‹ Souvenirs de la chouannerieChapitre 44 sur 52 · CHAPITRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

Succès obtenus par Monsieur-Jacques. — Changement continuel des généraux républicains. — Notions sur quelques-uns d'entre eux. — Les Représentants en mission. — Dénûment des troupes. — Propositions de paix. — Mécontentement des Manseaux. — Ils continuent les hostilités. — Le jeune Lochin sauve la vie h Moustache.

Ce n’était pas seulement du côté de Château- Gontier que les Républicains avaient à soutenir de continuels combats. Ainsi que je l’ai dit, Monsieur-Jacques était parvenu à étendre la prépondérance des Royalistes sur toutes les campagnes du Maine en combinant une suite non interrompue d’attaques sur tous les points. Jambe-d’ Argent, Le Comte, les frères Corbin et Saint-Paul même s’étaient mis sous sa direction et le secondaient avec zèle. Plusieurs fois , réunissant toutes leurs forces et marchant à leur tête, il avait obtenu un plein succès dans des expéditions qui jusque là eussent offert des difficultés insurmontables. Tous les postes retranchés dans les bourgs, assaillis en même

446 SOUVENIRS DE LA. CHOUANNERIE, temps , avaient été forcés et restaient abandonnés. Des convois escortés par des déiachements de douze et quinze cents hommes, attaqués en rase campagne , tombaient au pouvoir des Chouans après plusieurs heures de combat acharné.

Ainsi , ces bandes de Chouans qui d'abord, comme les bêtes fauves , n’avaient guère recours à la force que pour s'ouvrir passage et se sauver , les voilà maintenant pleines de confiance qui courent au-devant de leur ennemi, le harcèlent, le poursuivent et vont l’assaillir jusque dans les retranchements où il s’est renfermé.

Les villes et les gros bourgs restaient seuls au pouvoir des Républicains, mais on pouvait prévoir que les subsistances ne tarderaient pas à leur manquer , car chaque convoi de grains ne leur arrivait plus qu’au prix de combats meurtriers , et un nouvel obstacle venait encore d’être apporté aux approvisionnements. Par ordre de Monsieur- Jacques , les charrettes des métayers avaient été démontées et les essieux enlevés et cachés ; de plus , défense expresse était faite de transporter des grains sans une permission des chefs de Canton.

Il faut le dire, celle position critique, cet

étal de détresse auquel se trouvaient réduites les troupes républicaines n’était pas uniquement le résultat de l'habileté des chefs insurgés et de la valeur de leurs soldats. Plusieurs

autres causes contribuaient aux succès de la Chouannerie. Ce fut d’abord le changement continuel des généraux. Quelques-uns d’entre eux, sans doute, étaient d’habiles et vaillants officiers , mais , quand ils arrivaient sur le théâtre de l’Insurrection, ils n’avaient aucune idée de cette guerre qui ne ressemblait à nulle autre, pas même à celle de la Vendée; ils prenaient d’abord en grand mépris cet ennemi toujours insaisissable , toujours invisible, et, quand enfin ils avaient pu reconnaître , avec Kléber, que/u guerre des frontières n était qu’un jeu auprès de celle des Chouans , quand ils avaient appris à leurs dépens, ainsi que Hoche le déclarait, que c’était la plus cruelle guerre civile qui ait ensanglanté, la terre , un caprice des autorités révolutionnaires les faisait remplacer par de nouveaux venus qui avaient, à leur tour, à payer leur apprentissage. Je ferai connaître en peu de mots ceux de ces généraux qui ont laissé quelques souvenirs dans le pays. Leur correspondance, que j’ai sous les yeux, me donne le moyen de les faire apprécier.

448 souvENins de la ghouanneiue.

Le général Rossignol , qui eut d’abord le commandement en chef des pays insurgés sur la droite de la Loire, n’avait pour tactique que le meurtre et l’incendie. Il écrivait au ministre de la guerre :

« Le meilleur moyen pour anéantir les Chouans est de dé- « peupler les communes qui leur donnent asile .... Il y a en- « core des hommes humains , et , en révolution , c’est un dé- * faut suivant moi .... Autant on m’amène de Chouans- « Brigands , autant j’en envoie au Père éternel. »

Il demandait à la Convention de lui envoyer un chimiste pour opérer la destruction des Bri-

Le général Beaufort, après avoir écrit qu’il connaît très-peu les batailles politiques et de plume , puisqu’il n’est élevé quà coups de canon , ne cessait de parler de ses grandes victoires , de la destruction de la horde infernale des Chouins , et ne faisait autre chose que piller les fermes et emprisonner les paysans. Enfin , au mois de mars 1794, la Convention envoya Kléber pour terminer celte misérable guene. Ce nouveau chef, qui déjà avait fait preuve de ce talent militaire auquel il doit une si haute renommée, vit tout d’abord combien l’Insurrection était à redouter , et il déclara qu’on ne terminerait pas cette guerre sans de vastes moyens d’action sagement combinés.

