CHAPITRE TRENTIÈME
Jambc-d’Argent arrête le Chouan Dur-au-Feu au milieu d'un détachement de soldats républicains. — 11 le fait juger par son état-major. — On le condamne h être fusillé. — Son exécution.
Contrairement aux conventions arrêtées, un fort détachement de troupes républicaines était venu s’établir dans le bourg de Nuillé-sur-Vicoin, tandis que ses messagers parcouraient les métairies des environs pour réunir en convoi les charrettes qui devaient amener à Laval des blés nouvellement achetés. Jambe-d’ Argent, en ayant été informé, réunit aussitôt quelques hommes d’élite et vint prendre position à la Closeriedela Hervétrie,à deux portées de fusil du bourg ; ensuite , avec sa loyauté ordinaire , il envoya prévenir le commandant des Bleus que lui , Jambe-d’Argent, était là pour veiller à la stricte exécution du traité qui ne permettait pas aux Républicains d’établir un poste dans le pays occupé par les Chouans. Son en-
voyé ne tarda pas à lui rapporter une réponse toute amieale, avec la promesse du prompt départ du détachement ; mais il lui apprit en même temps qu’il avait aperçu dans l’auberge du Traquel , buvant avec les Républicains et assis à leur table, le Chouan Dur-au-Feu , un des cavaliers d’ordonnance de l’état-major. Il était venu là, au dire de l’aubergiste, annonçant hautement l’intention de s’engager parmi les Bleus qui lui avaient fait grand accueil, et aussi les plus belles promesses.
Salmon , surnommé Dur-au-Feu } d’abord soldat dans les troupes républicaines, avait déserté pour se joindre à l’armée de la Vendée; mais, comme il le disait lui-même, c’était moins par opinion que par l’attrait d’une vie vagabonde. Apres la défaite des Vendéens au Mans, ayant eu l’occasion d’apprécier la biavoure et 1 energie de Jambe-d’Argent , il s associa a son sort et ne le quitta plus.
Dur-au-Feu était lui-meme un homme entreprenant, infatigable, plein de résolution et d audace; mais son séjour parmi les Républicains lui ayant fait perdre ses sentiments religieux, il se laissa emporter par ses inclinations vicieuses, et sa conduite déréglée lui fît perdre toute considération parmi les Chouans. Sou-
vent de graves accusations s’étaient élevées contre Dur-au-Feu ; ce jour même , une nouvelle plainte venait d’être portée contre lui, et Jambe-d’ Argent , qui se repentait de sa trop longue indulgence à l’égard de cet homme , avait déclaré qu’il en ferait sévère justice. Sans doute celui-ci , averti de cette résolution, était allé se livrer aux Républicains afin d’échapper au châtiment. Probablement encore, un prix offert à sa cupidité devait achever de le rendre traître a son parti. Cette défection pouvait avoir les suites les plus funestes.
Dur-au-Feu , ancien soldat vendéen , ayant des premiers repris les armes , se montrant tout dévoué à Jambe-d’Argent, avait dû inspirer à tous une confiance entière. Il connaissait donc les asiles pour les blessés, les retraites des prêtres, les dépôts de munitions. Il savait toutes les ruses de guerre, tous les expédients, toutes les ressources; il n’ignorait aucun des moyens de succès , aucune des précautions de salut. Voilà les observations que faisaient avec effroi les Chouans que Jambe-d’Argent avait rassemblés à la Closerie de la Hervétrie. Le chef lui-même, plus que tous les autres, appréciait l’imminence du danger. Il fallait sur-le-champ
y porter remède ; mais faire enlever de vive force le déserteur au milieu des Républicains , c’était immanquablement susciter une sanglante querelle, et Jambe-d’Argent, qui avait pris Rengagement de s’abstenir de toute provocation, ne savait point manquer à sa parole. Dans cette perplexité, un seul moyen lui paraît propre à tout sauver ; d’ailleurs, il n’expose que lui , il le prend aussitôt.
Sa troupe reçoit l’ordre de se tenir prête «à tout évènement, mais de ne pas bouger de son poste tant qu’elle n’entendra pas de coups de fusil. Dans ce cas seulement, elle doit se précipiter à l’attaque du bourg , sous le commandement de Moustache , le Chef de Canton. Cela réglé, Jambe-d’Argent ordonne au capitaine de la paroisse de Nuillé , Herminié dit Le Chasseur, homme calme et prudent , de mettre ses armes en état et de le suivre. Accompagné de ce seul homme, il marche vers le bourg et arrive sans obstacle à l’auberge du Treujuet où le détachement républicain était réuni.
