‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 38 sur 52 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

Jambe-d’Argent se rend auprès des Insurgés de la forêt de Fougères, et ensuite dans l'Anjou au quartier-général de M. de Seépeaux. — Accueil qu’il y reçoit. — Il est nommé chef de division. — Sou retour au Haut-des-Prés. — Monsieur Jacques lui demande un rendez-vous pour organiser la Chouannerie du Maine.

lMous avons dit qu’à l’approche du temps de la récolte, Jambe-d’Argent avait fait cesser les hostilités en déclarant à ses hommes que , si l’ennemi n’y mettait pas obstacle , il convenait qu’ils prissent part aux travaux de la moisson. Quant à lui , il voulut meure à profit cette sorte de suspension d’armes pour entrer en communication avec les chefs royalistes qui commandaient dans le pays environnant : ( MM. Duboisguy , de Puisa ye et de Seépeaux.)

Ayant désigné Moustache pour le remplacer en son absence, il partit accompagné de son frère, Pierre Treton dit l 'Anglais , et de Priou (V a-de-bon-Cœur). Tous trois, montés sur des

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chevaux habitués à franchir les barrières, les haies el les fossés , se dirigèrent d’abord vers le bois de Misedon. Les Chouans l’avaient entièrement abandonné; mais, comme Jambed’Argent était bien connu des paysans des environs, il se procura aisément un guide pour le conduire auprès du jeune chef breton Aimé Duboisguy, qui avait alors réuni dans la forêt de Fougères un corps assez nombreux d’Insurgés. Parmi eux se trouvaient , depuis la mort de Jean Chouan, quelques-uns de ses plus braves soldats : Michel Cribier , Trion dit Miélette, Moulard dit le Chat, Boisnouveau, etc. Ces hommes, en racontant leurs combats, avaient souvent parlé du vaillant boiteux , attestant son habileté à diriger les attaques, et son intrépidité pour en assurer le succès, de sorte que J ambe-dJ Argent fut accueilli avec les plus grands témoignages de considération. Il déclara qu’il venait proposer d établir un accord entre son canton et celui de Fougères , afin que , des deux cotés , on put au besoin réclamer , soit des secours d hommes et de munitions , soit même un refuge dans un moment de crise. Duboisguy s’empressa d’accéder à cette proposition, et il fut convenu que les Chouans venus de Misedon serviraient

de messagers pour entretenir les relations.

Bien assuré de ce côté, Jambe-d’Argent se mit aussitôt en route et revint au Haut-des- Prés. Il avait eu d’abord l’intention de se rendre auprès de M. de Puisnye, chef de l’Insurrection bretonne qui s’étendait depuis la forêt du Pertre jusqu’aux environs de Rennes; mais il renonça à ce projet , ayant appris qu’on croyait ce chef passé en Angleterre pour hâter l’envoi des secours qu’elle avait promis et faisait attendre depuis si long-temps.

Les Républicains avaient compris qu’il était de leur intérêt de laisser en paix les campagnes de la Mayenne pendant le temps de la récolte; il paraît même qu’ils l’avaient déclaré par des proclamations. Jambe-d’Argent, ainsi rassuré , partit immédiatement pour l’Anjou. Il avait hâte de s’y rendre parce qu’il venait d’être informé que M. de Scépeaux était investi par le Régent du commandement des Insurgés du Bas-Anjou et du Maine , et il jugeait de son devoir d’aller prendre les ordres et recevoir les instructions de celui qui devenait son chef.

Voyageant seulement la nuit , et souvent à travers champs pour éviter les cantonnements ennemis , il parvint à traverser, sans accident,

384 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, tout le pays jusque vers Candé. Là se tenait le quartier-général d’un corps considérable d’Insurgés sous les ordres de M. de Scépeaux ; il s’était formé en grande partie des débris de l’armée vendéenne , et l’état-major réunissait plusieurs des chefs que la guerre avait épargnés : MM. de Turpin , de Terves , de Sarazin , etc. (*)

(*) A celte époque, toute !a Vendée se trouvait réorganisée. Elle se partageait en trois divisions principales , commandées par Charette , Sapinaud et Stoflet. Le Morbihan aussi était entièrement soulevé sous les ordres du comte de Silz qui avait pour seconds MM. de la Bourdonnaie, Boulainvilliers, Lantivy, d’ Allègre et Georges Cadoudal. Ce dernier , alors âgé de vingt ans , se faisait déjà remarquer entre tous les autres.

Si à ce moment l’Insurrection des provinces de l'Ouest eût reçu une direction unique , si elle avait obéi à un chef dont l’autorité eût été incontestée , elle fut devenue non moins redoutable qu’au tempf de ses premiers succès. Mais alors , plus que jamais , se manifestèrent les rivalités , les prétentions jalouses , les haines envenimées des divers chefs restés indépendants , et leurs dissensions préparèrent dès lors la ruine du parti pour lequel ils avaient pris les armes.

