‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 37 sur 52 · CHAPITRE VINGT-UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-UNIÈME

Coquereau apprend en Anjou l'emprisonnement de sa famille. — 11 entre de vive force dans le bourg de Daon. — Ses menaces aux habitants. — 11 retourne en Anjou et prend part à plusieurs combats. — 11 revient dans son canton. — Sanglante exécution au bourg de Saint-Laurent. — La famille de Coquereau remise en liberté. — Combat au carrefour des Cinq- Chemins. — Dévouement de Petit-Prince. — 11 est dangereusement blessé. — Coquereau refuse de l'abandonner. — Petit-Prince se guérit , mais il reste défiguré. — Il redevient batelier à la pacification. — Coquereau , blessé , disperse sa troupe et se cache pendant quelque temps.

Je reviens maintenant à Coquereau. Je l’ai laissé avec les Insurgés de l’Anjou qui tenaient la campagne aux environs de Candé ; ce fut là qu’un messager, envoyé du bourg de Daon qu’habitait sa famille, vint lui apprendre que son père , sa mère et sa femme venaient d’être arrêtés et conduits dans la prison de Chateau- Gontier. Les Patriotes avaient même voulu s’emparer de son fils à peine âgé de deux ans , et il ne leur était échappé que par une sorte de miracle. Sa nourrice , avertie de leur projet ,

avait pris la fuite en l’emportant, mais, poursuivie de près, elle ne vit d’autre moyen de sauver l’enfant qu’en l’abandonnant au milieu d’un épais fourré de broussailles. Le petit malheureux , saisi de terreur , resta là durant plusieurs heures sans bouger ni crier, et ne fut pas découvert.

Dès que Coquereau sut ce qui s’était passé, il partit à la tête d’une troupe d’élite , et , après avoir marché toute la nuit, il arriva au bourg de Daon au point du jour. La garnison , bien qu’assaillie à l’improviste, opposa d’abord une vigoureuse résistance; mais enfin elle évacua le poste et se relira en désordre, après avoir perdu beaucoup de monde. Coquereau ne la poursuivit pas; il alla se placer à la porte de la maison de son père , fit réunir là tous les habitants du bourg et leur déclara que , s’ils ne s’employaient pas à faire rendre au plus tôt la liberté à sa famille, il reviendrait les brûler tous dans leurs maisons. En même temps il écrivit aux autorités d’Angers et de Château-Gontier pour leur annoncer que, tant qu’on retiendrait ses parents en prison, il ne cesserait de mettre le pays à feu et à sang.

Coquereau , ayant ainsi fait connaître sa détermination , repartit sur l’heure même pour

l’Anjou. Les Insurgés angevins avaient été avertis par leurs émissaires qu’un convoi de poudre, arrivé au Lion-d’ Angers , devait repartir le lendemain pour Segré. Ils se proposaient d’en faire l’attaque, et Coquereau ne voulait pas qu’une course de seize lieues lui ôtât l’honneur qu’il avait réclamé de marcher le premier à ce combat. Il fut de retour à l’heure fixée pour engager l’affaire, et ce fut par lui que le convoi fut enlevé ; mais , au bruit de la fusillade , des troupes de Bleus arrivèrent de tous les environs ; l’engagement devint des plus vifs et dura toute la journée. Enfin , vers le soir , ce fut Coquereau encore qui parvint à tourner l’ennemi , et de nouveau détermina le succès. Durant huit jours consecutifs les combats recommencèrent sans relâche, et il ne cessa de se montrer actif et infatigable autant qu’habile et intrépide.

On ne tarda pas à l’informer que les Patriotes ne tenaient aucun compte de ses menaces et continuaient de tenir ses parents en prison. Alors , furieux d’avoir laissé croire , par ses délais , qu’on pouvait impunément lui faire essuyer des refus, il revint aussitôt dans son canton pour y exercer les vengeances qu’il avait annoncées.

