‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 42 sur 52 · CHAPITRE VINGT-SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

Diverses recrues faites par les Chouans. — Inconvénients qui en résultent. — Accroissement de l’Insurrection. — L’arrondissement de Mayenne se soulève. — La compagnie de Fromentières. — Coquereau prend part aux réunions convoquées par Monsieur-Jacques. — Il laisse Jambe-d’Argent dans l’embarras. — Celui-ci , accablé de fatigue , est sauvé par le dévouement de ses soldats.

Veiis la fin de l’année 1794, les Chouans du Maine commencèrent à admettre des étrangers parmi eux , et dès lors le caractère essentiellement religieux de l’Insurrection se trouva modifié. Les premiers qui vinrent se joindre aux paysans manseaux furent ces jeunes Rouennais qui , enrôlés malgré eux dans le bataillon de la Montagne, étaient, comme je l’ai déjà dit , entrés en relation avec les Insurgés dès leur arrivée dans la Mayenne. Ils avaient tout d’abord fait demander aux chefs d’être reçus dans leurs bandes, mais ceux-ci les avaient toujours détournés de cette résolution, soit qu’ils trouvassent utile de les laisser dans les rangs

de l’ennemi pour être avertis de ses projets , soit qu’il eussent encore à leur égard cette défiance dont les gens de notre pays ont tant de peine à se dépai’tir.

Enfin il vint un moment où les Montagnards royalistes s’aperçurent qu’ils avaient , par quelques démarches imprudentes, éveillé les soupçons, et qu’il était temps de demander un refuge à ceux pour le service desquels ils s’étaient compromis. Alors ils furent accueillis en frères et ne lardèrent pas à prouver qu’ils le méritaient, autant par leur loyauté que par leur bravoure. Les vieux Chouans que j’ai interrogés à leur sujet m’ont fait de longues narrations des exploits des Messieurs Montagnards : Pierreville ( Chandelier ), Deville ( Tarnerlan ) , Guillard ( Raoul), Gregy ( Robert ) , Lafosse ( U Entreprenant) , Picot, Oarpar, etc., et surtout ils m’ont raconté avec enthousiasme les grands faits de vaillantise du jeune Monsieur Tranchemontagne. Ne voulant pas étendre mon récit au-delà de ce qui concerne les Insurgés du Maine , j’ai dû me borner à consigner ici un simple témoignage du souvenir que nos paysans ont gardé de leurs frères d’armes rouennais.

Ceux-ci se joignirent d’abord à la petite

compagnie d’élite que Monsieur-Jacques tenait réunie près de lui , et ils prirent part aux attaques journalières qu’il livrait alors aux cantonnements républicains de la rive gauche de la Mayenne.

Dans ce même temps, Jambe-d’ Argent vit également sa troupe se grossir de nouvelles recrues. Plusieurs jeunes gens des premières familles du pays , attirés par la réputation du vaillant boiteux , étaient venus se présenter à lui pour servir sous ses ordres. Ils le trouvèrent fort peu disposé à les accueillir. Je tiens de l’un d’eux qu’il leur fit d’abord de sérieuses représentations pour les dissuader de leur projet ; il leur disait : « Vous ne savez pas ce « que c’est que chouanner! C’est un trop dur « métier pour vous autres Messieurs. C’est af- « faire à nous, gens de la campagne, à nous, « Pitauds endurcis à la peine. On se bat tout « le jour durant, on marche à nuit entière , « mal vêtus , mal nourris , souvent sans abri, « toujours en inquiétudes. Malade, on reste « sans secours ; blessé , on manque de tous « soins : voilà quelle est la vie d’un Chouan. « En bonne conscience , je dois vous le dire , « chouanner est un métier trop dur pour les « Messieurs. Si vous êtes résolus à vous battre

« pour le Roi , allez au quartier général des « Insurgés d’Anjou ; vous aurez là un cam- « peinent, des munitions, des vivres assurés, « et vous serez au milieu des gens de votre

sorte. Vous pourrez bien vous montrer « vaillants comme eux ; mais vous ne sauriez « comme nous endurer le mal et la misère.