Les Bleus, voulant montrer leur confiance, n’avaient point posé de sentinelle. Ils avaient apporté des tables dans la cour de l’auberge et s’étaient fait donner à boire et à manger. Quand donc Jambe-d’Argent parut inopinément sur
470 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, le seuil de la porte d'entrée, il y eut dans la troupe un vif mouvement de surprise, qui s’accrut encore quand Dur-au-Feu laissa échapper l’exclamation : « C’est notre chef! c’est Jambe- « d’Argent ! » A ce nom, tous, officiers et soldats, se lèvent d’un mouvement spontané, offrant le salut militaire dû à un supérieur ; le déserteur seul resta assis. Jambe-d’Argent rendit le salut, mais il n’entra point et n’adressa point la parole aux Républicains. « Dur- « au-Feu, dit-il, je viens te chercher. Je te « commande de me suivre à celte heure. » — « Je ne suis plus ton soldat , répondit le « Chouan sans tourner la tête , tu n’as plus le « droit de me commander. » Jambe-d’Argent, entrant alors dans la cour, s’avança jusqu’auprès de Dur-au-Feu ; « J ai droit sur toi , tu « es mon soldat, lié par ton serment ; ainsi tu « me suivras , sinon (il leva sa carabine ) , je « t’écrase sur la place. — « Tu ne l’oserais « pas , dit le déserteur , en se redressant brus- « quement. » A peine avait-il prononcé cette parole qu’un coup de crosse de la carabine l’avait étendu par terre. Il se releva à l’instant sur les genoux , mais le sang lui jaillissait par la bouche et par le nez. « A présent suis-
« moi, reprit Jambe-d’Argent, resté froid et « calme. »
Dur-au-Feu jeia un regard sur les Bleus ; ils De bougeaient pas et se disaient les uns aux autres : « Le chef est dans son droit. D'ailleurs, « il y a ici un homme pour un homme , nous « n’avons rien à voir à leurs affaires. »
Le déserteur entendit ces paroles , et, se ré* signant, il se leva péniblement et suivit son chef. Sur un signe de celui-ci , Le Chasseur , qui était resté en dehors , prit le bras de Durau-Feu et l’emmena , encore tout étourdi et chancelant; alors Jambe-d’Argent salua les Républicains de la main seulement, puis il s’éloigna. Les Bleus ne s'occupèrent pas davantage du déserteur. Ils se remirent à table , et , une heure après, suivant la parole donnée, ils reprirent le chemin de Laval.
Revenu au poste des Chouans, Jambe-d’Argent ne permit pas que Dur-au-Feu l’approchât. « C'est devant l’état-major, dit-il, quil « aura ce soir compte à rendre. J’ai pour de- « voir de l’y faire paraître , je n’ai pas aulre- « ment à m’occuper de lui. »
Le prisonnier fut conduit sous bonne garde à la métairie du Grand-Bordage , où se tenait le quartier-général. Le soir venu , douze des
472 SOUVENIRS DE LA CHOUANNERIE, principaux officiers de la division s’y trouvèrent réunis. C’étaient les Chefs de Canton Be- /.ier dit Moustache et Jamois dit Placeneltej les capitaines de paroisse Herminié dit Le Chasseur, Barbier dit La Risque , Quélen dit Houzard, Guinoiseau dit Le Blond; tous ceux-là fils de laboureurs, chefs parle choix d’amitié de leurs camarades. Les autres, appelés officiers d’état-major , étaient quelques gentilshommes nouvellement arrivés d’Angleterre , et les jeunes gens que la haute réputation de Jambe-d’Argent avait engagés à venir servir sous ses ordres. De ce nombre étaient MM. de Lancreau , de Loresse , d’Aubert , de Souvré , de Valois, etc. Plusieurs d’entre eux m’ont confirmé l’exactitude des détails que je rapporte.
Ce tribunal improvisé, établissant sa séance dans la demeure d’un paysan ; ces juges, sans appareil, allant s’asseoir autour de la table où chaque jour une paisible famille venait prendre ses repas ; cet auditoire, composé uniquement des femmes et des enfants de la métairie, qui , pressés dans un coin , restaient là stupides d’étonnement ; enfin toute cette scène éclairée par une seule petite lampe suspendue à la poutre noircie; ce n’était point unspec-
lacle solennel et imposant ; et toutefois les assistants se montraient frappés d’une impression profonde et douloureuse. C’est que là une question de mort allait être discutée ; que là étaient appelés à prononcer sur l’existence d’un homme, ceux qui, ce jour même encore, nommaient cet homme leur camarade, leur compagnon d’armes. Aussi, lorsque le déserteur Salmon Dur-au-Feu fut amené devant eux , il y eut dans toute l’assemblée un mouvement involontaire de pénible frisson. Quant à l’accusé, il paraissait tranquille et assuré dans son maintien. Son visage, il est vrai, était pâle et défait ; mais le mouchoir taché de sang qui enveloppait sa tête en expliquait la cause , en témoignant combien la crosse de la carabine de Jambe-d’ Argent l’avait rudement atteint.
