CHAPITRE VINGTIÈME
Jambe-d’Argent va assaillir successivement plusieurs postes républicains. — Son intrépidité à l'attaque du poste de Cosmes. — Massacre des Bleus dans le parc de Montigné. — Dévouement malheureux d’un soldat. — Vif engagement avec les postes réunis de Beaulieu et Montjean. — Combat de Moustache et d’un vieux grenadier. — Les troupes de quatre Cantonnements prennent position derrière l’Oudon. — Leurs canons effraient les Chouans. — Audace de Jambe-d’Argent.
Il force le passage de l'Oudon. — Interruption des hostilités pendant le temps de la moisson.
Le soir même de l’affaire de Froid-fonds , Jambe-d’Argent, ayant passé la Mayenne sans obstacle, était de retour au Haut-des-Prés. Il y arrivait avec la résolution d’exécuter sans retard un projet qu’il méditait depuis longtemps. Il voulait, par un éclatant succès, signaler le nom de Jambe-d’Argent aux Royalistes comme aux Républicains, et faire reconnaître que, si ses camarades l’avaient proclamé leur chef, ce n’était pas sans raison ; il voulait enfin prouver qu’en employant seulement les hommes qui s’étaient mis sous sa conduite , il
saurait obteuir des succès sans avoir recours aux Insurgés des autres cantons. Il ne laissa donc pas toute sa troupe se disperser suivant l’usage. Parmi les plus braves et les plus dévoués il en choisit une centaine et mit à leur tête Moustache , Girard , Sepher et le Grand- Chasseur. En même temps Placenette, fut chargé de réunir douze jeunes gens entre les plus agiles. Ils avaient pour mission de tenir en alerte, par de fausses attaques, les postes qui se trouvaient en dehors de la direction que les Chouans allaient suivre. Il fallait empêcher ceux-là de porter secours aux autres ; quelques coups de fusil tirés de loin sur les sentinelles devaient remplir ce but.
Jambe-d’Argent était à cheval ce jour-là , afin que la blessure de sa jambe ne l’arrêtât pas dans la marche forcée qu’il se proposait de faire. Il partit avant le lever du soleil avec les cent hommes qu’il avait choisis, et ne put pas empêcher qu’environ trente autres jeunes gens ne vinssent volontairement se joindre à sa troupe. « Nous voulons marcher au- « jourd’hui avec les braves , dirent-ils, et nous « serons aussi vaillants qu’eux. » Ils tinrent parole. C’étaient les fils des métayers de Nuillé, de Quelaines , d’Astillé et de Montigné. Oo-
eupés habituellement aux travaux de la ferme, ils ne prenaient les armes que dans les occasions importantes.
Dans cette journée , qui acheva d’établir la réputation de Jambe-d’Argent, quatorze Cantonnements républicains , placés dans un rayon de trois à quatre lieues, furent attaqués, et emportés de vive force quand ils tentèrent de résister. Je rapporterai seulement quelques particularités de ces engagements qui eurent pour résultat de faire abandonner le système des petits Cantonnements disséminés dans l’arrondissement de Laval
Le poste du bourg de Cosmes, attaqué le premier, n’était que de soixante hommes, mais il se gardait avec vigilance. Des meurtrières avaient été pratiquées dans les murs du bâtiment isolé qu’il occupait, et ses sentinelles, au lieu d’être en dehors exposées aux surprises de l’ennemi , se tenaient en observation à deux petites fenêtres percées aux extrémités du toit. Le poste était donc averti et disposé à se bien défendre à l’approche des Chouans. Aussi sa première décharge en atteignit-elle plusieurs qui s’étaient imprudemment approchés. Alors Jambe-d’Argent, retenant sa troupe hors de la portée du feu des Républicains, fit
