CHAPITRE SEIZIÈME
L’Insurrection s'étend dans plusieurs cantons du Maine. — Jambc-d’Argent fait quelques dispositions pour l'organiser. — Echec éprouvé par les Chouans. — Jambe-d’ Argent fait appel h tous les Insurgés manseaux.
Le triste résultat de la prise d’armes du jeune La Raîtrie ne découragea point la population royaliste du Bas-Maine.
Les vexations de tout genre qu’elle endurait de la part des Révolutionnaires avaient poussé à bout sa patience. D’ailleurs, que pouvait-on redouter davantage , maintenant que personne n’était assuré de sa fortune, ni même de sa vie ? Les envoyés de Jambe-d’Argent trouvèrent donc partout des partisans dévoués , et furent mis aussitôt en communication avec les rassemblements d’Insurgés qui commençaient à s’organiser sur plusieurs points.
Diverses causes avaient produit cet élan presque spontané d’ardeur belliqueuse. Durant celte saison (en mai et juin 1794), les Patriotes étaient empêchés dans leurs poursuites
par Tépais feuillage des haies qui bornait la vue de tous côtés; les blés, devenus grands, offraient d’ailleurs un asile assuré et rendaient faciles les communications entre les Insurgés. Aussi , les Vendéens , qui avaient pu échapper aux recherches des Républicains et survivre à leurs fatigues , à leurs blessures, à leurs maladies, osaient maintenant sortir de leurs refuges, et partout ils trouvaient dans les fermes une hospitalité compatissante. Là ils racontaient avec enthousiasme et les nobles motifs qui avaient armé leurs bras , et les succès glorieux de leurs premiers efforts , et enfin leur héroïque résignation dans les souffrances de chaque jour. En voyant ces exemples si frappants d’une entière soumission aux volontés du ciel, en écoutant ces paroles d’une irrésistible puissance que la religion inspire à ceux qui souffrent pour elle, la jeunesse du Bas- Maine , dans les transports d’une pieuse exaltation , s’écriait à son tour : « Nous aussi nous « sommes chrétiens ! Nous aussi nous vouions « combattre pour noue sainte religion ! a Les ecclésiastiques, qui , malgré la proscription, étaient restés dans le pays, ne croyaient pas devoir arrêter le zèle des paysans; quelquesuns même les encourageaient à prendre les
312 SOUVENIRS DE LA. CHOUANNERIE, armes. Ceux-là se plaisaient à penser que Dieu lui-mème suscitait ces pieux Machabées, et, comme le temps des persécutions était revenu, ils voulaient espérer que le temps des miracles pouvait revenir aussi. Un autre motif encore acheva de déterminer le soulèvement : chaque jour le gouvernement républicain ordonnait de nouvelles levées ; tous les hommes en état de porter les armes devaient être soldats; mais il restait à choisir de combattre pour ou contre la Révolution. La jeunesse des campagnes n’hésita plus, et, de ce moment, l’Insurrection s'étendit dans tout le pays.
Une troupe déjà nombreuse avait pour lieu de rendez-vous le village de la Massonnière , dans la paroisse du Bignon. Les trois frères Corbin en étaient les chefs. Elle se composait de soldats de la Petite-Vendée ; mais les jeunes gens du canton avaient promis de marcher avec eux dès qu’on leur fournirait des armes.
Uneautre bande, sous la conduite de Heaulmé dit Court-Bleu et de Bourdoiseau ( Petit sans-Peur) se tenait sur la paroisse de Vaiges. Le premier jour de la prise d’armes , quinze hommes vinrent se réunir dans la grange de la métairie de la Tardivière. Pour commencer le combat contre la République , ils ap-
portaient un seul fusil non chargé. Ce fut ainsi qu’ils s’en allèrent faire le désarmement des Patriotes des environs, et ils y réussirent de telle sorte que , le lendemain au soir, chacun d'eux se trouvait avoir une arme entre les mains.
Vers Bonchamp, Parné et Soulgé, quelques Insurgés avaient mis à leur tête Mâlines et son frère. Déjà ils s’étaient signalés dans plusieurs engagements avec les Bleus, quand un jour ils se laissèrent surprendre et éprouvèrent un échec dans lequel ils perdirent plusieurs hommes, et entr 'autres le frère de Mâlines. Mais ce revers ne les avait point abattus, et ils attendaient impatiemment le moment de s’en venger.
Moulins parvint à s’aboucher avec tous ces nouveaux Chouans , leur fit connaître les succès de l'Insurrection sur la rive droite de la Mayenne, et l’avantage qu’il y aurait de s’entendre désormais pour s’entr’aider mutuellement. Placenette ne réussit pas moins dans sa mission du côté de Laigné, Craon et Athée. Des soldats vendéens, restés dans la campagne, avaient pris pour chef un jeune homme du pays nommé Le Comte ; Hamard de Laigné et Allard de Craon s'étaient joints à lui avec
quelques jeunes gens, et cette bande réunie promettait de se rendre à l’appel de Jambed’Argent dès qu’il réclamerait son concours. Quand à Moustache , quand il arriva dans les environs deChâteau-Gontier, Coquereau était en Anjou. Il ne trouva que Hoisnard^jSrawc/ied’Or) , qui , blessé à l’attaque du Port-Joulin, restait forcément dans l’inaction ; mais celuici , se voyant presque guéri , emprunta un cheval et suivit Moustache qui , chemin faisant, recruta encore Francœur de Uuillé. Ce dernier, mauvais marcheur, n’avait pas pu suivre Coquereau dans ses courses continuelles et précipitées.