Ces observations étaient sensées; mais parler à des jeunes gens, dont le plus âgé n’avait pas vingt ans, de périls à affronter, de fatigues, de privations, d’obstacles à vaincre, c’était exciter l’ardeur de leur zèle. Ils redoublèrent d’instances pour être admis dans la troupe de J ambe-d 'Argent, et celui-ci, comprenant qu’il s’assurerait ainsi l’appui des familles auxquelles ces jeunes gens appartenaient, consentit enfin à les garder près de lui. Ils restèrent sous ses ordres tant qu’il vécut et se battirent vaillamment; mais, à sa mort, ils profitèrent d’une amnistie pour retourner dans leurs familles.

Dans le même temps , quelques émigrés débarqués d’Angleterre , quelques Royalistes échappés aux proscriptions étaient venus aussi se joindre aux Chouans ; mais la plupart de ceux-là ne furent pas d’un grand secours. Ils se trouvaient inhabiles comme chefs et incapa-

428 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, blés comme soldats : on ne savait quelle place leur assigner. En outre , les paysans nommés capitaines de paroisses , craignant d’avoir en eux des surveillants incommodes , les voyaient de mauvais œil; et les métayers, qui partageaient de grand cœur avec les Chouans du canton leur frugal repas, et même leur lit au besoin, se trouvaient gênés quand il fallait fournir les vivres et le coucher à des nobles et à des bourgeois.

Des auxiliaires bien plus compromettants ne tardèrent pas à se présenter : c’étaient des déserteurs des troupes républicaines. Ceux-là, pour la plupart , venaient avec la pensée de se livrer impunément à tous les désordres. Quelques-uns d’entre eux , espions soudoyés , devaient de plus faire connaître les forces du parti royaliste, les entreprises qu'il projetait et les asiles où se reliraient les blessés.

Les Chouans ne recevaient les transfuges qu’avec répugnance. Néanmoins ils étaient loin de prévoir quelles seraient les conséquences de cet amalgame de gens de toutes sortes. Ce fut de là que vint à l’ennemi l’idée d’organiser des faux-Chouans. Tant que les Insurgés furent tous des paysans du Maine, ou qu’ils n’eurent avec eux que des Vendéens, ils

purent facilement se reconnaître entre eux ; mais quand des étrangers vinrent se mêler dans les bandes , il devint aisé aux Républicains de les tromper par des déguisements. J’ai dit ailleurs quelles furent les suites terribles de cette conlve-Chouannerie : je pourrais faire de longs récits des dévastations et des massacres commis par les Patriotes portant la cocarde blanche. Je ne leur donnerai point place dans ces Souvenirs qui ne sont pas écrits pour ranimer des animosités encore mal éteintes ; mais je ne pouvais pas me taire absolument sur ce point, parce qu’on y trouve l’ex plication, sinon l’excuse , des violences qu’exercèrent les Chouans à leur tour.

La présence des nouveaux venus n’eut pas tout d’abord les funestes effets que j’ai dû signaler. Leur arrivée donna même un nouvel élan à l’Insurrection ; des cantons qui jusque-là n avaient pas pris les armes commencèrent à se soulever. Dans l’arrondissement de Mayenne, les jeunes gens de Loup-Fougères, Champéon, Cliarchigné, Ardanges , Marcillé, etc., quisetaient tenus cachés pour se soustraire aux levées d’hommes , s’entendirent pour résister aux poursuites des Républicains. Ils se donnèrent des chefs pris dans leurs rangs ; les prin-

430 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, cipaux furent : Marin Gandon, Auffray dit Laforêt , Garnier ( La Couronne ) , Salin ( Cœur-d’ Acier ) , Lebrun, L’Enfant, Lafleur, etc. Ges chefs marchèrent de concert et formèrent une division qui se mit sous les ordres de Métayer dit Rochambeau. Ce jeune homme, fils d’un fermier de la Chapellc-au-Riboul, se préparait à entrer dans l'état ecclésiastique quand la révolution éclata. Il était d’un caractère lent et indécis, et sa division, tant qu’il la dirigea seul, se borna à intercepter les communications entre Alençon et Mayenne. Mais quand M. de Frotté vint se mettre à la tête de l’Insurrection normande, vers le printemps de 1793 , l’arrondissement de Mayenne se rangea sous ses ordres, et la division Rochambeau prit part à tous les combats qu’il livra aux troupes républicaines. Il en fut de même des bandes d’Insurgés qui s’organisèrent aux environs d’Ernée, de Gorron, d’Ambrières et de Fougerolles. Elles avaient a leur tête Brionne dit Pierrot , et Delasseux dit Joseph. Les frères Fortin, les frères Billard et Dauphin dit le Vengeur commandaient aussi dans les environs, et l’on citait parmi les braves du canton Manoury et Echivard dit Rairnbeau. Tous ces Insurgés finirent par se réunir soit à M. de