chercher dans le bourg des pioches et des marteaux de maçon et , quand on s’en fut procuré , il demanda à ceux qui l’entouraient s’ils se sentaient assez hardis pour s’élancer jusqu’au pied du bâtiment occupé par l’ennemi vers un point où il n’y avait pas de meurtrières ; arrivés là , ils seraient à l’abri et pourraient travailler, sans risque, à faire une ouverture dans la muraille; mais personne ne se montra disposé à entreprendre ce qu’il demandait; alors, sans ajouter un mot, il descend de cheval, prend un des outils et, d’un élan à travers la fusillade , il va à l’endroit qu’il avait indiqué et il se met à attaquer le mur à coups redoublés. En un instant dix hommes se trouvèrent à travailler près de lui. « Je « serai toujours prêt à faire moi-même ce que « je commande à mes camarades, leur dit-il, « mais je vous croyais assez braves pour n’a- « voir pas besoin de mon exemple; à vous « donc la besogne à présent. » Aussitôt il retourne vers le reste de sa troupe en attendant qu’une brèche soit ouverte. Cependant les Républicains, comprenant le danger dont ils sont menacés , se décident à se tirer d’affaire par un coup d’audace. Ils ouvrent brusquement les portes du poste et s’élancent tous ensemble, la
baïonnette en avant, en criant : « Vive la Ré- « publique !» A ce cri répond une décharge terrible ; trois des Bleus tombent, mais tout le reste passe et gagne la campagne. Jambe-d’Argent voulut qu’on les laissât aller: l’ensemble de son projet demandait que le temps fût ménagé. D’ailleurs il montrait toujours de la répugnance à poursuivre les fuyards. Plusieurs fois même il laissa échapper volontairement des prisonniers : il eût voulu pouvoir ne frapper son ennemi que durant le combat. Jean Chouan avait souvent aussi manifesté ce même sentiment.
Après la prise du poste de Cosmes, les Chouans attaquèrent successivement Quelaines , Nuillé et Montigné , qui furent forcés presque sans combat. Le cantonnement de Montigné , averti de l’approche de l’ennemi , se retira précipitamment sur Laval; mais, quand il partit , plusieurs de ses soldats étaient allés faire provision de fruits dans le parc qui touche le bourg. Laissés là par leurs camarades qui ne prirent pas le temps de les rappeler, ils furent dénoncés aux Chouans. Ceux-ci coururent aussitôt garder toutes les issues du parc qui est clos de murs, puis plusieurs d’entre eux se lancèrent à la poursuite des marau-
deurs. Ainsi surpris sans armes, ils ne pensèrent qu'à fuir ou à se cacher dans les broussailles; mais la fuite les amenait au pied des murs d’enceinte qu’ils ne pouvaient franchir, et ceux qui se cachèrent dans les broussailles ne lardèrent pas à être dépistés par l’ennemi. Ce fut alors une horrible chasse d’hommes. Les fuyards, traqués et relancés sans cesse, couraient çà et là, faisant entendre leurs cris de détresse à travers la fusillade, jusqu’à ce qu’ils tombassent atteints par les balles des traqueurs. A la tête de ceux-ci était Mousqueton. A chaque Bleu abattu il poussait de féroces acclamations et allait achever les blesses à coups de sabre. Aucun ne devait échapper; cependant il s’en trouva un, plus agile que les autres, qui parvint à escalader le mur d’enceinte. Il allait être sauvé, quand un de ses camarades l’appelle à son aide; il reste à l’attendre, se penche pour lui tendre la main, mais, au même instant, tous deux, atteints par la même décharge, tombent au pied de la muraille frappés mortellement.
Le vieux Chouan Cœur-de-Roi, en me racontant ce fait , me disait : « Cela me fit « quelque chose de voir tuer ce Bleu qui s’é- « tait montré secourable au risque de sa vie,
« ei j’en fus quasiment malade tout le jour ! » Puisse le récit de pareilles scènes, conséquences inévitables des guerres civiles, faire aussi queltjue chose à ceux qui ne craignent pas d’exciter dans les esprits de tels emportements de haine et de vengeance !
