‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 34 sur 52 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Jambe- d'Argenl fait ses dispositions pour attaquer le cantonnement de Parné. — Précautions prises par les Chouans

du canton. — L’ennemi surpris s’enfuit sans combattre.

Le chef du poste se fait tuer. — Désintéressement de Jambed’ Argent. — Les Chouans se séparent de nouveau.

J ambe-d’Argent , profitant de la circonstance qui réunissait sous ses ordres l’élite des Insurgés manseaux , avait formé le projet , en les amenant sur la rive gauche de la Mayenne, de montrer aux Républicains que, sur tous les points , une lutte redoutable allait s’engager. D’après les renseignements donnés par les gens du pays , il savait que le cantonnement établi au bourg de Parné était nombreux, mais composé de nouvelles recrues qui ne se gardaient qu’avec négligence. Voulant trouver la une revanche pour la non réussite du coup de main tenté sur Astillé, il avait amené sa troupe bivouaquer dans le bois de Bergault afin d’attaquer Parné le lendemain.

Les Chouans du canton qui lui servaient de guides avaient eu soin de se travestir et de se barbouiller le visage pour ne pas être reconnus des habitants dont les dénonciations eussent pu compromettre leurs familles , et cette mascarade, qui pouvait à peine sembler propre à effrayer des enfants, produisit néanmoins une grande impression de terreur. Les patriotes du pays ne se trompèrent pas sur le motif de ces déguisements et songèrent avec effroi que , maintenant , ils allaient avoir autour d’eux lîn ennemi armé qui surveillait leur conduite, épiait leurs discours, et pouvait à toute heure les frapper impunément. Bien des gens firent ces réflexions et se déterminèrent à aller chercher un asile à Laval. On les appelait les réfugiés ; quelques-uns d’entre eux , poussés par la vengeance , servirent de guides aux colonnes républicaines qui poursuivaient les Chouans, et la connaissance qu’ils avaient des hommes et des localités leur fournit le moyen de faire au parti royaliste un mal incalculable. Mais revenons à l’entreprise de Jambe-d’Argent sur Parné.

Pendant la matinée il tint sa troupe soigneusement cachée dans le bois de Bergault , s’occupa de faire nettoyer les fusils, exigea que

ceux qui avaient des cartouches en donnassent à ceux qui en manquaient, et prit toutes les précautions dont un habile chef de Chouans ne devait jamais se dispenser la veille et le lendemain d'un combat. Ensuite, vers l’heure de midi, alors qu’on pouvait penser que les Bleus étaient dispersés dans les maisons pour prendre leur repas, il arriva au pas de course avec ses hommes en vue du bourg de Parné. Il le fit cerner aussitôt sans qu’aucun éveil fût donné à la garnison. Une sentinelle était placée à cinquante pas des maisons, on s'en approcha sans bruit, et elle fut saisie brusquement avant qu’elle pût donner l’alarme; enfin, le eorps-de-garde où les armes étaient déposées se trouvait déjà au pouvoir des Chouans quand les Républicains s’aperçurent de leur présence. Us ne tentèrent pas une résistance inutile et cherchèrent leur salut dans la fuite; mais il fallut passer au travers d’une grêle de balles; onze hommes restèrent sur la place, le reste se sauva a Laval, laissant les bagages, les armes elles munitions pour prix d’une vicvictoire qui ne coûta aux Chouans que la peine de paraître.

L’officier commandant le poste, furieux de

s être laissé surprendre, n’avait pas voulu

fuir ; il s’était élancé, le sabre à la main , vers les assaillants, en proférant des imprécations, mais il tomba aussitôt frappé de plusieurs balles. On lui enleva ses épaulettes et sa montre et l’on crut devoir les offrir à Jambe-d’Argent. L’ancien mendiant repoussa cette offre avec vivacité : « Je me bats de pure volonté « pour notre Religion et notre Roi, dit-il, et « je ne veux pas de la dépouille d’un Bleu « pour ma paye. » Il se trouva que Place- Nette n’avait pas la même manière de voir : il s’appropria les épaulettes et la montre de l’officier républicain.

Les Chouans , satisfaits de leur succès , se séparèrent alors, et les différentes bandes prirent chacune la route de leur canton , s’engageant mutuellement à se réunir de nouveau au premier appel. Ainsi , grâce à cette seconde journée . un projet, pour lequel on s’était donné tant de soins et de mouvements, ne fut pas formé en pure perte. Rarement en arriva-t-il ainsi pour les entreprises préparées de longue main , et ou l’on voulut employer une troupe nombreuse. Elles échouèrent presque toujours, soit par le défaut de secret , soit par la précipitation ou le peu d’ensemble qu’on mit dans l’exécution.

Ce premier rassemblement des Chouans de toutes les parties du Bas-Maine produisit d’ailleurs les effets avantageux qu’on en avait attendu. Désormais chaque bande se tint assurée qu’elle pouvait trouver, dans son voisinage, du secours et un asile; les chefs apprirent à se connaître les uns les autres ; on se fit part des projets , des espérances , des ressources que l’avenir devait amener, et l’on ne douta plus de la vérité des récits qui annonçaient que l’Anjou, la Bretagne, la Normandie s’insurgeaient à la fois. Pendant quelque temps les Chouans ne rêvèrent plus que succès et triomphes, et bien des gens qui , jusqu’à ce jour, étaient restés incertains , se hâtèrent d’accourir dans leurs rangs.

Dans ce moment où tous les esprits s’exaltaient ainsi , pleins de confiance et d’enthousiasme, celui qui, avant tous les autres, eût pu se glorifier du courageux exemple donné parles Manseaux, venait d’être enlevé à cette gloire à laquelle, dans la simplité de son zèle , il n’avait jamais eu la pensée de prétendre. Les derniers faits que je viens de rapporter nous ramènent à la fin de juillet 1794, époque de la mort de Jean Chouan.

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