CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
Nouveaux combats de Coquereau. — Traits d'audace de Francœur. — Affaire de Noirieux. — L’abbé Baudoin.
Une escorte nombreuse de Républicains conduisait un convoi de grains au bourg de Ruillé; Coquereau l’apprit et accourut l’assaillir ; mais les Bleus lui tinrent tête et firent en même temps filer les charrettes vers leur destination. Francœur voit qu’elles vont échapper; il était à cheval , suivant son usage; il se lance au galop , passe au travers des rangs ennemis, arrive jusqu’à la première charrette et tue d’un coup de pistolet le cheval de brancard ; voilà la file arrêtée. Aussitôt une mêlée terrible s’engage; Francœur s’y jette et va , tout au milieu, frapper d’un coup de sabre le commandant de l’escorte. Les Bleus s’enfuirent alors abandonnant le convoi. Ils perdirent beaucoup d’hommes , mais les Chouans eurent vingt-cinq des leurs mis hors de combat.
A l’attaque du bourg de la Cropte , 1 ennemi s’était retranché derrière une muraille percée de meurtrières, et, ainsi à l’abri , faisait une
vive défense. Deux ou irois braves de la compagnie de Fromenlières , suivant leur chef, le Petil-^uguste (Garreau), se hasardèrent à aller jusqu’au pied du mur et tirèrent dans les trous même par lesquels les Bleus faisaient leurs décharges. Francoeur les vit. « Je ferai « mieux que cela , s’écria-t-il ! » Il descend de cheval, court jusqu’à la muraille contre laquelle il se blottit, et là, guettant le moment où un soldat passe le canon de son fusil par une des meurtrières , il s’en saisit brusquement et le lui arrache des mains. 3Iais un Bleu , qui l’a vu, sort du retranchement, et vient à dix pas lui lâcher un coup de feu. Francoeur, atteint à la cuisse , tombe , et le soldat va pour se jeter sur lui; mais le blessé s’est relevé; il saisit son ennemi à la gorge et, le serrant durement, il lui dit : « Je veux que lu me portes jus- « qu’au milieu de mes gens. .Si tu me portes , je « t’épargne ; si tu ne me portes pas , je te tue. » Alors, lui faisant sentir la pointe de son sabre, il le force de se baisser et saute sur ses épaules. « Marche à présent ! » Tout terrifié, le soldat obéit machinalement et porte Francoeur dans les rangs des Chouans; il y fut accueilli d’un hourvari général, mais, suivant la volonté du blessé, on le renvoya sans le maltraiter.
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Coquereau , toujours empressé de renoncer à une attaque quand elle ne réussisait pas de prime abord , donna bientôt l’ordre de se retirer. Franeœur fut emporté dans une ferme peu éloignée, mais où se trouvait une cache qui devait le soustraire aux recherches des Républicains. Là , on lui amena, le lendemain, un chirurgien pour extraire la balle qui était restée dans la cuisse. Celui-ci, après l’opération, dit au blessé qu’il fallait, durant quelque temps , rester dans un repos absolu , et , pour le tranquilliser, ajouta qu’il n’avait pas à craindre de recherches , parce que le bruit de sa mort était répandu partout. « On me croit « mort ? Les Patauds me croient mort , s’écrie « Franeœur ! Cela ne me convient pas. Allons, « qu’on selle mon cheval et qu’on me l’amène: « Je vais aller me faire voir. » — « Mais votre « blessure, vous n’y pensez pas ! Il vous faut « du repos !» — « J'en prendrai quand les Pa- « tauds me sauront vivant. Mon cheval! mon « cheval ! je le veux ! » On lui amène son cheval. Il essaie de se lever ; il ne peut se tenir debout. « Portez-moi sur ma selle. » On l’y porte. Un pied de laurier se trouvait contre la maison, il en casse un rameau , le tient dans une main, son sabre nu dans l’autre, et le
voilà parti. A l’approche du bourg que les Chouans avaient attaqué la veille, il met son cheval au plein galop et passe devant la sentinelle. À la vue de son plumet blanc elle crie : Aux armes ! et lui lâche son coup de fusil. Il n’est pas atteint ; il arrive sur la place près de l’église , arrête son ch,eval , met la bride entre ses dents et, de ses deux mains, brandissant au-dessus de sa tête son sabre et le rameau de laurier, il secrie : « Voilà, voilà Francœur ! « Francœur bien vivant! Gare aux Patauds ! « Gare, voilà Francœur! » Cela dit, il repart au galop, traverse le bourg et gagne la campagne. Les Bleus avaient couru aux armes , mais ils vinrent trop tard tirer quelques coups de fusil qui ne le louchèrent pas.
