‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 40 sur 52 · CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

Réunion des Chouans des deux rives de la Mayenne près de l’Etang de la Rainée. Les Républicains viennent les attaquer et sont repoussés trois fois. — Quatrième attaque par cinq cents Républicains. — Placenelle lâche pied. — Jambe-d’ Argent est blessé dans la retraite. Il est emporté par Priou. — Un chirurgien du bourg de Soulgé panse sa blessure. — Un prêtre prend soin de lui.

Dans la journée du 28 septembre, Jambed’Argent, ayant fait choix d’une cinquantaine d’hommes parmi les plus braves, les amena pour traverser la Mayenne au moulin de Jarreté. Les Républicains avaient depuis peu enlevé tous les bateaux , mais le meunier ouvrit les portes de l’écluse , et les Chouans, en se mettant dans l’eau jusqu’à mi-jambe et se tenant à une corde tendue d’une extrémité à l’autre passèrent sur la chaussée. Ils se rendirent dans le bois de Bergault , le lieu ordinaire de leur bivouac quand ils restaient sur la rive gauche de la rivière. La nuit étant venue, le chef ne crut pas devoir les empêcher

d’allumer du feu dans une clairière pour sécher leurs chaussures mouillées, mais, de crainte que la iïamine n’cût été vue dans l’obscurité, il les fit partir avant le jour pour gagner l’étang de la Ramée. La plupart des Chouans du canton s’y trouvaient déjà; ils avaient apporté des vivres pour tout le monde. La bande des frères Corbin manquait encore, on se mit à faire la prière du matin en l’attendant.

Dans ce moment, à travers le brouillard, on aperçut une troupe de gens armés. On leur cria : « Qui vive ! » Ils répondirent : « Royalistes ! » On distinguait leurs plumets blancs , ce devaient être les frères Corbin. On continua de prier; cependant Moustache, entrant en défiance , se porte au-devant des arrivants , s’approche et ne voit que des visages inconnus. II demande le mot d’ordre; un homme s avance et lui dit à demi-voix : « Tu es un « vieux soldat, toi, viens avec nous, je te " garantis une bonne récompense. » Moustache fait un bond en arrière et criant: « Les « Bleus, les Bleus! » il décharge sa carabine sur le téméraire embaucheur. Aussitôt l’affaire s’engage vivement , mais l’élite des Chouans combattait, l’ennemi fut bientôt enfoncé et mis en fuite. Il avait été averti du

rassemblement des Royalistes, soit par le feu du bivouac de Bergault, soit par quelque traître parmi les messagers qui convoquaient la réunion.

Tous les postes des environs avaient reçu l’ordre de se mettre en campagne; aussi une autre troupe de Bleus se présenta bientôt pour livrer combat ; mais cette seconde attaque , et une troisième qui la suivit immédiatement, furent victorieusement repoussées. Cependant les Chouans, fatigués d’avoir ainsi combattu durant une partie de la journée sans avoir pris aucune nourriture, retournaient vers le lieu où ils avaient laissé leurs vivres , quand ils furent abordés de rechef par une troupe de cinq cents hommes conduits par les Patriotes de la forge de Montcors. Les Chouans, dès la première attaque , s’étaient mis , par un accord tout spontané, sous la direction de Jambed’Argent. Celui-ci , se voyant en présence de forces si supérieures aux siennes et n’ayant plus d’ailleurs que peu de munitions , jugea qu’il ne pouvait pas se commettre avec les nouveaux assaillants, et ne pensa plus qu’à faire retraite en bon ordre. Il chercha donc à réunir ses hommes dispersés , mais l’ennemi s’avançait rapidement et Placenette , qui re-

venait de la poursuite des fuyards avec une douzaine d’hommes , se trouva serré de si près qu'au moment où il franchissait la barrière d’un champ, un grenadier républicain se jeta sur lui à l’improviste et le saisit au corps. Le jeune Chouan était agile et vigoureux, il s’arracha des mains du soldat, et, d’un coup de crosse de fusil, le jeta par terre. Mais, bien qu’il se fût heureusement tiré d’embarras , l’idée du danger auquel il venait d’échapper lui causa un tel saisissement , que, se faisant suivre de ses compagnons , il s’enfuit avec eux jusque dans son canton , sans nullement s’inquiéter d’abandonner le reste des Chouans dans un instant si critique.

Placenette, comme beaucoup d’autres parmi les Chouans, était brave à son heure et poltron aussi par moments. Il avait vu , dit-il ensuite , de mauvais signes le matin : des perdrix avaient couru devant lui sans s’envoler , et des corneilles étaient venues se percher sur un chêne tandis qu’il passait dessous; il avait compris dès lors que la journée ne serait pas bonne , et puisqu’il était averti , il ne devait pas tenter le bon Dieu.