Tandis que Mousqueton poursuivait avec acharnement l’exécution terrible dont il s’était chargé, Jamhe-d’ Argent, qui ne croyait pas pouvoir l’empêcher, se mettait en route vers les paroisses voisines de la Bretagne: Ahuillé, Courbeveille , Montjean, Beaulieu, etc. loutes les attaques eurent en définitive un même résultat , la dispersion des Cantonnements ; mais quelques-uns ne cédèrent qu’après une résistance opiniâtre. D’autres, ne voulant point se laisser enfermer, se portèrent au-devant des Chouans, mais aucun ne put tenir long-temps devant eux. Un des engagements les plus disputés parmi ceux qui se passèrent en pleine campagne fut soutenu par les troupes réunies des postes de Montjean et de Beaulieu; leur nombre était égal à celui des Chouans, mais ceux-ci les assaillirent avec une] telle furie qu’elles ne purent d’abord en soutenir le choc. Elles revinrent à la charge, et ce ne fut qu’après une heure de mêlée meurtrière qu’elles cessè-
rent de résister. Durant la fusillade , les Chouans , suivant leur habitude, s’écartant les uns des autres, s’étendaient sur une longue ligne qui devait, en se refermant, envelopper l’ennemi ; alors celui-ci essaya de faire la même manœuvre , de telle sorte que , sur beaucoup de points, le combat devint comme une suite de duels particuliers. Ce fut ainsi que Moustache, poursuivant seul des Bleus qui se sauvaient, en vit un se retourner brusquement et s’arrêter pour lui faire tête. C’était un grenadier. Tous deux venaient de franchir une haie à cent pas l’un de l’autre. Comme des champions qui engagent la lutte en champ clos , s’appréciant du premier regard , ils s’avancèrent lentement de quelques pas en se tenant en joue, puis ils tirèrent en même temps; mais ni l’un ni l’autre ne fut touché. Ils s’arrêtent, rechargent vivement leurs armes, marchent quelques pas encore, tirent ensemble et se manquent de nouveau. Le soldat, impassible, rechargeait son fusil quand Moustache, saisi d’une impatiente colère , en trois bonds s’élance sur lui et , le frappant de la crosse de sa carabine, le jette par terre. Celui-ci , tout étourdi du coup , se relève pourtant sur les genoux , et , le regard fixé sur son adversaire ,
cherche de la main sa baïonnette. Alors Moustache , levant son arme , lui dit : « Donne ton « âme à Dieu , te voilà mort ! » Mais le grenadier soulève son chapeau, montre ses cheveux grisonnants etsecrie : « Vive la République ! » A ces mots , le Chouan furieux, d’un coup asséné sur la tête du soldat, letend mort à ses pieds. Il avait été si rudement frappé que le chien de la carabine, brisant les os du crâne , s’y était enfoncé fort avant ; Moustache dut faire un violent effort pour l’en arracher, et , dans ce mouvement , qu’un saisissement d’horreur, et peut-être de regret, lui fit précipiter , son arme lui blessa grièvement un doigt qui en est resté toujours déformé. « Je ne sais « si c’est pour cela, me disait Moustache en me « faisant ce récit, que je pense sans cesse à ce « vieux grenadier , et il m’arrive souvent dans « mes rêves de le revoir devant moi, soulevant « sa tête à cheveux gris en disant de sa voix « sépulcrale : Vive la République !... C’était « un vrai brave que ce vieux grenadier ! Puisse « le bon Dieu lui faire miséricorde ! »
J’ai dit que les troupes républicaines de Montjean et de Beaulieu furent contraintes de céder à l’impétuosité des Chouans. Elles s’étalent réfugiées dans le bourg de Méral qui
364 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, avait aussi sa garnison. Jambe-d’ Argent décida qu’il fallait les en débusquer ; mais , en approchant, il reconnut que les Bleus, ayant abandonné le bourg , étaient allés se placer à quelques portées de fusil plus loin , au-delà de l’endroit où la route qui mène à Cossé est traversée par l’Oudon. Cette petite rivière , fort grossie par les eaux de l’étang de la Garrière dont la bonde venait d’être levée, semblait impossible à passer autrement que par le pont établi sur la route, et 1 ennemi avait pris position pour en défendre l’approche. Jambe-d’ Argent comprit qu’il trouverait là une meurtrière résistance s’il ne pouvait attaquer que par ce seul point. Il s informait donc s’il y avait un gué pour traverser la 1 ivière quand les Chouans , sans attendre ses ordres, exaltés par les continuels succès de cette journée, coururent engager le combat en poussant des cris de triomphe. Les Républicains les laissèrent approcher à deux cents pas environ, puis, ouvrant leurs rangs , ils firent feu de deux petites pièces de canon qu un détachement de la garnison de Cossé venait de leur amener. Trois hommes seulement furent légèrement blessés; mais l’ébranlement imprévu de la détonation, le sifflement de la mitraille.
