CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
Le Gouvernement républicain se décide k traiter avec les Chouans. — Ses motifs. — Correspondance des Chouans k ce sujet. — Cormatin se met k la tête des négociateurs du parti royaliste. — Les Bretons consentent k la trêve. — Opposition des Insurgés manseaux. — Mort de Monsieur-Jacques. — Désunion des Chouans manseaux. — Commissaires envoyés vers Jambe-d’Argent pour obtenir des Blés pour Laval. — Sa conduite k leur égard.
Dans tous les pays où la Chouannerie était organisée , le Gouvernement républicain se -voyait tenu en echec. C était cet état de detresse même qui suggérait au Comité de salut public l’idée de réduire par la ruse ces hommes qu’il n’espérait plus soumettre de vive force. Des représentants envoyés dans les pays insurgés firent aux principaux chefs royalistes des propositions d’accommodement; ils leur donnaient à croire que le Gouvernement républicain, en proie aux factions, n’avait plus d’autre ressource que de se jeter dans leurs bras; il ne demandait qu’un délai et le secret pour préparer le rétablissement de la monar-
chie. Les chefs militaires eurent en même temps leurs instructions. Hoche écrivait aux officiers généraux sous ses ordres :
« Ne perdons jamais de vue que la politique doit avoir « beaucoup de part à celte guerre. Employons tour-à-lour « l’humanité , la vertu , la probité , la force , la ruse et lou- « jours la dignité qui convient h des Républicains. . . . L’in- « termédiaire des prêtres entre vous et l'habitant des campa- « gnes n’est pas il négliger. Il en est parmi eux de pauvres , et « en général ils sont intéressés , ne négligez pas de leur pré- • senler quelques secours , mais sans ostentation et avec toute « la délicatesse dont vous êtes susceptibles. Ces gens- la vous <■ donneront d’excellents renseignements , et , en en soldant « quelques-uns , vous connaîtrez toutes les manœuvres des « chefs. . . . Engagez sous main quelques officiers et soldats h « assister a leurs cérémonies religieuses, messes, etc. La patrie « attend de vous le plus entier dévouement : tous les moyens « de la servir sont donc bons lorsqu'ils s'accordent avec les « lois , l'honneur et la dignité républicaine. «
Le même général répondait ainsi aux questions que le Comité de salut public lui adressait relativement aux Chouans.
« Affamer les villes pour les faire soulever; intercepter « toutes communications; assassiner les Patriotes et les fonc- » tionnaires publics ; tirer d’Angleterre de faux assignats , de « l’or ; acheter nos soldats et le secret de nos opérations ; s'em- « parer des arsenaux, organiser une armée considérable, faire « chouanner sur toute la surface de la République , comman- « der partout la terreur ; voilà le résumé de leurs projets « atroces ... Voilà les dangers , voyons les remèdes. Hâter
« le moment de la pacification avec les chefs , leur inspirer la « confiance , agir avec eux de bonne foi. Mettre en liberté « les prêtres réfractaires, leur laisser dire messes et compiles ,
« les acheter , s’en servir contre les chefs du parti ; diviser « ces derniers en achetant les uns , flattant l'amour-propre « des autres ; confier h ceux-ci la partie de la police de l’in- « térieur du pays , etc. Les prêtres ! . . . . c’est par eux que « j'espère organiser la partie secrète : il ne faut qu’en voir « quelques-uns et leur lâcher quelques écus. . . . Lorsqu’il s’a- « git de servir son pays, on ne doit négliger aucun moyen (1)»
Tels étaient les projets formés par les chefs républicains et les avantages qu’ils se proposaient de recueillir de la suspension des hostilités. De leur côté, les politiques et les meneurs du parti royaliste n’agissaient pas avec plus de sincérité : ils feignaient de croire aux promesses qui leur étaient faites, mais ils ne voulaient que gagner du temps pour achever de s’organiser et faciliter l’arrivée des secours que l’Angleterre s’était engagée à leur envoyer.