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Frotté en Normandie, soit à M. de Chalus en Bretagne. Comme ils étaient Manseaux , j’ai dû citer leurs noms , mais le récit de leurs faits d’armes appartient à l’histoire de la Chouannerie normande et bretonne.

Pour compléter le détail de l’organisation des Chouans de la Mayenne, je dois faire mention d’une petite troupe qui, dans l’arrondissement de Château-Gontier , se fit remarquer autant par sa bonne discipline que par son intrépidité. On l’appelait la compagnie de Fromentières, du nom de la paroisse qui avait fourni le plus grand nombre de ses soldats. Les jeunes gens d’Azé et du Coudray en faisaient aussi partie , mais on y admettait difficilement d’autres recrues , et on refusa toujours d’y recevoir des déserteurs. Elle dut à cette sage mesure de garder jusqu’à la fin son bon esprit , et d être citée comme la compagnie modèle.

Dès l’origine elle avait élu pour chef le jeune Mathurin Garreau , dit le Pelit-Auguste. Il était fils de laboureurs, mais il étudiait pour embrasser letat ecclésiastique quand la révolution vint détruire les séminaires. Il refusa de s’enrôler dans les troupes de la République et se cacha jusqu’au moment du passage de l’armée vendéenne. Il la suivit, et,

après sa défaite, il revint dans son canton où il réunit quelques-uns de ses compagnons d’armes qui se mirent sous ses ordres. Il était de fort petite taille, très-faible en apparence , et, hors le moment du combat où il se montrait plein de résolution et d’audace, il avait gardé toute la modeste retenue d’un séminariste. Se jugeant peu propre au commandement , il voulut absolument faire prendre sa place à Lezai dit Sabrelout, jeune homme remarquable par sa belle prestance autant que par son courage. Celui-ci ne tarda pas a etre tué , et le Petit-Auguste fut élu une seconde fois capitaine. Bientôt un nouvel arrivant survint qui lui parut mériter de commander , et de rechef il céda son grade, mais de rechef aussi la mort vint le lui rendre. Quand il se vit nommé pour la troisième fois il dit : « Je « vois bien que le bon Dieu veut que j’aie « celte place pour y vivre ou pour y mourir. « Je la garde à présent. »

Ce fut sous ses ordres que vinrent servir , comme simples soldats, MM. de Charnacé , deux jeunes gens de noble famille. On voulut les nommer officiers , mais ils le refusèrent constamment, alléguant leur inexpérience de la guerre et croyant d’ailleurs que cet exemple

serait utile à la cause en prouvant que les Royalistes de toutes les classes mettaient en oubli tout privilège quand la religion et la monarchie en péril réclamaient le secours de leur zèle et de leur dévouement. La compagnie de Fromentières se réunissait tantôt à la division de Coquereau, tantôt à celle de Taillefer , mais elle ne dépendait absolument ni de Lune ni de l’autre.

Tel était l’état de la Chouannerie dans le Maine au mois de janvier 1795. Monsieur- Jacques avait enfin réussi à faire reconnaître son autorité, et il pouvait réunir des forces suffisantes pour tenir en échec les garnisons républicaines qui commencèrent alors à souffrir de la disette de vivres. Coquereau luimême avait consenti à venir prendre part aux expéditions qui nécessitaient l’emploi de forces considérables; mais c’était un auxiliaire auquel il ne fallait pas trop se fier. Lorsqu’en engageant le combat il s’était jeté sur l’ennemi avec sa furie accoutumée, si celui-ci ne se trouvait pas ébranlé par la violence de son premier choc , Coquereau se retirait aussitôt avec sa troupe, sans s’inquiéter des autres

bandes qu’il avait entraînées dans la mêlée.

Cette façon d’agir eut parfois de graves conséquences; j’en citerai un exemple.

