CHAPITRE TROISIÈME
Des pillards saccagent les châteaux de Fresnay et de Launay- Villiers. — Jean Chouan, à la tête des paysans du canton, les met en fuite. — Deux jours après, des troupes venuesde Laval dispersent les Insurgés. — Leur chef est dénoncé et condamné à mort. — Il se rend en Bretagne.
Hientot Jean Chouan eut occasion de faire preuve de son zèle à défendre la cause qu’il avait embrassée. Des pillards, qui se donnaient pour les gardes nationaux de la Baconnière, d’Andouillé et de la Brûlât te, se portèrent sur les paroisses du Bourgneuf et de Launay-Villiers, signalées comme ennemies de la révolution , et ils y commirent toute espèce de désordres. Les châ teaux de Fresnay et de Launay- Villiers furent surtout l’objet de leurs dévastations , et l’on s’attendait qu'ils Uniraient par y mettre le feu.
Jean et François Cottereau, ayant appris cette nouvelle dans la soirée , passèrent toute la nuit à rassembler leurs camarades d’Ollivet,
du Genest et de Saint-Ouën. D’autres Royalistes , avec lesquels il s'étaient mis d’intelligence , réunirent en même temps les paysans des alentours; c’étaient les trois frères Pinçon, de la paroisse de Bourgon, Michel Huet, gardechasse , de Launay-Villiers, et Délière, du Bourgneuf, ancien soldat, concierge du château de Fresnay. Tous ces hommes faisaient partie de la coalition royaliste organisée par le marquis de la Rouerie ; déjà , ils s’étaient mis sous la direction de Jean Chouan , et , dans la suite, ils devinrent chefs de bande sous ses ordres.
On avait décidé qu’au point du jour tout le monde serait rassemblé à l’entrée du bourg de Launay-Villiers, où les pillards avaient passé la nuit. Les paysans de Bourgon tardèrent à arriver , on perdit du temps à les attendre ; quand ils vinrent enfin , les Patriotes étaient partis, se portant de nouveau sur le château de Fresnay. On se mit à leur poursuite et on les joignit au moment où , chargés de leur butin, ils entraient au Bourgneuf. On les attaqua brusquement , et , quoi qu’ils fussent armés de fusils, tandis que les Royalistes n’avaient pour la plupart que des faulx et des fourches, ils ne firent pas une longue résistance.
Déconcertés par l'impétuosité des assaillants, ils s’enfuirent en désordre , abandonnant tout ce qu’ils avaient volé. Ils eurent dix«huit hommes tués , et un bien plus grand nombre de blessés.
Dans ce premier combat livré par les Royalistes du Bas-Maine, on remarque un fait qui se renouvela plus d’une fois durant la guerre des Chouans, et qui semblait ramener au temps des aventures merveilleuses de la Chevalerie. Un homme , inconnu de tous , parut inopinément au commencement de l’action et se mit à la tête des paysans. Agissant en chef, il prend le commandement qui lui semble dù , donne les ordres , dirige les mouvements , se porte partout où le danger l’appelle , anime les combattants de sa voix et de son exemple, et , l’affaire terminée , se retire sans se faire connaître.
Celui qui se montra ainsi dans celte journée
portait le costume des gens du pays ; mais sa
tournure, son langage, son brillant fusil de
chasse , ses mains que le travail n’avait point
brunies, le faisaient assez remarquer. Jean
Chouan seul paraissait le connaître; c’en était
assez pour que tout le monde s’empressât de
lui obéir. Il décida de tout dans l’action et en
assura le succès par son activité et sa prudence (1).
Après avoir long-temps poursuivi les fuyards, Jean Chouan, avec les jeunes gens qui s'étaient plus particulièrement attachés à lui , revint sur la chaussée de l’étang de la Chaîne , qui est à peu de distance du Bourgneuf. La route de Laval passe sur cette chaussée longue et étroite. Il voulait voir si les Révolutionnaires du chef-lieu viendraient prendre fait et cause pour les pillards, et, dans ce cas, il était résolu à les combattre dans ce poste facile à défendre. Rien ne parut, ni ce soir-là , ni le lendemain , et beaucoup de ses gens , ennuyés d’attendre, s’en retournèrent chez eux. Il n’avait plus guère avec lui qu’une cinquantaine d’hommes quand on vit arriver par la route de Laval une foule de gardes nationaux , des troupes de ligne et de la gendarmerie. Jean Chouan et les siens ne s’effraient pas et se décident à défendre la chaussée. Un gendarme s’avance seul : on croit qu’il est chargé d’entrer en pourparlers ; on le laisse approcher ; mais , quand il est à portée , il lâche un coup de pistolet et allait se sauver , lorsque Jean
(1) C’était M. Gavard , l’un des principaux agents de la Rouerie.
Chouan lui riposte par un coup de carabine qui l’étend par terre. Alors les Patriotes , mettant à découvert deux pièces de canon, qu’ils avaient amenées de Laval, font une décharge à mitraille; la troupe de Jean Chouan, effrayée, laisse la chaussée libre, et lui-même, légèrement blessé au front , aveuglé par le sang qu’il ne peut étancher , est forcé de s’éloigner du combat. Cependant , les plus déterminés essaient encore de se retrancher dans une maison située sur le bord de la route. Mais bientôt le feu s’y déclare : il n’y a pas moyen de tenir davantage ; il faut s’enfuir à ira vers la fusillade des assaillants dont la foule s’étend de tous côtés. Les Royalistes s’échappent pourtant; mais trois des leurs sont tués et deux autres faits prisonniers.
Les Républicains ne quittèrent le pays qu’après avoir arrêté une multitude de paysans de St-Ouënetdu Bourgneuf, qu’ils emmenèrent dans les prisons de Laval. A la suite de cette affaire , Jean Chouan , ayant été dénoncé aux autorités du chef-lieu par Graffin le capitaine de la garde nationale de la Brulalte , fut décrété de prise de corps, puis jugé par contumace et condamné à mort comme chef des Insurgés. Les Patriotes de la Mayenne crurent
alors avoir étouffé l’insurrection. En effet , les frères Cottereau se tinrent quelque temps à l’écart, et leur troupe resta dispersée.
Dès le jour même du combat de l’étang de la Chaîne , Jean avait annoncé que de grands événements se préparaient ; qu’il fallait , en attendant l’heure d’agir utilement , éviter la rencontre des Patriotes. Il devait, lui, aller s’entendre avec des gens qui , dans peu, viendraient en aide à la bonne cause ; il demandait qu’on restât tranquille jusqu’à son retour ; alors il faudrait se montrer et combattre. Il partit la nuit suivante pour la Bretagne; son frère François , Julien Peillon et Trillon dit Mielette l’accompagnèrent. Il convient d’entrer ici dans quelques détails pour expliquer les motifs et le but de ce voyage.