Mr de Puysaye s’était rendu à Londres pour hâter l’effet de ces engagements. 11 avait, en partant, délégué son autorité à un aventurier qui se faisait appeler le baron de Cormatin (2). Il lui donnait le titre de major-gé-
(1) Extrait de la co.respondance de Hoche imprimée en
(2) Il s’appelait Désoteux. 11 était fils d’un chirurgien de village.
néralet la présidence du Comité royaliste breton. Cet homme, avide de jouer un rôle, s’empressa de se poser en négociateur. Il apprit qu’à l’instigation de Hoche, le général Humbert était entré en pourparlers avec Bois-Hardy, chef royaliste, qui commandait vers Dinan et Saint-Brieuc , et qu’une suspension d’armes avait été convenue entre eux. Il s’entremit aussitôt de l’affaire et s’entendit avec le Représentant Bollet qui , non moins empressé que lui d’entrer en scène, déclara que la trêve s’étendait à tout le pays des Chouans. Il ne s’agissait plus que de les y faire adhérer; Cormatin l’entreprit, et, à force de belles promesses , de mensonges , de pièces supposées , et en s’autorisant de l’exemple de Charette , qui traitait aussi avec le Gouvernement de la République, il réussit à gagner les Insurgés bretons. Il ouvrit alors des conférences au chateau de la Prévalaye près de Rennes , pour traiter de la paix définitive, et il y appela les chefs royalistes de la Normandie et du Maine. J’ai dit comment lesChouans manseaux avaient reçu cette proposition , et leur résolution d’attendre le retour de Monsieur-Jacques avant de prendre un parti : c’étaient ses conseils qu’ils voulaient suivre , c’était à sa décision qu’ils
voulaient se soumettre. Quand ils virent qu’il tardait à revenir, ils envoyèrent des messagers en Anjou pour le chercher; mais ceux-ci apportèrent pour nouvelle que les Chouans du Maine n’auraient plus désormais ni guide ni soutien : Monsieur Jacques était mort.
Ayant appris, à son arrivée en Anjou , que Mr de Scépeaux entrait aussi en pourparlers avec les délégués de la Convention, il s’était rendu dans sa famille à Brissarlhe. Près de là, le Cantonnement républicain, établi au bourg de Daumeray, pillait et dévastait tous les environs. Monsieur-Jacques se mit à la tête des jeunes gens des environs et alla lui livrer assaut. Mais les Bleus opposèrent une vive résistance , se tenant retranchés dans l’église dont ils avaient crénelé les murs. Voyant cela, Monsieur-Jacques se décida à y mettre le feu. Il s’élancait une torche à la main quand il fut atteint d’une halle et grièvement blessé. I.e défaut de soins et l’humidité du lieu où il lui fallut rester caché rendirent cette blessure mortelle. Il mourut après trois semaines de souffrance».
Les faiseurs de romans historiques et de mémoires supposés ne pouvaient pas manquer d’exploiter le mystère dont Monsieur-Jacques
s’était enveloppé. Les Lettres sur la Chouannerie, qui les premières ont parlé de lui, rapportent avec exactitude tout ce qu’il y a de positivement avéré à son égard ; on a ensuite brodé sur ce texte des fictions plus ou moins vraisemblables, et qui sont d’invention toute récente. Jean Chouan et Jambe-d’Argent ont également figuré depuis peu dans des aventures imaginaires où le narrateur les fait agir et parler. Tous ces récits mensongers , où l’on met en scène les hommes qui se sont fait un nom, ont pour déplorable résultat de jeter du doute sur les faits mêmes qui ont mérité à ces hommes une juste célébrité.
Comme j’ai entrepris de faire connaître la vérité sur la Chouannerie , je crois devoir avertir les lecteurs de se tenir en défiance contre celte fabrication d’histoires et de chroniques apocryphes dont l’Insurrection royaliste des provinces de l’Ouest fournit le canevas et le cadre.
