‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 35 sur 52 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Détails sur Francœur de Kuillé ( Michel Menant). — Sa bravoure. — Son fasle bizarre. — Ses combats. — Il réclame le secours de Jaïube-d’Argenl pour attaquer Froid-fonds. — Prise de ce poste. — Jambe-d’Argcnt se retire mécontent de ce qu’on n’a pas suivi ses ordres. — Les Chouans de Misedon se mettent sous le commandement de M. de Puisaye.

I’ rancoeur et Branche-d’Or, après l’affaire de Parné, retournèrent dans le canton de Gliâteau-Gontier , ayant toujours l’intention de se réunir à Coquereau. Cela n’était pas chose facile , vu la vie errante que menait celui-ci ; Branche-d’Or cependant réussit à le rejoindre, mais Francœur se fatigua vainement dans sa recherche , et résolut alors d’agir de son côté sans prendre les ordres de personne. Il avait avec lui une dizaine d’hommes, attirés à sa suite par cette bravoure audacieuse qui le signalait déjà entre tous les autres. Lui-même in’a raconté quels furent ses commencements.

Michel Menant dit Francœur de Rutilé était garçon laboureur lorsqu’appelé par la réquisition , il fut envoyé au camp de Saint-

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Georges près de Nantes. Jusque-là il n’avait été qu’un paysan timide et embarrassé dont ses compagnons faisaient leur jouet. Le lendemain de son arrivée au camp, les entendant se plaindre d’avoir mal dormi sous les tentes , il prit tout-à-coup un air déterminé : « Cama- « rades , dit-il , notre place n’est pas avec les « Républicains. Croyez-moi, c’est dans la « Vendée, au milieu de ceux qui pensent « comme nous , que nous devons être. Quant « à moi , j’y veux aller , et les braves me sui- « vront. » Tous les jeunes gens de son canton se joignirent a lui. La nuit venue, ils quittèrent le camp, s’emparèrent de vive force d’un bateau et passèrent sur la rive gauche de la Loire.

Francoeur servit dans le corps d’armée de M. de Bonchamps et ne quitta les Vendéens qu’après leur expédition d’outre-Loire. Revenu dans son pays, il s’y tint quelque temps caché. Bientôt les arbres de la liberté coupés dans tous les bourgs , les Patriotes désarmés , les gardes nationales dispersées lui apprirent que Coquereau reprenait les armes. N’ayant pu le rejoindre et se sentant le courage de faire comme lui , il commença , avec les dix hommes qu’il avait réunis , à harceler les trou-

342 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, pes républicaines. De ce moment cet homme ne sembla plus respirer que pour la guerre; les jours de combat devinrent ses jours de fête, et, quand il courait au-devant des dangers, c’était avec de tels transports de joie que ses actions en prenaient souvent l’apparence d’une véritable folie. Lorsqu’il eut une troupe à commander, il ne voulut plus combattre qu’à cheval , et , sans crainte d’attirer sur lui tous les coups , il marchait en avant des siens , toujours à découvert, franchissant le premier les barrières , les baies et les fossés. Quand il avait donné ses ordres et placé sa troupe, il s’élançait sur l’ennemi, quelque nombreux qu’il fut, le chargeait à coups de sabre en poussant de grands cris, et ne revenait jamais que fatigué de carnage. Dix témoins m’ont attesté l’avoir vu se précipitant ainsi à travers les rangs des Bleus , et , quand on le croyait perdu au milieu de l’effroyable fusillade qui se dirigeait sur lui , on le revoyait sortant de la mêlée , rejoindre les siens en poussant des cris de triomphe. C’est avec un souvenir d’admiration et d’enthousiasme que plusieurs d’entre eux m’ont raconté en quelle pompe singulière ils l’avaient vu se mettre en marche pour chercher l’ennemi.

Monlé sur un cheval fougueux que lui seul pouvait conduire , il le faisait bondir et caracoler à vingt pas en avant de sa troupe. Il avait gardé ses habits de paysan , mais son bras gauche seul était passé dans sa veste attachée comme celle des hussards; son bras droit restait nu , la manche de sa chemise , ornée de longues manchettes, était retroussée jusqu’audessus du coude pour ne pas gêner les mouvements de la main qui brandissait le sabre. Il portait presque toujours un énorme bouquet, et son chapeau était chargé de panaches et de rubans blancs. Dans cet attirail, sa figure mâle et animée, sa prestance toute martiale brillaient déjà de tout l’orgueil du triomphe qu’il allait chercher. Il s’avançait ainsi , tantôt chantant un refrain guerrier , tantôt faisant retentir au loin ses ordres et ses cris d’encouragement.