H est à remarquer que , vers la fin de 1 794 , la plupart des chefs de l’Insurrection royaliste étaient des gentilshommes formés au métier des armes. Seuls , les Chouans manseaux n’avaient encore pour les commander ( Coquereau excepté ) que des paysans sortis de leurs rangs , et néanmoins, sur aucun autre point , la lutte contre les Républicains n’était soutenue avec plus de constance et de dévouement.

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Suivant ce que Pierre Treton et Priou mont raconté , ce fut en arrivant à Candé , et non au château de Champfleuri , comme je l’ai dit ailleurs , que Jambe-d’ Argent , qui durant le voyage était resté silencieux et préoccupé , s’arrêta tout-à-coup sur le chemin , laissant voir sur son visage une pénible impression de trouble et d’incertitude. C’est que notre boiteux, se rappelant sa jeunesse mendiante, son métier récent de batelier, et pensant aussi à l’aspect disgracieux de sa jambe blessée, se sentait retenu là par un sentiment de mauvaise honte. Son frère , se méprenant sur la cause de son émotion , lui demanda si sa blessure le faisait souffrir et s’il se sentait fatigué de la longueur de la route. « Si ceux que nous allons trouver au bout « de cette route étaient des Bleus, répondit « Jambe-d’Argent, je ne sentirais aucune fa- « ligue pour aller les attaquer. Ce qui me re- « tient , c’est l’appréhension de me montrer « devant tous ces nobles qui vont penser que « les Chouans du Maine ont choisi pour chef « un bien triste gars. J’aurais voulu du moins « qu’on m’eût vu d’abord en présence de l’en- « nemi ; dans un tel quart d’beure , je peux

<* paraître en valoir un autre, et mériter qu’on

« m’excuse sur le reste où il y a tant à « dire. .. Après tout, continua Jambe- « d’Argent en se remettant en marche avec « vivacité, j’ai tort de prendre ce souci, ceux « qui avaient choisi pour leur chef un paysan « de la Vendée ne refuseront point d’accueillir « un brave paysan du Maine. » Ln parlant ainsi, le boiteux , sans usage et sans éducation, prit tout-à-coup une contenance si fière et si imposante que ses hommes se tinrent assurés qu’il ne le céderait à personne en bonne mine et en noble maintien. « C’est que notre cotn- « mandant, disait Va-de-bon-Cœur avec en- « thousiasine , avait l’air et la prestance à l’é- « gai de son courage, et bien dignes de faire « honneur à un gentilhomme ! •>

Jambe-d’ Argent ne se doutait nullement de la brillante réputation qui lui avait été faite au quartier-général de Candé. Voici d’où elle provenait : nous avons vu que, peu après la défaite de l’armée royale au Mans, Louis T reton , revenu de Savenay , se mit a parcourir les pavoisses de la rive droite de la Mayenne , en appelant de nouveau aux armes les Insurgés manseaux. PlusieursdesVendéens, errants dans la campagne , se rallièrent alors à lui. Marchant sous sa conduite , ils prirent part a ses

premiers combats et furent ainsi témoins de sa vaillance et des succès qu’il obtint dans le moment même où la cause royaliste semblait désespérée. Depuis quelque temps , ceux de ces Vendéens qui appartenaient à l’Anjou avaient appris qu’un corps d’armée se rassemblait sous les ordres des chefs échappés au désastre de l’expédition d’outre- Loire ; ils s'étaient empressés de venir s’y réunir, et bientôt, par leurs récits, ils avaient mis en grande renommée le jeune boiteux dont le noble exemple avait ranimé leur courage.

Quand donc ils connurent que Jambe-d’Argent venait d’arriver à Candé, ils accoururent vers lui , et le menèrent en triomphe au général de Scépeaux. Celui-ci le combla d’éloges et lui dit que, ne s’attendant pas k sa visite , il venait d’envoyer dans le Maine un officier vendéen ( Monsieur-Jacques ) pour lui remettre le brevet de chef de division, et se concerter avec lui afin d’organiser l’Insurrection du pays.

Jambe-d 'Argent se montra sensible à tous les témoignages d’estime qui lui étaient donnés ; néanmoins il ne s’en laissa point éblouir. Il pensa qu’il figurait mal parmi ces brillants officiers dont M. de Scépeaux était entouré ,

et , dès qu’il eut reçu les instructions qui lui semblaient nécessaires, il se mit en route pour regagner son canton. Il faut dire d’ailleurs qu’on venait d’apprendre à Candé, ce jour-là même, qu’à la suite de plusieurs engagements meurtriers , Coquereau venait d’éprouver une sanglante défaite au bourg d’Argenton près de Château-Gontier , et, dans cette circonstance, il était urgent que chacun se rendît à son poste.

En arrivant au Haut-des-Prés, Jambe-d’ Argent y trouva Petit-sans-Peur que Monsieur Jacques lui envoyait pour demander une entrevue: il lui proposait de se trouver le lundi suivant au château de Champfleuri dans la paroisse d’Arquenay, sur la rive gauche de la Mayenne. L’ennemi continuant de ne pas se montrer dans son canton , le nouveau chef de division s’empressa de se rendre au lieu indiqué par Monsieur-Jacques.

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