Telles étaient ses dispositions quand, à son arrivée, on lui porta plainte contre les habitants du bourg de Saint-Laurent-des-Mortiers. Ceux-ci , ardents révolutionnaires , organisés en garde nationale, payaient des espions qui leur dénonçaient les Chouans malades cachés dans les fermes. Ils en faisaient de continuelles recherches, les égorgeaient sans pitié, puis maltraitaient et pillaient les paysans qui en avaient pris soin : c’est là que Coquereau fera un premier exemple des sanglantes exécutions qu’il médite.

Dans la matinée du dimanche 3 août 1794 , les Chouans , commandés par lui , se présentèrent inopinément devant le bourg de Saint- Laurent et ne trouvèrent aucun obstacle à leur entrée, parce qu’ils avaient été vus la veille, bien loin de là, de l’autre côté de la Mayenne. L’Agent de la commune, le Chef de la garde nationale , les Municipaux et plusieurs autres Patriotes venaient de se rassembler pour lire les gazettes qui leur annonçaient la mort de Robespierre. Le lieu de leur réunion était une chambre au premier étage du presbytère , la seule qui , grâce à sa destination, ne fut pas dévastée. Coquereau, qui avait reçu des informations précises, s’y rendit

direciement avec ses hommes, et, comme ils marchaient sans bruit, aucune alarme ne fut donnée jusqu’à ce que, la porte s’ouvrant brusquement, il se fit une effroyable décharge dont tous les coups portèrent sur le groupe des Patriotes. Ce fut une scène horrible : au milieu des morts et des blessés , tombés pêlemêle sur le plancher, se débattaient, en poussant des cris de détresse, les malheureux qui n’avaient pas été atteints par la fusillade. Un d’eux ( c’était l’Agent de la commune et le plus compromis de tous ) sauta par la fenêtre élevée de vingt pieds au-dessus du sol , ne se blessa point et se sauva : ce fut le seul. Les autres , saisis parles Chouans, engagèrent vainement des luttes désespérées ; tous furent tirés hors de la maison pour être fusillés. De là s’ensuivit une autre scène, non moins horrible, non moins déplorable. Aux cris des victimes , les femmes du bourg, oubliant toute crainte, sortent de leurs maisons, où d’abord elles s’étaient renfermées, et se jettent au-devant des Chouans pour leur arracher les malheureux qu’ils allaient égorger. En agissant ainsi , la plupart ne faisaient qu’obéir à l’impulsion d’un sentiment naturel; elles avaient un père, un mari , un frère ou un fils à sauver ; mais ,

parmi elles, il s’en trouvait une qui, animée d’une inspiration toute chrétienne, s’y portait par un élan de pure charité : Marie Châtelain , toute dévouée aux oeuvres et aux pratiques d’une haute piété, avait eu bien souvent à endurer de la part du Chef de la garde nationale des insultes, des vexations et jusqu’à de mauvais traitements. Ce fut cet homme-là quelle entreprit de sauver. Elle arrête les Chouans qui l’entraînaient : «Faites-lui misé- •> ricorde , leur dit-elle , cet homme est en état « de péché mortel ; voudriez-vous envoyer « une âme en enfer ?... Laissez-lui la vie pour « qu’il se repente. Miséricorde , au nom de « Dieu ! » Paroles inutiles; on ne veut point les entendre. Et, quand elle redouble ses instances, on s’irrite, on l’injurie; et, quand elle persiste encore dans ses supplications , on la repousse, on la maltraite ; et , comme toujours elle s obstine à défendre l’homme, on le perce de coups entre ses bras ; alors, lui mort , elle évanouie , tombent ensemble.

Ce terrible exemple n’arrêta pas Perrine Leroy. Elle accourt sur la place où les prisonniers sont fusillés : il en est un qu’elle veut arracher à la mort. Une balle l’a déjà frappé, mais au bras seulement ; de nouveau , trois fusils

l’ajustent , mais la femme se jette au-devant, les écarte de ses mains, et, couvrant le blessé de son corps , elle s’écrie : « Vous me tuerez avant « de tuer celui-ci : c’est un brave et honnête « homme, c’est le père de tous les pauvres; il « n’a jamais fait de mal à personne. Jenelelais- « serai pas tuer ; non , moi vivante , vous ne le « tuerez pas ! » Sur le compte de cet homme, Perrine ne disait que la vérité; des Chouans même l’attestèrent. Tous se sentaient émus ; mais Coquereau est là, et l’on sait qu’il a juré de ne faire aucune grâce. Les soldats le consultent du regard; il se détourne et s’éloigne. C’est assez; pour celte fois du moins, l’emportement d’une implacable vengeance aura fléchi devant l’énergie d’une femme : la victime fut épargnée. Aucune autre n’échappa, et, dans le nombre de ceux qui périrent, il se trouvait six pères de famille et un vieillard de soixante-douze ans.

