CHAPITRE VINGT-TROISIEME
Monsieur-Jacques. — Mystère qui l’enveloppe. — Ce qu’il élait. — Ses projets. — Coquereau n’y adhère pas. — Jambed’Argent les approuve et y prend part.
Il n’entrerait point dans le plan de cet ouvrage consacré aux Insurgés du Maine de parler de Monsieur- Jacques qui était Vendéen, si je ri’avais à rendre compte de l’effet que produisit son apparition au milieu des Chouans et des conséquences qui en résultèrent pour eux. Je dois , par ces motifs, donner sur lui quelques détails.
Lorsque je cherchai des renseignements auprès des hommes qui avaient pris part à l’Insurrection , tous me parlèrent d’abord de Monsieur-Jacques , mais ils ne savaient que me répéter les récits merveilleux dont il avait été l’objet, et qui , durant la guerre, étaient devenus le sujet favori de leurs entretiens. Ils y ajoutaient une entière confiance , et me laissaient comprendre qu’ils ne voudraient pas être détrompés : dans les temps de révolution ,
noire imagination s’habitue à voir se produire les faits les plus singuliers, s’accomplir les événements les plus imprévus; alors l’invrai- • semblable , l’impossible même , trouvent croyance dans les esprits; pour nos paysans, l’existence du jeune officier vendéen fut toujours entourée d’un inexplicable mystèredont le prestige ne s’était point effacé. Il ne parlait jamais de sa famille, de sa condition, de son pays; mais l’importance présumée de cette réserve augmentait encore la haute opinion qu’on avait de lui : on en concluait qu’il ne pouvait être qu’un personnage de noble origine; quelques-uns même s’étaient hasardés à prononcer le nom du Duc d’Enghien , un Cousin du Roi } ajoutaient-ils , envoyé pour diriger lui- même la guerre contre la République.
Au reste, en me rapportant leurs conjectures à l’égard du jeune inconnu , tous s’accordaient à me vanter son air de Prince , sa bravoure incomparable, sa science du commandement. Comme il avait su , malgré sa jeunesse , inspirer le respect et la confiance , les chefs déféraient à ses avis, toujours suivis du succès ; et enfin les prêtres , restés dans le pays, connaissant ses pieux sentiments et sa conduite irréprochable, se plaisaient à pro-
clamer son mérite. Nos Chouans Remettaient aucun doute sur ce rare assemblage de tant de qualités attribuées au même homme. Ne pouvaient-ils donc pas croire que, dans des temps si fertiles en grands criminels, il se produisait aussi quelques héros ? A l’appui de leurs éloges, tous avaient d’ailleurs à me citer une foule de faits précis et circonstanciés ; mais je dus observer que la plupart de ces faits , remplis de particularités bizarres et d’incidents peu naturels , semblaient inventés a plaisir , et s accordaient mal entre eux ; il en résulta que j en vins à regarder comme problématique la réalité d’un tel personnage , admettant que peutêtre un aventurier avait entrepris d exploiter ainsi la crédulité de nos paysans ( des tentatives de ce genre avaient été faites dans la Vendée ), et je me proposais seulement de signaler, en quelques mots, l’impression singulière que Monsieur-Jacques avait produite sur l’esprit des Chouans du Maine. Cependant, en poursuivant mes investigations, je reçus , de personnes dignes de foi , des renseignements positifs , et je pus reconnaître que le jeune officier vendéen justifiait, en quelque sorte , l’admiration enthousiaste dont il avait élé l’objet par un mérite incontestable. Il
avait en outre des manières distinguées, une tournure élégante, et tout, jusqua son costume singulier, venait ajouter à cette sorte de fascination qu’il exerçait sur ceux qui l’approchaient. Voici les faits avérés que j’ai recueillis sur ce qui le concerne.
Monsieur-J acques se nommait La Mérozière. Sa famille habitait une campagne près de Brissarthe en Anjou. Il n’avait que dix-huit ans quand il entra dans un régiment de cavalerie , et, au moment de la Révolution , son dévouement à la cause royale étant connu , il fut admis dans la garde de Louis XVI. Là il se lia d’amitié avec Henri de La Rochejacquelein, et se réunit à lui lors du soulèvement de la Vendée. Après la défaite du Mans, grièvement blessé et pouvant à peine marcher, il resta caché dans la campagne aux environs de Château-Gontier. Partout, à cette époque, sous la hutte du mendiant aussi bien que dans les châteaux , avaient été pratiqués des refuges secrets pour donner aux proscrits la périlleuse hospitalité qu’ils venaient réclamer; notre blessé, se faisant conduire d’asile en asile, entra en relation avec les Royalistes du pays, parvint ainsi à s’aboucher avec les Vendéens fugitifs, et aussi avec les prêtres qui
n’avaieni pas émigré. J1 encourageait les premiers à se concerter pour reprendre les armes tous à la fois et ne plus se laisser égorger sans se défendre ; aux ecclésiastiques, il essayait de persuader de paraître au milieu des Insurgés, afin de les éclairer sur leurs devoirs , de diriger leur zèle et d’arrêter par l’autorité de la religion les désordres et les excès, fruits ordinaires de la guerre civile.