On ne saurait imaginer quel effet prodigieux Francœur produisait sur l’esprit des paysans. Il les enivrait de toute son ardeur, les enflammait de tout son courage. « Qu’il nous « mène où il voudra, s’écriaient-ils, nous le « suivrons partout ; avec Francœur nous se- « rons tous des Francœur s ! »

Il faut convenir que l’ostentation de ce faste grotesque ne pouvait plus paraître ni vainc ,

344 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, ni risible, quand elle amenait de pareils résultats , tout comme aussi l’inconcevable audace de cet homme ne semblait plus une témérité insensée, lorsque toujours le succès venait la justifier. Les exemples que je vais citer pourront donner une idée de ce qu’étaient ses prouesses.

Dans une action où tous les Chouans fuyaient en désordre, Francœur , ayant vainement tenté de les arrêter , prit les devants et alla se placer à l’entrée d’un chemin creux vers lequel les fuyards se dirigeaient; il en réunit quelques-uns : « 11 faut tenir ici, leur dit-il; «• arrêtons-y les Bleus dix minutes , notre ■ monde se ralliera , et nous reprendrons l’ait vantagc. » Mais les Chouans refusaient de faire halte , disant que les Républicains étaient cent contre un, et que, n’ayant pas où se retrancher, ils se feraient écraser. « Vous tiendrez ici, « réplique Francœur ; il le faut, je le veux ; « vous demandez un retranchement , en voici « un (Il alla se poster devant eux , en trait vers de l’entrée du chemin ). Tant que mon « cheval et moi ne serons pas tués, restez émit busqués derrière nous ; si vous soutenez le » feu , nos camarades se rallieront. » Les Chouans exécutent ses ordres, et lui , au milieu

d'une grêle de balles, reste là tranquille, le sabre sous le bras pendant un quart d’heure, indiquant à ehacun comment il doit diriger ses coups. Les Bleus furent ainsi arrêtés dans leur poursuite, les fuyards revinrent, et l’ennemi s’enfviit à son tour. Quant à Francœur, son audace eut plein succès . il ne fut pas même blessé.

Dans ce même temps, ayant appris, par ses émissaires, qu’un détachement de Républicains devait se rendre du bourg de Meslay à Villiers- Charlemagne, il résolut de les attaquer pendant ce trajet. Suivi seulement de dix hommes, il alla s’embusquer dans le petit bois de la Heureuserie, près d’un endroit appelé la Buttede-Terre. Ses gens placés un à un dans le taillis, à vingt pas les uns des autres, sur une ligne bordant la route , avaient l’ordre de se laisser entrevoir , quand l’affaire serait engagée , mais de façon qu’on ne pût pas soupçonner leur petit nombre.

Ces dispositions venaient d’être faites quand les Républicains parurent. Us étaient au moins trois cents. Les Chouans , sans s’étonner , engagèrent vivement la fusillade. Dès le premier coup de feu , le détachement fit halte. Il était composé de troupes aguerries , mais habituées

346 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, seulement à combattre en ligne et sans nulle expérience de la guerre de partisans ; ces vieux soldats crurent de leur devoir de ne pas rompre leurs rangs devant un ennemi qui leur semblait ou dangereux , s’il n’agissait ainsi que pour les attirer dans un piège , ou méprisable , si c’était la peur qui le tenait caché. Ils continuèrent donc à faire front du côté des assaillants en ripostant de temps à autre par un feu de peloton ; mais ils tiraient à peu près au hasard , tandis que chaque décharge des Chouans venait frapper au milieu de cette masse d'hommes serrés , où pas un des coups ne portait en vain. Néanmoins, on voyait, sous ce feu meurtrier , les Républicains garder une contenance fière et assurée.

« A l’aspect de ces braves qui restaient là « à essuyer notre fusillade sans seulement « sourciller , me disait un des Chouans pré- « sents à cette affaire , notre chef entra dans « une colère furieuse. — Pensent-ils donc que « ce n’est rien d’avoir Francœur à combattre, « s’écriait-il : je veux leur montrer ce qu’il en « coûte. — Et alors il s’avançait sur eux jus- « qu’à demi-portée de fusil pour mieux assurer « son coup. Quant à moi , j’en conviens , ajou- « tait le Chouan avec bonhomie , le sang-froid.

« de ces Bleus me rendait tout ébahi , et, der- « rière le buisson où j’étais à couvert, je sen- « tais le cœur me manquer quand il fallait ti- « rer , et je détournais les yeux en touchant » la détente de ma carabine pour ne pas voir « tomber sous le coup un de ces francs-sol- « dais. »

Les Républicains, ayant reconnu que l’ennemi ne voulait pas s’engager davantage , se déterminèrent à battre en retraite, mais lentementeten bon ordre, quoique toujours poursuivis et harcelés par les Chouans. Enfin, le terrain ne permettant plus à ceux-ci de dissimuler leur petit nombre , force leur fut de s’arrêter.