Peut-êire, par son activité, sa prudence et les habiles mesures qu’il avait prises , eût-il comprimé le soulèvement royaliste qni n’était pas encore arrivé à tout son développement; mais on ne lui en laissa pas le temps. Il reçut bientôt l’ordre de se rendre à l’armée du Nord et fut remplacé par le général Vachot. Cet homme, qui se Gt remarquer entre tous par sa jactance, sa cruauté et son incapacité, commanda dans le Maine depuis la ün d’avril jusqu’en septembre 1794. Ses lettres au Comité de salut public suffisent pour le faire connaître :

« J’ai reçu votre arrêté qui me charge de diriger les troupes i de la République contre les Chouans pour les exterminer.

« Jcbrûle de fondre sur ces scélérats; j’en prends l’engagement « en vrai Sans-Culotte. J'emploierai contre eux le fer et le « feu. Je ne perdrai jamais de vue le mot exterminer que « porte votre arrêté. »

Vachot ne voulut point suivre les plans formés par Kléber : il leva les cantonnements établis par celui-ci et se mit à parcourir la campagne à la tête d’une troupe nombreuse. Cette manœuvre pour combattre un ennemi disséminé partout , et qui avait tant de moyens d’échapper aux poursuites, ne pouvait produire aucun résultat. Cependant Vachot ne cessait de se vanter de ses succès :

« J'ai exterminé et presque entièrement détruit les

« Chouans. . . Les troubles qui agitent ces contrées ne sont « nullement h craindre , et j’espère qu’en pérorant le peuple, c et faisant marcher les habitants des campagnes , j’établirai « l’ordre et ferai chérir la République. »

Diverses lettres adressées à celte époque au Comité de salut public montrent ce qu’il faut penser de ces forfanteries. On lit dans un rapport de l’Agent national de Craon :

€ Les opérations de Kléber nous avaient débarrassés des « Chouans qui n’osaient plus se montrer. Vachol a changé ces « dispositions : la Chouannerie reprend une nouvelle activité. « La troupe se plaint , n’a plus de confiance . . .

Le Représentant François écrit :

« Les Chouans ne sont pas détruits comme on le débite . . . « Ce fléau épouvantable prend de jour en jour un caractère « plus alarmant. Il faut au moins trente mille hommes aguer- « ris avec un autre général — »

Coquereau attaqua un jour la colonne toujours victorieuse de Vacbot et la mit en complète déroute. Celui-ci ne put en cacher son dépit: des officiers républicains ont rapporté que, dînant, chez lui, ils l’avaient entendu s’écrier avec son accent gascon : « dh! Coque - « r eau , Coquereau, lu mé gâtes l’ appétits ; jé « né férai un bon dîner qué lorsqu’on nié ser- « vira ta tête sanglante pour prémier plat. »

Les autorités locales ne cessaient de demander le renvoi de cet homme, devenu la risée de ses soldats qui l’appelaient le général Trop-

Chaud j il fut enfin remplacé par Humbert. Le général Hoche , ayant été dans le même temps nommé chef de l’armée des Côtes de Cherbourg et de Brest , le Maine fut compris dans son commandement, mais il s’en occupa peu d’abord, son attention se portant tout entière sur les préparatifs de défense contre la descente des Anglais, dont la Bretagne était dès lors menacée.

Bien d’autres généraux républicains parurent encore dans la Mayenne durant l’année 1794. Ils ne me donnent rien à citer que leurs noms : Dumoulins , Chabot, Decaen, Josnet , Danican , Lebley , Duhesmes , etc.

J en omets sans doute plusieurs. La plupart de ces chefs, dont les commandements n’étaient pas regulierement déterminés, s’efforcaient de faire prévaloir leur système particulier de tactique, et leurs mesures contradictoires faisaient manquer toutes les opérations.