Comme chacun restait silencieux et immobile, Dur-au-Feu se mit à promener son regard sur ceux qui le devaient juger ; mais alors , ne voyant point parmi eux l’homme qui jusqu’ici avait été son appui , sa sauvegarde, il se montra troublé et s'écria : « Le « chef ne doit-il donc pas être ici ? » Un des officiers lui indiqua du geste Jambe-d’Argent qui, assis à l’écart dans un coin obscur, tenait son visage caché dans ses mains. Il avait dé-
claré qu’il ne croyait pas devoir prendre part à la délibération , mais qu’il se croyait obligé d’y être présent. A sa vue , Dur-au-Feu , reprenant confiance, n’attendit point d’être interrogé : « Je ne ferai aucune menterie , dit-il « d’un ton ferme , je conviens d’être coupable « en tout ce qu’on m’accuse d’avoir fait. J’ai « fauté grandement; ordonnez la punition, je » la mérite. » — * Mais savez-vous bien , Sal- « mon , répliqua un des chefs , que vous êtes « accusé d’avoir voulu nous trahir , et qu’un « traître doit être fusillé? Voyez si vous avez « quelque chose à dire. « — J’en ai assez dit, « reprit l’accusé; à présent donc, à vousd’or- « donner. » L’officier se leva, alla recueillir l'opinion de chacun , puis , élevant la voix. , il dit : « Au nom du conseil de guerre , et à l’u- « nanimité, Salmon , dit Dur-au-Feu, vous « êtes reconnu coupable de mauvaise conduite, « de manquements à la discipline et de trahi- « son, et, comme tel, condamné à être fusillé « sur l’heure. » — « Je le mérite , je le mérite, « répondit le condamné d’une voix sourde , « le conseil a fait son devoir. » Alors il se retourna vers Jambe-d’ Argent et demeura un moment à le regarder en silence. Celui-ci restait immobile et la figure entièrement cachée;
Salmon s’avança vers lui : « Justice m'a été « faite par ces Messieurs, dit-il, mais, à cette « heure, le chef n’aura-il pas une parole de fa- « veur à dire pour moi ? Mon ancien camarade « n’a pas oublié que mon assistance lui fut « bonne plus d’une fois? Et, puisqu’il est le « maître à tous ici. . . . » Jambe-d’ Argent, se levant de son siège, l’interrompit : « Malci heureux, dit-il, pourquoi me forcer à dire « en ce moment une parole qui sera contre « toi? Oui, tu m’as assisté souvent dans les « embarras et les fatigues ; pauvre estropié «c que je suis , je t’ai dû beaucoup , je le re- « connais; mais, de moi à loi , il n’y a pas eu « d’ingratitude, tu le sais! » — « C’est vrai, « c’est vrai ! s’écria Salmon. « — « Aujour- « d’hui , reprit Jambe-d’Argent, c’est affaire «< entre les Royalistes et toi , qui as voulu les » trahir et les vendre. Entre eux et loi, que « suis-je, rien ; rien , sinon le chef qui a le de- « voir de commander pour que justice soit cc faite ... . Justice vient d’être faite ; toi-même « tu l’as dit. » A ces mots , Jambe-d’Argent se laissa retomber sur sa chaise, si pâle, si saisi , qu’il semblait prêt à défaillir.
