre heures, suivant l’usage, on attendit un mois entier , et, pendant ce temps , rien ne fut négligé pour guérir le blessé. Mais on avait fait le calcul exact des jours qui donnaient à la victime le privilège d’exister, et, dès que le dernier fut arrivé, on ne tarda pas un instant de plus. Le Brigand fut interrogé, condamné et exécuté sur l’heure. On pourrait croire qu’il y a quelque exagération dans le récit qui m’a été fait; mais j’ai découvert récemment une pièce qui en constate l’exactitude. On lit dans un rapport du Représentant du peuple Bollet :

« On a arrêté dans le ci-devant village (sic) de « Sainl-Georgcs-le-Fléchard un ex-noble , nommé de « La Ratlric. C’était un tout jeune homme qui n’avait

« pas encore seize ans. Il avait servi parmi les Bri- « gands : il chouannail , et même s’était , dit-on , « bravement battu. Il était couvert de blessures, et , « au lieu de l’achever sur le lieu , on a eu la cruauté « de le conduire à Laval , où son sang marquait toutes « les rues. Ponr le faire mourir sur la guillotine , on a

< attendu les quelques jours qui lui manquaient, et, le

< jour de ses seize ans, on l'a jugé et condamné. >

De tels actes n’expliquent-ils pas les cruelles

représailles auxquelles les Chouans se sont livrés contre les Révolutionnaires ?

Page 1