D autres causes achevaient d’aggraver la position dans laquelle se trouvait le parti républicain au milieu du pays insurgé. La Convention, prétendant tout conduire par ellemême, envoyait sans cesse dans les départements de 1 Ouest des Représentants munis de pleins pouvoirs. Ils étaient chargés de tout con-

trôler.de tout conduire, et leur ignorante arrogance, leurs emportements sanguinaires , leurs rivalités, leurs dénonciations , qui souvent menaient à l’échafaud , achevaient de tout désorganiser. Il faut encore ajouter à ces empêchements ceux qui résultaient de l’état de dénûment dans lequel on laissait les troupes: presque toujours elles manquaient d’armes, de munitions, d’habillements, de chaussures; on les fatiguait de marches continuelles et souvent on ne leur donnait qu’une nourriture insuffisante ; ainsi s’explique facilement le profond découragement des soldats qui , pour la plupart , avaient été enrôlés malgré eux, et les continuelles désertions qui en étaient la conséquence.

Ce fut dans de telles circonstances, c’est-àdire au moment où la Chouannerie du Maine, dominant tout le pays, s’alïermissait par des succès journaliers, qu’un envoyé du Comité royaliste de Bretagne vint donner avis que les Insurgés de l’Ouest allaient traiter avec la Convention, et qu’il fallait suspendre les hostilités. Les Manseaux accueillirent avec indignation et désespoir cette nouvelle si inattendue. Ils frémissaient de colère à l’idée de se soumettre à la République , eux qui n’avaient

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cessé de témoigner qu’ils préféraient la mort à cette soumission. Et lorsqu’on entreprit de leur faire comprendre qu’il s’agissait de tromper les Révolutionnaires par de fausses apparences de paix pour mieux préparer leur défaite, ils ne voulurent point admettre que, pour défendre la religion et le bon droit, il fût permis d’employer le mensonge et la perfidie; et , ne comprenant rien aux détours d’une politique insidieuse, il leur vint à la pensée qu’ils étaient livrés par des traîtres qui voulaient acheter leur salut aux dépens des paysans.

Monsieur - Jacques , à la première nouvelle des négociations entamées, était parti précipitamment pour l’Anjou afin d’avoir de Mr de Scépeaux des renseignements positifs; les Chouans manseaux résolurent d’attendre son retour avant de prendre une détermination , et continuèrent de repousser les détachements républicains qui venaient sans cesse dans la campagne pour s’approvisionner de blé chez les fermiers. Il en résulta plusieurs affaires sanglantes. A Houssay , Jambe-d’ Argent s’empara de neuf voitures de transports militaires; il y avait deux cents hommes d’escorte ; ils laissèrent trente morts sur la place. Dès le commencement de l’action , Moustache

avait tué de sa main leur commandant. A Vaiges , la division Taillefer attaqua un détachement de huit cenis hommes ; elle fut repoussée avec grande perte, mais, le lendemain, elle assaillit la même troupe à la sortie du bourg de Soulgé et la mit dans une complète déroute. Les Républicains étant venus pour s’approvisionner de fourrages dans la paroisse d’ A mpoigné, Jambe-d’Argent arriva aussitôt pour y mettre empêchement. A son approche, l’ennemi se retira dans le bourg , et, se tenant à l’abri, soutint l'attaque et ne fut point forcé. Moustache, croyant qu'on allait le suivre , s’était élancé jusqu’à la première maison où se tenaient les Bleus. Là, il tomba frappé d’une balle dans la poitrine. Le jeune Lochin , delà paroisse de Nuillé, accourut vers le blessé, et , malgré le feu de l’ennemi qui se dirigeait sur lui, lechargea sur ses épaules et l’emporta. Chemin faisant, le jeune gars pliait sous le faix. « Vous ne pesez pas guère , dit-il à Mous- « tache , si vous laissiez votre fusil , cela me « soulagerait d’autant.» — « Jette-moi parterre « si tu ne peux tout porter, lui répliqua le « vieux Chouan, je ne veux pas être sauvé « sans mon arme. » Lochin rassembla ses forces, ne succomba point sous le fardeau, et tira

Moustache du danger. « Je te dois la vie , lui « dit celui-ci , et ce n’était pas de toi que j’nu- « rais attendu ce service , car je ne te savais pas « si intre’pide. » — « Oh ! je ne suis point du « tout intre’pide, répondit Lochin, mais il faut « bien se hasarder pour sauver son chef: ça se « doit ; il le faut , à tout risque ; c’est affaire « de conscience, et v’Ià tout. « Moustache était grièvement blessé et fut plus d’un mois sans pouvoir porter les armes.

Journellement de pareils combats se livraient ainsi dans le Maine, tandis que déjà la suspension d’armes était acceptée dans la Bretagne et dans l’Anjou.

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