Après une semaine de repos, le blessé déclara qu’il était suffisamment guéri , et il rejoignit Goquereau qui ne passait pas un jour sans combattre. Il y eut de sanglantes affaires à Daon , à Mauvinet, auxSept-Sillons, àLortguefuye, etc.; il serait trop long d’en rapporter les détails. La plus meurtrière s’engagea dans la paroisse deSaint-Laurent-des-Mortiers, au château de Noirieux , le dimanche 11 janvier 1795.
Un prêtre fugitif (l’abbé Baudoin) était venu
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là célébrer la messe. Coquereau avec trois cents Chouans y assistait. Elle n’était pas encore terminée quand une femme , accourant en grande hâte du bourg de Miré, annonce qu’après y avoir fait halte, toute une armée de Bleus vient d’en partir, et, conduite par les Patriotes du bourg, s’avance vers Noirieux. C’était la garnison de Châleauneuf qui, avec un renfort de huit cents hommes envoyés d’Angers , s’était mise en campagne pour combattre les Chouans. Coquereau , devant des forces si supérieures , ne pouvait songer qu’à faire retraite; mais, auparavant, il fallait que la célébration de la messe fût achevée. Par son ordre , une douzaine de braves coururent audevant de l’ennemi pour l’amuser un moment en tiraillant sur ses flancs. C’étaient Branched’Or, Chasse-Bleu, Petit-Chouan, Justice, L’Espérance, Rouget , etc. La messe finie, Coquereau s’empressa de sortir du château , mais à peine en était-il à deux portées de fusil quand les Républicains parurent. A leur vue, quelques voix crièrent : « Sauve qui peut ! » Et alors la retraite commença à devenir une véritable déroule. Cependant les braves envoyés en tirailleurs n’avaient point cessé de harceler l’ennemi : Petit - Chouan , atteint
d’une balle et couvert de sang, n’en continuait pas moins de se battre ; l’intrépide Rouget , ayant le bras fracassé , ne pouvait plus faire usage de son arme, mais il restait avec ses camarades et les encourageait de la voix; enfin , Chasse-Bleu, grièvement blessé, tomba à dix pas de l’ennemi, et c’en était fait de lui si Branche-d’Or ne fût accouru pour le sauver. Malgré la fusillade , malgré les Bleus qui l’entourent , il vient à lui , le charge sur ses épaules et l’emporte. Eu voyant le Chouan s’avancer , un grenadier s’était élancé à sa rencontre et allait le tirer presque à bout portant lorsqu’il reconnut que celui-ci ne voulait que sauver un blessé. Il détourna son arme et lui dit : « Tu es un brave homme, je ne te tuerai pas ; « sauve ton camarade si tu le peux. » — « En « souvenir de ce bon soldat, me dit Chasse- « Bleu eu me rapportant le fait , nous fîmes « vœu , Branche-d’Or et moi , de faire grâce « à six prisonniers républicains , et je suis « bien quitte de mon vœu, car, d’une seule « fois, j’en ai sauvé neuf, et pour cela j’ai « manqué d’être fusillé. Coquereau en avait « donné l’ordre , mais personne ne voulut lui « obéir quand j’eus expliqué l’affaire. » L’abbé Baudouin avait quitté le château
de Noirieux avec les Chouans , et se trouvait ainsi involontairement engagé au milieu des combattants. Bientôt il put voir que là, encore, se présentait pour lui un devoir à remplir. Ne devait-il pas aux mourants les secours de son saint ministère? A l’un il fallait porter quelques mots de consolation ; il fallait demander à l’autre un signe de repentir et parler à tous de pardon et de pieuses espérances. On eût dit alors, en voyant ce prêtre uniquement occupé à courir d’un blessé à l’autre , qu’il croyait , en ne prenant point de part au combat, n’avoir point aussi de part au danger. Il exhortait un soldat républicain blessé mortellement au moment où les Chouans commencèrent à se débander. « Vous allez être pris , sauvez-vous « donc, lui dit un fuyard en passant! »> — J’ai, « avant tout, cet homme à sauver, » répondit-il, et, continuant ses exhortations, il resta à genoux près du moribond. Bientôt les Bleus se précipitèrent sur lui et le firent prisonnier; mais, comme depuis peu 1 ordre était donné d’épargner les ecclésiastiques , l’abbé Baudoin fut conduit dans les prisons d'Angers, et il en sortit lors de la première pacification.