CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Réunion des Insurgés de la Mayenne. — Jambe-d’Argent en fait la revue. — Il fait ses dispositions pour l’attaque du poste d'Astillé. — La précipitation de Placenette les rend inutiles. — Cruauté de Mousqueton. — Un jeune Chouan sauve un prisonnier. — Jambe-d’Argent refuse d’incendier l’église d'Astillé. — Il ordonne aux Chouans d’abandonner l’attaque. — Il se relire sur la rive gauche de la Mayenne. — Charité courageuse d’une paysanne.
IliEN ne fut omis des soins que demandait le nombreux rassemblement que Jambe-d’Argent avait convoqué. Pour ne pas donner l’alarme aux Républicains , on ne vint au rendezvous que pendant la nuit. Les arrivants, conduits par des guides , trouvèrent des vivres préparés dans les fermes aux alentours du bois de la Saudraie et purent prendre du repos jusqu’à ce que le jour parut. Alors chaque bande , ses chefs en tête, se dirigea sur le chemin qui conduit au bourg d’Astillé. Il se trouva là près de cinq cents hommes , tous venus des divers points du département de la Mayen-
320 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, ne ; il y manqua Coquereau et sa troupe : ils étaient alors en Anjou où le parti royaliste tenait toute la campagne. Les Chouans des cantons d’Ernée et d’ A mbrières ne vinren t pas non plus; ils étaient allés, sous les ordres de Brionne et de Lasseux, rejoindre Mr Dubois-Guy dans la forêt de Fougères (1).
Jambe-d’ Argent , avec cet instinct du commandement qui semblait inné en lui , comprit qu’il avait à remplir en cette occasion le devoir d’un chef. Il ordonna qu’on fît halte, assigna une place à chaque bande et trouva à dire à toutes quelques paroles de bon accueil. Il s’adressa d’abord aux Chouans de Misedon, auxquels Placenette avait servi de guide ; il témoigna son regret de ne ne pas voir Jean Chouan h leur tête : « C'était à lui de nous » commander, dit-il, et , quand il le voudra , « nous marcherons tous sous ses ordres. » (On ne doit pas oublier que l’attaque du poste d’Astillé pi’écéda la mort de Coltereau , et j’ai fait
(1 ) Il est ii remarquer que , vers ce temps , il commença ii s'établir des relations entre les Insurgés des cantons qui avaient pris simultanément les armes en Bretagne , en Anjou et dans le Maine ; mais ils restaient toujours indépendants les uns des autres , et chaque chef , ne recevant pas de direction supérieure , agissait à sa guise.
DEUXIÈME ÉPOQDE. 321
connaître les motifs qui le détournèrent d’y venir prendre part). Jambe-d’Argent fit ensuite prendre rang aux Insurgés amenés de la rive gauche de la Mayenne par Moustache. Les chefs étaient : les trois frères Corbin avec les hommes du Bignon ; Bourdoiseau (Petit-sans- Peur), qui conduisait la jeunesse de Vaiges; Mâlines, qu'animait le désir de venger la mort de son frère , venait avec les gens de Parné , et Jacquier (Taille-Fer), avec ceux de la Bazouge et de Chemeré. ( Taille-Fer, peu remarqué à cette époque, commanda plus tard une des divisions du Maine.) Douze paysans de la Vendée suivaient Bouvier dit Bénédicité. Ces hommes portaient sur leurs visages pâles et défaits la profonde empreinte des souffrances endurées, et dans leur cœur aussi s’était gravé un implacable ressentiment. Une autre troupe, les gens du pays craonnais , était commandée par Louis Le Comte, Harnard de Laigné et Allarddit Condé. Enfin, l’homme qui avait été l’agent le plus actif du rassemblement, Moulins leGabeleur, était accompagné de sa bande ordinaire , formée de quelques vagabonds à qui convenaient sa vie errante et sa conduite déréglée.