La Mérozière parcourut successivement les paroisses de Gray, Bouère, Bierné, Fromentières, le Bignon, Maisoncelles ; partout son zèle courageux, ses judicieux conseils, son éloquence persuasive lui gagnèrent à la fois la confiance des paysans , des Insurgés et des prêtres , et il ne tarda pas à prendre un tel ascendant sur tous que, dès lors, il put se considérer comme le chef qui devait diriger le soulèvement du parti royaliste. Lorsqu’il s’était fait appeler Monsieur- J acques , il avait eu seulement pour but de rester inconnu , afin de ne pas exposer sa famille à la vengeance des Révolutionnaires; mais, lorsqu’il vit les Manseaux se complaire dans leurs suppositions romanesques à son égard, il pensa qu’il pouvait tirer parti de leur crédulité dans l’intérêt même de la cause royaliste , et ne fit rien pour
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les désabuser; peut-être aussi le jeune homme se trouvait-il flatté d’avoir fait naître de semblables idées. Quoiqu’il en soit , ce fut seulement vis-à-vis des paysans qu’il garda ce rôle de personnage mystérieux qui lui avait été en quelque sorte imposé, et il ne chercha jamais à tromper les gens dont il ne redoutait pas l’indiscrétion.
La Mérozière, ayant jugé qu’il lui serait possible de se mettre à la tête des Manseaux qui recommençaient à prendre les armes et sachant que M* de Scépeaux avait reçu des pouvoirs pour commander dans l’Anjou et la Mayenne, il se rendit auprès de lui et en obtint l’autorisation nécessaire pour l’exécution de ses projets. Ceci nous ramène à l’époque où il donna à Jambe-d 'Argent un rendez-vous au château de Champfleuri dans la paroisse d’Arquenay, à quatre lieues de Laval.
Ces deux hommes étaient faits pour s’entendre. Dès leur première entrevue ils convinrent du plan à suivre pour former la coalition des Insurgés du Maine, et le règlement proposé par Monsieur- J acques fut adopté de tout point.
Voici comment j’ai eu ce règlement entre les mains : La Mérozière , dans le temps où sa
blessure le forçait de se tenir caché, était entré en relations intimes avec un ecclésiastique resté dans le Maine durant la Chouannerie. Il discuta avec lui le plan d’organisation qu’il projetait j ils le mirent par écrit et en firent plusieurs copies pour le communiquer aux Royalistes du pays; une de ces copies , conservée par la famille de Mr de Boisjourdan , m’a été communiquée par lui (*). J’en extrais textuellement les principales dispositions.
L’Insurrection a pour but de faire que toutes les
campagnes soient une terre ennemie pour les Révolutionnaires. Elles ne doivent leur fournir ni approvisionnements , ni revenus Partout et h toute heure , il faut qu'ils soient me-
nacés d'un assaut dans leurs postes , d’une attaque sur les routes, d’une embuscade dans les bois.... Cette tactique d’agression incessante a été suivie dès l’origine ; elle peut être régularisée sans faire de grands changements h ce qui s’est naturellement établi
Chaque bande d’Insurgés demeurera dans la paroisse où elle s’est formée. Elle choisira son capitaine parmi ceux en qui elle met le plus de confiance ; il sera nommé aux voix Cha-
cun pourra , quand le service ne le réclamera pas , se livrer h ses occupations ordinaires , rester dans sa famille et subsister ainsi sans être h charge au pays Le capitaine retiendra
(*) M. le comte de Boisjourdan , député de la Mayenne sous la Restauration , m’a fourni beaucoup de documents sur la guerre des Chouans. Quoique très-jeune alors, il se rappelait parfaitement Monsieur-Jacques , qui était fort accueilli dans sa famille.
près de lui les étrangers à la paroisse el pourvoira à leur entretien par réquisitions sur les biens nationaux
Pour réunir au besoin les petites bandes ainsi disséminées , les capitaines de paroisse , dans chaque canton , choisiront parmi eux le chef de colonne qui sera chargé de les convoquer , et ils marcheront sous sa conduite h la tête de leur compagnie
Le pays insurgé sera partagé en plusieurs grandes divisions, dont le commandant sera élu en assemblée générale et confirmé par le chef supérieur qui aura des pouvoirs du Roi ou de ses délégués
Chaque commandant de division se composera un conseil choisi parmi les Insurgés les plus instruits, et aura quelques cavaliers d’ordonnance pour porter ses ordres.