Cette terrible exécution fut suivie immédiatemen t de quelques autres , également cruelles. Elles ont été justement reprochées à Coquereau ; néanmoins , tout en le condamnant , il convient de se rappeler que cet homme , d un caractère irascible et vindicatif, voyait tout à la fois sa fortune perdue, sa vie menacée et la

huche des bourreaux prête à frapper son père, sa mère et sa femme. N’ayant plus d’autre recours, il en vint à penser que la crainte arrêterait le bras des Républicains, Ce fut en effet ce qui arriva. On ne tarda pas à reconnaître combien il était à redouter d’irriter un tel homme, et sa famille fut alors remise en liberté.

En quittant le bourg de Saint-Laurent, les Chouans étant arrivés au carrefour dit des Cinq-Chemins } firent rencontre d’un paysan qui revenait à cheval de Château-Gontier. Il les avertit qu’une troupe fort nombreuse de gardes nationaux les cherchait pour les combattre , et allait bientôt se montrer. Coquereau n’avait que cinquante hommes; jugeant ne pas pouvoir soutenir cette attaque , il se disposait à faire retraite, mais il en témoignait un vif regret : il eût voulu que , dans celte même journée, une victoire sur les Patriotes qui retenaient sa famille en prison vint ajouter encore à l’effroi produit par la terrible exécution de Saint- Laurent. Petit-Prince ( Pierre Joly ) crut qu’on pouvait obtenir cette satisfaction. Il déclara que, si on se décidait à attendre l’ennemi , il se chargeait , lui seul , d’engager la fusillade, et, tandis qu’il attirerait l’atten-

tion des Bleus et qu’il essuierait leur premier feu , Goquereau , resté en arrière , pourrait les assaillir brusquement avant qu’ils eussent rechargé leurs armes. Ce plan fut adopté avec empressement, et quatre braves voulurent se dévouer avec Petit-Prince pour en assurer la réussite. Alors , pour augmenter le bruit de la détonation qui doit attirer l’ennemi, ils mettent double charge de poudre et remplissent de gravier le canon de leurs fusils. Puis , afin d’offrir tout d’abord un point de mire aux coups des Patriotes, ils prennent le drapeau blanc fabriqué avec l’étendard tricolore enlevé à Saint-Laurent , et vont se placer à un tournant de la roule, derrière une haie touffue; mais Coquereau , avec sa troupe , demeure à une portée de fusil en arrière , dans un champ rempli de genêts qui le cachaient absolument.

Les Patriotes ne tardèrent pas à arriver; ils étaient au moins deux cents, et marchaient en pleine confiance, chantant l’air de la Carmagnole pour marquer le pas. Ils passent ainsi devant Coquereau sans rien soupçonner, quand , au détour du chemin , tout-à-coup sur le talus de la haie qu’ils ont devant eux , s’élance un homme agitant le drapeau blanc. C’est Petit-Prince qui s’écrie: « En avant.

« soldats du Roi ! feu sur les Carmagnoles! » Aussitôt , de cinq points différents , part la fusillade des cinq hommes , et le bruit de leur décharge, et leurs cris répétés , troublent tellement les Républicains, que , de premier mouvement, ils ripostent tous à la fois , dirigeant leurs coups sur le porte-drapeau qui se montre seul à découvert. Il tombe, mais pas un fusil ne se trouve chargé quand , en arrière , le cri de « Mort aux Patauds ! » se fait entendre. A ce cri de Coquereau si connu, si redouté, et que suit une décharge terrible portant toute dans les rangs serrés des Bleus, ceux-ci s’épouvantent et, se croyant cernés de tous côtés, jettent leurs armes et s’enfuient. Ils laissaient plusieurs morts et des blessés qui furent fusillés sur-le-champ, mais Coquereau empêcha de poursuivre les fuyards. Un coup de feu l’avait atteint légèrement a la cuisse, et d’ailleurs il voulait voir si Petit-Prince était mort comme on le lui annonçait. Il le trouva étendu par terre près de son drapeau dont les lambeaux déchirés flottaient toujours. Quant à lui, frappé surtout a la te te , les balles lui avaient fracassé le crâne et mutilé tout le visage ; néanmoins il donnait encore quelques signes d’existence. Cependant , comme dans ce triste état il sem-