La troupe qui marchait sous les ordres di-
réels de Jambe-d’Argent égalait à elle seule toutes les autres en nombre. Ce n’étaient pas seulement ses compagnons habituels, il avait en outre fait appel à tous les jeunes gens des paroisses environnantes, qui, jusque-là, n’avaient pas pris les armes ; mais il était convenu qu’après cette affaire ils retourneraient à leurs travaux habituels. Plusieurs fois les Chouans firent ainsi des levées en masse qu’ils ne tenaient sur pied que momentanément. Par ce moyen , ils faisaient illusion à l’ennemi sur leurs forces, mais il en résultait aussi de graves inconvénients. Cette jeunesse non aguerrie ne manquait pas de prendre la fuite dès quelle rencontrait la moindre résistance après son premier eboe , et souvent ainsi amenait une terreur panique qui finissait par entraîner les plus courageux.
Jambe-d’Argent, s’étant assuré qu’aucune des bandes sur lesquelles il avait compté ne manquait au rendez-vous , fit les dispositions nécessaires pour assurer le succès de son entreprise. Il savait que les Hépublicains avaient crénelé les murs de l’église et pratiqué des meurtrières sur les quatre côtés, il pouvait donc difficilement les y forcer s’il ne réussissait pas à pénétrer dans le poste par surprise ; il for-
ma son plan en conséquence. Il partagea ses gens en deux colonnes ; la première , peu nombreuse, fut envoyée en avant sous les ordres de Placenette ; elle était chargée de faire un long circuit pour tourner le bourg sans se laisser voir jusqu’au moment où l’affaire serait engagée. L’autre colonne , forte d’environ quatre cents hommes, restait sous la conduite de Jambe-d’Argent. C’était sur elle qu’il voulait attirer les forces de l’ennemi , et, dans ce but, une vingtaine de tirailleurs avaient été choisis parmi les plus agiles d’entre les Chouans pour engager une escarmouche avec les Bleus et les amener en pleine campagne par une fuite simulée; alors, le combat se soutenant sur ce point, Placenette devait se précipiter dans le bourg par le côté opposé, et forcer à l’improviste l’entrée de l’église, sans doute mal défendue en ce moment.
A peu de distance du bourg d’Astillé se trouve un petit hameau que Jambe-d’Argent fit cerner tout d’abord , pensant bien qu’on y rencontrerait des soldats républicains en maraude. En effet, on y fit cinq prisonniers. Ils promirent, si on les épargnait, qu’ils obtiendraient de la garnison de se rendre sans combattre.
324 SOUVENIRS DE li A. CHOUANNERIE.
On délibérait sur leur proposition , quand des coups de feu se firent entendre dans le bourg; alors Jambe-d’Argent chargea quelques hommes de garderies prisonniers et marcha avec sa troupe du côté de la fusillade.
Nonobstant l’ordre donné, Placenette avait engagé l’attaque, en disan l à ses camarades qu’à eux seuls ils pouvaient avoir l’honneur de mener cette entreprise à bonne fin. L’audacieux jeune homme, se glissant à travers un champ de blé, était parvenu à s’approcher, sans être vu, à dix pas du factionnaire placé de ce côté. De là , s’élançant brusquement sur lui, il l’avait tué d’un coup de sabre avant qu’il pût se mettre en défense et donner l’alarme. Les Chouans, suivant leur chef, entraient donc dans le- bourg sans obstacle, quand tout-à-coup ils se prennent étourdiment à pousser des cris de « vive le Roi ! » A ces cris, le commandant du poste accourt : « Les Bri- « gands ! les Brigands ! ...» A peine a-t-il proféré ces mots que , percé de dix balles, il va tomber près de la porte de l’église où il voulait se réfugier. Alors les Bleus , avertis à temps , s’y renferment précipitamment et commencent aussitôt un feu meurtrier qui , tout d’abord , met cinq des assaillants hors de combat et
force les autres à reculer. Cependant , d'un autre côté, quelques soldats s’étaient barricadés dans un corps-de-garde , espérant pouvoir s’y défendre , quand Placenette , furieux de la non-réussite de son coup de main, vint les attaquer avec un tel emportement qu’en un instant leurs barricades furent brisées et tous tombèrent sous les coups des Chouans.