Coquereau avait reçu l’avis que la garnison de Château-Gontier devait sortir pour se porter au-devant d’un convoi de grains venant d’Angers. Il résolut de saisir celte occasion pour pénétrer dans la ville, faire prisonnières les autorités républicaines et en tirer une grosse rançon. Il envoya donc un messager à Jambe-d’ Argent pour lui demander de venir avec toutes ses forces attaquer de son côté , tandis que lui-même engagerait le combat sur le point opposé. L’horloge de la ville sonnant neuf heures du matin devait donner le signal pour commencer l’affaire simultanément. Coquereau était en marche lorsqu’un de ses émissaires vint lui apprendre qu’on l’avait trompé par un faux rapport afin de l’attirer dans un piège, et que l’ennemi, en nombre formidable, avait fait ses dispositions pour le cerner dès qu’il serait engagé dans les rues de la ville. D’après cet avis, Coquereau rebroussa chemin brusquement et ne songea point à en faire prévenir Jambe-d’ Argent.

Celui-ci, ayant réuni trois cents hommes, vint, à l’heure dite, assaillir les avant-postes républicains. Ils se replièrent devant lui, et il les

suivait de près, quand tout à coup les Bleus , quatre fois plus nombreux que les Chouans , se précipitent sur eux, les culbutent et les mettent en pleine déroute. Comme toujours , Jambe-d’ Argent entreprit avec quelques-uns de ses braves d’entretenir la fusillade pour faciliter la retraite des siens. 11 était seul à cheval, et par conséquent il devint aussitôt le point de mire des décharges de l’ennemi. Deux balles percèrent ses vêtements et ne le blessèrent pas, mais son cheval fut atteint et tué sous lui. Un Bleu, le voyant tomber, s’élance la baïonnette en avant; il allait l’atteindre , quand le Chouan Dur-au-Feu } qui accourait à l’aide de son chef, se jette au-devant; son fusil n’était pas chargé et n’avait pas de baïonnette; n’importe , il s’en sert pour détourner l’arme du soldat , puis il le saisit au corps et tous deux roulent ensemble sur la terre. La lutte dura peu ; Jambe-d’Argent , qui s’était dégagé de dessous son cheval , vint y meure fin d; un coup de sabre.

Il continua de soutenir le feu en se retirant lentement et profitant des accidents du terrain. Cependant l’ennemi s’avançait toujours quoi qu’avec circonspection , parce qu’il redoutait qnelqu’embuscade ; mais quand les Chouans

eurent été ainsi poussés sur les landes de Vallès, terrain plat et découvert, ils furent assaillis plus vivement et durent précipiter leur retraite ; alors Jambe-d’Argent sentit tout à coup que sa jambe blessée lui refusait tout service. « Je ne saurais faire un pas de plus , dit-il aux « siens, laissez-moi ici ; en vous arrêtant plus « long-temps, vous vous perdez sans me sau- « ver. Adieu donc, camarades, adieu ! » Mais il avait là vingt-cinq braves ; tous jurent de ne le point quitter, de le tirer de péril ou de mourir avec lui. Tandis que deux hommes aident sa marche en le soutenant par dessous les bras , la petite troupe se plaçant à l’entour continue de faire tête à l’ennemi et ne se retire que pas à pas. Une chance inespérée , la pluie qui survint tout à coup , rallentit l’attaque, et bientôt un secours, également inattendu, tira les Chouans de leur périlleuse situation. Dès que Jambe-d’Argent avait déclaré ne pouvoir plus marcher, un jeune homme , Le Blond de Quelaines , était parti à toutes jambes à travers la lande ; on l’avait traité de fuyard et de lâche; mais en ce moment on le revit arrivant au plein galop d’un cheval qu’il était allé quérir dans une métairie peu éloignée. Dès que Jambe-d’Argent fut mis en selle , toute la

bande partit , se dispersa et disparut en un clin d'œil.

Coquereau voulut avoir la revanche de cette malheureuse journée et ne cessa de multiplier ses attaques dans tout le canton ; s’il ne réussit pas toujours , il ne cessa pas du moins de faire preuve de celte infatigable activité, de cette audace fougueuse qui le rendaient si redoutable ; aussi donna-t-il à ceux qu’il commandait de continuelles occasions de se signaler. Francœur ( Menant ) se fit remarquer entre tous : je citerai quelques-unes de ses

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