Tant qu’avait duré la fusillade , Francoeur s’était constamment tenu en vue de l’ennemi , parcourant sans cesse le terrain où ses hommes étaient postés , donnant ses ordres de toute la force de sa voix , comme s’il eût eu à se faire entendre de plusieurs troupes éloignées les unes des autres , et , bien que le feu des Républicains se dirigeât presque entièrement sur lui seul , cette fois encore il ne fut pas blessé.

Les Patriotes ne tardèrent pas à apprendre, par leurs espions , à combien peu d’ennemis le détachement de Meslay avait eu aflâire, et

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le poste républicain établi à Froid-fonds reçut bientôt l’avis que Francœur s’était retiré avec sa petite bande sur la paroisse de Villiers. On donnait jusqu’à l’indication du champ de grands genêts où elle se croyait sûrement cachée. On alla la cerner là. Cependant Francœur, se mettant à la tête de ses hommes et les animant de son audace, parvint à se faire jour de vive force; mais on le poursuivit vivement, et tout-à-coup les Chouans se trouvèrent arrêtés dans leur fuite à travers les champs par une haie épaisse qu’il semblait impossible de franchir. A cette vue, ils demeurent immobiles de frayeur , leur chet seul gardant tout son sang-froid , charge son fusil double de plusieurs balles , tire , tue deux des ennemis qui le serrent de plus près, et rend ainsi les autres moins hardis à s’avancer. Alors , soulevant un de ses camarades dans ses bras, il parvient à lui faire traverser les broussailles de la haie ; il tire une seconde fois, puis il aide de rechef un des siens à passer; trois hommes furent ainsi sauvés; mais l’ennemi ne cessait de faire un feu continuel sur les Chouans , et sept d’entre eux tombèrent sur la place avant que l’intrépide Francœur pût venir à leur secours. Quand il vit qu il ne

restait plus que lui à tirer d’embarras, il s’élança liai'diment au milieu des épines et s’ouvrit passage sans peine. Cet homme était peutêtre le moins agile de ceux que cet obstacle avait arrêtés; mais, en présence du danger, la même circonstance qui anéantit les facultés de l’un double l’énergie chez un autre. Les Républicains, qui n’étaient pas stimulés aussi vivement, cessèrent leur poursuite lorsqu’ils furent arrivés à la haie fatale.

Francœur songea à tirer une prompte vengeance de la mort de ses compagnons; ayant appris que les soldats du poste de Froid-fonds se gardaient avec une extrême négligence, il passa la Mayenne et se rendit au Haut- des- Prés pour réclamer les secours qne Jambed’Argenl s’était engagé à lui donner. Celui-ci, ce jour-là même, venait de recevoir la nouvelle de la mort de Jean Chouan. On lui annonçait en outre que les Insurgés de Misedon , consternés de la perte de leur chef, étaient sur le point de se disperser.

Délière, capitaine de la paroisse du Bourgneuf, désigné par Jean Chouan comme le plus capable de prendre sa place, n’avait pas voulu sc prévaloir de ce suffrage et ne cherchait point à étendre son autorité, tandis que Mo-

rière, capitaine deSaint-Ouën , s’était fait un assez grand nombre de partisans. René Chouan avait aussi les siens qui voulaient qu’il succédât à son frère ; mais lui-même, songeant à sa femme et à ses enfants , s’y refusait absolument. En définitive , les Chouans de Misedon, ne pouvant s’accorder, étaient tombés dans un découragement complet et parlaient de quitter le pays. Tel était , quand Francoeur arriva au Haut-des-Prés , le rapport qui venait d’être fait à Jambe-d’ A rgent. Celui-ci sentit de quelle importance il était , dans le moment où l’Insurrection du Bas-Maine s’organisait sur tous les points, de ne pas laisser se disperser les Chouans de Misedon, eux qui avaient, les premiers , donné l’exemple de la résistance à la République, et qu’on regardait encore comme ses ennemis les plus irréconciliables.

Le secours que venait réclamer Francoeur fournit à Jambe-d’Argent un motif pour appeler ces braves auprès de lui , et il pensait qu’une fois engages dans de nouveaux combats , ils reprendraient courage et ne songeraient plus à s’éloigner. Il se hata donc d envoyer vers eux Placenette, avec qui ils avaient eu souvent des relations, pour leur demander

de venir prendra part à l’attaque de Froidfonds.