Jambe-d’ Argent ne se laissa point ébranler par cette défection ; non-seulement il empê-

404 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, cha les Chouans de se débander, mais, de plus, il recommanda expressément qu’on n’abandonnât pas les blessés. Tout en combattant, il avait pu en faire placer plusieurs chez des paysans, il prétendait sauver aussi ceux qu’on était parvenu à amener jusque-là. « Nous se- « rons hors d’embarras , dit-il, si nous pou- « vons gagner le bois de la Chapelle, il n’est « pas loin; les gens du canton vont nous y « mener par le plus court. » Suivant son ordre, on prit cette direction, et lui , avec huit ou dix braves: Petit Sans-Peur, Mâlines, Bénédicité, Taillefer , Priou , Moustache, etc , resta en arrière pour retarder la poursuite de l’ennemi en entretenant la fusillade tout en se retirant.

Le gros des Chouans atteignit bientôt le taillis, et Jambe-d’Argent , lui-même, n’en était plus qu’à deux cents pas, quand il voulut, avant de se mettre à couvert , juger des dispositions de l’ennemi. Il monte sur le talus d’une haie, mais tout aussitôt il tombe frappé d’une balle dans la poitrine. Ses gens accoururent près de lui ; le sang lui sortait par la bouche , cependant il put encore leur parler : « Je suis un homme mort , dit-il , ne vous « exposez pas inutilement ; laissez-moi là , et

« priezlebon Dieu à mon intention.» — « IN’as- « lu donc pas défendu de laisser les blessés , « s’écria Priou , son camarade d’enfance ! » Non , moi vivant, tu ne seras pas abandonné. « Allons, vous autres, amusez un moment « l’ennemi , tandis que je sauverai notre com- « mandant. » Alors, se jetant à genoux, il soulève le blessé , le place sur ses épaules et le porte jusque dans l’intérieur du bois. Les Républicains n’entreprirent pas d’y pénétrer; voyant venir la nuit, ils se retirèrent; mais, comme il était à craindre qu’ils ne revinssent le lendemain sur le lieu du combat, les Chouans pensèrent qu’ils devaient en éloigner Jambe-d’Argent.Ils empruntèrent la charrette d’un métayer du voisinage, la garnirent de foin , y déposèrent le blessé et l’emmenèrent aussitôt jusque dans une ferme peu éloignée du bourg de Soulgé. Un chirurgien habitait le bourg; Petit- Sans - Peur connaissait sa demeure ; il proposa d’aller le chercher. Il y a là un poste républicain ! N’importe, le Chouan hasardera l’aventure. Il laisse ses armes , prend une botte de paille au bout d’une fourche et, ainsi chargé, il passe devant la sentinelle, n’excite aucun soupçon et arrive chez le chirurgien qu’il emmène avec lui sans acci-

dent. Le pansement se fit dans la charrette même. La balle était sortie par le dos ; la blessure pouvait n’être pas mortelle. Le chirurgien parti , la charrette repart aussi par prudence, et transporte Jambe-d’Argent à une lieue plus loin dans la paroisse de Bazougers , à la métairie des Gennetés. Il se trouvait là un refuge disposé de telle sorte qu’il était presqu’impossible de le découvrir. Un prêtre malade, le père Joseph , missionnaire Lazariste, venu à la suite de 1’ armee vendéenne, avait été amené dans cet asile. Il soigna le blessé, le prit en grande affection , et , quand celui-ci put être transporté au Haut-des-Prés, il l’accompagna et fut depuis ce temps considéré comme l’aumônier de la division. Les Chouans le nommaient le père Bon-Conseil et avaient pour lui la plus grande considération.

Après un mois écoulé, Jambe-d’Argent, entièrement rétabli , reparut à la tête de sa troupe. Monsieur-Jacques avait, pendant ce temps, ajourné l’exécution de ses plansd’organisation , et ils furent encore retardés par d’autres causes qui commencèrent dès lors à apporter de grands changements dans la Chouannerie du Maine. J’entreprendrai de faire connaître et d’expliquer quelles furent

les conséquences de ces changements , mais auparavant il me reste encore à signaler le soulèvement royaliste qui , sous la direction de Courtillé dit Saint-Paul , était la terreur des Républicains du côté de Sainte-Suzanne et de Sillé-le-Guillaume, sur la lisière du Haut- Maine.

Comme cette troupe d’Insurgés se tint presque toujours séparée des autres , je raconterai sans interruption ce que j'ai appris des faits qui la concernent.

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