Cependant , le reste de la garnison républicaine, retranchée dans l’église, continuait d’en défendre l’approche en tirant par les meurtrières dès que les Chouans se montraient. Ce fut dans ce moment-là que Jambe-d’Argent arriva sur les lieux. Du premier coup d’œil il vit combien le succès de son entreprise était compromis par la précipitation de Placenette ; alors il pensa à recourir à l’entremise des soldats républicains qu’on avait pris dans le hameau, pour entrer en pourparler avec les assiégés et les déterminer à évacuer leur poste en leur promettant la vie sauve. Mais cette ressource venait encore de lui être ôtée ; à peine avait-il quitté les prisonniers que Mousqueton, qui s’était d’abord porté d’un autre côté, entra dans le hameau. Cet homme fut un de ceux qui , parmi les Chouans , se firent une regrettable célébrité en compromettant leur cause
par des actes de cruauté et des dérèglements inexcusables. A peine aperçut-il les soldats républicains au milieu du groupe qui les gardait , que, tirant son sabre, il se précipita sur eux en criant : « Point de grâce aux Bleus ; la « mort ! la mort ! » Et les malheureux tombaient tour à tour sous ses coups. L’un d’eux, se jetant à genoux , s’écria : * Grâce, grâce « pour moi ! je suis père de famille, j’ai quatre » enfants : grâce, grâce! » Mais Mousqueton lui répondit: « La loi t’exemptait, et tu es venu « de plein gré contre nous, tu mérites la mort « plus qu’un autre. » La réponse n’était pas achevée que déjà l’homme tombait frappé d’un coup mortel.
Les Chouans se hâtèrent de quitter le lieu de cette horrible exécution , et Cœur-de-Roi , qui alla la raconter à Jambe-d’Àrgent, faisant le signe de la croix , lui disait en frémissant : « Que la Sainte Vierge m’entende ! je préfére- « rais souffrir la mort plutôt que d’avoir à la « donner à des gens qui demandent grâce, ainsi « que l’a fait Mousqueton; » Cependant, à l’insçu de celui-ci, un prisonnier, profitantde l’agitation et du trouble que la vue d’un tel massacre répandait parmi les assistants, était parvenu à s’échapper. Déjà il avait gagné la
campagne et pouvait se croire sauvé , lorsque le jeune Chouan Guinoiseau se lança à sa poursuite et bientôt le serra de près.
Le Bleu s’efforça d’abord de redoubler de
vitesse, mais bientôt , s’arrêtant tout-a-coup , il se tourne vers son ennemi , se met les mains sur les yeux et s’écrie : * Fusille-moi tout de « suite , je ne puis courir davantage ! » Le jeune Chouan , qui se serait jeté avec fureur sur un combattant , qui n’eût pas hésité non plus a frapper un fuyard, ne se trouva pas la force d’immoler une victime qui se livrait elle-même. « Je ne te tuerai pas , puisque « tu te mets en mes mains, dit-il au soldat, je « ne suis pas un bourreau : sauve-toi si tu le « peux. » Mais le Bleu, incapable de faire un pas, restait là immobile, tant il était transi de peur. Guinoiseau fut donc obligé de le prendre par le bras et de le faire en quelque sorte marcher malgré lui. Enfin il recouvra un peu ses sens ; ne pouvant pas parler , il serra la main du jeune Chouan , puis il reprit sa course et se sauva. C’est Guinoiseau lui-même qui m’a fait ce récit.
Mousqueton , après s’être assuré qu’aucune de ses victimes ne survivait à ses coups , se hâta de venir prendre part à l’attaque de l’é-
glise. A le voir dans ses transports furieux , courant ça et là en poussant des cris sauvages, on eut pu le croire enivré de ce sang dont ses vêlements, son visage et ses mains étaient couverts. Ne sachant que tenter dans sa rage impuissante, de temps à autre il déchargeait sa carabine sur les murailles qui lui dérobaient l’ennemi , comme s’il eût espéré que son emportement donnerait aux balles la force de tout renverser. Animée par son exemple, la foule des Chouans inexpérimentés continuait une fusillade inutile , et quelques-uns d’entre eux , poussés d’une aveugle témérité, s’avançaient sous le feu des Républicains , de sorte qu’il y en eut quelques-uns de tués et un grand nombre de blessés. Jambe-d’Argent » voulant mettre fin à ces tentatives aussi meurtrières qu’inutiles , envoya de tous côtés porter l’ordre de se retirer. Il craignait d’ailleurs que le bruit de la fusillade , entendu des cantonnements voisins, n’attirât sur Astillé des forces supérieures entre lesquelles il se trouverait cerné. D’après son commandement , les diverses bandes commençaient déjà à se rassembler en dehors du bourg, lorsque Mousqueton , qui n’avait pas cessé de chercher les moyens de forcer les Républicains dans leur
refuge , accourt en poussant des cris de triomphe, annonçant qu'il était certain d’avoir, en peu, les Bleus en son pouvoir.