Placenette trouva les compagnons de Jean Chouan rassemblés à l’endroit appelé le Campdu-Guiboutier} et, ainsi qu’on l’avait dit, tout prêts à se séparer. Ses remontrances, ses exhortations furent écoutées , et le soir même ils se mirent en route sous sa conduite et vinrent au rendez-vous indiqué. Les Chouans de la rive gauche de la Mayenne s’y rendirent également, et Jambe- d’ Argent marcha sur Froidfonds à la tête d’environ trois cents hommes.

Ainsi que Francœur l’avait annoncé, on trouva le poste républicain dans la sécurité la plus profonde ; mais , comme les soldats étaient répandus çà et là dans les jardins dont ils pillaient les légumes et les fruits , les Chouans furent aperçus de loin avant d’avoir pu cerner le bourg. Néanmoins on ne tenta point de leur résister. Dès les premiers coups de fusil qui allèrent frapper trois soldats grimpés dans un prunier, tout le poste prit la fuite, et, dans l’épouvante générale , personne ne songea à se réfugier dans l’église dont les murailles étaient crénelées : chacun , courant au hasard, se sauva à travers les champs.

Quatre soldats seulement furent faits pri-

sonniers dans celle déroule. Trois avaient élé fusillés sur-le-champ, le quatrième allait l’être; déjà, tout résigné, il se mettait à genoux et faisait le signe de la croix quand Jambe-d’Argent arrêta l’exéculion. « Celui-là est un chré- « tien , dit-il , je défends qu’on le tue. » C’était un jeune paysan bas-breton qui parlait à peine français. Quand il eut compris qu’on lui laissait la vie, il fit de nouveau le signe delà croix , ne témoigna aucune émotion et demanda à rester avec les Chouans. On le lui accorda et on lui donna le nom de Signe-de-Croix. C’était un brave soldat; il allait au combat d’un pas lent mais assuré, et gardait un inconcevable sang-froid , ne faisant jamais un pas en arrière sans en avoir reçu l’ordre. Un jour que les Chouans se retiraient devant l’ennemi , on oublia de le rappeler , il ne quitta point sa place et y fut tué. Après le combat on revint sur le terrain : on y trouva son corps percé de dix-sept balles.

Tandis que les Chouans faisaient leur dîner des provisions laissées par l’ennemi à Froidfonds, se proposant d’aller ensuite attaquer le cantonnement de Meslay, un paysan accourut pour les avertir que les Bleus du poste de Longuefuye se mettaient en marche, croyant

arriver à temps pour porter secours à leurs camarades. Jambe-d’Argent, en apprenant que ce détachement n’était pas nombreux , voulait le laisser approcher tandis qu’une partie de ses gens ferait un circuit pour le prendre entre deux feux; mais les plus emportés des Chouans n’écoutèrent point ses ordres et, malgré sa défense, ils coururent audevant des Républicains en poussant de grands cris. Ceux-ci , les apercevant de loin , se retirèrent en toute hâte et ne furent point atteints dans la poursuite , qui cessa bientôt quand on vit que Jambe-d’Argent et sa troupe n’y voulaient point prendre part. Ceux qui avaient fait cette course inutile étant revenus, Jambed’ Argent fit rassembler tout le monde et, de cette voix qui savait dominer le bruit de la foule, il dit : « J’ai des paroles de reproche à « faire entendre aux gens de ce canton. Ils « m’ont appelé à leur aide , je suis venu , c’est « bien ; mais pourquoi m’a-t-on donné le « commandement puisqu’on ne voulait pas « m’obéir? Ce n’est pas ainsi qu’on doit agir « avec Jambe-d’Argent. Si le devoir d’un chef « est de commander , le devoir des soldats « est d’obéir. J’ai fait mon devoir de chef,

« vous n’avez pas fait votre devoir de soldats.

« Voilà ce que j’avais à vous dire, et je vous « quitte à présent. » Ayant ainsi parlé, il donna l’ordre du départ et tout aussitôt se mit en route. On chercha à l’apaiser et à le retenir, il ne céda point et repassa sur la rive droite de la Mayenne. Alors le projet d’attaquer Meslay fut abandonné, et chaque bande retourna dans son canton.

Peu après , les Chouans de Misedon se rangèrent sous le commandement de Puisaye, qui leur donna pour chef le chevalier de Chalus. Francœur, revenu dans les environs de Château-Gontier, y rejoignit enfin Coquereau et se mit sous ses ordres. Quant aux Insurgés de la rive gauche de la Mayenne, ils restèrent encore sans chef supérieur, agissant sans ensemble et sans plan arrêté , comme auparavant.

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