La mort de Monsieur-Jacques eut de funestes conséquences pour les Chouans du Maine: â partir de ce moment , ils se désunirent de nouveau , et chaque chef de division agit à sa guise, sans s’inquiéter des autres. Ainsi Coquereau et Le Comte adhérèrent complète-
ment au traité de paix consenti par Mr de Scépeaux ; Saint-Paul ne voulut entendre à aucun accommodement, ainsi que la division de Rochambeau. Taillefer , dirigé par les conseils des jeunes Montagnards , s’en tint à des pourparlers sans résultat. Quanta Jambe-d’Argent, il s’engagea à suspendre les hostilités momentanément, et, l’administration de la ville de Laval lui ayant fait demander de laisser faire des achats de grains dans la campagne , il exigea que des commissaires vinssent le trouver pour régler les conditions du marché. Les Lavallois y consentirent et firent choix de deux hommes connus par leur royalisme. Brisebleu, capitaine de la paroisse de l’Huisserie , reçut un sauf-conduit pour les aller chercher à Laval et leur servir de guide et de sauvegarde.
Ce capitaine était un jeune gars de vingt ans, de fort petite taille et de chétive apparence. Ses vêtements grossiers étaient loin de le faire valoir. Il portait une veste grise , des culottes courtes de pareille étoffe, avec de longues guêtres de toile et un chapeau à grands bords. C’était alors le costume des paysans manseaux. Le capitaine Brisebleu n’avait de plus que des pistolets à la ceinture, un ruban blanc au chapeau et un chapelet à la bouton-
nière. Quand il entra dans la ville, monté sur un maigre cheval à peine harnaché, les femmes du peuple, le voyant passer en ce pauvre équipage, se mirent à faire de grandes dérisions du petit Chouannot. Elles oubliaient, ces femmes , que le petit Chouannot avait maintes fois jeté l’alarme dans Laval et mis en déroule leurs maris et leurs frères, et qu’en ce moment même la ville avait recours à lui pour se procurer du pain.
Brisebleu amena les commissaires Lavallois à la métairie du Grand-Pont dans la paroisse de Quelaines. Jambe-d’Argent avait réuni là son état-major pour entendre leurs propositions et décider si elles devaient être acceptées. En attendant leur arrivée, le chef de canton, Placenette , souleva une autre question. Il demandait que les deux envoyés , propriétaires influents dans le pays et bien connus pour Royalistes, fussent proclamés officiers et retenus bon gré mal gré , tandis qu’on ferait répandre la nouvelle de leur réunion avec les Chouans. « Au bout de quelques jours, a jouet tait-il , nos deux hommes seront compromis, « ils n’auront plus d’autre ressource que de « rester parmi nous , et leur exemple ne mante quera pas d’en entraîner d’autres. » L’assem-
blée paraissait disposée à suivre cet avis quand Jambe-d’Argent déclara que sa conscience lui défendait de laisser prendre une pareille mesure , puisqu’il avait promis sur sa foi de Chrétien que les commissaires n’avaient rien à craindre. « Quand le conseil est réuni , répli- « qua le Chef de Canton, c’est la majorité qui « décide, je demande qu’on mette ma propo- « silion aux voix.» — - « La majorité décidera « auparavant si je ne dois plus être chef ici , « s’écria Jambe-d’Ai’gent ÎTant que je le serai, a jamais il ne sera mis aux voix si l’on peut « manquer à sa parole ! » Ce langage de l’honneur devait être écouté; il le fut de celui-là même qui s’était laissé emporter par un excès de zèle pour le parti.
On convint avec les commissaires des conditions d’après lesquelles les Républicains viendraient faire des achats de blé dans les paroisses où Jambe-d’Argent commandait : le prix des grains , fixé à l’amiable, dut être payé comptant aux métayers , et ceux-ci restèrent libres de refuser de vendre ; en outre, les convois ne devaient avoir que des escortes peu nombreuses, et ces escortes ne pouvaient , sous aucun prétexte, séjourner dans la campagne. Telles furent les conventions établies d’un
commun accord , et d’abord observées assez exactement. Mais de graves inconvénients ne tardèrent pas à résulter des rapports qui s’établirent entre les soldats républicains et les Chouans. J’en rapporterai un exemple qui me donnera d’ailleurs l’occasion de faire connaître comment les Insurgés rendaient leurs jugements quand les circonstances n’exigeaient pas le châtiment immédiat du coupable.