378 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, blait un homme perdu , quelques-uns firent observer que, ne pouvant rien pour le mourant , il était prudent de s’éloigner de peur que le bruit de la fusillade n’attirât contre eux de nouveaux détachements ennemis. Mais Coquereau déclara qu’il n’abandonnerait pas l’homme qui s’était dévoué pour eux, tant qu’il lui trouverait un signe de vie, et, qu’à tout risque , il voulait essayer de le sauver. Coquereau , implacable dans ses vengeances, n’en était pas moins susceptible de reconnaissance et de dévouement. Surmontant donc la douleur causée par sa blessure , et bravant le danger de rester en ce lieu, il ne songea qu’aux soins à donner à son malheureux compagnon d’armes. Le regard du moribond annonçait qu’il n’avait pas perdu connaissance , mais il lui était impossible de proférer une parole. Coquereau se mit à genoux , prit sa main et lui dit : « Je vais nommer tous nos endroits « de refuge , tu me serreras la main quand je « viendrai à dire celui que tu choisis. »

Ce fut par ce moyen que Petit-Prince indiqua la métairie de la Surfinière en la paroisse de Seurdres. On l’y transporta aussitôt sur un brancard formé avec quatre fusils recouverts d’une gerbe de blé ; Co-

quereau ne quitta point le blessé pendant le trajet, et, grâce à ses recommandations, il reçut les soins les plus attentifs. On réussit à le guérir, mais ce fut seulement après plusieurs mois de convalescence qu’il pût recommencer à combattre , et il resta horriblement défiguré.

Dans un voyage que je fis au bourg de Daon, en 1827, j’appris que Pierre Joly (Petit-Prince) était encore vivant. Je m’empressai d’aller le trouver, et nous eûmes un long entretien dans lequel il rectifia quelques-uns des détails que j’avais donné sur lui. Le pauvre vieux Chouan faisait pitié à voir : son visage tout difforme , sa parole à peine articulée étaient restés le triste mais glorieux témoignage de son dévouement. J’essayai de lui dire quelques mots d’intérêt compatissant ; il me répondit qu’il n’avait jamais eu regret de s’être ainsi sacrifié. « Il « fallait, me dit-il, montrer une bonne fois « aux Patriotes que , parmi nous , il y avait « des hommes qui savaient braver la mort « pour le triomphe de leur cause. Je l’ai fait ; « les remercîments et les louanges de mes ca- « marades m’en ont bien récompensé , et , à la « fin , je l’espère , cela me vaudra une place « en Paradis. » Petit-Prince ajouta encore :

« J’ai eu le bonheur de n’avoir pas les bras « mutilés, de sorte qu'à la pacification j’ai pu « gagner ma vie en redevenant batelier sur « la Mayenne; j’en remercie tous les jours le « bon Dieu. » Il faut convenir que ce Brigand là n’était pas exigeant en fait de bonheur. Cela s’explique : Petit-Prince fut toujours un fervent chrétien.

Coquereau , lorsqu’il eut mis Petit-Prince en lieu sûr , dut songer au parti qu’il devait prendre pour lui-même. Sans être dangereusement blessé, il avait néanmoins besoin de repos. D’ailleurs , il ne voulait point apporter de trouble dans la campagne durant les travaux de la récolte ; il donna donc à sa troupe l’ordre de se disperser, et lui-même alla chercher un refuge dans la paroisse de Bouëre , qui, n’ayant pas encore pris les armes , était moins exposée aux perquisitions des Républicains.

Page 1