Soldat dans l’armée de la Vendée, Francœur y fut remarqué parmi les plus intrépides; mais, jusqu’à ce jour, malgré son désir de reprendre les armes, il avait vainement cherché à se réunir aux nouveaux Insurgés.
Quand Moustache arriva au Haut-des-Prés avec ses deux braves recrues , il trouva Jambed’Argent dans une vive irritation contre les Bleus et s’apprêtant à tirer vengeance d’un échec qu’ils venaient de faire éprouver à une petite bande des Chouans du canton. Voici ce qui était arrivé : J’ai déjà dit comment , d’après une convention faite par l’entremise
des Royalistes de Laval , les Insurgés qui dépendaient de Jambe-d’Argent cessèrent d’attaquer les postes républicains occupés par le bataillon de la Montagne ; un détachement de ce bataillon avait été envoyé au bourg d’Astillé, et, à une demi-lieue de là , les Chouans faisaient leurs rassemblements , soit au bois Brocbard, soit dans le taillis de Monchevrier; mais les deux partis, fidèles à leur promesse , évitaient de se rencontrer. Du reste, les Bleus témoignaient la plus grande confiance : sortant sans armes , ils ne craignaient pas d’aller dans les fermes aux environs de leur poste pour y acheter des provisions qu’ils payaient toujours exactement, et, de temps à autre, suivant les conditions arrêtées , ils faisaient passer des cartouches aux Insurgés.
Cette suspension d’armes laissait à Jambed Argent le loisir de s’occuper d’une organisation qu’il jugeait nécessaire. C’est ici le lieu d’en faire la remarque; dès que le vaillant soldat fut élu pour commander ses compagnons d armes, il montra qu’il possédait toutes les qualités dun chef habile, et s’efforça sans cesse de justifier la confiance qu’on avait mise en lui. Par ses soins , une correspondance prompte et sûre fut établie entre toutes les pa-
roisses insurgées sous son commandement. On employa pour ce service des femmes , des enfants et des mendiants. De tels messagers excitaient moins la méfiance des Patriotes et pouvaient parcourir la campagne impunément.
Jambe-d’Argent voulut aussi que les nouvelles recrues fussent instruites à manier leurs armes, à les nettoyer, à faire des cartouches ; enfin , il chercha à rendre moins onéreuse pour les paysans la nourriture à fournir aux Insurgés étrangers au pays. Il crut que la charge en devait être en grande partie imposée sur les biens dits nationaux, qui, à ce prix, seraient garantis du pillage , et dès lors la chose fut ainsi. Telles étaient les mesures de prévoyance dont le chef improvisé conçut tout d’abord la pensée ; mais le temps de trêve qui lui permettait de s’en occuper ne fut pas de longue durée.
Une autre troupe vint brusquement remplacer les Montagnards à Astillé , et , dès le jour de son arrivée , l’officier qui la commandait déclara qu’il voulait aller battre les buissons pour donner la chasse aux Chouans et voir quel était ce gibier-là. Des espions , envoyés par lui, découvrirent qu’il venait de se faire un rassemblement d’Insurgés à la mé-
tairie de la Reingeardière. Il marcha aussitôt vers cet endroit pour les attaquer à l’improviste. Son plan ne réussit pas entièrement , parce qu’une femme d’Astillé, courant en grande hâte par un chemin détourné, donna l’alarme aux Royalistes qui se sauvèrent précipitamment. Cependant les Bleus suivirent de si près que leur fusillade atteignit quelquesuns des fuyards. L’officier républicain , se tenant pour assuré d’avoir jeté l’effroi parmi les Chouans , rentra triomphant dans le bourg d’Astillé; mais Jambe-d’Argent, qui apprit le jour même ce qui s’était passé, annonça que ce vain triomphe recevrait bientôt une dure punition.
Ses envoyés étaient venus successivement lui rendre compte de l’état du soulèvement royaliste dans les campagnes du Bas-Maine : des bandes armées commençaient, il est vrai, à se montrer partout , mais elles agissaient suivant l’impulsion du moment, ne mettaient aucune suite dans leurs entreprises et restaient indépendantes les unes desautres; Jambe-d’Argent jugea que l’attaque qu’il projetait sur le bourg d’Astillé offrait une utile occasion pour appeler les nouveaux Chouans à une réunion qui les ferait se connaître les uns les autres et
leur fournirait les moyens d'établir des relations, afin qu’ils pussent à l’avenir combiner leurs efforts et se prêter un mutuel appui. Il fit donc partir sans délai des messagers chargés de réclamer le secours des diverses bandes avec lesquelles il y avait eu des pourparlers. Ces messagers devaient aussi leur servir de guides et les amener au lieu du rendez-vous fixé au dimanche 6 juillet , dans le taillis de la Saudraie , à un quart de lieue du bourg d’Astillé.