Le commandant fera tous ses efforts pour obtenir qu’un prêtre consente h devenir l’aumônier de la division , et lui donnera la présidence du conseil. Autant que possible, la messe sera célébrée solennellement tous les dimanches et fêtes dans chaque division, et les compagnies y assisteront en armes sous la conduite de leurs capitaines. Les mesures h prendre , les fautes el délits h punir seront soumis au conseil qui rendra ses décisions à la pluralité des voix
Le chef supérieur ou général réglera l’ensemble des opérations et dirigera en personne les expéditions importantes .- 4° il nommera des officiers d'ordonnance qui formeront son état-major ; 2° il parcourra continuellement les diverses paroisses pour inspecter chaque bande . empêcher les désordres sur tous les points , récompenser les services et punir les fautes ; 3° 11 aura le droit de destituer les chefs insubordonnés et de les faire juger par une commission.
Par mesure de prudence , le costume des simples
Insurgés ne différera pas de celui des autres paysans , mais , en allant au combat , ils pourront mettre des plumets et des rubans blancs , et porter un chapelet ou un cœur de Jésus sur la poitrine. Leur arme sera un fusil de munition avec sa bayonnetle. Les chefs auront des épaulettes , un sabre , des pistolets et un fusil double
Avant de livrer une attaque, chaque capitaine visitera les armes et fera la répartition des cartouches
Quand une compagnie sera réunie , elle fera la prière en commun malin et soir
Une copie de ce règlement sera remise à chaque capitaine de paroisse
Cette organisation , si simple et d’une exécution si facile, avait été combinée d’après une juste appréciation de la situation et des ressources des Insurgés manseaux. Elle se conformait parfaitement à leurs inclinations et à leurs habitudes, surtout en ne les sortant point de leur terrain ; car ils ne le quittaient jamais qu’avec répugnance, songeant aveceffroi que, si une blessure, la maladie, la fatigue, les arrêtaient loin de leurs familles et de leurs amis, ils périraient faute d’assistance et de refuge.
Jambe-d’Argent , ayant donné son plein assentiment au projet de Monsieur-Jacques, retourna aussitôt dans sa division où il se trouvait en mesure de le mettre immédiatement à exécution.
Monsieur-Jacques se rendit auprès de Coquereau dont il était important d’obtenir l’adhésion. fl le trouva engagé dans une suite incessante d’escarmouches avec les Cantonnements républicains; il y prit part avec une petite troupe de jeunes gens qui s’étaient attachés à lui, et plusieurs fois sa présence d’esprit sauva Coquereau des périls où le jetait son impétuosité irréfléchie; mais celui-ci ne reçut point volontiers de tels services et ne se montra nullement disposé à entrer en arrangement pour l’organisation générale qu’on lui proposait. Monsieur-Jacques , renonçant à le gagner , se rendit alors dans la paroisse de Maisoncelles, au village de la Massonnière. Là se tenaient les frères Corbin, chefs des Chouans de tout le canton environnant. Par leur moyen il s’était enfin établi des relations suivies entre les chefs de la rive gauche. Je les ai déjà cités pour la plupart : Petit-Sans-Peurde Vaiges, Taillefer de Chemeré, Malines de Bonchamps, Sans-Regret de Parné, Armand d’Auvers-le- Hamon , Rosé de Bouessay , etc. Tous ces hommes ne niaient pas qu’il serait avantageux à leur cause qu’un chef supérieur eut le droit de donner des ordres pour combiner les opérations et réunir au besoin toutes les forces,
mais ils restaient encore sans prendre de décision à cet égard , fidèles en cela au caractère manseau , toujours lent et irrésolu dès qu’il s’agit d’innovations.
Monsieur-Jacques, ne voulant point hasarder de se compromettre par de vaines tentatives, eut recours à Jambe-d’ Argent pour déterminer les Chouans à se soumettre à cette organisation dont ils reconnaissaient l’utilité. La mesure, d’ailleurs, devenait d’autant plus urgente que le gouvernement républicain venait d’envoyer dans le pays le général Hoche, dont l’habileté militaire et l’activité déjà bien
connues annonçaient un redoublement d’hos- »
tilité. Jambe-d’Àrgent n’hésita pas à entreprendre cette affaire dont il comprenait toute l’importance. Il fil demander un rendez-vous aux principaux d’entre les Chouans de la rive gauche de la Mayenne , et il fut convenu qu’il les rencontrerait sur les bords de l’étang de la Ramée, dans la paroisse de la Chapelle-Rainsouin, le 29 septembre, jour de la Saint- Michel.
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