le craquement des broussailles et des branches d’arbres hachées et brisées, tout cela jeta l'épouvante parmi les nouveaux Chouans. Dans leur effroi ils se prirent à crier: « Sauve qui « peut ! à la déroute ! sauve qui peut ! » Et la peur commençait à gagner tout le monde ( Tl convient de dire que Moustache était resté à Méral pour faire envelopper sa main blessée). Jambe-d’Argent , qui n’avait pas suivi le premier élan de ses hommes , accourt alors de toute la vitesse de son cheval. L’affaire a été engagée sans son aveu, n’importe, il la poursuivra et ne cédera pas à une frayeur pusillanime. Il s’écrie : « A Jamhe-d’Argent , les « braves ! En avant , les braves , en avant ! » — « Mais le canon, mais la mitraille! » — « Le « canon ni la mitraille ne font pas peur aux « braves; en avant, en avant! » Les fuyards reviennent ; toutefois , se tenant à l’abri derrière les haies et dans les fossés , ils hésitent encore à suivre leur chef. Lui , alors, avançant au petit pas de son cheval , vient se placer tout à découvert, au milieu de la route, en face de l’ennemi. Bientôt une seconde décharge des canons se fait entendre , et le cavalier dispaparaît dans un nuage de poussière et de fumée ; mais ce nuage se dissipe, et Jambe-d’Argent,
calme , assuré , se tourne vers ses gens : « Vous le voyez, dit-il, la mitraille n’a fait « que balayer la poussière ! En avant donc , « en avant ! » Un cri d’enthousiasme lui répond : « En avant ! à Jambe-d’Argent ! à « Jambe-d’Argent ! » Tous s’élancent, pas un ne reste en arrière; le pont est franchi, et, par l’ordre du chef, on se développe à la fois à droite et à gauche en marchant au pas de course vers la hauteur qu’occupe l’ennemi. Alors les Républicains , voyant cette manœuvre qui va les mettre entre deux feux , se retirent précipitamment sur Cossé. D’un cri général les Chouans demandent à les suivre, à leur livrer assaut dans leur poste. Mais Jambed’Argent, qui se montrait souvent soldat téméraire , savait être aussi un chef circonspect et prévoyant. Il calcule que la garnison de Cossé réunit au moins cinq cents hommes bien approvisionnés de munitions, tandis que sa troupe ne forme que le quart de ce nombre et garde à peine quelques cartouches ; la partie serait trop inégale , ce serait risquer de compromettre la fin d’une journée jusque-là toute glorieuse , il déclare donc qu’on en a fait assez, qu’il est temps de s’arrêter. Il fut convenu, en outre, qu’à partir de ce moment, les Chouans
se tiendraient dispersés et éviteraient toute démonstration qui pût attirer les détachements républicains dans la campagne. Le temps de la moisson était arrivé; chacun devait, autant que possible , venir en aide aux paysans dans les travaux de la récolte. Jean Chouan, l’année précédente, avait fait aussi cette recommandation ; j’en ai dit les conséqences fâcheuses; mais, pour cette fois, rien de pareil n’arriva. Les succès récemment obtenus par Jambed’ Argent empêchèrent les Bleus de se hasarder à faire des battues dans son canton.