En ce moment, le père Joseph entra dans la maison. Contre l’ordinaire , il s’était abstenu
d’assister au conseil, mais, comme il prévoyait l’issue de la délibération, il était resté à portée d’être averti si les tristes soins de son ministère devenaient utiles. « C’est la pensée du « bon Dieu qui amène Monsieur, s’écria le « condamné dès qu’il l’aperçut, au moins « donc je ne serai pas abattu comme une bête « enragée , je ferai la fin d’un chrétien ! Al- « Ions , allons , mon père , je suis prêt à me « confesser. »
Le père Joseph lui serra la main avec affection , puis il se dirigea vers une petite chambre dont la porte était entr’ouverte. Salmon fit d’abord quelques pas pour le suivre , puis , tout à coup il revint vers Jambe-d’ Argent :
« A présent, dit-il, que je vais me préparer « à mourir en chrétien , j’ose demander à mon « chef de se réconcilier avec moi avant que je a paraisse devant Dieu. »
A ces mots, Jambe-d’Argent se leva ; il était tout navré , mais il gardait cet air de dignité qui lui était habituel. Il s’avança vers le condamné, se découvrit la tête devant lui et l’embrassa; ensuite il voulut lui parler , mais il s’efforça en vain de le faire, et, voyant cela, il l’embrassa encore une fois. Alors , Salmon se précipita dans la chambre où l’attendait son
confesseur. Quant à Jambe-d’ Argent , il alla s’agenouiller dans le coin du foyer, et, à la lueur de la flamme qui brillait dans l’âtre, on \it des larmes couler sur ses joues. Il fit le signe de la croix , prit son chapelet , et, comme il en récitait les prières à demi-voix, tous les assistants, à son exemple, se mirent à genoux et prièrent avec lui. Mais, à la fin , le Chef de Canton, Jamois dit Placenette , qui était d’un naturel bouillant et emporté , s’écria : « Si ce « qu’on a décidé gêne notre chef, il faut qu’il « casse notre jugement, je n’y trouverai pas à « redire, j’en jure; ni les autres non plus, je « le garantis bien ! »
D’un geste de mécontentement Jambe-d’Argent imposa silence à Placenette , et, ne daignant pas lui répondre , il sortit en disant seulement : « Je charge Moustache de commander en mon absence ! » Peu après on entendit le galop de son cheval qui s’éloignait. Alors la plupart des officiers de l’état-major sortirent aussi. ^
Quelques hommes de garde avaient été placés par ordre de Jambe-d’ Argent dans la grange de la métairie. Moustache alla faire choix de cinq d’entre eux, leur fit prendre leurs arme6, vérifia lui-même si elles étaient en état , et ,
chargeant l’un d’eux de tenir la lanterne qu'il avait allumée parce que la nuit était trèsnoire, il les amena à la porte de la maison. Pour lui, il entra en disant à voix haute : « A « présent, tous les ordres sont donnés! » Ces paroles furent comprises de ceux pour qui elles étaient dites ; car, peu après, le père J oseph et Salmon, tous deux priant avec ferveur, sortirent de la chambre. Quand le condamné vit des hommes en armes à la porte, sans hésiter aucunement, sans cesser non plus de prier, il alla se placer au milieu d’eux.
Éclairé par l'homme qui portait la lanterne, le peloton se mit aussitôt en marche et se rendit au milieu du jardin de la métairie ; là, on fit halte. Dur-au-Feu demanda à embrasser les hommes qui allaient le fusiller, leur disant qu’il ne leur en voulait pas, qu’ils ne faisaient que leur devoir. Et , comme il s’aperçut qu ils pleuraient, il ajouta : « Prenez-y garde, si « vous vous chagrinez de la sorte vous allez me <« manquer; mais, puisque je vous fais ainsi « compassion, écoutez-moi : je ne suis qu un « mauvais pécheur et guère préparé à paraître « devant le bon Dieu , donnez-moi le temps « de dire encore deux mots de puèie. Quand « je me sentirai le cœur tourné à la contrition,
« tenez-vous préparés, je vous ferai signe avec « la main ; ce sera le moment de tirer , et. . . « ne me manquez pas î »
Cela fut ainsi convenu : Dur-au-Feu alla se mettre à genoux à dix pas en avant. L’homme qui portait la lanterne en tint la lumière dirigée sur lui, et les quatre autres attendirent le signal. Le condamné priait à haute voix ; un instant il s’interrompit: « Patientez, dit-il, « patientez, je ne me sens pas encore bien « disposé. » Et il se remit à prier avec une nouvelle ferveur. Deux minutes après il St le signal; la décharge partit, il tomba, mais il n’était que blessé; aussitôt, sans cris, sans plainte aucune, se soulevant à demi, il dit d une voix tranquille : « Je m’y attendais bien, « pleureurs, que vous alliez me manquer, je « vous le pardonne; mais ne me laissez pas « ainsi dans le martyre ; que le plus déterminé *■ d entre vous prenne le fusil de celui qui « tient la lanterne, et qu’il vienne me le dé- « charger dans la tête , . . . à bout portant, . . .
« le canon dans mon oreille .... Allons , « allons ! . . . . »
Un homme lui obéit. Le malheureux dit encore : « Que Dieu me fasse miséricorde! ...» Le coup partit, et tout fut fini.
480 souvenirs de ea chouannerie.
Cette mort pieuse et résignée d’un criminel qui , à sa dernière heure , s’est ressouvenu d’être chrétien, ne vaut-elle pas bien l’insensibilité orgueilleuse ou l’insouciante légèreté que l’incrédule réussit quelquefois à s’imposer ?