Il explique alors à J ambe-d’ Argent qu’il a trouvé dans le bourg un tas de fagots , qu'il se charge d’aller les placer tout enflammés jusque sous le toit de l’église, qui, de celte façon , sera bien vite en cendres. « En moins d’un « quart d’beure, ajoutait Mousqueton avec un « rire féroce , nos Bleus deviendront rouges. » La foule, applaudissant à l’expédient qu’il avait trouvé, allait s’empresser de le mettre à exécution, lorsque Jambe-d’Argent les arrêta, déclarant qu’il ne souffrirait pas que le feu fût mis à l’église; mais Mousqueton répondit que ce n’était pas le temps d'avoir des scrupules, qu’il en prenait le péché sur sa conscience, et, de nouveau, il entraînait les Chouans à lui prêter secours. « Vous ne ferez pas cela , s’écria « le chef, je le défends ! Il ne sera pas dit que « l'église où Jambe-d’Argent a reçu le baptême » a été brûlée par des gens qu'il commandait. » Alors l’autre, s’emportant en reproches, l’accusa de faire manquer un succès assuré, ajoutant qu’il aurait et le blâme et la honte d’une telle faute. « Je prends la faute sur mon « compte, répliqua Jambe-d’Argent ; mais,
* quant à la honte, elle est pour ceux qui ne « comprennent pas mes raisons ; au reste , je « veux être obéi , et , si mes paroles ne suffisent « pas pour arrêter Mousqueton, je mettrai « mon sabre à lui barrer le chemin. »
Les principaux d’entre les Chouans se trouvaient réunis auprès de J ambe-d’ Argent ; ils approuvèrent hautement ses motifs, et Mousqueton fut contraint de céder ; mais ce ne fut pas sans avoir déclaré d’un ton menaçant que, s’il se soumettait, c’était seulement par le respect du bon Dieu et non par la crainte du sabre de Jambe-d’Argent. Celui-ci , qui avait cru devoir mettre en avant cette dernière raison d’un chef de parti , satisfait d’avoir obtenu 1 obéissance, ne daigna pas répondre, et fit aussitôt ses dispositions pour le départ.
Les jeunes gens du canton qu’on avait rassemblés pour cette seule entreprise furent renvoyés chez eux , et les Chouans , restés au nombre de cent hommes environ , se rendirent au château de la Rongère dans la paroisse de Saint-Sulpice , où Moustache leur avait fait préparer des vivres. Ils traversèrent ensuite la Mayenne et allèrent passer la nuit à deux lieues de là , dans le bois de Bergault.
Dès le soir même, après s’être bien assurée
que l’ennemi s’était éloigné, la garnison du bourg d’Astillé alla se réunir au cantonnement de Cossé-le- Vivien.
Avant de suivre Jambe-d’Argent sur la rive gauche de la Mayenne , je veux faire connaître un exemple touchant de ce courage qu’une pitié généreuse inspira si souvent aux femmes du Bas-Maine. Quand l’attaque d’Astillé commença , un soldat républicain , qui se trouvait alors éloigné du poste, voulut courir pour s’y réfugier; mais, dans le trajet, une balle l’ayant atteint , il tomba grièvement blessé au milieu du bourg et y resta sans pouvoir se relever.
Il était là gisant , tout proche d’une petite maison qu’habitaient trois pauvres femmes , fileuses de profession. Dans ce moment, elles se tenaient soigneusement enfermées, et, toutes tremblantes , prosternées à genoux , elles priaient Dieu de les protéger, lorsqu’au milieu du bruit de la fusillade et des cris des combattants, leur oreille est frappée d’un gémissement que la douleur arrachait au blessé. Une d’entre elles va regarder par une petite lucarne: « Miséricorde, s’écrie-t-elle , c’est un « Bleu qui est là , étendu par terre, presque à « notre porte. Son sang coule à gros bouillons, « il va défaillir ! Le laisserons-nous donc périr
« ainsi sans lui donner secours, ni pour son « corps , ni pour son âme? » — « Magdeleine, « que voudrais-tu donc faire, disent les deux « autres, saisies d’un nouvel effroi? Si nous « ne tenons pas la maison fermée , il est sûr ce que nous nous ferons tuer? » Magdeleine, ne les écoutant pas , entr’ouvrit la porte et appela le blessé , lui criant de tâcher de se lever pour se réfugier chez elle. Le malheureux n’en avait pas la force, à peine pût-il répondre par un faible soupir. Dans ce même instant, la fusillade vint a redoubler, et, par un mouvement involontaire, Magdeleine referma vivement sa porte , demeurant toute saisie et immobile de frayeur ; mais bientôt les plaintes du blessé viennent de nouveau frapper son oreille et la font tressaillir. « II me fend le « cœur, dit-elle ; c’est trop grand pitié de face bandonner ! Je veux voir à l’aider pour qu’il « se retire ici où nous pourrons le soigner. » — « A quoi penses-tu donc , reprend une des « femmes ; iras-tu le chercher au travers des « coups de fusil ?Tu es morte si tu sors ! » Mais celle-ci répondit : « La Sainte Vierge me garce dera , je l’espère ; je ne peux endurer d’en- « tendre ce pauvre Bleu se doler ainsi. A la « volonté du bon Dieu, je in’en vais le cher-
« cher ! » Elle rouvre alors sa porte, et, malgré les balles qui sifflent de tous côtés, elle court au soldat, et, le soulevant de son mieux, elle l’engage à faire un effort pour marcher. Il l’essaie en vain et retombe aussitôt; Magdeleine ne se décourage pa9 : elle retourne chez elle, se munit de deux gros écheveaux de fil , revient au blessé, les lui enlace par-dessous les bras, puis, réunissant toutes ses forces, elle se met à le traîner à reculons et l’amène ainsi jusque dans l’intérieur de sa maison.
Cet homme n’était pas mortellement blessé; le sang fut arrêté à temps, et les soins qu’il reçut l’arrachèrent à la mort. Cependant il était hors d’état d’être transporté lorsque les Républicains évacuèrent le bourg d’Astillé. Il resta donc encore abandonné à la charité des trois fileuses. Elles entreprirent de le sauver une seconde fois en le gardant, à l’insçu des Chouans, cache'dans leur maison ; maisle blessé y avait été aperçu , et , dès que Jambe-d’Argent revint dans le canton , un voisin alla le lui dénoncer. Celui-ci chargea le Grand-Chasseur, dont il connaissait la prudence et la modération , de savoir la vérité sur celte affaire. Il apprit comment la chose s’était passée : « Voilà « une belle action et une brave femme aussi ,
« dit-il, ce n’est pas à celle qui a si bon cou- « rage et si bon cœur que Jambe-d’ Argent fera « de la peine : l’homme qu’elle veut sauver « sera sauvé. » Magdeleine fut avertie de la bonne volonté de Jambe-d’Argent pour son protégé; il commençait à se guérir, et , d’après l’ordre du chef, la nuit suivante , un cheval avec un guide vinrent le prendre, et il fut déposé à l’entrée du bourg de Gossé où les Républicains continuaient de tenir garnison.
Durant le cours de celle guerre terrible que soutinrent les Chouans, une foule de pareils traits, d’une courageuse charité , se reproduisirent sans cesse dans les campagnes du Bas-Maine. On ne saurait trop le faire remarquer : dans ces jours d’affliction, toujours à côté des fureurs du crime se montra le dévouement de la vertu , et les plus exécrables forfaits ne restèrent jamais sans une compensation.